‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 86 sur 102 · HISTOIRE. — ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE. — ÉLOQUENCE

Les historiens ou, pour mieux dire, les chroniqueurs arabes ne font généralement que se copier les uns les autres, sans avoir vu, ou compris, ou osé dire la vérité. Parmi eux se distingue Mohammed, fils d'Amed de Nessa, qui éwivit les faits militaires de Djélaleddin , dont il était le secrétaire , et près duquel il se trouvait dans la nuit où ce prince fut assailli et tué par les Mongols. Désole de la perte de son maître, il voulut au moins conserver sa mémoire en transmettant à ia postérité les choses dont il avait été témoin.

Les vainqueurs de Djélaleddin Munk-bezni trouvèrent un panégyriste dans Âladdin-Atta-Moulk, qui écrivit l'histoire du conquérant du monde. 11 peut donner des leçons aux plus habiles rhéteurs européens par la manière dont il sait louer la mansuétude des Mongols et montrer l'utilité de leurs dévastations. « Les biens et les maux arrivent en ce monde par la volonté de « Dieu , dont les décrets sont dictés par une profonde sagesse et « une justice exacte. Les plus «grandes calamités , la dispersion « des peuples, l'infortune des bons, le triomphe des méchants, « sont jugés nécessaires par cette divine Sagesse dont les voies « mystérieuses dépassent la capacité de l'intelligence humaine. « Or nous pouvons observer (ce que chacun de nous a sous les

« yeux) comment, après six siècles, les conquêtes d'un peuple « étranger ont réalisé la \ision dans laquelle il fut révélé a notre '( prophète que la foi atteindrait aux confins de l'Occident et de « l'Orient. La Providence s'est servie de l'invasion d'une armée « étrangère pour exalter le Koran , pour faire resplendir le so- « leil de la foi sur des contrées où le parfum de l'islamisme n'é- « tait pas- encore parvenu, ou les oreilles n'avaient pas été char- « raées par le son du tekbir et de {"ezunn. Maintenant ces con- « trées orientales sont semées d'une foule de croyants ; les uns « ont été conduits esclaves dans la Transoxiane et dans le Kho- « rassan pour servir comme artisans ou pasteurs ; d'autres y ont « été transportés sur leur demande; d'autres sont venus de l'Oc- « cident pour trafiquer, s'y sont établis, ont fondé des mosquées « et des collèges en face des temples des idoles. Des enfants en- « levés aux païens ont été élevés dans l'islamisme ; des idolâtres « se sont convertis ; plusieurs princes delà famille de Gengiskhan « ont embrassé notre religion, et leur exemple a été suivi par des « vassaux et des guerriers. »

Tant il est vrai que toute chose humaine peut être considérée sous deux aspects. Il continue, en vantant la tolérance religieuse des Mongols, l'exemption accordée par eux aux ministres de tous les cultes et aux biens ecclésiastiques, et il exhorte les siens à leur rester fidèles, parce que le prophète a dit : Gardez-vous de provoquer les Turcs, parce qu'ils sont redoutables.

Il ajoute que, parmi les fléaux dont Dieu châtie les humains, Mahomet a obtenu que, sauf celui de l'épée, aucun n'atteignit les musulmans. « En effet, dit- il, sans ce châtiment, il serait im - « possible de remédier aux plus graves désordres, et le petit « nombre des bons serait opprimé par la foule des méchants ; de « là, cette exception faite par la bonté de Dieu. Au commence- « ment du septième siècle, le peuple de Mahomet étant cor- « rompu par l'abondance des biens temporels. Dieu, pour châtier « sa négligence et donner une terrible leçon à l'avenir et une « nouvelle splendeur à l'islamisme, arma le bras d'un vengeur; « mais il ne tarda point à montrer sa clémence, comme un bon « médecin qui emploie des remèdes en rapport avec le tempéra- « ment du malade. »

Il est vrai que les flatteries de l'historien reçoivent uu démenti des faits mêmes qu'il rapporte , si l'on sait les interroger. En racontant comment il entreprit cette tâche laborieuse de l'histoire, il trouve les difficultés plus ^rrandes, parce que ceux qui culti-

