I.ITTEKATUKE, .^To
désuétude, de chaugements fréquents, de beaucoup de trivialités, on est largement récompensé par des beautés véritables ; car on y IrouNC une peinture fidèle des hommes et l'expression ingénue du cœur. Cette vaste épopée d'un peuple qui a besoin de choses s'adressant directement à son imagination arrive en résultat, bien qu'elle dure huit siècles, à une unité plus prodigieuse que celle des épopées qui sont le fruit de l'étude et de l'art. A côté de l'histoire réelle de l'Espagne, elle en crée une autre poétique, où les faits sont souvent de pure invention, plus so\ivent dénaturés, mais toujours empreints de la couleur vraie du temps et de la nation. Ainsi les traditions populaires ont eu la consécration poétique qui les éternise.
Les premières romances traitent de l'invasion des Maures et du roi Rodrigue, dont les aventures romanesques sont peut-être dérivées de cette source. Dautres chantent !e roi Charles et sa défaite à Roncevaux ; mais aucun sujet ne leur a fourni plus abondante matière que le Cid (i). Après lui, le héros quelles célèbrent le plus fréquemment est Bernard de Carpio, qui souvent s'allie aux Maures, soit pour soustraire son père, le comte de Saldaûa, à la colere d'Alphonse le Chaste, soit pour le venger. D'autres romauces célèbrent les sept fils de Lara, d'autres les expéditions qui contribuèrent à relever la nation. Quoique le plus souvent lidèle aux rois, la muse sait pourtant exprimer le mécontentement des grands, maudire les cruautés de don Pèdre et applaudir aux vengeances de Henri de Transtamare ; enfin elle chanta la chute des Maures, et sembla faire appel à la compassion pour les vaincus, compassion qui , du reste, mettait en reiief la gloire du peuple dont la nationalité avait fini par triompher. Des hommes éminents composèrent ensuite des romances a l'imitation des premières ; puis, on voulut en recueillir un cycle entier, celles, par exemple, qui sont relatives au Cid; mais, pour les ramener à une forme suivie et les enchaîner étroitement, il fallut leur faire subir beaucoup d'altérations. Grâce à elles, et c'est là leur plus grand mérite, la femme et le laboureur, quelle que soit leur ignorance, connaissent les grands événements des siècles passés, les exploits des héros et les luttes glorieuses au milieu desquelles la nation se régénéra.
Il est à remarquer que les romances espagnoles célèbrent sans distinction les héros chrétiens et musulmans ; dans une guerre
(I) Voyo/. les ro)iiarifO> citées dans le livre précédent.
d'extermination, ils senoblent ne faire assaut que de courtoisie; aussi le clergé se récriait-il contre les poésies qui inspiraient de l'intérêt pour ceux que les Espagnols, comme croisés et comme patriotes, devaient immoler sans pitié, et qui travestissaient en chevaliers et en hidalgos, quoique Maures, les Zégris et les Abencerrages.
L'AmadLs contribuait à cette fusion des races, eu célébrant également les Maures et Bernard de Carpio ; car il avait été accueilli avec enthousiasme par les Espagnols, charmés de ce merveilleux que répandaient les fées, les sylphes et tout le cortège de vertus et de croyances orientales. La littérature chevaleresque trouva le terrain si bien disposé en Espagne qu'elle résista même à la guerre que lui déclara Cervantes, et ne succomba que sous l'oppression systématique des princes de la maison d'Autriche, qui ne lui laissa pour caractère que l'idylle.
Le sentiment religieux, inné chez les Espagnols comme l'esprit chevaleresque, eut aussi sa poésie dans une foule de légendes en vers incultes et d'un style sans couleur, mais grandioses parfois et toujours conçues avec hardiesse.
Portugais. La poésie portugaise se réveilla quand le pays devint une nation, et, comme cette nation acquit l'existence sous un prince français, les inspirations provençales s'y firent tellement sentir qu'il semble, en lisant l'ancien recueil publié par sir Charles Stuart, que l'on a sous les yeux les ouvrages gracieux et légers, élégants et irréfléchis des troubadours. On veut faire remonter jusqu'aux temps de l'invasion un poëine historique qui la décrit, et parait antérieur aux deux poètes lyriques du douzième siècle, Gonzales Hermiguez et Egaz Moniz ; mais ces compositions sont à peine intelligibles pour les antiquaires, et il en est à peu près de même des chansons du roi Denys, de son successeur Alphonse IV et du fils naturel de ce prince, Alphonse Sanchez.
Allemands.
Contemporaine des littératures provençale et française, si elle ne leur est pas antérieure, la littérature allemande, pure de toute influence étrangère, arriva tout d'abord à une telle hauteur quelle semblait annoncer une bien autre moisson que celle qu'elle a donnée. Les singers ou meisters de Germanie ressemblent, en raison de la conformité du système féodal, aux troubadours de France ; mais ils en diffèrent par la nature des deux peuples. Le troubadour est plus subtil , plus lyrique, plus
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recherché, plus alambiqiié en fait d'amourque les minuesiu^ers; il se plaît à haiceler les autres dames pour donner à la sienne plus de relief. Les Allemands montrent pour la femme, en général, ce respect dont le sentiment est invétéré chez les races tciitoniques. Peu d'entre eux s'inspirèrent des croisades (1); graves, sérieux, dédaigneux, plus bourgeois et plus prosaïques, avec une naïveté, une aménité de cœur qui n'excluent pas la hardiesse, ils peignirent avec mépris, au lieu d'une vie aventureuse, une société grossière ou dégradée, et lancèrent au clergé les tiaits de la satire, dans laquelle ils mêlaient de fréquentes réflexions sur la vie future.
