CHAPITRE XXV
BE,Vi;.V-AKTS.
Le beau étant la manifestation du vrai, de l'idée, l'homme en a la perception avant celle du vrai dans sa pureté. L'art, dont le but est de révéler le beau au moyen du phénomène, impliquant la vision de l'idée, implique nécessairement l'intelligence dont les progrès entraînent les siens. La science consiste à connaître et à comprendre l'œuvre divine, et l'art, à la reproduire sous des conditions sensibles et matérielles, en se proposant pour but le perfectionnement de l'être dont il manifeste les progrès.
Lorsque tant de circonstances opportunes eurent contribué à stimuler les esprits, les beaux-arts se réveillèrent aussi, et déjà nous avons vu, vers la fin du siècle précédent, des édifices se multiplier; dans celui-ci, un système nouveau préside à leur construction (l).
(1) Les Anglais ont étudié sppcitilement cetle partie; après Langlay, qui, en publiant, en 173?., une série d'ornements et «le détails, démontra que l'arcliitectiiie gothique n)érilait l'altention des artistes, J. Bentham, avec l'hisloire de la cathédrale d'Kiy (1771), vint exciter plus puissamment encore la curiosité. Mais c'est de nos jours qu'ont paru les ouvrages les plus inioort.ints, tels que le quatrième \olume des Monumenla tvitiqua de 1\im;, qui roule tout entier sur l'archilecture religieuse du moyeu âge ; l'ouvrage de J. Dallaway, qui traile de rarchiteclure militaire, religieuse et civile moins sysiématiquen)ent que l'autre ; le Traité d'architecture ecclésiastique en Angleterre, de IMiLNEK, qui prétencj que l'arc aigu a élé pour la première fois pratiqué en Angleterre; V Histoire de l'origine et de rétablissement de Vurchïtecture gothique et de la peinture sur verre, de Sid.mìy Hawrins ; Architectural antiquities o/Great Britain; clironical and historical illustrations of the (tncient ecclesiastical architecture of Great Brilain, de Okitton, qui unissent à la richesse et à la précision des dessins des observations excellentes ; Spécimens of gothic architecture, selected from various ancient édifices in Englund, de I^lgin; les ouvrages de Whiington, qui rechercha l'origine du style gothique en France et en Italie, et donna au\ nionuments français la préférence sur les monuments anglais, ainsi (lue Uacgitt, qui combatlit l'origine orientale de cette architecture; Remarks on the architecture of the middle âges, especially of Itahj, de Willis, qui analyse les principaux monuments italiens avec des considérations tort élevées; Architectural notes of german cliurches, etc., de Wewel, qui s'occupa des montuiients sur le Rhin.
(jALLV Kmcut a profité de ces travaux pour les éclipser tous.
J. CoìiE\ , Architecture religieuse, ou série de gravures des meilleures cathédrales gothiques; Londres 1839.
Les monuments sont l'écriture des peuples ; or le chanojement de forme dans l'architecture signifie changementde lacivilisation ; si l'originalité manque à celle-là, c'est un signe qu'elle manquait dans les idées du temps. Ce que nous avons dit des siècles précédents nous dispense de démontrer que les Goths n'introduisirent aucune espèce d'architecture, et que dès lors c'est très-improprement qu'on a donné le nom de gothique à l'ordre qui a pour caractère l'arc aigu , ou plutôt l'ensemble pyramidal de l'édifice. Nous nous exprimons ainsi, parce qu'il existe en Italie, et même chez les Byzantins, des arcs qui se brisent en pointe dans des constructions d'un autre caractère, et modelés sur la basilique de la dernière époque romaine. On peut même dire que ce mode prédomina en Italie, où la véritable forme gothique fut adoptée fort tard et lorsque la majesté du plan était déjà négligée pour la variété des détails, comme on peut le voir dans Saint-André de Yerceil , dans Saint-Pétrone de Bologne et la cathédrale de Milan. Quelques auteurs ont voulu par ce motif appeler lombarde cette architecture locale dérivée du style romainbyzantin (l), laquelle se conforma au goût des peuples chez qui elle fut employée; on en trouverait des modèles dans Saint-Ambroise de Milan, dans les cathédrales de Milan, de Plaisance, de Modène, de Vérone, de Pise, de Bourg-San-Donnino , de Terra
Nous avons, parmi les Français, cite déjà l'ouvragede Sf.rolx d'Agincodrt.
Voyez aussi : Essai sur la description du temple de Salnt-Graal. — Histoire et description delà cathédrale de Cologne, ole, (ieSixpicF, Boisserrée, et les descriptions des cathédrales de Strasbourg, par Scheeicuoeisek, de Cliartres, de Reims et de Paris, par Gilbert; de Rouen, d'Amiens et de Dijon, par JoMMONT, etc.
Th. Hoppe, Histoire de l'architecture.
FÉL1B1EN, Vie des architectes.
Amaury Di'VAL, Essai sur l'état des beaux-arts an treizième siècle.
Caumont, Histoire sommaire de V architecture religieuse, civile e( militaire au moyen âge; Caen, 1837.
Le moyen âge monumental et archéologique, ou vues des édifices les plus remarquables de cette époque en Europe, avec un texte explicatif, et diaprés les dessins de M. Chapuy.
(1) On peut appeler architecture romaine-byzantine celle d'après laquelle sont construites à Rome les église^ de Sainte-Agnès hors des murs, de Saint-Étienne le Rond, le Baptistère de Constantin, Sainte-Constance, Sainte-Marie de Transtcvère, Saint-Étienne à Bologne, l'ancienne cathédrale de Brescia, etc. Tel serait aussi le baptistère du huitième siècle à Sainte-Marie Majeure, près d'Averse, avec ses colonnes de granit antique, disposées selon le rayon, comme dans Sainte-Constance.
cine, dans Saint-Marc de Venise, Saint-Michel de Pavie et Sainte- Fosca de Torcello.
La vanité nationale serait flattée de voir dans l'architecture gothique un perfectionnement ou du moins une variété de l'architecture lombarde, qui, dans les pays septentrionaux, fut adaptée à soutenir le poids de la nef. Mais l'histoire ne favorise pas cette supposition ; il est vrai toutefois qu'elle nous fournit bien peu de renseignements sur l'origine de cet ordre appelé lombard par les Français, et saxon par les Anglais, ou mieux encore normand, parce qu'il passa chez eux de la iNormandie. Peut-être fut-il nommé gothique au temps delà renaissance, quand tout ce qui n'était pas romain paraissait barbare (1).
(I) Sur ce point de l'arcliitectiire gothique , ou trouve autant d'opinions que d'auleins. LeAviich {Antiqiiitds de [^Irlande) en assigne l'origine aux Égyptiens ; Laseelle {Origine héraldique de rarcliiteclure go(hique), an\ Ili'breux; Wittington, Aberdeen, Ilallam, Hittorf, aux Orientaux. Déjà le Coniasque César dans le quinzième siècle, puis C. Wren et K. Willis étaient pour l'origine sarrasine. E. Boid {Hist. et analyse des principaux styles d'architeclure), trouve des rapports avec les travaux de l'Orient dits arabesques; mais Milner (Treatise on the ecclesiastical architecture of England) soutient que les monuments cités par cet auteur ne sont pas antérieurs à ïamerlan. Laborde ( Voyage pittoresque en Espagne) ajoute que les Arabes, babilesà perfectionner, n'eurent pas le génie d'inventer. J. Barry, Payne Knigt, Serouxd'Agincourt, Quatremère de Quincy, trouvent Tarcaigu dans les voûtes gréco-romaines du temps de la décadence, dont on ne fit plus tard qu'une application complète. Vasari, Palladio, G. Moller, Stieglitz, Fiorillo et les critiques les plus renommés font cette architecture germanique; d'où .Milizia, modifiant la cabane de Vitruve, y voit une image des forêts septentrionales avec autant de raison que Chateaubriand y voyait les palmiers de l'Asie. Auiaury Uuval l'appelle architecture xiloïdiiiue, pane qu'elle imita les primilivos églises de bois. (France littéraire, t. XVI.)
Warburton et Wilson, sans parler des anciens, ont soutenu qu'elle dérive surtout des Goths; Wallon, des Lombards; Godwin, des Normands. F. Rehm, F. Cartel, E. King et d'autres en voient le berceau et les premiers exemples en Angleterre; Uallaway et R. Smirke, en Italie. Divers auteurs la voient engendrée par l'art même. Bentham, >!ilner et Lenoir n'y aperçoivent que l'inlersfctioi) des arcs. Boisserée, de .Stuttgard, croit que l'élévation donnée aux édilices après le neuvième siècle contraignit à restreindre les arcades, de sorte que l'arc rond fut brisé. Young et Mérimée disent qu'on le préféra à cause de ses pro|(riétés de résistance; de Caumont, parce <iue l'inclinalion gothique facilitait l'écoulement des eaux. D'autres, au contraire, font intervenir linlluence de l'idée ; l'abbé Bourrasse et divers écrivains ecclésiastiques y voient l'exaltation de la foi; .selon l^imée, c'est le triomphe de l'art séculier et maçonnique sur l'art ecclésiastique. Bûtissier prétend que l'arc aigu fut admis d'abord commeélément exceptionnel dans l'archileclure, puis(]u'd s'iniroduisit régulièrement avec d'autres innovations importantes, qui contribuèrent à le
A coup sûr l'arc à cintre aigu estde très-ancienne date; l'idée de cette forme dérive naturellement des grottes , que l'art imita dans celles qu'il exécuta pour des substructions ou des aqueducs. LetemplepélasgiquedesGéantsàGozzo, que certains antiquaires supposent àntérieurau déluge, présente l'arc en pointe. A Malipouran, surla còte de Coromandel, les ruines de deux pagodes, si anciennes que personne n'eu peut déchiffrer les inscriptions, offrent la voûte à deux segments de cercle, ce qui produit le cintre en pointe. Dans la Lycie (Caramanie), des mausolées antérieurs à la conquête romaine sont surmontes d'un toit dans cette forme. La porte Sanguinaria, à Alatri, dans le Latium, attribuée à Saturne, et la ^oxiQ Acuminata , aussi dans le Latium, de construction cj'clopéenne, remontent peut-être à deux raille ans avant Jésus- Christ (1). Or elles sont à cintre aigu, comme quelques-uns des conduits souterrains de Rome; ceux que nous voyons dans les cent cellules de Néron au cap Misène et dans quelques fours de Pompei, sont plutôt l'effetdu caprice ou du hasard que le résultat d'un système.
Mais chez les Perses cet arc se reproduit souvent , même dès le temps des Sassanides ; c'est de là qu'il est venu aux Arabes, qui l'empioyèrent fréquemment, surtout au Caire, dans l'édifice où se trouve placé le nilomètre, près de File de Rodha, et que l'on croit de l'année 715. Il en existe a Memphis du deuxième ou troisième siècle de l'hégire. Cette forme devint tellement propre aux musulmans que Mahomet II l'adopta pour la mosquée qu'il fit élever à Constantinople aussitôt qu'il eut fait la conquête de cette ville.