HISTOIRE. ìiAh

vaient les lettres ont péri dans le Khoras«;an. « Ce pays était le « trône des doctrines , le rendez-vous des savants , selon ces pace rôles du prophète : La science est un arbre qui a ses racines à « la Mecque, et qui porte ses fruits dans le Khorassan. Tous les « lettrés périrent par le glaive, et les hommes abjects qui les rem- « placent ne s'occupent qu'à étudier et à écrire la langue oïgoure ; « les emplois et les dignités même les plus élevées sont le partage « de la lie des hommes ; beaucoup de misérables se sont enrichis ; « tout brigand est devenu émir ou \izir; tout téméraire a acquis « de la puissance ; quiconque porte le turban de docteur se croit « docteur, et le plébéien tranche du grand. En ce temps il y a « disette de science et de vertu, l'ignorance et la corruption rete gorgent , tout vaurien est en crédit. Jugez, d'après cela , des « encouragements qu'obtiennent les lettres et les sciences. -

L'ouvrage d'Atta-Moulk, qui ne va que jusqu'à l'an 1257, fut continué jusqu'en 1327 par Abdallah, dit Vassas-èl-Azret, c'està-dire le panégyriste de sa majesté, titre qui lui fut conféré par le gengiskhanide Holgaïtou pour une ode qu'il lui avait lue avec les explications requises. Il confesse ouvertement (ce que des historiens s'obstinent même à faire parmi nous) qu'il s'était proposé le beau plutôt que le vrai. « J'ai fait en sorte que ce livre offrit « une collection de beautés littéraires, de modèles en tout genre « d'éloquence, de figures de rhétorique de toute sorte, afin que « les lettrés fussent obligés dp convenir que, pour le choix des « expressions, lelegance des phrases, la convenance des citate tions, les agréments du style, aucun auteur arabe ou persan « ne l'emporte sur moi. »

Le même Holgaïlou favorisa Fazel- Allah Raschid , et l'encouragea à écrire une histoire universelle. « Attendu que les histo- « riens, en général, ne furent pas témoins des faits qu'ils rap- « portent, et que ceux même qui traitent desévénements contem- « porains doivent s'en tenir à des récits qui varient du jour au « lendemain , l'histoire de tant de nations et de temps si éloignés « ne peut se trouver fidèle ; les faits sont exposés d'une ma- « nière différente, soit parce que fauteur est abusé par les sour- « ces où il puise , soit parce qu'il exagère à dessein certains faits « et qu'il en omet d'autres , soit parce que, sans vouloir trahir <(■ la vérité , il s'exprime d'une manière inexacte ; celui donc qui « prétendrait être parfaitement véridique ne trouverait rien à « écrire, et les événements tomberaient aussi dans l'oubli. Le « devoir d'un historien est de puiser les ftiits de chaque na-

inST. IMV. — T. \l. .}•>

54G KOUZIÈME ÉPOgUE.

« tion dans les annales les pJus réputées, et de consulter ceux « qui savent le mieux. »

La réflexion est juste et la règle i)onne. Gomme grand vizir

delà Perse, Raschid put counaître parfaitement les événements;

le sultan lui-:îième revit et approuva son travail, dont ses faveurs

J3i'^- furent la récompense ; mais à la fm il le fit couper par le milieu du

corps (i). Peut-être avait-il osé lui faire entendre la vérité. 1530-86. Aboul-Faradj ou Bar le Juif, fils d'un médecin de Melitene,

étant entré dans l'état ecclésiastique, fut promu par le patriarche jacobite à l'évêché de Gobos , puis à ceux de Lacabène et d'Â!«p; il fut ensuite primat des jacobites. Il écrivit sur la théologie, la métaphysique, la logique, la dialectique, l'économie et autres sciences ; en outre, il composa uue chronique universelle allant jusqu'à 1286, assez aride et de peu d'utilité, sauf dans les faits relatifs aux chrétiens en Orient.

L'Arabe Ebn-Kaldoun, né à Tunis en 1332, et mort en 1406, jette une très-grande lumière sur les événements d'alors , bien qu'il soit d'une époque postérieure. 11 vécut longtemps en Espagne , à la cour du roi de Grenade , où son office consistait a inscrire sur les actes du gouvernement la devise de ce prince, qui était : Louange à Dieu, grâces à Dieu. Plus tard il se retira dans l'Orient, et professa au Caire, respecté de Tamerlan et persécuté par les envieux. Son ouvrage pi-incipal est le Livre des exemples instructifs, et recueil du sujet et de V attribut touchant l'histoire des Arabes, des- Pei'sans , des Berbers et des nations qui avec eux habitèrent la terre. Il est divisé en quatre parties, dont la première forme un traité distinct ; la seconde est un tableau du monde ancien et principalement de l'Arabie avant Mahomet; la troisième comprend l'établissement des Arabes en Afrique et en Espagne, ainsi que les ^icissitudes des tribus berbères jusqu'au quatorzième siècle. La dernière offre le tableau des nombreuses dynasties musulmanes répandues dans le monde entier.