Dt^jà, au commencement du douzième siècle, le dialecte des Francs, nation prédominante, avait été écrit par quelques-uns tel qu'il était parlé à la cour franconienne. Quand les Hoheustaufen furent montés sur le trône, l'idiome suève ou souabe prévalut ; il fut employé dans les actes publics, pour la rédaction du code appelé Miroir (Je Souabe et pour la paix publique de li'35. l)e\enu alors plus riche, plus flexible, plus harmonii^ux, il put servir de type aux autres dialectes germaniques. L'Allemagne, c'est-à-dire la Souabe, l'Alsace et une partie de la Suisse, vit prospérer bientôt la culture intellectuelle; car les uns en suivant leurs empereurs en Italie et en Palestine, les autres en se transportant aux universités de Paris, de Padoue et de Salamanque, d'autres en parcourant l'Europe comme chevaliers, polissaient leur esprit, leurs manières et leur langage. Les princes de Hohenstaufen voulaient paraître au niveau de ceux de France et de Provence dans la magnilicence de leur cour et dans la laveur qu'ils accordaient aux lettres (2). Frédéric Barberousse fut fêté par les troubadours en Italie et en Languedoc ; lui-même cultiva la poésie, et conçut la pensée de transplanter dans son pays les joyeuses solennités de la Provence.
D'autres rois, comme Henri VI, Conrad IV, Frédéric II, Conradin, Wenceslas de Bohême et plusieurs princes cultivèrent les lettres ; d'autres les favorisèrent davantage encore, et les ponts-
(1) EccARD , vol. II, a public un très-long poème sur la perte de la tene ^■ainte , écrit en allemand par un contemporain :
Dariim ivoll er sich noch nuigen
Und euch erlzaigen
Sein Tugent also gros, etc.
(.■, Des Scfiwerfrs Meisier irip des Gesnngps.
levis, qui n'étaient liaiMtués à retentir que sous le pas des destriers, s'abaissèrent aussi pour les niinnesingers, qui répétèrent leurs chants sur tous les rivages du Wéser et de l'Elbe. Plus de troiscents niinnesingers ou chevaliers poëteschantaient en langue souabe, de la Baltique au golfe de Venise, du Brabant au lac de INeuchâtel, employant avec succès ce dialecte plein de douceur et riche de voyelles, d'epithetes expressives, pittoresques , gracieuses. A leur tête est Henri de Waldeck, contemporain de Barberousse, qui écrivit une Eneide toute différente de celle de Rome pour les événements et plus encore pour le sentiment inspirateur, une épopée sur les infortunes d'Ernest, duc de Bavière, et la légende du bienheureux Gervais de Maestricht (l).
Henri d'Ofterdingen courait l'Allemagne, exaltant Léopold VII d'Autriche, son protecteur, vaillant comme un lion et pudique t.ucrrede comme wie iexme tille; d'autres poètes, indignés, se coalisèrent 1207. contre lui, et lui adressèrent un deii littéraire. Le rendez-vous fut assigné au château de Wartbourg, où se rencontrèrent les plus illustres miunesingers, Walter de Wogelweide, Biterolf le ministériel, Wolfram d'Eschenbach, Henri le Vertueux. Wolfram avait l'avantage sur ses rivaux, lorsque Henri d'Ofterdingen eut recours à Nicolas Klingsœr. Ce singer, qui commandait aux esprits, tandis qu'il charmait les humains par la beauté de ses chants et de sa personne, se trouvait alors en Transylvanie auprès d'André de Hongrie, où il jouissait d'un grand crédit, quand Ofterdiugen se présenta pour lui demander assistance; il lui promit de l'accompagner enThuringe; mais, sous divers prétextes, il différa tant qu'il restait à peine vingt-quatre heures pour se rendre à Wartbourg; Ofterdiugen se désolait en vain. Klingsœr l'endormit, et le lendemain ils se trouvèrent dans l'endroit où la lutte devait s'engager ; il expliqua toutes les énigmes proposées par les rivaux, et procura la victoire à son protégé.
Les minnesingers ne s'offrent pas a nous avec une grande perfection de formes; verbeux, pauvres d'idées, ils se perdent en descriptions nùnutieuses. Cependant W^alter de VogeKveide de Thurgovie est doué d'une imagination vive; sou style est médité, tendre et sublime à la fois. Du fond de sa chambre solitaire,
(1) NVagenzil, de Civiinle .\onber(jcnsi ; accedit de der Meistersinger inslilutis liber ; 1697.
J. Grmim, l'eberden uUdeutscheii Meisterge.sang ; Gotlingue, I8l(.
il observe les événements politiques, sait faire une large part aux sympathies nationales, et regrette les temps passés, la loyauté allemande, la foi religieuse, l'amour de la patrie, qui tous ont disparu.
« Dites-moi que je suis le bien venu, et je vous raconterai une histoire auprès de laquelle tout ce que vous avez entendu jusqu'ici n'i'St que billevesée; mais je veux une récompense, et, ?\ elle est telle que je la désire, peut-être vous rendrai-je contents. Allons, que me donnerez- vous?
« Je fais entendre aux dames allemandes des récits tels que l'Amour ne les entourera que mieux de ses guirlandes. Je débuterai sans grande récompense ; mais par où commeucerai-je? Elles sont trop belles ; je serai modéré, charmantes demoiselles : un sourire me suffira.
« J'ai vu beaucoup de pays, et j'ai trouvé du bon partout; mais que je sois un vaurien si mon cœur prenait plaisir à des coutumes étrangères! Hélas! à quoi me serviraient toutes ces misères? Un cœur d'Allemand vaut mieux que tout.
« De l'Elbe au Rhin, et du Rhin à la Hongrie, les dames ont un charme céleste, digne de nos chevaliers ; en grâces, en talents, en beauté, par la foi de Dieu, il n'en est pas ailleurs qui ne leur cèdent la palme.
" Les hommes sont bien nés, mais les femmes sont des anges. Celui-là est sans ombre de bon sens qui leur marchande les louanges ; celui qui cherche vertu, amour tendre n'a qu'a venir ici : c'est ici leur séjour. Ah ! puissé-je y passer ma vie !
« Celle pour qui je soupire, pour qui je veux soupirer toujours, est loin de moi. Oh! qu'elle me fait pâtir! elle me déchire le cœur et me fait perdre courage. Grand Dieu, pardonne-lui le mal qu'elle me cause, mais fais qu'elle se convertisse bientôt (1)! ..