Ce modèle a déterminé la forme de tous les édifices de la terre sainte dans le onzième siècle, tels que la chapelle sépulcrale de Ciodefroi et de Baudouin, et la vaste arcade qui donne accès au tombeau de la sainte Vierge. Dans l'aqueduc que Justinien II construisit à Pyrgos, les arcs pointus alternent avec les pleins cintres ; ils figurent encore plus fréquemment dans les ornements.
faire triompher. L. Villet le fait développpr parles mêmes circonstances, par les mômes lois qui présidèrent alors au perfectionnement des langues et des institutions; il lui donne pour principe i'éuiancipalion, la liberté, l'esprit dassocialion et de commune, de sentiments nationaux.
(i) On ei) tiouve les dessins dans l'ouvrage de Lcici Mazara, Temple antédiluvien, dit des Géants, découvert dans Vile de Calypso, aujourd'hui de Gozzo, près de Malte; Paris, 1827.
BEAUX-ARTo. 559
Le fait capital qui ue permet pas de croire que les chrétiens ont emprunté cette forme aux peuples qu'ils allaient combattre, c'est qu'on la trou^ e daiis des églises antérieures, comme la cathédrale de Chartres, de 1029, celle de Coutancesde 1030, de Mortain de 1082, dans Saint-Siméon de Trêves, dans Saint-Pierre et Saint-George de Baraberg. Nous savons qu'on prétend révoquer en doute les chartes où sont enregistrées les dates de leur construction (i) ; mais pourquoi ? parce que le style ne convient pas à l'époque : pétition de principes que repousse la raison. 11 faut considérer d'ailleurs que l'architecture gothique ne consiste pas tout entière dans l'arc aigu, et qu'avant de l'employer on connaissait déjà la grandeur des cathédrales, le système pyramidal et les nefs en caracol autour du chœur. Peu avant les croisades, ou à peine au commencement, on accordait des indulgences à ceux qui construisaient des églises; on en élevait même pour y déposer les reliques nouvelles, et des pèlerins se dirigeaient vers des sanctuaires fameux. Dans leur foi, les chrétiens s'éloignaient des modèles grecs et romains, commede l'expression timide à laquelle, dans le moyen âge, le sentiment était réduit. 11 pourrait bien se faire que les chrétiens aient porté l'art en Orient, au lieu de le lui avoir emprunté. Telle est donc la cause qui explique la construction d'églises gothiques à Mistra, Chalcis, Jérusalem et ailleurs, taudis qu'on n'en trouve pas une seule bâtie à l'orientale par nous.
Il est vrai que les Occidentaux pouvaient avoir déjà vu de ces arcs en Orient, dans les pèlerinages fréquents alors, ou bien encore en Espagne, où s'était introduit un genre d'architecture particulier, c'est-à-dire le style moresque, remarquable surtout par la profusion des ornements empruntés aux riches étoffes de l'Orient. L'aspect gracieux qui frappe dans ces monuments, à la première vue, approche de l'affectation, et n'est pas en rapport avec la hardiesse, la grandeur, la variété , la richesse de l'orneraentation et ses formes fantastiques. Ce sont des œuvres de patience plus que de génie.
Les arcs aigus sont mêiés avec les arcs en fer à cheval dans la cathédrale de Cordoue, de 800 ; tous sont cintrés en pointe dans l'Alhambra de Grenade, construit seulement en 1273 ; mais
(1) Voyez Cacmont, p. isn et suivantes. On dit qu'elles ont pu être reconstruites à neuf plus tard ; mais des cathédrales ne se réédifient pas au liouf d'un siècle.
nous n'avoiis pas fait consister l'essence du gothique dans l'arc brisé, et cela même n'exclurait pas l'origiue septentrionale, puisque les Goths ont soumis l'Espagne.
Ceux qui supposent l'idée de cet ordre suggérée par les constructions en bois et par les forêts d'arbres conifères, ne font que reproduire la genèse arbitraire de Vitruve, en la transportant à d'autres lieux. Il est à remarquer que cette architecture se rapproche d'autant moins de la forme des arbres qu'elle est plus près de son origine, et que l'arc se rétrécit à mesure qu'on avance vers le quatorzième siècle.
Ce qui porterait à placer son berceau chez les Allemands, c'est le style aigu de leurs constructions, et leur alphabet même , qui prit la foripe anguleuse et se chargea de fleurons dans le genre des ornements d'architecture. Ils n'avaient pas sous les yeux de modèles anciens qui, d'un côté, obligeassent à l'imitation, et de l'autre offrissent des matériaux, beaux ^ans doute, mais discordants et capables d'encbainer l'invention au désir de les employer. Peut être les Allemands, prenant en dégoût la masse pesante des derniers édifices byzantins, firent-ils, com.ne il arrive souvent, une réaction en sens opposé, en cherchant le léger et l'élancé.
Il est certain qu'en Italie nous ne voyons de monuments gothiques que dans les pays soumis à l'empire et surtout aux Normands; la loge principale des francs-maçons , qui propageaient ce style , s'ouvrait eu Germanie, et c'est dans ce pays qu'on trouve les modèles les plus parfaits : telles sont, pour leurs dimensions, les cathédrales de Cologne, de Ratisbonne, de Strasbourg, d'Ulm, de Fribourg, et, pour le style, celles de Vienne, d'Oppenheim, d'Oberwesel ; la tradition elle-même, quoique vacillante, attribue aux Allemands le mérite du premier plan des constructions gothiques faites à l'étranger.
Nous n'osons donc pas nous prononcer sur la question toujours débattue de l'origine du style appelé ogival (l) ; mais nous voudrions que l'observateur s'isolât des temps présents, où nous entendons répéter sans cesse à certaine école que tel genre est le le seul vrai, où nous trouvons une commission d'édiles toujours prêts à nous blâmer et une pédanterie fougueuse qui nous foudroie si nous osons innover. Tout était libre alors, et tout s'expé-
(I) Ogive, dans le principe, ne signifiait que le croisement des nervures en relief des arcs romains, avec des pénétrations anguleuses.
maçonniques.
ARCHITECTURE GOTHIQUE. 56i
rimentait sans préférence pour aucun genre ; de même qu'en littérature nous avons vu les tradilions anciennes se mêler aux inspirations nouvelles, ainsi clans l'architi-cture les conceptions indigènes se marièrent aux souvenirs gréco-romains et au goût oriental.
L'art gothique ne s'est pas formé néanmoins des emprunts qu'il a faits; il est tout entier dans l'unité à laquelle il a su les réduire, unité qui fait qu'en voyant un edilice, on dit : Il est gothique, et cela par la seule force d'une pensée harmonique qui ramène les diverses parties vers un but commun et vivant. N'est-il pas étonnant de voir tous les édifices revêtir ce caractère nouveau à l'époque même où les nouveaux idiomes prennent naissance? 11 faut chercher, telle est notre opinion, l'explication de ce fait dans l'existence des loges maçonniques.
Il y en a qui prétendent reporter leur origine à l'époque où i-"«es Salomon bâtissait le Temple ; d'autres les font venir des corporations des métiers, instituées dans les provinces par les Romains et transportées de la Gaule en Angleterre par Alfred, quandil voulut construire des édifices. C'est une vanité excusable et commune que de rattacher son origine à des noms célèbres et à des temps éloignés. Krause, Stieglitz, Boisserrée, Hofstadt, Gorres, Van der Ritt et autres ont étudié les sociétés des francsmaçons; quilques-uns prétendent qu'à la décadence des corporations hiérarchiques du quatorzième et quinzième siècle, des corporations laïques les remplacèrent dans l'art de la construction, et quelques croyances ésotériques qui se transmettaient de vive voix ou par des signes conventionnels sculptés sur les monuments. Il est vrai qu'on trouve dans les cathédrales gothiques des lettres et des figures dont on ignore la signification ; peut-être ne sont-elles que des marques des architectes ou des signes destinés à aider les maçons pour la disposition des pierres. D'autres veulent y voir un reste d'alphabet celtique ou d'hiéroglyphes non encore déchiffrés.
La première société maçonnique est la confrérie d'York de 926, qui établit une hiérarchie légale, basée sur des traditions beaucoup plus anciennes, et divisa les ouvriers en maîtres, compagnons et apprentis. Au onzième siècle, un évêque d'Utrecht lut tué par le père d'un jeune Frison , nomnié Plebei-, parce qu'il avait dérobé à celui-ci le secret [arcanmii ma'jisterium) de jeter les fondements d'une église. Lorsque iirwin de Steiubach eut
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commencé la cathédrale de Strasbourg, il fonda dans cette ville une loge, modèle et centre des autres loges répandues dans toute TEurope. Les chefs de chacune d'elles, réunis à Ratisbonne le 25 avril 1459, rédigèrent l'acte de confraternité qui instituait pour loge principale à perpétuité celle de Strasbourg, et son président pour grand maître des francs-maçons de toute rAllemagne. L'empereur Maximilien approuva cet institut, confirmé ensuite par Charles-Quint et Ferdinand 1", et dont les constitutions furent renouvelées et imprimées en 1563.
Les maîtres , les compagnons et les novices formaient un corps, avec une juridiction particulière; mais les membres de la loge de Strasbourg étendaient la leur sur tous les autres, et jugeaient sans appel les causes portées devant elle, conformément aux statuts. De cette loge principale dépendaient celle de Souabe, de Hesse, de Bavière, de Francouie, de Saxe, de Thuringe et de tous les pays riverains de la Moselle; elle était même consultée dans les cas les plus graves par la grande loge de Zurich et parcelle de Vienne, de laquelle relevaient les loges de la Hongrie etde la Styrie.
On élevait dans l'enceinte de l'édifice en construction une butte de bois, et c'était là que le maître en chef, siégeant sous un baldaquin, se tenait, Tépée de justice en main, pour rendre ses jugements.
Afin de ne pas être confondus avec la tourbe qui ne savait que manier le marteau et la truelle, ils inventèrent des signes de reconnaissance, une initiation symbolique (ij , et gardèrent un secret traditionnel, qui n'était révélé aux initiés que dans la mesure de leurs grades. Ils adoptèrent pour symboles les instruments de leur art, l'équerre, le niveau, le compas et^ marteau, qui rappelait celui du dieu Thor.
Dans tous les lieux où ils allaient travailler, ils faisaient des contrats particuliers ; on en conserve un du règne de Henri VI d'Angleterre, entre les sacristains d'une paroisse de Suffolk et une société de francs-maçons, où il est stipulé que chaque ouvrier recevra un tablier blanc avec des gants pareils en peau, et qu'il leur sera élevé une loge couverte en tuiles. Les routes étant alors peu sûres et dépourvues d'hôtelleries , les maçons, obligés
(1) De Hammfir rapporte que sur la faça^ie de l'église de Prague, travail de l'an 1250, on trouva vingt-quatre ligures maçonniques recouvertes d'un enduit de cliaux.