Ce livre fournit des renseignements précieux sur l'histoire des Orientaux , qui ne nous était connue que par les chrétiens, trèssobres d'ailleurs de détails.

En Europe, l'histoire prend avec les croisades un ton plus élevé, et se dégage des minuties pour rapporter les expéditions

(liD'HossoN, Hixf. des Mongols.

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communesde la chrétientéou les vicissitudes des républiques, dans des livres éoiits au milieu des camps ou des conseils , avec une autre langue quecelle des clercs. Tous renioutent à Adam, comme faisaient les orateurs de la constituante, et poursuivent leur besojjine sans critique aucune; mais, quand ils se rapprochent de leurs temps , ils deviennent pleins de charme pi>\ir la manière, et précieux pour les choses. De plus , comme les livres étaient encore une confidence de famille, comme le sont aujourd'hui les lettres, ils ont cette naïveté qui disparut ensuite sous les procédés de l'art.

Sigebert, moine de Gembloux, continua la Chronique d'Eusèbe jusqu'en 1112, année dans laquelle il mourut; riche de connaissances, pauvre de critique, il cite cent soixante et onze auteurs ecclésiastiques contemporains.

L'Anglais Ordéric Vital, moine de Saint-Evroul , commence VHistoire ecclésiastique à la création; mais il passe rapidement à l'histoire de la France et surtout des Normands, dont il raconte les expéditions. Il rivalise avec Grégoire de Tours pour la manière de mettre en relief les mœurs des temps.

Guibert, abbO de Nogent, nous initie, en racontant sa propre vie , aux événements domestiques , aux croyances et aux passions de son siècle.

Les quatre cent trente-neuf lettres de saint Bernard sont un témoignage de l'empire universel qu'il exerça sur son siècle , de même que ses trois cent quarante- huit sermons ont été, pour les prédicateurs venus après lui , une mine inépuisable.

L'abbé Suger, dans la Vie de Louis le Gros, répand une vive lumière sur la société française et le gouvernement, qu'il dirigea si bien, comme aussi sur les luttes actives entre la monarchie naissante et les puissants feudataires.

Matthieu Paris, moine de Saint-Alban de l'ordre de Cluny, poète, orateur, théologien, ayant même des connaissances en peinture, en architecture et en mécanique, fut envoyé de Rome en rnorvége pour réformer divers monastères. Son Historia major Anglix le place à la tête des historiens anglais; il plaît par le sentiment national qui l'anime toujours; mais il se laisse égarer parsa partialité excessive pour Henri L'I, auquel il dédia son ouvrage, par sa manie de tout dénigrer et sa rancune contre les papes; il change l'histoire en roman ou en diatribe.

Martin de Pologne, dominicain , mort à Bologne lorsqu'il se rendait à Gnesne avec le titre d'archevêque, disposa par ordre

548 DOUZIÈME ÊPUgUt.

alphabétique les matières du décret de Giatieii, ce qui le fil surnommer la Perle du décret. « Il composa une chronique pour les « théologiens et les jurisconsultes, afin qu'ils sachent le néces- « saire sur le temps des papes et des empereurs. » Dans ce but, il mit en regard, d'un côte les papes depuis saint Pierre jusqu'à Nicolas III, de l'autre les empereurs jusqu'à Rodolphe P"", en indiquant en marge les années.

Les Vies des papes., connues sous le nom d'Anastase le Bibliothécaire, interrompues à l'année 889, furent reprises à l'année 1050 par le cardinal d'Aragon. Au milieu d'autres plus ou moins importantes , celle d'Alexandre III offre un tableau saisissant du temps de la ligue lombarde.

A la fin du onzième siècle, le moine Grégoire rédigea, sur les diplômes appartenant au monastère de Farfa, la chronique de ce couvent : exemple nouveau, qui fut imité daus d'autres monastères, et mieux que partout ailleurs dans la célèbre abbaye du mont Cassin, dont l'abbé Odérisio retraça les vicissitudes jusqu'à Victor m.