De plus graves pensées l'occupaient à son retour de Palestine, où il avait combattu avec Frédéric II. « Hélas ! toute douceur a « fui; la bise cruelle souflle aussi sur les rois. La terre est belle « à la vue, verdoyante, pourpre ; mais au dedans elle est noire « comme la mort. Que celui qui fut séduit par elle cherche une « consolation ; une souffrance légère expiera d'énormes of-
(I) Un des poètes les plus illustres de nos jours a écrit sa biographie : Walter von Vogelweide ein al deiUsclier Dkhter gesclùldert von L. Uhland;
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« fenses. Prenez bien garde, chevaliers! cela vous concerne, « vous qui portez le casque élégant, l'anneau de fer, le solide " bouclier et l'épëe bénite. Oh! puissiez-vous être dignes dece n triomphe! Combien je voudrais, dans mon indigence, méri- « ter une aussi riche récompense ! Je ne songe ni à des terres, ni à « des trésors de prince, mais à la couronne éternelle. Les autres « couronnes, un mercenaire peut vous les ravir d'un coup dépée. « Oh ! puissé-je faire encore le saint voyage d'outre-mer I « Je dirais : C'est bien ! et je ne soufflerais plus la moindre n plainte. »
Il mit de la poésie jusque dans son testament : « Je veux que « les oiseaux trouvent des grains de blé et de l'eau sur mon « tombeau ; ainsi donc vous creuserez dans la pierre, sous la- « quelle je reposerai quatre trous pour leur en mettre chaque « jour. »
Ulric de Lichtenstein se distingue par une vivacité rare de son temps et dans sa nation. 11 raconte quelques-unes de ses prouesses dans son poëme intitulé t'rauen Puech und der Jtwilz (Service des dames et Remords). D'une taille haute et élancée, l'œil vif, le visage agréable, il avait pourtant la bouche déparée par une difformité ; comme ce défaut déplaisait a celle qu'il aimait, da.n;ie de haut parage, il se soumit à une opération douloureuse. Un jour qu'il l'avait accompagnée avec plusieurs chevaliers, il n'eut pas le courage de lui ouvrir son cœur; mais, pendant qu'elle descendait de sa haquenée, appuyée sur son bras, elle lui coupa une boucle de ses cheveux sans que les autres s'en aperçussent, en lui disant que c'était pour le punir de sa timidité. Comme elle paraissait ne pas croire que, dans un tournoi où il avait figuré, son adversaire lui eût rompu un doigt, il se le fit couper, et le lui envoya enchâssé eu or dans un volume de ses poésies, relié en velours bleu. Il passa l'hiver caché à Venise, et se fit faire des habits de femme brodés d'or, d'argent et de perles, avec d'autres tout blancs pour ses gens, outre des selles et des housses de la même couleur ; dans cet équipage bizarre, il traversa, le visage voilé, la Lombardie et l'Autriche. Il lit savoir au loin que la déesse Vénus venait enseigner aux chevaliers a aimer et à mériter les faveurs des dames ; qu'elle donnerait à celui qui la vaincrait un doigt enchâssé en or, ayant la vertu d'embellir la dame à laquelle on l'enverrait, et de la rendre constante en amour ; que la deesse serait vingt-neuf jours en voyage, et s'arrêterait u Teva en Bohême; que, dans cet intervalle, per-
sonne ne venait sou visage ou ses mains, et n'entendrait sa voix; enfin, que tout chevalier qui, à son arrivée, ne se présenterait pas pour rompre une lance, serait mis au ban de l'Amour et des dames.
Partout sur sa route, la déesse fut accueillie avec de grands honneurs; ce ne furent que fêtes, courses et tournois. Tout Vienne courut pour la voir ; sur les balcons ornés de Heurs, les dames applaudissaient au faste et à la valeur qu'elle dépli)yait. Lichtenstein triomphait des chevaliers; mais il fut sur le point de se laisser vaincre à Feisberg par une jeune beauié; échappé cependant ail péril, il congédia sa suite, laissa dans une foret, à la merci du premier venu, son costume féminin et tout son riche attirail, puis revint à Vienne sous l'habit d homme. Une terrible nouvelle l'y attendait; sa dame, informée de sa fidélité chancelante, lui renvoyait sou gage d'amour, et lui déclarait qu'il était banni de sou cœur. Lichtenstein pensa se tuer, et peu s'en fallut qu'il ne devînt fou. Il écrivit pour se disculper les plus beaux vers du monde, mais en vain; pour dernière consolation, il retourna auprès de sa femme, qiiii aimait tendrement.
Sa dame , apaisée , ie rappela , et il courut cent quatre-vingts milles à cheval ai trente-six heures; afin de ne pas exciter (attention, il prit l'habit de lépreux, et vint mendier sous ses fenêtres. Reconnu par elle , il obtint un rendez-vous pour le soir. Lorsqu'il est monté à l'aide d'une corde qu'on lui jette , il trouve non pas sa dame, mais sa nièce, qui, vêtue d'une petite robe avec un corset écarlate garni d'hermine, une camisole verte et un élégant tablier, était assise sur des matelas en velours d'un drap très-fm avec deux coussins, et surmontés d'un ciel trèsriche; au pied du lit de repos resplendissaient deux candélabres, et cent lumières attachées aux lambris éclairaient la chambre. Huit dames charmantes en toilette éblouissante, qui entouraient le lit , offraient un fort beau coup d'oeil , mais peu agréable pour un amant. Lichtenstein, revêtu par la jolie nièce d'un habit de soie broché d'or, se retira, n'emporta que l'assurance d'être un jour payé par sa dame d'un entier retour.
Tandis qu'il descendait par la même voie, la corde se rompit, il tomba, et fut poursuivi par le gardien du château; désespéré, il voulait se jeter dans le fleuve , quahd sur\iiit son valet, qui lui apportait les excuses de sa dame et ses regrets d'avoir été retenue par une de ses amies; en attendant, elle lui envoyait
l'oreiller sur lequel sa joue s'était appuyée , et l'invitait a revenir dans vingt jours , epoque où elle serait débarrassée de cette ennuyeuse compagnie.
Promesses trompeuses ! Déçu de nouveau dans ses espérances , il s'en consola avec une autre dame; ensuite il se mit a voyager, dans l'intention de rétablir la Table ronde, à l'exemple du roi Arthur. Plus tard il alla combattre les Prussiens avec le roi Ottokar II ; mais, sur les soupçons de ce prince, il fut jeté eu prison , et ne recouvra la liberté qu'en cédant ses châteaux. Si nous nous sommes un peu étendu sur ces aventures , c'est enfin de prouver que les folies poétiques n'étaient pas le partage exclusif de la Provence et de l'Italie.