ARCHITECTURE GOTHIQUE. f)63
par leur profession à changer souvent de lieu, s'engagèrent aune liospitalité mutuelle. Peut-être s'adjoignirent-ils des personnes étrangères à l'art, soit pour se faire aider dans leurs travaux, soit pour empêcher de leur nuire ou d'usurper leurs privilèges. Plus tard leurs doctrines s'étant étendues à la philosophie , à la morale, à la politique, elles ne furent pas l'instrument le moins actif des révolutions sociales.
En Lombardie les arts et métiers étaient tout organisés en corporations et confréries , à la manière probablement des loges maçonniques, et nous trouvons déjà sous les Lombards qu'il est fait mention des magisiri comacini.
Ces confréries expliquent la ressemblance que l'on trouve entre des travaux tiès-éloignés les uns des autres, ressemblance qui autrement serait inexplicable dans des temps privés d'écoles, et où les communications étaient peu fréquentes. Les idées que les maîtres et les compagnons se suggéraient mutuellement, les découvertes et les procédés qu'ils mettaient en commun , firent avancer rapidemment la mécanique, connaître exactement la poussée des voûtes, la force des arcs, la forme convenable à chaque partie de l'édifice et d'autres principes scientifiques qui se perdirent ensuite grâce au secret avec lequel ils étaient gardés.
Tout cela néanmoins ne concernait que la solidité et l'ensemble; quant aux accessoires, ils étaient abandonnés à la fantaisie de chacun. Les francs- maçons, qui étaient compagnons ou frères, et non manœuvres, voulaient donner l'essor à leur génie inventif dans les détails; de là leur immense variété, qui va souvent jusqu'à nuire à l'harmonie de l'ensemble, et révèle l'œuvre de siècles différents. C'est pour la même cause qu'à la grandeur du plan et à sa hardiesse réfléchie ne répond pas le fini des accessoires , qui se trouve déparé par des statues mesquines et raides, des monstres fantastiques, de lourds feuillages, des reliefs empâtés ; à voir même ces attitudes empesées, ces mouvements et ces plis uniformes, nous inclinons à croire qu'au lieu de copier la nature, ils se considéraient comme obligés de se conformer à des types établis. L'architecture grandit, tandis que la sculpture se borne encore, dans le quatorzième et le quinzième siècle, à la reproduction de diables, de rustres, de monstreSj à des représentations dont on voudrait vainement excuser la cynique franchise en les donnant comme symboliques. En un mot,
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l'art ressemble a une voix puissante qui se refuse à toute espèce de modulations délicates.
La plupart des architectes primitifs nous sont restés inconnus. Est-ce le résultat d'une abuegatiou pieuse, comme quelques-uns le prétendent? ou bien une incurie ignorante a t-elle laissé perir leur raémoire?Ce qui militeen faveur delà pri-raière supposition, c'est lie voir souvent le plan des cathédrales attribué aux évoques, comme représentants l'Église qui les elfvait d'accord avec eux , et qui invitait par des indulgeuces à participer à l'œuvre. Ainsi on rapporte que cent mille personnes travaillaient jour et nuit à l'Eglise de Strasbourg. Les écrits de Pierre le Chanteur et de Robert de Flameshourg , pénitencier de l'abbaye de Saint- Victor à Paris, nous apprennent que les confesseurs substituaient parfoisàlapénitenceuue aumône pour construire des ponts ou pour l'entretien des routes. « C'est un prodige inouï , dit Airaon, abbé « de Saint-Pierre sur Dive, dans une lettre de 1145, aux moines de ff Tutteberg, de voir des hommes puissants, fiers de leur nais- « sance, habitués a une vie voluptueuse, s'attacher à un chariot tf et traîner des pierres, de la chaux, des pièces de bois et tout « ce qu'il faut pour le saint édifice. Parfois mille personnes, « hommes et femmes, sont attelées à un seul chariot, tant la « chcU'ge est pesante, et cependant on n'entendrait pas le plus « léger bruit. Quand ils s'arrêtent en route, il parlent, mais « seulement de leurs péchés, dont ils se confessent avec larmes « et prières. Alors les prêtres les exhortent à déposer les haines, à « remettre les dettes ; si quelqu un se trouve endurci au point de « ne pas vouloir pardonner à ses ennemis et de repousser les ex- « hortations pieuses, il est aussitôt détaché du chariot, et rejeté « de la sainte compagnie. » 11 continue en disant que pendant la nuit on allumait les torches sur les chariots et autour de l'édifice eu construction, et que la veillée était animée par des chants.
D'un autre côté, l'ignorance, ne pouvant comprendre ni l'imagination vigoureuse et l'art profond de l'homme qui concevait ces monuments, ni la puissance de l'union populaire qui les exécutait, avait recours a des forces surnaturelles ; de même que, dans les premiers siècles, on avait cru qu'un ange était venu dessiner sur la neige le plan de la basilique de Sainte-MarieiMajeuie, on racontait alors que tel ou tel architecte avait fait un pacte avec le diable pour eu être aidé dans un ouvrage plus qu'humain.
Le couvent d'Assise, construit peu après l'an 1226 , passe en Italie pour le plus ancien exemple de style jiothique ; mais ce fait ne signifie point que c'est en Italie qu'on a employé l'ogive pour la première fois.
A Subiaco, délicieuse solitude à cinquante milles de Rome , près de la source de l'Anio , plusieurs chapelles et cellules furent construites autour de la grotte qui servit d'asile à la première jeunesse de saint Benoît , auxquelles on conserva le nom de Sainte-Grotte. Elles furent dévastées ou abattues par les Lombards et les Sarrasins, puis réédifiées en 847 par l'abbé Pierre, qui restaura particulièrement la chapelle consacrée à saint Sylvestre par Léon IV. La voûte creusée dans la roche vive est en forme d'ogive formant croix , ainsi que d'autres excavations dans le même endroit. Au-dessus l'abbé Hurabert commença, en 1053, un véritable corps d'église, et treize ans après l'abbé Jean le fit servir de confessionnal au temple qu'il y éleva. Peutêtre le cintre aigu, et là comme dans le monastère deSainte-Scolastique, qui en dépend, fut- il adopté à cause des vents et des neiges , ou bien à l'imitation des souterrains.
Une porte en ogive de l'église de Chiaravalle, entre Ancóne et Sinigaglia, est de l'année 1172; l'année suivante, une partie de l'église de San Léo, dans le duché d'Urbin, fut aussi restaurée à cintre aigu. Les poriiques de Rimini, de l'an i204, sont du même style , et les ogives se mêlent aux pleins cintres dans l'église de Saiut-Flavien, près de Monteflascone, réédifiée par Urbain IV. C'est ainsi que cette innovation se glissait timidement, n'occupant souvent que les espaces où la voûte ne pouvait s'arrondir. Dans la Portioncule, cellule de saint François d'Assise, renfermée maintenant dans l'église de Sainte-Marie des Anges, l'arc aigu de la petite porte est enclos dans un autre à plein cintre.
L'ordre nouveau prit librement soi» essor dans le temple élevé à ce patriarche par frère Elie à Assise. Ce sont trois édifices superposés l'un à l'autre; dans l'intérieur se développent régulièrement les arceaux en pointe, appuyés sur de gros piliers, d'où s'élèvent les colonnes du corps supérieur, faites en faisceaux, dont le rinceau principal se croise avec celui du pilastre voisin pour former le comble de la nef.
Cette église, devenue le modèle des autres élevées à ce saint, contribua beaucoup à répandre ce système. On n'est pas d'accord sur le nom de l'architecte; Vasari désigne à tort un Allemand, père d'Arnolfo di Lapo; d'av»tres pensent qu'Arnolf di
Lapo et Arnolf sou père eurent pour maître A'icolas Pisano, auquel ils attribueraient la conception de ce plan (l).
Les édifices normands de la Sicile sont antérieurs à tous ceuxlà. Avant 1132, Roger faisait construire, dans son palais de Palerme, la chapelle de Saint-Pierre, d'un travail admirable et bien conservé, dont le plafond doré est orné de vingt caissons portant des inscriptions arabes. Les parois et le pavé sont en mosaïque d'une extrême délicatesse, et tous les arceaux en ogive, ainsi que le triomphal , s'élancent de colonnes corinthieunes des pius beaux marbres d'Orient (2).
Ce fut lui encore qui érigea la cathédrale de Céphalu, alors la plus vaste de la Sicile, et dans laquelle s'enlacent capricieusement des arceaux aigus de toute grandeur. En 1 1 74, fut commencée et rapidement terminée la basilique de Montréal , œuvre merveilleuse, tout en ogives, revêtue de mosaïques d'une incomparable richesse. A la même époque s'élevaient la Matrice et le Saint-Esprit à Palerme, la cathédrale de Messine, dont le tremblement de terre ne laissa subsister qu'une porte, et, toujours avec les mêmes formes , Sainte-Marie de Randazzo et la chapelle de Saint-Cataldo, à Palerme, antérieure à l'an 1160.
La Zisa et la Cuba, à Palerme, furent probablement construites par les Arabes avant I9 conquête des Normands; mais, à coup sûr, on leur doit la forteresse et les bains d'Alcamo sur le mont Bonifat;on trouve l'arc droit dans tous ces édifices. Le Mongibel, près de Syracuse, montre encore d'autres constructions des Arabes. Les villes de Polemi et de Lonama conservaient aussi, il y a deux siècles, de précieux débris; le port deLilybée (Riarsala , port de Dieu) attestait que les Arabes de Sicile n'avaient pas dégénéré de leurs frères de Babylone et d'Espagne.
Serions-nous donc ramenés a supposer que l'exemple de l'architecture gothique nous est venu de l'Orient? Quoi qu'il en soit, ce style nouveau se répandit en Italie sans pourtant exclure l'hémicycle, que nous trouvons mêlé à l'ogive dans des édifices insignes; tels sont le Campo-Santo de Pise, Saint-Michel de Florence, les dômes de Sienne , d'Orviéto, de Padoue , la chapelle souterraine de Montefiascone, le palais communal de Còme. A Rome, si Ton excepte Aracœli et Sainte-Marie, près de la Minerve,
(1) Lettere sanesï sopra l'arti helle, t. Il, p. 7.').
(2) Recherches sur les monuments et r/iistoire des Xorniands et de la maison de Souahe dans I'' Italie meridionale, par le duc de Liynes; 1844.
AKCIllTECTURE UpTlUUUE. 5t)7
il n'y a de gothique que quelques décorations. En général , les cathédrales d'itidie n'offrent pas les caractères précis du gothique; elles sont riches, mais on y aperçoit des contradictions de style entre les parties inférieures et les parties supérieures , entre les parties' carrées et les parties aiguës. La ligne perpendiculaire et pyramidale ne s'élance pas avec la hardiesse qu'on lui trouve dans le Nord, et reste souvent inférieure à la ligne classique horizontale; d'autre part, on sut rarement coordonner le clocher avec l'ensemble de l'édillcc.