Pour les temps de Frédéric Barberousse, il convient de consulter, comme correctif a l'esprit républicain de sire Raoul ou Rodolphe, Milanais [de Gesfis Frederici), lestendancesimpériales d'Othon Morena [Rerum Laudeìishnn)., magistrat de Lodi. Tous deux sont, du reste, inférieurs à Othon et à Radevic de Flessingue, qui retracèrent les faits dont ils avaient été témoins, le dernier comme continuateur de l'autre.

Déjà l'importance des choses à raconter relevait l'histoire, qui, associée à la politi({ue, instruit et charme par la connaissance profonde et l'appréciation subtile des événements, par la vérité caractéristique des détails et par ce mouvement qui naît des sentiments \rais. On peut dire, que chaque ville avait alors son chroniqueur. Arnolf et Landolf l'Ancien, qui vivaient peu après l'an 1000, furent les premiers laïques qui entreprirent d'écrire une histoire civile; bien qu'ils pèchent par l'inexactitude, on aime a rétrouver dans leur récit l'origine des luttes entre les nobles et les bourgeois, entre les laïques et le clergé séculier, luttes qui amenèrent, non-seulement le changement de la constitution politique, mais encore celui de l'organisation sociale.

Galvano Fiamma [Manipulus florum) entasse forces radotages dans l'ancienne histoire de Milan; mais il devient meilleur lorsqu'il se rapproche de son époque. Frère Stéfenard de Vimercate

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expose, dans les meilleurs vers de son temps, les événements de 1262 à 1295.

Gérard Maurisio écrivit les gestes d'Ezzelin lorsqu'il ne s'était pas encore montré odieux, ce qui le rend non moins partial envers lui que Rolandino lui est hostile dans son Histoire de Padoue^ qui va jusqu'à la chute des Ezzelin ; cette histoire fut lue devant les professeurs et les écoliers de cette université, qui l'approuvèrent ou du moins l'applaudirent.

Pour le royaume de Sicile apparaît, après Gaufrid Malaterra et Guillaume de Pouille, Hugues Falcand de Bénévent, surnommé le Tacite sicilien ; en effet il emploie les couleurs de l'analyste de Tibère pour peindre la cour de Guillav^me le Mauvais. Courageux, élégant, sensé dans ses observations, il prévoit les maux auxquels la Sicile serait exposée en passant sous la domination des Allemands. « Enîzeance barbare, dit-il, que sa fougue bru- '< taie porte à réduire aux abois par la terreur, le massacre, les « rapines, la luxure, et à asservir cette noblesse des Corinthiens, « qui établit anciennement son séjour dans la Sicile, belle en " vain de tant de philosophes et de poètes, et pour qui aurait « mieux valu le joug des anciens tyrans. Malheur à toi, Aré- « thuse, vouée à tant de misères, qui, au lieu des vers que tu « avais l'habitude de moduler, assistes maintenant aux querel- « les des Allemands ivres, aux turpitudes desquels tu es li- « vrée (1) ! »

Geoffroy de Viterbe composa un Panthéon qui embrasse depuis l'origine du monde jusqu'au mariage de Constance. « Il dit « avoir, durant quatre ans, fouillé en deçà et au delà des mers « toutes les armoires (bibliothèques) latines, barbares, grecques, >< judaïques, chaldéennes. »

Richard de San Germano, notaire, témoin oculaire et sincère, quoique gibelin, décrit les temps de Frédéric II. Nicolas de famsilla, qui se montre partial, continue depuis la mort de ce prince jusqu'au couronnement de Manfred ; mais sa partialité est si naïve qu'on éprouve à le lire un véritable plaisir. Matthieu Spinello de Giovenazzo, le plus ancien des historiens en langue italienne, a laissé une chronique qui comprend depuis 1247 jusqu'à la bataille de Tagliacozzo en 1208, où il perdit la vie.

Saba Malaspina, l'Anonyme de Salerne, Alexandre de Telesa,

i\) Hist. sic, Rer. Ital. Script.

Amato de mont Cassio, fournissent de précieux documents pour le royaume de Naples.