Le sénateur Manesse donnait l'hospitalité, dans son riche château sur les bords du lac de Zurich, aux minnesingers de la Suisse, copiait leurs compositions et les ornait de figures dessinées avec verve et coloriées ; c'est ainsi que cent quarante de ces poésies ont été sauvées de l'oubli. « En vain vous parcourriez « tout le royaume pour trouver autant de livres qu'en possède la « bibliothèque de Zurich. Apparait-il un chant quelque part, « aussitôt un voit Manesse y accourir. » C'est ainsi que parlait de lui Hadloub , poète malheureux en amour, mais délicat et sublime.
Une des formes les plus gracieuses de la poésie allemande, le Leiche, composition religieuse et élégiaque , naquit dans les contrées si poétiques de la Suisse , et surtout dans les monastères de Muri et d'Engelberg.
Le moine dominicain Eberhard fit en l'honneur de la Vierge un poème dont voici un fragment : » Marie, fleur brillante de « pudeur, comment te glorifier dans un chant, toi prodige de « l'univers, célébrée par le ciel et la terre? Enflammé par « l'Esprit divin, ton corps rayonna de beauté; le soleil véritable '< t'illumina de ses rayons, et de toi vient la lumière qui nous <• éclaire. 0 Marie! ta paix est immense, parce que Dieu n'a n rien oublié en toi ; il t'a pénétrée et comblée de ses grâces.
« O mère du bel amour! ò notre étoile dans les ténèbres! « brille^ consume mes sens du feu du véritable amour! Que « mon âme se purifie et se confonde dans son lieu ! Si j'ai pu « jamais nourrir d'autres pensées, voile-hs, ò ma bonne reine! « aie pitié de moi à chaque heur? . parce que tu as trouvé grâce, « et que ton amour a vaincu le courroux de Dieu. »
Les chants fugitifs des minnesingers firent ensuite place à de
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longs poèmes tires de trois sources : la chevalerie, les traditions nationales et ralléji;orie. Les romans de chevalerie et les fiihliaux furent de bonne heure traduits en allemand; puis on en fit a ori<ïinau.\. Le Percevalet le Titurcl provençaux furent imités par Wolfram d'Eschenbach , que Goethe appelle le plus grand poète né sur le sol germanique; il écrivit aussi le Marquis de Narbonne, épopée sur les preux de Chnrlemagne, qui fait suite à (iuillaumed'Oraiif/e, dUlricde Turkheim, et dont Hennevart le Fort est la continuation. A l'histoire deCharlemagne se rattachait aussi celle des Quatre Fils Aymon, qui, née dans les Pays-Bas, devint populaire en Allemagne, On doit à Geoffroy de Strasbourg l'épopée de Tristan, qui, envoyé par son oncle Marc, roi de Cornouailles, pour demander la main de la belle Iseult, oublie en la conduisant qu'il l'a épousée pour un autre ; de cet oubli résultent de longs malheurs et une constance qui ne finit qu'au tombeau , où les deux amants reposent a l'ombre de deux lierres jumeaux nés de leurs cendres.
Les anciens souvenirs servent de base au Livre des héros { Heldenbuch)^ tout rempli de récits sur le Goth Hermanric, Théodoric de Vérone et autres guerriers francs, saxons, longbards de l'epoque d'Attila ; toujours féroces , ils ne respirent que le sang, et ne manifestent aucun sentiment chrétien.
Eginhard raconte que Charlemagne fit recueillir de très-anciens chants des Tudesques , qui célébraient les héros antiques; mais il n'en reste rien. Il est fait mention seulement de ballades sur le Lombard Alboin , la trahison de Hatton et l'héroïsme de Barxnon, qui plusieurs siècles après étaient chantées par les Saxons et les Bavarois. Ces traditions et d'autres semblables donnèrent naissance aux poèmes dont le plus célèbre est celui des Niebelungen, écrit en strophes ïambiques et trochaïques de quatre vers qui riment deux à deux ou alternativement. Personne ne connaissait ce poème il y a cinquante ans, et aujourd'hui il fait la gloire des Allemands et l'objet de leurs études, comme le plus éminent parmi les poèmes chevaleresques modernes. Le sujet est tiré de VEdda et de l'histoire. Les dieux Odin, Anner et Loch, voyageant sur la terre , arrivèrent à la cascade près de laquelle habitait le nain Andvar ; là ils virent un serpent qui dévorait un poisson, et le tuèrent. Comme ils reposaient, pendant la nuit , près d'Ardmar, celui-ci découvre que le serpent tué par eux était Othur, son fils , qui avait pris cette forme. Il retint donc les dieux prisonniers jusqu'à ce que, pour
prix du sang versé , ils eussent couvert d'or la peau du serpent immolé. Afin de se le proeurer, Loch va prendre dans son filet Andvar changé en pois>on , qu'il oblige à lui céder son immense trésor. Le nain s'y résigne, eu le priant de lui laisser un anneau, à l'aide duquel il pourra en recouvrer un autre. Loch refuse ; alors le nain maudit l'anneau et quiconque le possédera jamais.
L'anneau fatal échoit avec le reste aux Niebelungen, qui bientôt se prennent de querelle pour le partage. Tafuer, autre fils d'Ardmar, tue ce dernier et transporte dans la campagne de Geitna. en Westphalie , ses richesses, qu'il garde sous la forme d'un dragon. Rigin , son frère, habile dans l'art de travailler le fer, songea les recouvrer; il élevé à cet effet Sigfrid , de la race des Valsungen; se mettant donc avec lui à la recherche de sou frère , il le trouve, et le fait tuer par son compagnon ; il feint ensuite d'être affligédece meurtre, et l'oblige à frire le cœur du dragon. Sigfrid, surla main duquel ajailli de la graisse bouillante, la porte à ses lèvres pour apaiser la douleur, et aussitôt il s'aperçoit qu'il comprend le langage des oiseaux. Instruits par deux hirond-^lles que le perfide Rigin veut aussi se débarrasser de lui, il le prévient. Sa victime renouvelle en expirant l'imprécation du nain contre le trésor ; mais Siiifrid s'en empare, et se met en quête d'aventures. 11 arrive en Franconie, près d'un château fort entouré de flammes, où se trouve enfermée Brunhilde, fille du roi Atle, dormant tout armée sur un lit magnifi {ue; celui qui aspire à la posséder doit se précipiter dans les flammes. Sigfrid n hésite pas, et il détruit l'enchantement qui retenait la jeune fille; elle lui raconte que, née valkyrie, elle a été punie de la sorti- par Odin, pour avoir donné la victoire a celui qu'il ne voulait pas. Elle lui enseigne la science des runes, et en retour il lui met au doigt l'anneau enchanté.