Parmi les monuments gothiques de Lombardie se distingue au premier rang la cathédrale de Còme, dont la construction fut commencée en 13'JG ; tout en marbre du pays, elle est enrichie d'ornements d'un goût excellent. Le Piémont, outre Saint- André de Verceii, fondé en 1219 par le cardinal Guala des Bicchieri, à arcs aigus, avec tours à coupole, fenêtres rondes, offre un beau gothique dans l'abbaye de Vezzolano. Pour le Saint-Pétrone de Bologne, dont l'architecte fut Antoine de Vincent (1388), l'un des seize réformateurs de la cité et ambassadeur à Venise, on fit un modèle en bois et en carton, à un douzième de la grandeur naturelle ; on devait démolir pour sa construction huit églises environnantes ; mais, bien que le plan ne fut point exécuté dans sa grandeur primitive, les ornements en sont admirables, et la disposition intérieure des plus majestueuses (1).
Le dòme de Milan et la Chartreuse de Pavie appartiennent à des temps plus sévères et plus splendides. Le premier, qui est le monument le plus remarquable d'architecture qu'on trouve de ce côté des Alpes, fut commencé ou plutôt repris avec ardeur en 138G (i>). L'architecte, dont le nom est inconnu et qui probablement fut un Allemand, s'écarta tout à fait des formes néogrec ques, pour se rapprocher du type de Strasbourg (3). Les arceaux
(1) Au nombre des plus curieux documents de l'art il faut compter les seize projets de la façade qui se trouvent dans les archives de la fabrique, et qui sont des dessins oris^inaux des premiers arciiitectes du temps.
(2) Une inscription en italien dit : El principio dïl domo de, Milano fa neW anno 1386; mais on lit dans nn décret du 16 octobre 1387 : Ad iidlitatem et debitum ordinem fabrïcw majoris ecclesiae mediolnni, qua: de novo Dpo propido et intercessione ejusdem Virginis gloriosx, subpropitio et intercessione ejusdem Virginis glorios.v, sub ejus,vocabulo,jam multis retro temporibus iniliata est, divina tnspiratione et suo condigno favore fabricatur, et ejus gratia mediante, féliciter per ficietur.
(3) On cite uu certain Henri Gainodia Allemand. Parmi les pi'cniiers archi-
très-aigus des cinq nefs à croix latine sont soutenus par cinquantedeux piliers octosones, avec des chapiteaux ornés diversement de huit niches qui renferment des statues. Nul autre édifice en Italie ne dresse dans les airs une aussi grande quantité de flèches ; on en compte, en effet, quatre-vingt-huit ornées de statues, dont le nombre pour l'édifice entier s'élève à trois mille trois cents. Toutes ces choses réunies nous portent à croire que le plan était de beaucoup antérieur à l'époque où il fut rais à exécution.
Longtemps ce monument fut une école nationale pour les arts, de laquelle presque toujours furent exclus les artistes étrangers; Gobbo Solaro , Vairon , Bombala et autres l'ornèrent d'ouvrages de beaucoup supérieurs au Saint-Barthélémy trop vanté de Marc Agrati,
A la même époque, mais dans un style plus italien, s'élevait la Chartreuse située près de Pavie. Ici encore l'architecte primitif est inconnu ; l'orthographie extérieure fut exécutée sur les dessins du peintre Ambroise Possano; on peut dire qu'elle fut terminée en 1542. Cet édifice , qui ne le cède qu'a Saint -Marc pour la richesse des marbres et des pierres précieuses , est en forme de croix latine de deux cent soixante-cinq pieds de long sur cent soixante-cinq de large , et se divise en trois nefs, avec quatorze chapelles et deux enfoncements de croix. Au point d'intersection s'élève le pinacle, à quatre étages de galerîps extérieures. Des ordres d'architecture divers ont été fondus dans l'édifice , avec profusion d'ornements , de trophées et de monuments; on y remarque surtout le grand portail et le mausolée de Jean-Galéas. Le couvent , à notre avis , est encore un chef-d'œuvre , Ce couvent qui , avec sa cour de trois cent vingt pieds de chaque côté , entourée d'un portique à colonnes de marbre , orné de médaillons en terre cuite, donne accès à vingt-quatre cellules, chacune à deux étages avec son petit jardin, distribution aussi commode qu'ingénieuse (l).
tectes figiiient Marc, Jacques, Zeno, Bonino de Campione, Simon d'Orseniso, Gnainiero de Sir tori, Ambroise Ponzone, Nicolas de Bona venture Français, Tavaniiio de Castelseprio, Marc de Fri«oneel autres. Ce grand nombre d'architectures indique qu'ils ne fnisaienf qu'exécuter le plan d'un autre.
(1) Au quatorzième siècle appartiennent Sainte-Anaslasie, la cathédrale de V'-rone, Saint-Pierre martyr et San Fermo Majeur ; à Pavie, le Carmine, I37Î; à Venise, le clocher des Frari, 1361 ; Saint Etienne. 132.7; le palais ducal, 1350; à Florence, outre les ri^paralions de Saint-Michel au verger et des chapelles de la Vierge, 1348, et de Sainte-Anne, 1349, la loge des Lanzi, 13:>5, et la Chartreuse, 1314; Saint-Martin de Lucqnes, restauré en 1308; Saint-Martin de Pise,
Le plus anci(Mi monument gothique en Allemagne est l'église de Frihourp; en Brisi^aw , commencée vers 1 1 30 et linie plus d'un siècle nprès. Chaque habitant donna pour la construire le meilleur habit qu'il possédât. En 1248 fut entreprise celle de Cologne, triomphe de l'art, avec les cent colonnes qui soutiennent la voûte; mais elle resta inachevée. Les fondements de la cathédrale d'Ulm furent jetés en 127 7, et la même année Erwin de Steinbach commença celle de Strasbourg, chef-d'œuvre de l'architecture gothique, bien que le dessein ait été corrigé, c'est-àdire gâté, par ses successeurs jusqu'à Jean Hilz, en 1449. Là le style saxon est mêlé au gothique; le système pyramidal, les difficultés et la profusion des sculptures sont poussées au plus haut degré. Le clocher surtout accrut la réputation de ces maîtres maçons, à ce peint qu'on les recherchait de toutes parts. En dernier lieu vint la cathédrale de Spire, et plus tard la tour de Saint-Etienne à Venise, dont le projet fut dessiné par Grégoire Hauser vers I3fi0, et exécuté par Antoine Pilgramde Brùnn.
En France, l'abbé Suger fit restaurer dès l'an 1140 la façade de Saint-Denis; neuf années après fut commencée la cathédrale de Cambrai, et en 1172 Hugues de Bourgogne elevala Sainte- Chapelle de Dijon. Saint Louis, qui avait emmené en Orient plusieurs iiigénieurs avec son armée, s'occupa, à son retour, de leur faire construire des édifices où ils se firent particulièrement remarquer par la légèreté du style. Au premier rang se distingue Pierre de iMontereau, qui bâtit la Sainte-Chapelle et d'autres k6o. monuments dans Paris, peut-être aussi l'église de Royaumont, i"6. pour laquelle saint Louis dépensa cent mille livres parisis ( 1,700,000 fr. ). Déjà, dans Notre-Dame de Dijon, les arceaux aigus d'ouverture diverse se reposent sur des colonnes très-élevées , offrant l'association de la hardiesse et de la solidité, objet principal des architectes de la seconde manière.
Les cathédrales d'Amiens, de Beauvais, de Chartres et d'Or- '-^'• léans révèlent la même intention. Sous le règne de Louis VII, Alexandre III posait la première pierre de Notre-Dame de Paris. La façade, ornée des effigies des rois de France, fut exécutée sous Philippe-Auguste, le côté du midi sous saint Louis, et celui du nord sous Philippe le BeL L'art s'y développe sur de grandes
en 1332; le cloclicr de Pistole, 1301; la cathédrale de Prato, 1312; celle de Pelouse, 1300; If pa ais Pepoli à Bologne, I3i4; Sainte-Marie sur Minerve, à Rome, 1375; Sainte-Claire de Napies, 1328.
proportions; l'étendue du vaisseau, à peine inférieure d'un tiers à Saint-Pierre de Rome, la portée des arceaux, la légèreté et le peu d'épaisseur des voûtes excitent encore l'admiration. A l'extérieur, les tours massives de la façade, hautes de soixante-six pieds (elles devaient probablement être portées à cent et se terminer par une flèche;, et l'enfilade des longs flancs et des galeries supéi-ieures associent on ne peut plus heureusement la variété à l'unité de la pensée.
La façade de la cathédrale de Reims, commencée en 1211 sur le plan de Hugues Libergier, a du rapport avec celle de Notre-Dame; mais elle est plus svelte et plus pyramidale dans ses ornements. Après avoir été incendiée, elle fut réédifiée en moins de trente ans par Robert de Goucy, qui ajouta les ornements dont elle est chargée plus que ne le comporte le goût normand. L'église de Saint-Nicaise, dans la même ville, est aussi l'œuvre de ces deux architectes.
Nous avons dit que les chefs-d'œuvre de l'art gothique se trouvent en Normandie ; quelques auteurs ont même soutenu qu'il y était né, et que les conquérants le transportèrent en Angleterre (l).Saiot-Ouen de Rouen fut détruit par deux incendies, en 1136 et 12-18; la reconstruction fut commencée eu 13i8, et vingt ans après elle était parvenue à plus de moitié , avec une dépense de deux millions et demi, ce qui fit dire que l'abbé Marc Dargent avait trouvé la pierre philosophale. A sa mort, le travail se ralentit, et se termine à peine en deux siècles, sans perdre toutefois l'harmonie des parties.
La façade n'est pas terminée; deux tours de hauteur différente devaient flanquer le portail; quarante-deux piliers à distances inégales sont surmontés de flèches; les arceaux, les fenêtres, les dentelures à jour s'entrelacent à l'infini, et la porte du midi est extrêmement riche. Au centre de l'édifice s'élève la tour principale, de forme octogone sur base carrée , que couronnent seize aiguilles et trente-deux pinacles triangulaires avec la pointe en trèfle ; dans l'intérieur, le vaisseau est sévère et dépouille d'ornements (2).
Le goût normand et saxon, qui répudie les dentelures et les
(1) GciLL. DE Malmesbiry, après que les Normands furent établif^ en Angleterre : Yidects ubir/ne in villls ecclesias, in vicis et urbibus monasleria novo icd'ijicandi f/enere consurgere. De legibiis Angliae, p. 102.
(2) Gilbert, Deacripl. Itisi, de l'église de Saint-Omn de Rouen; 1822.