A Gènes, à la fin de chaque année, on présentait aux consuls, en plein conseil, la chronique des faits qui veuaieût de s'accomplir ; lorsqu'elle avait été approuvée, on la déposait dans les archives. Ce fut à cette source que Caffaro, qui avait commandé les flottes de sa patrie, puisa les éléraeots de son histoire jus- 1163. qu'à l'an 1101, et ensuite jusqu'à l'année de sa mort. Elle fut continuée, eu vertu d'un décret public, par d'autres personnages illustres et consulaires, tels que Marin de Marino, Jacques Doria, Henri Guasco, marquis de Gavi, et d'autres qui vont jusqu'en 1294; puis, après un intervalle de quatre ans, viennent d'autres écrivains des familles Stella et Senarega jusqu'en i.îl4, et 4 leur suite Philippe Casoni, qui s'arrête à 1700. Ce sont là les 1SÎ3. sources de l'histoire de Gênes, histoire partiale sans doute, mais précieuse par une succession d'auteurs contemporains , dont cette ville est la seule qui puisse se vanter.

Venise s'enorgueillit d'André Dandolo. Instruit dans la législation et dans les belles-lettres, plein d'une dignité grave, d'amour de la patrie et de cette prudence qui sied au chef d'une république, il composa en latin une histoire de son pays depuis l'ère vulgaire jusqu'en 1342, avec plus d'impartialité qu'on ne pourrait l'attendre d'un patricien et d'un républicain.

iii^ioirc Parmi les nombreux historiens des croisades, aucun ne s'est

des croisades, ^igyg réellement à la hauteur du sujet. Bongars en a fait la collection {Gesta Dei per Francos), et Michaud les a résumés assez judicieusement ; ils plaisent quand ils racontent ce qu'ils ont vu. Guillaume, archevêque de Tyr, né en Palestine, parent des rois de Jérusalem et mêlé personnellement aux vicissitudes de ce paysyputen faire le meilleur récit jusqu'à l'an llHS {Historia lieUi saori). La connaissance des lieux lui permit de donner de la vie à sa narration, et ses réminiscences classiques embellissent son style.

Jacques de Vitry, curé d'Argenteuil près de Paris, puis chanoine et curé dans le pays de Liège, prêcha contre les Albigeois; promu eiisuite à l'évêché d'Acre, de là à celui de Tuseulum, enfin cardinal, loin de s'endornsir sous la pourpre, il 1216. écrivit en trois livres une Histoire de Jérusalem^ esquisse rapide qui va jusqu'à la prise de Damiette, et donne des renseignements utiles sur le pays et les mœurs.

iifiT lîis. Ville-Hardouin et Joinville, dont nous avons déjà parle, écri-

HISTÇlHii. .., ■ '^>Sl

virent en français. Lo premier assista à la prise de Coustantinopie; quoique peut-être il ne sût pas même signer son nom, il charme par ce langage sincère et ingénu d'un chevalier dont la vaillance ne connaît que les armes, et (jui pourtant est capable d'admirer la civilisation qu'il renverse. Son style est précis, et, parce qu'il n'aspire point à innover, il se renferme toujours dans les limites du goût. 11 est exact dans les détails, vif et vrai dans les descriptions, comme peut Tètre celui qui a vu; aussi sa prose simple et pittoresque devient-elle parfois grandiose et épique (l). Il gagne beaucoup à être comparé avec le Grec îSicétas, qui raconte également la prise de Constantinople, mais avec une pédanterie imperturbable, méprisant les Francs parce qu'ils sont illettrés, et s' attendrissant sur la perte des chefsd'œuvre autant que sur le sort de sa patrie.

Ville -Hardouin est plus historien, Joinville plus subjectif. Le compagnon d'armes de saint Louis, franc, loyal, joignant la naïveté de l'époque à la vivacité de sa nation, sait ce qu'il raconte, et raconte tout ce qu'il sait avec peu d'ordre et sans aucun art, sans rechercher les causes ni discuter les moyens ; mais il se passionne pour tout ce qu'il trouve de beau, de grand, de religieux dans les personnages qu'il approche.