Sigfrid laisse Brunhilde pour courir de nouveau les aventures ; il arrive en Bourgogne , à la cour de Guntar, dont la sœur Gudrune s'éprend de lui , lui fait , au moyen d'un philtre , oublier Brunhilde, et l'amène à lui donner sa main. Sur ces entrefaites, Guntar, qui a eutendu parier de Brunhilde, veut en faire sa femme; il se rend donc, accompagné de son frère Ageu et de Sigfrid, au château embrasé; mais, comme il n'ose se lancer dans les flammes , Sigfrid , auquel un enchanteur donne les traits de Guntar, passe à travers, et rapporte Brunhilde. Rmmenée en Bourgogne, elle épouse Guntar, sans jamais reconnaître Sigfrid ni 60 être reconnue elle-même. Mais ,. dans une querelle , Gu-
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druiie révèle Tartilice à Bi'uuhilde , qui jure de se venger; elle pousse Atçen à tuerSigfrid, qui, au moment d'expirer, se iMppelle Biunhilde, et celle-ci désespérée se jette sur son bûcher.
Tel est le récit de V Edda qui sert de base aux ISiebelungen. Dans le poëme, Siiifrid, prince des Pays-Bas, est conduit à la cour de Bourgogne par le désir d'épouser Clirimilde. 11 vainc , pour l'amour d'elle, les Saxons et les Danois; il aide en oulre Goudecar, i'rère de cette princesse , à obtenir par des exploits difficiles Brunhilde, reine d'Irlande, et pour récompense demande et reçoit ia main de Glirimi de. Les deux épouses vécurent heureuses pendant dix ans ; un jour, animée par le désir de la vengeance , Brunhilde apprend de l'autre que c'est par la seule valeur de Sigfrid qu'elle a été obtenue ; elle se concerte avec sou laari , et prépare une trahison qui a pour résultat de faire assassiner Sigfrid par Ageu de Tronek.
Ghrimilde lui rend avec solennité les derniers devoirs, et jure de le venger; afin d'y parvenir, elle se decide à épouser Attila, le fléau de Dieu (l), qui figure ici comme personnage héroïque , mais dans un rôle secondaire. A l'instigation de Brunhilde, il envoya deux ménestrels inviter Gondecar et ses frères à se rendre
(1) Attila L'st le héros d'autres poèmes. Fischer en publia en latin en 1780, qu'il croyaitdu sixième siècle, il'autres du huitième. Il en existait un en français à Modène, qui a été publié en italien par Ris-^i ; Ferrare , 1768.
Voyez Webkr, [llastralions of Northern Antiquities ; \%\ii.
Dans le Cfironicon Novalicietise, publié par Mukxtohi, on lit des traguients d'un poème sin- les exploits de Walter d'A(|uitaine. Une discussion s'étanl élevée pour la succession au trône de lia\ièie,on tira d'un monastère bavarois un manuscrit du treizième siècle, qu'on envoya au fils du sa vani Mosbeim, lequel trouva qu'il contenait, entre autres choses, le poème de Vallharïus, doni la lin manqiiait.il fut ainsi publié par Fichera Leipsig, en 1780, avec une dissertation crudité, (jui pourtant ne rétablit |)as toujours le texte. Douze ans plus tard il fit paraître la lin, découverte à Carlsrube par Frédéric Moller, qui avait traduit ce poème lutin avec le litre de Prinz Wall/ter von Aquitanien. (Carisrulie, 1792.) Ij^nace Fessier en tira son roman historique Attila Kônig von Hunnen, dans ses Gemdlde nus den alien Zeiten der Hungarn ; BrcAau , 1806. .1. (Iriiiim lit une nouvelle édition du texte latin dans le leciieil Lateinische Gedichte des x und xi Jh.; Gottingue, 1838. Ce poème est lui-même une traduction ou une imitation de chants populaires qui se rapportent au cycle d'Aitila, et peut-être un épisode d'une épopée pbis étendue. Il ne s'occupe que d'un seul exploit du beros, sa finie du pays d'Attila et son combat avec les guerriers d'un roi bourguignon (jui veut lui ravir le tré.sor des Francs. La plupart des personnages sont nommes , non-seulement dans les Niebelungen, mais encore dans les chants Scandinaves et dans les poèmes intitulés Gutrun, Otutt, Der grosse niid der Kleiner-Rosengarten, die Rabensclilacht,die [{loge, Riti erkof und DietUeh, Dieterichs-Fincht, etc.
auprès de lui; malgré les augures et les conseils de la prudence , ils arrivent en Hongrie avec Agen, pour être témoins du bonheur de leur sœur et contempler la magnificence de leur beau-frère. Une querelle s'élève dans un tournoi entre les Huns et les Bourguignons ; la fête se termine par une lutte sanglante , et Chriniilde excite les guerriers au carnage. Mais les Bourguignons font une défense vigoureuse et sèment la mort parmi les Huns. Pour irriter Attila , Chrimilde met le feu à la salle , et tue son propre fils; elle égorge encore son frère pour obtenir d' Agen les trésors confiés à sa garde; enfin elle se jette sur Agen lui-même et l'immole; mais a son tourelle est tuée par un vieillard. Scène horrible de massacres qui n'est relevée par aucun des sentiments humains.
Ce poème offre, comme on le voit, deux groupes de traditions dont le lien est une femme; elle apparaît, dès le début, pour ne plus quitter la scène, et se lévele tout entière depuis son innocence virginale jusqu'au moment où elle expire dans l'exaltation farouche d'une sanglante agonie. Chrimilde, qui éclipse les auti es héroïnes, est le caractère de femme le mieux tracé que présentent les épopées; avec la Béatrice du Dante, elle annonce une ere nouvelle.