ARCHITECTURE GOTHIQUE. iUÌ
sculptures à jour pour ki beauté et la délicatesse des membres, fut transporté en Angleterre dans sa pureté, comme il faut le voir dans Sainte-Marie do Cambridge, Saint-Pierre d'York et Sainte- Marie d'Oxford, mais surtout dans ces prodiges de l'art, l'abbaye de Westminster et la graud'salle. La cathédrale de Cantorbéry, œuvre du Français Guiilaume de Sens, est riche de sculptures; celles d'Exeter, de Durham, de Sarum, de Salisbury, de Lichfield, appartiennent aussi au quatorzième siècle, ainsi que la chapelle de Henri VII à Westminster, celle de Saint-George à Windsor et celle du King' s college à Cambridge, qui fut faite pour Henri IV par l'Allemand Klaus.
Sur les rivages delà Baltique, où les grands matériaux manquent, l'architecture gothique se développa dans les petits; il n'entra que de la terre cuite dans les édifices, et, bien qu'elles reposent sur un fond marécageux, les églises de Lubeck, de Rostok, de Gûstrow, de Segeberg , de Kiel et de Dobheram sont des merveilles de hardiesse et de solidité.
Le style moresque prévalut en Espagne. On croira facilement que les Arabes, errant sous des tentes, n'avaient pas réduit l'architecture en science; cependant, lorsqu'ils se répandirent sur l'Asie et adoptèrent la vie sédentaire, ils élevèrent aussi des constructions d'après les modèles qu'ils trouvèrent, sauf à les modifier selon leur génie particulier. Ils n'avaient pas d'architecture religieuse, parce que leur foi sépare entièrement Dieu de son œuvre; loin de le faire connaître en soi et dans ses rapports avec la création, elle le relègue au fond des ténèbres impénétrables de son unité absolue. L'architecture civile, au contraire, leur dut des innovations , puisque tout , chez eux , se rapporte à l'individu; mais on n'y trouve aucune connaissance dogmatique des choses, ni aucune pensée sociale, excepté toutefois l'hospitalité, telle qu'elle se pratique dans les caravansérais.
L'arc particulier aux Arabes a deux parties distinctes : au lieu de s'arrondir comme dans l'arc romain ou de se croiser diagonalement comme dans l'ogive gothique, les lignes de la partie supérieure se renflent; la base, au contraire, alors que le diamètre devrait être plus grand que la courbe , est diminuée par deux parties rentrantes, de manière à figurer un fer à cheval. Ils faisaient également usage de l'arc semi-circulaire ou en pointe. Le luxe, joint a l'habitude de contempler le feuillage luxuriant du petit nombre d'arbres qu'ils possèdent, les portait à donner dans l'excès
des ornements. Persépolis, Babylone, Palrayre elles autres villes de civilisation primitive surabondaient en colonnes et en frises ; le même goût domine à Bagdad , à Bassora , à Damas, au Vieux Caire; ce sont partout des arabesques et des légendes sur stuc, ou relevées de couleurs et de dorure , des coupoles et des fontaines, qu'ils prodiguent d'autant plus qu'ils sont obligés de suppléer à l'absence des figures humaines , proscrites par leur culte. Comme ils avaient sous les yeux les exemples des Grecs, ils auront connu leurs théories artistiques; car l'architecture n'est pas un art auquel ou puisse atteindre par la seule force du génie; il faut, au contraire, pour l'acquérir, avoir vu et médité beaucoup, et s'être formé le goût par l'étude.
C'est en Espagne surtout qu'il faut étudier les édifices des Arabes, si l'on veut les rattacher aux traditions de l'art, et connaître jusqu'à quel point ils contribuèrent au nouveau goût européen. Sous le calife Hescham l*"", vers l'an 800, fut commencée à Cordone une mosquée des plus riches et des plus bizarres qu'il soit possible de voir. Elle a trois cent quatre-vin<it-sept pieds de large sur cinq cent trente-quatre de long, et sa voûte plate s'appuie sur des arcs doubles qui ne s'élèvent pas au delà de trentecinq pieds; ces arcs reposent sur un millier de colonnes du plus beau marbre, qui forment dix-neuf nefs dans un sens et vingtneuf dans l'autre. Vingt-quatre portes enrichies d'or et de bronze donnent accès dans le temple , où quatre mille lampes répandent une douce lumière. La couleur variée des marbres et la richesse prodigieuse des ornements offrent un spectacle extraordinaire au renard qui erre dans le demi-jour de cette forêt de colonnes , apportées là de toute l'Espagne et de la Gaiile Narbonnaise, puis allongées, mutilées et surmontées parfois de chapiteaux monstrueux.
Dans le plan, elle offre une grande ressemblance avec les basiliques de l'an 1000, par exemple avec Saint-Ambroise de Milan et la cathédrale de Salerne, laquelle est aussi précédée d'une vaste cour entourée de portiques. En outre, on y employa des m.atériaux tirés des édifices grecs et romains encore subsistants; les mosaïques dont elle est couverte, non-seulement ressemblent à Vopus grœcanicum, mais elles portent le nom de fsefysa, corruption évidente de grec psefosis ; les Arabes appellent encore belath la nef, reproduction de I antique platea ou Tzknxûai.
Mais dans le dixième siècle l'architecture, chez les Arabes, manifeste résolument sa tendance pour les décorations splendides
et à découpures. Les arcs se compliquent de festons et de courbes variées , et la richesse byzantine , déjà exubérante , ne suffit plus au caprice. La chapelle de Villaviciosa, dans la mosquée de (>ordoue, décorée vers l'an !JG.5, est le chef-d'œuvre de la construction et des ornements arabesques.
Lorsque l'Espagne fut divisée en plusieurs principautés , et dès que les Africains régnèrent en maîtres, le caractère mauresque s'introduisit dans les arts. Déjà il n'existait plus d'anciens monuments à dépouiller, et le caprice di'S ornements était parvenu à son cumbie; à l'arc brisé succède alors l'arc simple, à l'ornement byzantin un autre plus bizarre, à la mosaïque les azulejos, morceaux de faïence peinte, dont la principale fabrique se trouvait dans l'Andalousie. Les types les plus remarquables se voient à Séville, comme laGiralda, les restes de la mosquée qu'a remplacée la cathédrale, et quelques parties de l'Alcazar. Cette période se distingue par les inscriptions fréquentes mises à la place des figures.
A cet âge de transition succéda bientôt dans Grenade l'epoque la plus brillante , lorsque cette ville devint le refuge des Arabes, que les conquêtes croissantes des chrétiens repoussaient des autres parties de l'Espagne. Les plus beaux débris de l'art mauresque se voient dans l'Alhambra, le palais rouge des roissur une colline près de Grenade, bien qu'elle soit gâtée par les constructions postérieures (l). Là se trouvent des galeries avec des arcades de toute forme, taillées en festons et en stalactites, chargées de broderies en stuc, ou peintes et dorées; puis, sans parler des riches décorations des appartements royaux , vient une forêt de colonnettes variées à l'inlini, et qui s'entrelacent diversement, à travers lesquelles s'échappent les jets de la fontaine des lions.
L'architecture religieuse n'admettait pas de péristyles , de minarets ou de coupoles, ni ornements extérieurs; au dehors, la mosquée de Cordone n'offre que des murs nus avec des pilastres carrés, tandis qu'à l'intérieur d'étonnantes mosaïques couvrent son vaste quadrilatère, avec un toit peu élevé. Dans les autres édifices, l'extérieur est encore simple et triste, comme si l'on ne voulait que repousser la chaleur, l'ennemi, le regard du curieux, du jeteur de sorts; aussi éprouve-
(I) Owen Jones en a fait une belle description, Londres, 1842 ; on dirait que la litlioclironiogiapliie et la litliocri|)lioj;ra|)iiie ont été inventées exprès pour répandre les constructions de ce genre. Voir aussi VEspagtie monumentale.
5f4 -^^ ÉODZIÈME ÉPOQUE.
t-on plus de surprise, lorsqu'on aperçoit , en entrant, cette profusion d'ornements, de petites cours verdoyantes , de jets d'eau, de bains, desailes dont les fenêtres aux gracieuses arabesques tempèrent l'ardeur du soleil, d'inscriptions qui invoquent Dieu ou louent les princes. Là se rencontrent un perfectionnement réel , une plus grande solidité, des accessoires plus conformes au bon goût, bien qu'ils soient toujours démesurément riches, aériens et travaillés à jour comme les kiosques de l'Asie , destinés à cacher aux regards curieux les voluptés intérieures ; toutefois ils ne font obstacle ni à l'air ni à la lumière, mais les appartements sont ijus, ce qui les convertit en prison de la beauté.
Cette architecture diffère beaucoup de celle de l'Egypte et de la Syrie, du Caire, par exemple, où l'on voit une série de mosquées depuis le septième siècle jusqu'à nos jours ; ces édifices accusent une plus grande connaissance de la mécanique et un meilleur choix de matériaux, mais les décorations et les inscriptions sont moins délicates. Quant à nous , qui croyons peu à l'habileté des Arabes , nous sommes donc persuadé que l'architecture espagnole a été formée par celle de l'Europe.
La tour de la Giralda est encore un monument digne d'attention ; on ne peut parcourir l'Espagne sans s'émerveiller plus d'une fois devant ces édifices , bien qu'ils aient changé de destination et que les formes primitives soient souvent altérées. Les forteresses étaient bâties dans des lieux inaccessibles. On fit aussi de magnifiques travaux hydrauliques pour alimenter des fontaines ou assainir des plaines , comme la Vega de Grenade , la Huer ta d'Alicante et de Valence (l). Quelques édifices, eu Espagne, furent élevés par les chrétiens dans le style gothique, comme les cathédrales de Barcelone, de Séville, de Tarragone, de Ségovie, et en Portugal celle de Batalha. Au treizième siècle appartient celle de Burgos, toute découpée à jour, avec ses nombreuses fenêtres , ses aiguilles et ses dentelures, ses broderies de pierre pleines de légèreté, qui la rapprochent des ouvrages moresques. Une vénération aveugle pour le style classique peut seule faire
(1) GiRAUD DE Prangey, Momim. arabes et mauresques de Cordone, Séville et Grenade. Paris 1836-39. — Essai stir V architecture des Arabes et des Maures en Espagne, en Sicile et en Barbarie, ib. 1841.
Pai;l Lozano, Antiguedades arabes de Espana, 1304.
Alex.de Laborde, Voy. pitt. et hist. en Espagne.
MuRPHj, Arabian antiquities ofSpain, 1816.
ARCHITECTUBE GOTHIQUE. 575
dénigrer le gothique comme le produit de l'ignorance, qui ne procède que sous l'inspiration de folles fantaisies. Il est certain que, si tout doit être modelé sur les édifices classiques, il faut rire ou gémir en présence de cette architecture si différente. En effet, aux colonnes toujours helles, malgré leur uniformité, qui caractérisent les ordres grecs, se substituent d'autres colonnes isolées, tantôt massives, tantôt maigres et élancées, d'une variété infinie, ou disposées en faisceaux, de telle sorte que les trois quarts du cylindre restent invisibles. On les voit tour à tour torses ou en spirale, polygonales, striées, séparées par des colonnettes, ou ornées de pampres; sur quelques-unes grimpent des animaux, et souvent elles portent des inscriptions. Quelquefois, dans la nef principale, elles s'élèvent jusqu'au comble, ou reçoivent l'arceau des voûtes; plus communément elles sont surperposées à plusieurs rangs, sans corniche.