« Une sorte de sympathie indéfinissable s'attache à ses récf eits comme à sa personne aventureuse; sans lui, on admire- « rait autant peut-être, mais on connaîtrait, on aimerait moins « son auguste ami, son saint maitre, tant il nous a profondé- « ment initiés aux secrets intimes de sa vie, identifiés à ses « royales pensées. Une couleur locale et contemporaine, une « piquante naïveté, une teinte pittoresque, la crédulité supers- « titieuse du baron champenois, ses aveux candides, les détails « précieux qu'il fournit sur les connaissances du temps, son « vieux langage expressif, sorte de reflet du siècle, tout enfin, V jusqu'à sa gaieté piquante au sein des périls, rendra conslam- « ment la lecture des Mémoires du bon sénéchal une des plus « curieuses de notre histoire. »

Plus chevalier qu'historien , aimant Dieu, son roi, sa patrie, son château, ses frères d'armes, il offre en lui-même un vivant portrait des guerriers d'alors; en le lisant, on semble vivre dans ces temps, au milieu de ces expéditions , lorsque déjà, la eheva-

(t) Le manuscrit (le l'ouvrage dti Viile-llaidoiiiii lut liecouveil eu I57;t dans les Pays-Bas, par Francois Contarmi,

lerie ayant dépouillé sa rudesse primitive, les mœurs étaient moins énergiques et plus aimables. Son bonheur fut d'avoir à reproduire les traits d'un héros aussi intéressant que l'était saint Louis, dent les conversations avec lui, toujours ingénues et parfois puériles, font ressortir le contraste entre le bon et franc gentilhomme qui tient un peu du mondain, et le pieux roi qui ne sait élever de doute sur rien : âmes candides tous deux, et riches d'un bon sens qui tient lieu de tant d'autres qualités.

De Ville-Hardouin à Joinville, onsen!: un grand progrès dans la langue française, qui, déjà dans le dernier, a déposé les syllabes sonores, reste de la latinité, et adopté les phrases ainsi que les liaisons qu'elle a conservées depuis. A ces deux écrivains commence pour les Français la richesse qui leur appartient le plus en propre; nous voulons parler des Mémoires, détails historiques sur quelques hommes, racontés par eux-mêmes ou par ceux qui vécurent avec eux, et qui réclament un esprit réfléchi, prompt, façonné par la société.

Alors s'accrut la moisson des historiettes sacrées et des miracles, soit faux ou altérés; mille choses merveilleuses furent inventées principalement sur la Passion du Christ, pour rattacher des prodiges au moindre coin de la Palestine, à la moindre bagatelle rapportée du Levant. Jacques de Voragine {légende dorée) est le premier, après les anciens biographes des ermites, qui ait recueilli les vies des saints, auxquelles il mêle une foule de fables (i) ; celles du frère Pierre Calo de Chiosa ont une moins mauvaise réputation. Parmi le fatras indigeste et ridicule des vies publiées alors, les protestants firent grand bruit du Liber conformitatum sancii F ranci fici cinn domino nostro Jesu Christo, ouvrage d'une simplicité niaise. Barthélémy de Lucques, évéque de Torcello et ami de saint Thomas d'Aquin, a écrit une histoire ecclésiastique jusqu'à l'an l .3 1 .3 , copiant au hasard ce qu'il trouve, mais nous conservant des renseignements importants.

On fit aussi beaucoup de compilations sous le nom de Bibliothèques, de Trésors, de Miroirs, encyclopédies de toutes les connaissances de l'auteur, et d'une grande utilité dans cette disette de livres. La bibliothèque de Suttgard possède le Jardin de délices de sœur Krrade de Landsberg, supérieure du monastère

(1) Spolorno prend sa défense, en établissant ^iie les passages absurdes qu'on y sipnale sont des intercalations.

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de Sainte-Odile en Alsace, au douzième siècle ; ce sont des extraits des Pères et des écrivains ecclésiastiques , avec beaucoup de peintures historiques ou allégoriques, qui démontrent qu'elle connaissait tout ce qu'il y avait de meilleur, même des ouvrages d'astronomie, de géographie, de chronologie et d'agronomie. Le Catholicon^ ou somme universelle, du Génois Jean Balbi, est une table alphabétique et raisonnée de tout ce que les Européens savaient alors, et valet ad omnes fere scientias, à ce qu'assure l'auteur.

Nous avons déjà parlé du Trésor de sire Brunetto. Vincent «oo-ei. de Beau vais, lecteur et confesseur de saint Louis, fut chargé par ce prince de réunir une bibliothèque du palais, et d'en extraire ensuite le meilleur. En conséquence, il compila le Spéculum naturale sur la création et les merveilles de la nature, auquel il ajouta de la chronologie et de la géographie ; le Spéculum doctrinale, abrégé de la théologie, de la philosophie et des autres sciences, et de la théorie des arts ; enfin le Spéculum historiale, qui est tout en récits.