On ignore l'auteur des JSiebelungen et l'époque ou ils furent composés. Les manuscrits attestent qu'ils sont du commencement du treizième siècle, et par conséquent antérieurs à Dante; mais ceux-ci l'attribuent à quelqu'un des rainnesingers les plus célèbres , comme Conrad de Wurtzbourg, Wolfram d'Eschenbach , Klingsœr; ceux-là , avec plus de probabilité , à Henri de Ofterdingen , qui fut en gr<inde réputation de son temps , et dont on ne connaît rien autre chose ,i ); d'autres les croient formés d'une réunion d'épisodes d'auteurs divers, comme on l'a prétendu de V Iliade. On y voit, il est vrai, deux actions distinctes, l'assassinat de Sigfrid et le châtiment de ses meurtriers, mêlées à quelques réminiscences de temps divers; Attila y figure avec le marquis Rudiger et Pilgrim, évèqae de Passau au dixième siècle ; on y parle aussi de Vienne , bâtie seulement en 1 1 .'> i . Les répétitions fréquentes, la variété de style et de langage que l'on y reconnait avec plus de certitude que dans Homère, favorisent cette opinion (2).
(1) On peut trouver les preuves h l'appui dans Heinrich von Ofterdingen und des Psiebclungenlied, von A^T. Ritter von Spaln. {'>.) Imchmann, Ueher dip Krspritnqliche Gealalt des Gedichts von der
Le fond des Niebelungen est tiré de V Kdda ; mais, tandis que dans celle-ci le moteur principal est l'amour de la famille et l'obliiiation de ven<^erses parents immolés, dans ceux-là c'est l'affection conjugale qui remporte sur le sentiment domestique. La férocité païenne, qui en est le fondement, se trouve lem|)érée par quelques touches de sentiments plus modernes. Lorsque Attila, au milieu de son palais en llainmes,se sent dévoré de soif, le farouche Agen lui crie : Si tu as soif, bois du sang. Il boit en effet celui d'un cadavre encore chaud, et le trouve délicieux. Tout est chevaleresque, au contraire, dans le fait de Rudiger qui, obligé par loyauté de combattre contre les INiebelungen, qu'il aime, en verse des larmes; voyant Agen, son ennemi, sans bouclier, il lui donne le sien : Combien je te donnerais volontiers mon bouclier si j'osais te l'offrir devant Chrimilde ! N'importe ! prends-le, Agen, et porte-le à ton bras. Ah! puisses-tu le por ter jusqu'à ta demeure, jusqu au pays des Bourguignons !
Ce poëme resta ignoré jusqu'au moment où , dans le siècle passé, le désir de régénérer la littérature allemande, viciée par l'imitation française, inspira au Suisse Bodmer la pensée d'en exhumer une partie, a laquelle on fit peu d'attention; mais, lorsque, vingt-cinq ans après (1757) C. H. Muller eut publié le reste, les savants se mirent à l'étudier avec soin ; l). Il fut commenté, traduit en allemand moderne, mis au niveau des épopées d'Homère, et même au-dessus pour les caractères, d'un fini plus moderne. Cependant, quoique ces caractères soient toujours grandioses et vrais, sauf celui d'Attila , ils ne sont pas toujours constants avec eux-mêmes; il y aurait folie à chercher dans ce poëme la délicatesse virginale de l'art grec; la langue, qui n'était pas encore dégrossie, lui enlève ce charme puissant qui seul peut perpétuer une épopée.
Il est pourtant heureux que l'indifférence de notre siècle ait conduit du moins à l'appréciation plus impartiale des productions
.Mebfilungen, et Aufmerkungen zu der yiebelungen, a déterminé l'époque, rinlerruption et rinlerpolation «le chaque morceau.
1) L'édition la plus correcte e-il celle de Laclimar.n , intitulée : Der Niebelungen yo(h, mit der Klage; in der alteflen geslalt mit deu Abweichun (jen der gemeinen Lesart. An lien de nécessité (Noth) des Aiebehmgen, on l'intitule aussi c//fln< (Sied)ou trésor des Niebelungen. La lamentation (Klage est un antre poème de moin-îre mérite en harmonie avec la deuxième partie des NiehelunKcn.
qui n'avaient, pour se recommander, ni des noms ni des idiomes classiques. Bien que parfois la critique moderne, devenne subtile par dépit et satiété, ait accordé trop complaisamment son admiration à quelques restes du moyen âge , dont tout le mérite consistait à ne pas ressembler aux œuvres qu'on exaltait dans d'autres temps, on ne peut nier que VEdda et les Mebelungen ne l'emportent autant sur toutes les compositions contemporaines du Midi que les troubadours sur les trouvères du INord. Si les méridionaux s'attachent à la forme, et l'admirent au détriment même de l'originalité, c'est l'orisinalité, au contraire, qui constitue le principal mérite de la littérature septentrionale, dont les critiques portent aux nues tout ce qui atteste et génie et pensée.
Eu fait de merveilleux, on trouve mêlées dans ces anciens poèmes toutes les traditions et toutes les superstitions des temps : les nains , les gnomes, les dragons , les magiciens ; les normes ourdissent la trame des guerriers avec des fils teints de sang ; les ondines vivent dans l'eau , et se marient à des mortels. Il y a même de ces poèmes, le Laurhi, par exemple, où le merveilleux l'orme l'action principale. Dietlieb et Sirailda avaient eu pour père Bitteriiof, roi de Styrie ; la jeune princesse étant allée un jour s'ébattre dans une prairie avec une suite brillante, Laurin, roi des nains, la vit, s'éprit d'elle et l'enleva. Après l'avoir cherchée en vain , Dietlieb va trouver le vieux duc Hildebraud , et tous deux , avec une suite nombreuse, partent pour Vérone , résidence de Théodoric. Sur la route, Hildebraud entend parhide Laurin , roi dans le Tyrol , et d'une princesse d'une grande beauté qu'il a su conquérir. Poussé par la curiosité , il se dirige avec ses compagnons vers la demeure de celui-ci ; iis'trouvent un jardin tout emaille de roses, entouré d'un fil presque imperceptible; mais, tandis que Dietlieb le contemple avec délices, un des chevaliers de sa suite se met à ravager ce charmant parterre a grands coups d'épée, et brise les portes d'or du parc de Laurin. Soudain le roi paraît en grande pompe, armé de pied eu cap , sur un magnifique destrier, et, pour réparation de l'insulte, il exige la main gauche et le pied droit du téméraire, qui, furieux, engage le combat avec le roi ; mais il succombe, et se voit chargé de fers. Alors Dietlieb défie Laurin , et, seconde par les siens et Théodoric, il parvient à le vaincre; au moment où il va lui porter le coup mortel, Laurin lui demande merci , et lui apprend qu'il a sa sœur en son pouvoir.