La gracieuse acanthe est remplacée dans les chapiteaux par le chou vulgaire, par la grosse feuille du figuier ou par le trèfle; souvent on est choqué par des côtes végétales trop grossières, ou des membres incohérents, qui n'offrent ni repos ni harmonie, à tel point que parfois le faible soutient le fort; des pilliers de renfort encombrent l'arceau; ce sont des façades disproportionnées, où, au lieu d'un beau fronton et d'un tympan uni, vous trouvez des aiguilles et des découpures avec de vastes gouttières en saillies, des figures monstrueuses qui s'avancent, et pour corniche deux énormes tours. Les fenêtres sont d'ordinaire hautes et étroites, terminées en fer de lance; quelques-unes d'entre elles sont divisées par une colonnette, plus ou moins ornées, et souvent surmontées d'une autre ouverture en forme de trèfle.
Ce serait à tort cependant qu'on s'obstinerait à ne voir dans tout cela que caprice ou ignorance. Dans l'immense variété à laquelle l'ordre gothique se prête bien mieux que les ordres grecs, règne néanmoins un système qui se rapporte en partie à la forme des premières basiliques chrétiennes, en partie à certains algorithmes, langue mystérieuse des sociétés maçonniques , et dont peuvent toutefois se rendre compte ceux qui en ont la clef. Le triangle était la forme régulière à laquelle les artistes nouveaux rapportaient l'élévation des temples gothiques ; ils adoptent des types neufs, mais tirés de la nature et des productions de nos climats , comme les feuilles du chêne ou du hêtre , comme le trèfle, le persil , le chou et la feuille du fraisier. La rose est pour eux la tìgure fondamentale, comme la palme dans l'architecture
arabe, et la corolle renversée chez les Chinois, qui la reproduisent dans leurs pavillons aériens , leurs clochettes et leurs honnets.
Au lieu donc d'affirmer que le gothique s'écarte des proportions régulières, il faut dire qu'il les tire d'objets naturels, différents de ceux qui servirent de types aux Grecs, et que l'immense variété qu'il s'est proposée, quelque étrange qu'elle paraisse dans ses rapprochements, n'en est pas moins réglée par des combinaisous systématiques. De même que le corps humain est composé d'ossements entre lesquels s'étendent les parties charnues et musculaires, ainsi dans l'architecture gothique les nervures qui soutiennent le toit sont renforcées avec soin ; les milieux se remplissent de briques, et des piliers prennent la place des murs.
Parmi les secrets des loges maçonniques figurait la science des nombres mystiques et des formes symboliques, d'après lesquelles on édifiait sur le type de la lerusalera cele&te; c'était vers la réalisation de cette idée que l'architecture régénérée dirigeait les formes géométriques de l'édifice, ses proportions générales et son aspect entier, depuis l'ornement végétal, si varié dans ses effets, si organique dans ses principes, jusqu'aux murailles rendues transparentes par les vitraux coloriés, jusqu'aux statues et aux peintures qui les décoraient au dedans et au dehors. L'ogive, les flèjhes découpées, les fleurons en trèfles, les lignes perpendiculaires ou pyramidales, exprimaient l'élan vers le ciel. L'élévation générale des édifices est divisée en trois parties, nombre sacré qui règle aussi les constructions secondaires; la croix de la nef est la base mystique sur laquelle se dresse le triangle de l'élévation; les arêtes se croisent sur la tête du croyant agenouillé, comme l'instrument de sa rédemption ; les nains et les singes indiquent les esprits pervers, le génie du mal, qui se trouve sans cesse à côté de celui du bien; les croix mises partout rappellent la génération par la souffrance. Dans la dédicace même de l'tdifice tout était allégorique, tout reportait les chrétiens à l'origine du culte véritable et à la destination mystique du temple; tout devait remettre en mémoire que l'église n'est pas un assemblage de pierres, mais un édifice vivant , dont Jesus-Christ est la pierre angulaire , dont les fidèles sont les membres.
César Cicerano , qui prétend retrouver les préceptes de Vitruve dans la Maxima sacra de barijcefalu de Milan , démontre que les nombres symboliques 7,10, 12, y reviennent constamment; que l'arcade a cinquante pieds d'un pilier a l'autre ; que les colonnes ont cinquante pieds de hauteur , et les petites nefs vingt-
ARGHITECTUllE GOTHIQUt:. T)"'
cinq ; que la façade a cent cinquante pieds , et (jue tout l'édifice a trois fois sa larjJîeui' totale; qu'il y a sept fenêtres au chœur, et que deux fois sept colonnes bordent la nef.
A Cologne, la croix est réjiulièremeiit tirée de la figure à l'aide de laquelle Euclide construit le triangle équilatéral ; les parties inférieures dérivent du carré et se développent dans l'octogone; les parties supérieures du triangle se divisent en hexagones et en dodécagones. Quatorze colonnes soutiennent la voûte du chœur , en portant autant de statues des apôtres , avec Jésus et Marie : sept chapelles indiquent les sacrements et les dons de l'Esprit- Saint; quatre colonnes, les évangélistes et les docteurs.
Il y avait de même sept portes à Reims, sept chapelles autour du chœur; autant à Chartres, et sept arcades au chœur de Notre- Dame de Paris. Saint-Ouen à Rouen, les cathédrales de Strasbourg et de Chartres ont également une longueur de cent quarante-quatre pieds , carré du nombre qui résulte de la multiplication de trois par quatre. La Sainte-Chapelle de Paris a cent dix pieds . tant en longueur qu'en hauteur , et vingt-sept de largeur, cube de trois. C'était donc un genre libre, mais non arbitraire, tant il est vrai que les édifices gothiques se distinguent de tout autre manière.
Ces édiOces sont surtout vantés pour la construction, la forme et les distributions des voûtes. Ce fut une grande hardiesse que ces pilastres courbés en arc qui , d'un côté , s'appuient aux contre-forts des collatéraux , et de l'autre vont soutenir les murs du comble : moyen ingénieux de consolider la sommité et d'établir ces voûtes aériennes à côté desquelles les contre-forts s'élèvent comme des tours sur le toit des ailes, couronnés de flèches ou de frontons en pointe , tout garnis de niches et de statuettes ; d'autre part, les côtés mêmes des arcs étaient creusés en conduits pour amener l'eau dans des gargouilles de pierre, qui devenaient un nouvel ornement.
Les galeries intérieures du haut , si bien appropriées à l'architecture chrétienne pour éloigner les distractions en séparant les femmes des hommes , ont été souvent conservées dans les cathédrales gothiques. Il y a autant déportes que de nefs, souvent trèsriches , que précède parfois un petit portique surmonté d'un frontispice aigu ; les plus remarquables en ce genre sont ceux de la cathédrale de Chartres.
L'art déploie surtout sa magnificence dans les tours, qui, plus élevées qu'on ne les avait vues jamais , furent percées de
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578 DOUZIÈME ÉPOQUF.
nombreuses fenêtres et terminées en flèche , quand on put les achever. Quelquefois la façade était flanquée de deux , ou bien ou eu élevait une à jour, soit sur la porte principale , soit sur les quatre piliers des arcades centrales. Gœthe comparait celle de Strasbourg a un arbre immense et divin qui , par ses milliers de rameaux et son abondant feuillage, annonce la magnificence du Créateur.
Soyons donc moins hardis à décider que nos pères ne firent du gothique que parce qu'ils ne savaient pas faire mieux (l).
Nous considérons l'architecture gothique comme un grand progrès, si l'on doit appeler tel ce qui fait obtenir avec des moyens moindres un résultat égal , soit à couvrir un espace donné avec des soutiens moindres en nombre et en volume, avec des matériaux plus faciles a se procurer (2). Chez les Romains, l'art avait avancé en donnant aux colonnes plus d'importance, en jetant les arcs et les voûtes mieux que ne faisaient les Grecs. Il adopta cette forme en se faisant chrétien, et employa les arcades qui s'appuient en voûtes sur les colonnes dans les basiliques , afin d'utiliser les fragments d'édifices païens. Comme les procédés de construction avaient dégénéré , les voûtes et les travées étaient faibles ; enfin l'art s'élance à des hardiesses nouvelles; il conserve l'arcade sur la colonne, mais il ajoute à sa solidité et à son élévation. On dirait qu'il veut dissimuler le poids de la matière sous la puissance de l'esprit , tant il déploie d'habileté dans la combinaison des
(1) Il e^t à remarquer que les meilleurs maîtres n'ont pas manifesté pour le style gothique ce dédain qui parut ensuite une preuve de bon goût. Palladio, consulté au sujet de la façade de Saint-Pétrone, voulait que l'on conservât le soubassement, et que l'on mît le reste en rapport avec la physionomie générale de l'édifice; il signala en outre ce que l'Italie possédait d'admirables édifices du genre gothique. Pellegrini Tibaldi déclare que « les préceptes de cette architecture sont plus rationnels qu'on ne le pense. » On peut consulter en outre plusieurs lettres du tome III du Carteggio d'Artisti par Gaye , et notanunent les numéros ccxcv , cccclix, cccl\xx ; le numéro cccxviii mérite surto\il Tattention ; il y est discuté sur les moyens de couvrir Saint-Pétrone, que certains architectes voulaient ramener aux règles de Vitruve, tandis que d'autres tenaient à lui conserver la façon allemande.
(2) L'architecture gothique réussit à se ménager un grand espace en employant le moins possible de matériaux. Le temple de la Paix, à Rome, est l'un des édifices les plus légers de l'antiquité; il embrasse une superficie de 6,225 mètres, dont 810 sont occupés par les constructions. Notre-Dame de Paris, l'un des édifices les plus massifs du treizième siècle , embrasse une superficie de 6,800 mètres, dont 728 sont occupés par les constructions, .sans compter ses deux tours ; Saint-Ouen de Rouen a 4,S40 mètres de superficie, dont 404 seulement pour les constructions.
voûtes, des points d'appui et des contre -forts , qu'il sait masquer sous des feuillages et de minces colonncttes. Les clefs de voûte paraissent inilépendanies de toute pression latérale : construction solide, mais d'une solidité cachée, qui saisit l'imagination sans que rintelligence se révèle dans toute sa portée réelle.
Au déclin du sentiment chrétien , on ahandonne ce genre ; d'abord on le mélange d'enjolivements classiques et moresques, i)uis on associe les idées du gothique et les raflinements de l'antiquité; c'étaient des œuvres d'imitation sans doute , mais originales et qui flattaient les yeux. On crut ensuite que l'imitation seule constituait le beau, et l'on ravit à l'architecture toute originalité, toute variété, toute indépendance. Il y fut suppléé avec des clefs de fer et des fictions ; le temple le Pœstum devint un abattoir, et les arcs de triomphe servirent de corps de garde.