Il semblerait que l'éloquence dût grandir au milieu des inté- Kioquencc. rets publics; mais il est probable que ce brillant symptôme du développement d'un peuple, la puissance politique de la parole, le talent appliqué, non à distraire les esprits, mais à gouverner les masses, resta entravé par l'inexpérience des langues. Le petit nombre de discours rapportés par les historiens n'offrent point le cachet de l'authenticité ; nous savons pourtant que les orateurs, fidèles aux habitudes scolastiques, choisissaient un texte, souvent vulgaire, sur lequel ils discouraient sans art. Ainsi, quand Farinata des Uherti, après la bataille de l'Ârbia, se leva pour défendre, à > isage découvert, Florence, que les autres Gibelins voulaient détruire, il prit pour texte deux proverbes vulgaires : Comme l'âne sait, il épluche le navet; s'en va la chère boitant, tant que le loup ny met la dent. Saint François, prêchant à Montefeltro, choisit pour thème un autre dicton banal : Si grand est le bien, mon désir, que toute peine m'est plaisir.

Ces prédicateurs qui attiraient des multitudes sur leurs pas les poussaient à la guerre et, ce qui est plus admirable, à la paix, s'offrent a nous, si l'on en excepte saint Bernard, chez lequel brillent des éclairs d'une éloquence sentie, comme des hommes incultes, ressassant pêle-mêle des subtilités scolastiques, ou s'a-

baiidoimant à des aspirations mystiques : le tout entremêlé de textes de l'Écriture et d'allusions forcées, divisé et subdivisé à la manière des rhéteurs, sans ombre de génie et presque toujours dépourvu de sentiment (1). Ajoutez à cela qu'ils prêchaient probablement en latin rustique, et au milieu d'une si grande foule que bien peu pouvaient les entendre et bien moins encore les comprendre; aussi les chroniqueurs ont-ils recours au miracle. Il faut donc attribuer cette influence prodigieuse à l'idée de leur sainteté et à la conviction avec laquelle ils parlaient, conviction qui passe facilement dans l'âme de ceux qui écoutent. Nous voyons nous-mêmes aujourd'hui l'orateur qui émeut le plus les chambr-es anglaises et les meetings de l'Irlande (0' Connell) se montrer, non pas le plus châtié, mais le plus chaleureux, employer un style tout figuré, un mélange de poétique et de burlesque, de colère et de bonhomie, de rudesse et de grâce, d'ironie et d'amour.

Parmi les bons prédicateurs des premiers temps, on cite Wederic, moine de Brandimberg, qui prêchait dans la Flandre et le Brabantavec un tel succès qu'à sa voix six petits seigneurs, la terreur du voisinage, déposèrent les armes pour fonder une abbaye. Hugues de Grenoble fut surnommé pnedicator cr/ref/ius ; Rodolphe Ardent a laissé plusieurs discours animés d'une certaine chaleur, et dont quelques-uns ne sont pas dépourvus d'éloquence: Guibert de >'ogent a donné de bons préceptes sur l'art oratoire.

(1) Saint Antoine de Padoue, dans le Sermon sur les noces de Cana, s'exprime ainsi : « Quatre choses sont à ob^^ervcr : d'abord lallégresse, l'union, nuptiale et la circonstance du lieu ; secondement, rintervcntion de la Vierge ; iroisièmement, la puissance de Jesus-Cluist; quatrièmement, sa magnificence. En ce qui concerne le premier point , Cana signifiant zèle et Galilée passage, il se fait un mariage entre le Saint-Esprit et l'àme pénitente, par rintermèiiaire du zèle et de l'amour du passage ; c'est pourquoi il est dit que Kulh passa du pays de Moab à Bethléem, où ede fut épousée par Boo/. Rulli signifie voyante ou diligente, ou qui s'évanouit ; elle exprime l'àme pénitente (pii, en voyant ses péchés, s'empresse, avec contrition, de se purifier dans la fontaine de la confession, et tombe épuisée en perdant ses forces dans la satisfaction. » Le reste est sur ce ton.

BEAUX-ARTS. Oo5

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