Lue rec(»uciliatlon s'ensuit, et Laurin les invite a lui rendre
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visite dans son palais souterrain. Ils passent auparavant par le château de son neveu, où ils sont accueillis au chantjoyeux d'une foule d'oiseaux, auquel se mêlent les sons des harpes et des cornemuses. Le lendemain , Lauriu reçoit ses hôtes dans son palais, où Similda s'offre à leurs yeux , mais proteste qu'elle ne consentira jamais à épouser le roi des nains. Laurin, indigné , leur donne un somnifère , et, lorsqu'ils sont endormis , les fiiit transporter par un iiéant sous une voûte obscure, où ils restent suspendus à une traverse de fer. Théodoric, à son réveil , est saisi d'une telle fureur que le feu de son soufUe fait fondre les chaînes qui le reti-niient: ainsi délivré de ses liens, il détache ceux de de ses compas;nons. Similda , de son côté , procure à son frère la liberté en lui donnant un anneau qui centuple ses forces, et à l'aide duquel il tire ses compagnons de leur cachot; au moyen d'un autre anneau, il détruit l'enchantement qui rend Laurin invisible. Alors s'engage une nouvelle lutte, ou Laurin finit par succomber; il est condamné à faire sur les places le métier de bateleur.
Ceux qui voulurent comparer les ISiebplunç/en à V Iliade trouvèrent un pendant à VOdyssée dans la Gudrune , dont voici le sujet. Agen , (ils de Sigeband et d'Ata , fut enlevé dans son berceau par un aigle, qui le déposa dans son aire. Rendu par miracle à ses parents, il épouse Ilda, princesse des Indes, dont il a une lille, qui est surprise et enlevée par Ettel d'Hegeliug. Agen part pour la recouvrer; mais un accord intervient, Kttel épouse celle dont il est le ravisseur et devient père de Gudrune. Sur la renommée de sa beauté, Gudrune est demandée par plusieurs rois, qui tous sont refusés; enfin Krwig, roi de Zelande, obtient sa main. Mais Armuth. roi de Normandie, tue Ettel et emmène Gudrune prisonnière; sur son refus de s'unir à lui , elle est condamnée par la mère du roi à laver dans les eaux de la mer , par le plus grand froid, le linge du palais. Sur ces entrefaites, la mère de Gudrune équipe une flotte pour la délivrer; un Jour que la princesse est oceupée à sa pénible tâche, un petit oiseau lui prédit sa prochaine délivrance. Le lendemain, comme elle était encore occupée'à travailler, elle voit une barque s'approcher, d'où on lui demande des nouvelles de la princesse Gudrune. Elle ne tarde pas à reconnaître son bien-aimé et son frère Ot- \viu, dans les bras desquels elle se précipite, mais pour les voir s'éloigner bientôt, car ils n'ont pas voulu l'emmener sans ses compagnes prisonnières. Alors Gudrune, indignée, refuse de con-
tinuer son vil métier , et jette le linge a la raer ; elle est condamnée par la reine à être battue et à rester avec les linges glacés sur le corps. Pour mettre fiu à son malheur, elle feint de céder enfin aux désirs d'Armuth, et se revêt de riches habits; mais, pendant la nuit, elle annonce à ses compagnes que la fin de leur captivité s'approche. En effet, le lendemain la ville est attaquée et prise, les ennemis sont passés au fil de l'épee, et tout le monde est content.
Ces inventions sentent les Mille et une Nuits et le Livre des Rois : fraternité de traditions qui pourrait faire croire à celle du sang. D'autres chants farouches et superstitieux ont été tirés des mêmes sources, comme des restes de l'ancienne idolâtrie réfugiée dans la poésie. Diverses croyances ont cours dans ce pays au sujet de puissances mystérieuses, intermédiaires entre le ciel et la terre ou entre la terre et l'enfer. L'alp, qui est le cauchemar des Français (1) et que les Italiens désignent par le mot classique d'incube, fait encore frémir les femmes d'effroi; les montagnards ont cent récits où jouent un rôle les petits hommes gris et les nains de montagne (f/raumënnchen , borf/mànnchen] , êtres qui vivent tantôt dans des cavernes , tantôt dans des palais, au fond de mines d'or, avec des rois et des reines, tous nains, comme ceu.i que Gulliver rencontra dans son voyage bizarre. Ils sont riches, et enrichissent ceux dont ils ont reçu quelque service,* car souvent ils ont besoin de la main des hommes, soit pour les couches de leurs reines, soit pour le transp:)rtdes trésors royaux. Le plus grand mal qu'ils fassent est de substituer aux nouveau-nés leurs propres enfants, afin que ceux-ci aient part aux fruits de la rédemption. Les mères veillent donc avec grand soin sur leurs nourrissons tant qu'ils n'ont pas reçu le baptême; il arrive parfois cependant que le mauvais génie réussit à les remplacer par un faux (ivechselbag), qui reste toujours chétif et affamé, quoiqu'il épuise les différentes nourrices qu'on lui donne.
Après la chute des Hohenstaufen , Rodolphe de Habsbourg montra la plus grande indifférence pour la poésie; les minnesingers s'éteignirent, et la poésie, négligée dans les cours, se réfugia
(1) Alp vient de cl/, et se rapprociie iVAlphito, nom du fantôme blanc dont les nonrrices f^iecqne'^ font penr anx enfants. Cauchemar vient de marra , nom que lui donnent les Scandinaves, et d'où dérive anssi le nightiivire des Anglais, [.es Gallois disent gviill, et les Irlandais phuka. Voyez un article du .\orf nmrrirnn Rpriptr, affrihiió an professeur Tirknor, du Massarhiissett.