Les architectes dont nous nous moquons avec tant de légèreté surent donc réaliser ce qui fut impossible aux siècles de Léon X, de Louis XIV et de Napoléon , c'est-à-dire créer du nouveau, atteindre un genre de beau plus élevé et plus spirituel. Aussi, dans la nouvelle phase où elle vient d'entrer, nous trouvons l'architecture consacrée , comme dans son époque primitive, à la construction spéciale des édifices religieux. En effet, le temple est l'image imparfaite et finie du modèle infini de la création progressive; de même que le monde est le temple que le Seigneur se bâtit à lui-même dans l'espace, ainsi l'église matérielle représente k l'homme la création telle qu'il la conçoit dans la cause première ; elle est l'idée la plus complète qu'il ait du vrai et du beau, le centre delà manifestation de la nature intellectuelle et morale.
L'architecture gothique se conforme entièrement à cette idée, en adoptant ce que la basilique des premiers chrétiens avait de symbolique. Le temple est sombre comme l'humanité après sa chute; la crainte et la confiance, la vie et la mort s'en exhalent de partout, comme un mélange indéfinissable; Dieu le remplit tout entier, comme l'univers dont il est l'image. Afin qu'il ressemblât mieux à la création , il réunissait l'infinité des formes par l'architecture , et celle des couleurs par la peinture; à côte du baptistère se dressait la tombe ; la lumière elle-même y pénétrait sous des nuances variées ; puis le son de l'orgue (instrument par excellence, qui marie mille voix dans une voix sublime ), le mouvement des danses et l'ensemble des chœurs représentaient la vie.
380 DOUZIÈME ÉPOOUE.
La fureur iconoclaste des protestants et celle de la révolution dévastèrent beaucoup de ces édifices; d'autres se trouvèrent pressés au milieu des maisons, qui s'attachèrent même à leurs murailles lorsque la cité ne respecta plus l'Église. Beaucoup aussi furent plus ou moins défigurés par des travestissements grecs ou romains, qui au ravage des siècles ajoutèrent l'affront du ridicule.
Les cathédrales gothiques offrent cette particularité, que presque aucune d'elles n'est terminée. Au dòme de Florence, comme au plus grand nombre des édifices toscans, il manque la façade; les clochers de Florence et d'Amiens n'ont pas atteint la hauteur projetée ; ceux de Tours et de Chartres sont inégaux ; Auxerre n'en a qu'un, Milan n'en a point; la nef manque à Beauvais , la façade à Saint-Ouen; la cathédrale de Reiras et celle de Cologne sont inachevées. JVous ne saurions voir la encore un symbole; mais la foi vive avec laquelle ces temples avaient été commencés s'attiédissait; des événements ou des besoins nouveaux survenaient ; enfin la réforme suspendit ou détruisit les œuvres d'un culte qu'elle reniait.
On ne retrouve pas, en général, les dessins et les plans primitifs, soit qu'on ait voulu les entourer de mystère, soit qu'ils fussent envoyés aux loges d'Allemagne, dans les archives desquelles, en effet, plusieurs ont été découverts.
Les édifices sacrés de cette époque offrent une beauté spéciale dans les cloîtres , dérivés de la cour intérieure ménagée par les anciens au centre de leurs palais, pour donner de l'air et de la lumiere, et faciliter les communications au dedans. Ils consistent généralement en un vaste parallélogramme, entouré d'un stylobate sur lequel posent de petites colonnes qui soutiennent autant d'arceaux ou une architi-ave continue; au milieu est le jardin avec un puits, et les parois offrent les faits relatifs à l'histoire de l'ordre ou des inscriptions sépulcrales.
Le cloître de Sainte-Scolastique à Subiaco (i) est au nombre des plus beaux; il est l'ouvrage des Cosmati , famille d'artistes qui figure souvent dans les monuments romains de cette époque.
(liOny lit:
Cosmas el Jllii Lucas, Jacobus nlip.r.
Romani cives in ìuartìioris arie periti,
lliìc opus expier unt abbads tempore Landi.
LandiH fui nbW en 1235.
Celui des bénédictins à Monréal de Palernie est admirable; ses colonnes jumelles, suivant l'épaisseur du stylobate, et toutes différentes l'une de l'autre, sont recouvertes de mosaïques et singulièrement ricbes, surtout autour de la fontaine, du moins autant que les ont épargnées les mains rapaces des Espagnols.
Parmi les nombreux cloîtres de Rome, il suffira de citer celui de Saint-Paul bors des murs, avec ses arcades séparées par de gros pilastres carrés qui soutiennent les voûtes de la galerie ; ils sont remplacés sur la façade par de doubles colonnes, comme à Monréal ; au-dessus règne une cornicbe qui a les deux tiers de la bauteur des parties inférieures jusqu'au sol; les membres, les cbapiteaux et la cymaise sont variés à l'infini ; en outre, jusqu'au larmier de la cornicbe , tout est revêtu de mosaïques. Micbel- Ange avait certainement ces exemples sous les yeux quand il exécuta le cloître de Sainte-Marie des Anges, si merveilleux avec ses cent colonnes et digne de rivaliser avec les Thermes de Dioclétien, sur les ruines desquels il s'élevait.
Un des ornements les plus habituels des cathédrales gothiques vcmcs pcmt? étaient les verres peints, espèce de mosaïque transparente (1). On trouve déjà des vitres de couleur dans les églises grecques et latines, Sainte-Marie Majeure de Rome, Sainte-Sophie de Constantinople et Notre-Dame de Bethléem ; mais au douzième siècle on commença à former des dessins, des figures et des tableaux. C'étaient le plus souvent des histoires de l'Ancien et du Nouveau Testament, ou des miracles du saint patron, qui reproduisaient aux regards du peuple ce que la bouche du prêtre ou les chants du chœur avaient fait entendre à sou oreille. La foule avait là comme un livre ouvert à sa curiosité ou à son intelligence : nouveau moyen quel'Église employait pour atteindre lecœur et l'intelligence par les yeux et l'imagination. La sainte plèbe de Dieu (2) y voyait le tableau de la vie active dans le Fils divin d'un artisan, dans les pêcheurs apôtres , dans les pâtres appelés les premiers à contempler l'envoyé de Dieu ; la pauvreté se consolait à la vue de Lazare enlevé au ciel par les chérubins couronnés d'or, tandis qu'Épulon gisait au milieu de diables aux figures horribles , pour avoir refusé l'aumône. Le peuple les regardait donc avec un pieux étonnement, et le peuple n'était pas le seul ; car Gode-
(I) Langlois, £■.««( historique et descriptif de la peinture sur rrrrc ; Ruuen, 183>.
{2} On lit sur cortaines verrières ; Sanctx plebi Dei.
froi de Bouillon , comme nous le dit son historien , « fut un héros '< parfait, aussi terrible aux ennemis qu'aimé de ses familiers, '< lesquels lui reprochaient un seul défaut , celui d'oublier l'heure <« du dîner quand il était dans les églises à contempler les vitraux. » Cet art atteignit à son apogée au seizième siècle , par les travaux de Cousin et de Luc de Leyde.
Le culte des tombeaux, seconde religion des peuples et des familles , contribuait aussi à l'ornement des cathédrales. Chevaliers, dames et princes étaient représentés sur leur dernier asile; les preux, morts vainqueurs sur le champ de bataille, avaient l'épée au poing , le casque en tête , un lion vivant à leurs pieds ; ceux qui avaient été vaincus étaient sans cotte d'armes, les mains jointes sur la poitrine, les pieds sur un lion abattu; ceux qui avaient fini leurs jours dans les fers de l'ennemi, gisaient sans éperons, ni casque, ni cuirasse, ni épée; si la mort les avait frappés pendant la paix, ils avaient la tête découverte, les yeux fermés et les pieds sur un lévrier; si c'étaient enfin des pèlerins d'outre.-mer, ils avaient les jambes croisées. On pouvait donc lire après la mort, dans cette génération de statues, l'histoire des temps passés : ici s'offrait le roi sur son trône, avec le diadème et le sceptre; là l'épouse du Christ portant à sa ceinture les tresses de ses cheveux , coupées le jour où elle se consacra à Dieu; plus loin le prélat avec les éperons et la cotte de maille sous sa chape. Le lévrier ou le faucon exprimait les goûts du chasseur; l'amour conjugal était indiqué par la pose des deux époux, qu'on représentait còte à còte , les mains enlacées; l'ange de la mort suspendait des couronnes sur la tète de l'enfant qui avait emporté avec lui toutes les espérances de ses parents ; une pierre nue, avec le nom du défunt et les mots De profundis, indiquait le lieu de repos d'un religieux qui peut-être avait présidé aux conseils des princes et aux destinées des royaumes, comme celle où on lisait : Hicjacet Sugerius ubbas.
Henri P"", enseveli dans l'église de Saint-Étiennede Troyes, eut un magnifique monument en bronze doré, recouvert d'une plaque avec des incrustations d'or et d'argent, où ce prince était représenté de grandeur naturelle. La base du tombeau, à feuillages, offre vingt-huit morceaux très-riches, émaillés, avec des inscriptions et des colonnettes de bronze doré. Blanche de Navarre fit élever en i201, à son mari Thibaut 11, un tombeau surchargéd'or et d'argent, de bronze, d'émaux, de statues d'argent, représentant
ARCHITECTURE GOTHIQUE. :iS3
les comtes de Champagne. Thibaut lui-même, de ç;raiidfur naturelle, est revêtu d'argent, et tient en main le bourdon de pèlerin, aussi d'ai-c;ent, avec quatre cercles d'or, et la panetière sur laquelle ses armes étaient figurées en émail. La couronne qui ceignait sa tête était ornée de quatre turquoises, de deux cornalines, decinq perles, d'une émeraude, d'un saphir, de deux topazes et d'un grenat. Les yeux, en émail, imitaient le naturel ; le collet de l'habit, en liligrane d'argent doré, était garni de trois émeraudes, de quatre améthystes et d'un grenat.
Les figures couchées d'Alice de Bretagne , femme de Pierre F'", et de leur fdie la comtesse de la Marche, dans l'église de l'abbaye de Villeneuve, étaient aussi en bronze doré, et les écussons en cuivre émaillé. Cette tombe , extrêmement riche , offrait un grand intérêt, entourée comme elle l'était des armoiries les plus illustres de la chrétienté; quatre lions en ornaient les angles.