LITTÉRATURE. .%4l
parmi le peuple; c'est alors que isuriîirent les meistersangers ou maîtres de chant, artificiels et bizarres.
L'invasion française greffa en Angleterre un reste de civilisa- Anguis. tion romaine sur le tronc septentrional ; aussi les formes des troubadours et des trouvères se rencontrent-elles dans ce langage mélangé, malgré toute la résistance que l'instinct national opposa à la longue et puissante domination d'un idiome étranger. La littérature des vainqueurs et de ceux qui briguaient leurs bonnes grâces était toute française; les vaincus murmuraient leurs plaintes à voix base, et, ne pouvant s'épancher autrement, célébraient la gloire des saints nationaux , les miracles qui protégeaient les couvents, refuge et cousolation des opprimés. Alexandre le Grand ne commence à figurer dans les romans qu'après Richard Cœur de lion; d'autres écrivains répétèrent les exploits d'Hector, de Jason , de Roland, ou réveillèrent le souvenir d'Arthur, de Merlin et de Lancelot du Lac. Richard lui-même devint le sujet d'une épopée dont l'auteur se fourvoya dans les fictions orientales.
En général , les romans anglais de cette époque ont quelque chose de plus sérieux et de pratique, en harmonie avec le caractère de ce peuple, qui arriva à la liberté par des subtilités. Loin de louer les puissants, ils attaquent les rois et les moines , et tirent des aventures merveilleuses des enseignements hardis.
Les proscrits [outlaws], qui exerçaient le brigandage sur les routes et dans les forêts où la chasse était prohibée, avaient leurs chansons particulières. Voleurs par opposition au gouvernement, comme les bandits eu Italie à certaines époques, ils bravaient les lois et protégeaient ceux qui les violaient. Robin Hood fut leur type idéal. Ou ne trouvera dans les romances qui le célèl)rent ni l'imagination chevaleresque des trouvères , ni la galanterie des troubadours , ni la malice bourgeoise des maîtres allemands , mais la libre audace du montagnard et la fraîcheur des lieux où il erre intrépide, bravant le péril et les gardes forestiers.
Parmi les musulmans, nous mentionnerons le grand poète per- Asiatiques. san Anvéri; il étudiait, privé du nécessaire, a l'académie Mansourieb, à Tous, quand il vit passer le cortège de Sandgiar, sultan seldjoucide de Perse, et dans ses rangs un personnage eu pompeux équipage. En apprenant que c'était le poète de la cour : V/ve Dieu! s'écria-t-il, la science obi ienl un si haut rang , et je
suis, moi., si pauvre! Par la gloire de Dieu y dès ce jour je deviens poëte. Aussitôt il adressa une chanson au sultan, qui, l'ayant trouvée bonne, le fit venir et lui demanda ce qu'il pouvait faire pour lui. Anvéri lui fit cette réponse improvisée : Je n'ai pas d'autre asile que le seuil de ton palais; l'unique refuge que j'ambitionne est le vestibule de ta puissance. Il obtint des présents, des charges à la cour, et sa réputation devint telle que l'on disait partout, sous forme de proverbe : « Bien que Maho- « met dise : Aucun prophète après moi., trois poètes sont proci phètes (hommes inspirés) : dans l'épopée, Ferdoucy; dans la « gazela, Saadi ; dans les cassides, Anvéri. » Mais ses poésies sont si difficiles à comprendre qu'elles exigent de longs commentaires pour ses compatriotes eux-mêmes, La satire, pour laquelle il eut un goût particulier, lui valut, comme il arrive toujours, l'inimitié d'autrui, accompagnée de son propre repentir.
Il avait la prétention d'être très-savant en astronomie; or, la conjonction des sept planètes devant s'effectuer dans la constellation de la Balance, il prédit que ce jour-là les vents se déchaîneraient en tourbillons si impétueux que les arbres seraient déracinés, les maisons renversées , des villes entières balayées. Tout le royaume fut donc plongé dans la consternation, et chacun se préparait un refuge dans les caves et les grottes; mais, au joui- fixé, l'atmosphère resta aussi calme qu'on l'eût jamais vue, à tel point que, dans la soirée, le vent n'éteignit pas même une lumière dans la main d'un homme monté sur un minaret, et qu'il ne souffla pas dans toute l'année assez fort pour le vannage du blé. Le prophète malencontreux, en butte aux railleries, composa une casside corn nençaut ainsi : Hélas ! hélas ! musulmans, combien le ciel est trompeur! Périsse l' hypocrisie de Mercure, la ti/rannie de la Lune, la perfidie de Jupiter!
Saadi fut également de la Herse. iNé à Schiraz, capitale de Farsistan, « il fut chassé de sa patrie par la cruauté des Turcs ; voyant l'univers désordonné comme la chevelure d'un Éthiopien, il voyagea beaucoup dans diverses parties de la terre, vivant avec toute sorte de personnes ; il n'y a pas un coin de terre dont il n'ait tiré quelque profit, et pas un champ de blé où il n'ait su cueillir un epi. » Il fit quatorze fois le pèlerinage de la Mecque, parcourut l'Asie Mineure, la Syrie, l'Kgypte, l'Arabie, et se rendit quatre fois dans l'Inde, dans la laUf^ue de laquelle il écrivit même des poésies. « Fatigué de la compagnie de mes amis « de Damas (dit-il), je me retirai dans le désert de Jérusalem
HISTOIRE. .Vt3
« pour rechercher la société des animaux ; mais je tomhai pri- « sonnier des Francs, qui m'employèrent a creuser les fossés de « Tripoli (de Syrie) avec quelques juifs. Un de mes anciens amis, « qui occupait un poste élevé à Alep, passant dans la ville, me M reconnut et s'informa de ma situation. Je lui répondis que je « m'étais enfui dans les montaiines et les déserts pour éviter les « hommes, convaincu qu'en Dieu seul on peut mettre saconnance. « Pense donc quel doit être n)on sort, aujourd'hui que je me a vois contraint de rester en compap;nie d'une foule d'êtres indice gnes du nom d'hommes. Mon ami eut compassion de moi, me « racheta et m'emmena avec lui à Alep. » Il vit ensuite les pagodes indiennes renversées par le dévot musulman Mahmoud.