Les premiers évêques furent inhumés, dans l'origine, avec des crosses de bois et des croix de plomb ; on les revêtit ensuite de soie ou des plus riches ornements. Lorsqu'on découvrit, en 1ó»ì:ì, la tombe d'Albéron III, évèque de Metz, mort en 1072, on trouva son corps enveloppé dans une espèce de tunique de soie, couleur violette. En 1521 on avait trouvé dans la tombe d'Étieune, mort en 1162, trois épingles d'or, à tête d'améthyste ou de rubis, une croix de plomb et une crosse en bois, avec son extrémité d'ivoire. Jean d'Apremont, mort en 1228, fut enseveli avec sa mitre d'étoffe d'or, ornéed' oiseaux et autres broderies, un petit calice d'argent avec sa patène dans la main, et au doigt un anneau avec une émeraude ; au cou , un crucifix d'argent était suspendu à un lîld'or. Philippe de Florence, mort en 1297, fut enseveli avec une très-belle mitre d'or, ornée déboutons d'argent, un anneau d'argent doré au doigt, avec une pierre fausse ; près de lui avaient été placés le calice, la ceinture, la tunique, la dalmatique, les sandales et la croix de plomb. Renaud de Bar, mort en 1 3 1 6, fut trouvé dans son cercueil avec deux anneaux ; il avait à son doigt un saphir enchâssé dans l'or et un rubis monté en argent ; il était revêtu d'une chape d'étoffe d'or, et sur sa mitre extrêmement riche on voyait représentés Moïse et Aaron avec un livre à la main; le pastoral était d'ivoire (l).
La grandeur^ la gloire, la beauté, la dévotion qui peuplaient
(1) Di; Villeni;uvi>Tk\ns, Hisloire de saint Louis.
b84 DOUZIÈME Époque;
ces tombes, se ranimaieut sous le reirard qui les contemplait; le pauvre se consolait en songeant que l'épée et les armoiries ne dispensaient pas le haut et pu issant seigneur de comparaître à son tour au tribunal devant lequel il devenait l'égal de son vassal.
Un des caractères qui plaisent encore dans les cathédrales gothiques, c'est qu'elles ont été édifiées non par l'ordre et aux frais d'un prince, mais par le concours du peuple entier, au moyen d'aumônes et de corvées volontaires. La prédication d'un moine excitait chacun à concourir à la construction de ces monuments par des sommes proportionnées à sa fortune : le tronc placé près de l'édifice commencé se remplissait; une taxe était parfois imposée à ceux qui désiraient obtenir une dispense pour certains aliments en temps de carême (1) , ou bien on employait à cet usage le prix de certaines indulgences; enfin les communes se taxaient volontairement, et dépensaient à ces constructions les sommes que l'on vit ensuite prodiguées follement, par exemple, à acheter pour un roi le célèbre diamant du Régent.
Les barons croisés fondaient souvent, à leur retour, un monastère ou bien une église, soit pour accomplir un vœu , rappeler un souvenir, ou bien encore pour employer l'argent pris aux infidèles. K Beaucoup d'habitants de Chartres, dit l'archevêque de 0 Rouen, concoururent à la construction de leur église en trans- « portant des matériaux, et Dieu récompensa leur zèle par des « miracles qui excitèrent les Normands à imiter la piété de leurs « voisins. Par suite, les fidèles de notre diocèse et des diocèses « voisins ont formé dans le même but des associations, où ils « n'admettent que ceux qui se sont confessés, et qui, ayant re- « nonce aux animosités et aux vengeances, se sont reconciliés « avec leurs ennemis. Cela fait, ils élisent un chef sous la « conduite duquel ils tirent les chariots en silence et avec hu- « milité. »
En 116.5, saint Bénézet fonda la pieuse confrérie des Pontifes, c'est-à-dire constructeurs de ponts ; c'est à elle qu'on doit celui d'Avignon, ouvrage merveilleux de 1 188 ; elle se répandit ensuite partout, offrant ses services pour ce genre de travaux, afin d'édifier ou de restaurer des églises.
En présence des monuments les plus admirés de l'art régulier,
(1) On appelle encore tour de. Beurre celle qui flanque au midi le portail de la cathédrale de Rouen On lit de inènie à Beau vais.
ARCUlTEnTURE (iOTIlIQI'K. 080
sans même excepter Saint-Pierre, nous n'avons jamais éprouvé une émotion pareille à celle que nous procure l'aspect des édifices gothiques, où il ne faut point marcher avec le compas, mais laisser parler le sentiment et l'imagination. Tout respire la religion dans ces masses énormes qui, solidement assises sur le sol, dressent cent flèches vers le ciel, comme pour inviter la pensée à se détacher des choses d'ici-bas et à s'élancer vers la Divinité, ou pour représenter les vœux d'innombrables croyants qui montent d'accord vers sou trône Immortel. La nudité des murailles intérieures, ces voûtes élancées, dont l'écho répond aux voix de la multitude priant en chœur ; ces longues fenêtres qui ne'paraissent ouvertes que pour donner la vue du ciel; ces énormes piliers derrière lesquels le pécheur repentant se cachait pour pleurer; ces mausolées, ces tombes de guerriers, docteurs, moines, évêques , les mains croisées sur la poitrine, endormis dans le sommeil de la mort avec l'espoir de se réveiller dans le ciel , tout vous pénètre d'une piété grave et consolante à la fois, qui vous élève au-dessus de vous-même.
Si l'on revient à la terre, combien ne doit-on pas admirer la confraternité des peuples qui pouvaient élever de tels ouvrages sans autres ressources que celles de la charité spontanée, la foi de ceux qui jetaient les fondements d'édifices dont leurs arrière-neveux pourraient à peine poser le faite, la religion des hommes qui remplissaient ces vastes nefs, pour remercier le Seigneur de leur avoir donné une patrie !
C'est seulement lorsque ces sentiments s'effacent que la raison se met à recueillir les défauts de l'ouvrage, office le plus mesquin de l'art critique.
Aujourd'hui le goiU du gothique est redevenu de mode ; de mode, disons-nous, mais au moyen d'une imitation diverse qui, dépouillée du sentiment vrai, ne fait qu'ajouter un défaut nouveau à ceux du genre, la disconvenance. Il faudrait pour imiter ces maîtres de l'art leur demander la parole qui les inspirait, la foi qui seule peut donner la vie à des pierres inertes.
Le gothique s'accommodait à l'esprit et aux besoins des différents pays ; il était plus riche et plus recherché en Angleterre, dominé par l'esprit mystique en Allemagne, modifié en Italie par les exemples classiques , grâce auxquels l'art changea ses allures plus tòt que dans les autres pays.
L'ardeur qui, sur la voie de la civilisation, poussait les Italiens si avant, les excitait aussi à embellir leurs villes des productions
des beaux-arts. Et, chose remarquable, cette ardeur ue fut pas alimentée par les faveurs des princes, mais par l'enthousiasme populaire. Lorsque André de Pise eut fondu les portes du baptistère de Saint-Jean à Florence, la seigneurie fut autorisée a sortir du palais, où elle était renfermée, pour venir les voir avec les ambassadeurs de Naples et de Sicile. Les habitants de Pérouse envoyèrent supplier Charles d'Anjou de leur accorder Jean de Pise pour orner leur ville de sculptures^ et surtout la fontaine publique, qui est encore une merveille. Lorsque ce même roi Charles vinta Florence, la commune l'invita à venir voir le tableau que Cimabué terminait alors; il s'y rendit avec son cortège, suivi des magistrats et de tout le peuple; l'allégresse et les applaudissements furent tels que la rue ou logeait le peintre reçut et conserva le nom de Borgo Allegri. L'œuvre achevée, on la porta dans l'égUse en procession solennelle, et son auteur fut accablé de récompenses et d'honneurs.
Margaritonene croyait pas pouvoir récompenser mieux le magnanime Farinata qu'en lui donnant un crucifix fait de sa main. Les Vénitiens assignèrent un ducat par jour à Gentile de Fabriano, avec le privilège de porter la toge de sénateur. Les Pisans cédèrent quelques villes en Asie à l'empereur Galojean, pour qu'il les aidât à construire leur archevêché et la cathédrale de Palerme. La commune de Florence rendait de son côté ce décret remarquable : « Attendu que la haute prudence d'un peuple de « grande origine consiste à procéder dans ses affaires de manière c qu'il apparaisse que son action, dans ses œuvres extérieures, « est tout à la fois sage et magnanime, il est ordonné à Arnolf, « maître maçon de notre commune , de faire le modèle ou dessin « de la reconstruction de Sainte-Réparate avec la magnificence « la plus haute et la plus somptueuse, si bien que rien ne puisse « être invente de plus grand ni de plus beau par l'industrie et le « pouvoir des hommes ; selon qu'il a été dit et conseillé parles « plus sages de cette cité, en assemblée publique et privée, les « choses de la commune ne peuvent s'entreprendre qu'autant « que la pensée est de les faire correspondre à un cœur dont « la grandeur est extrême, parce qu'il est composé de l'âme de « nombreux citoyens réunis dans une seule volonté (l). »
Tels étaient les encouragements donnés aux artistes. Le même esprit animait le peuple d'Athènes lorsque, Phidias demandant
(1) S'il n'i'st pas aiillientifjue. il fut pensé et écril àcette époque.
BEAUX-AIITS. '.ìHl
s'il devait employer pour sa statue de Minerve le marbre, comuie moins coûteux que l'ivoire, il lui fut répondu, d'une voix unanime, de faire ce (/ni serai/, le plus dir/ne de la cité. Aussi, quand ou visite les temples d'Assise, d'Orviéto, de Milan et la Chartreuse de Pavie, on n'est pas moins émerveillé de tant de travail, prodigué là même où l'on ne peut le découvrir, que de la foi profonde dans l'art, la dignité nationale et religieuse. Le génie des artistes, il est vrai, pouvait être entravé dans les constructions dirigées d'après les conseils du public, mais le goi'it se formait et s'étendait.
On attribue à Bono de Lombardie , l'un des rares architectes dont le nom s'est conservé, différents travaux exécutés à Naples, à Ravenne et ailleurs, mais particulièrement le clocher de Saint- Marc de Venise, construction toujours solide^ bien qu'élevée sur pilotis; il fut ensuite entièrement renouvelé.
Pise, comme nous l'avons dit, avait fait élever dès l'an lOGi, par Buschetto, l'un de ses citoyens, sa belle cathédrale, premier modèle du genre toscan, à la fois solide et majestueux. Cet exemple donna l'impulsion à d'autres travaux qui participent du style grec et romain, et dont le baptistère situé en face de l'église fut un des meilleurs. Il porte la date de 1153, et le nom de Diotisalvi; il est de forme ronde, élevé sur un soubassement de trois degrés, décoré de trois rangs de colonnes corinthiennes adhérentes au mur, et d'une quantité d'ornements qui tiennent du gothique. Dans l'intérieur, ou l'on descend par trois marches, on voit au centre le vase octogone pour le baptême ; huit colonnes et quatre pilastres carrés soutiennent les arcades, sur lesquels court un second ordre qui supporte !a coupole, allongée en forme de poire. L'architecte fut également obligé de plier son art aux matériaux qu'il avait sous la main, et de suppléer par différents moyens à la mesure diverse des colonnes et des chapiteaux, dont quelques-uns imitent parfaitement les modèles antiques.
Le clocher, troisième merveille de cette place enchanteresse, fut élevé en 1174; il forme un grand cylindre, orné extérieurement d'une profusion ou même d'une confusion de bas-reliefs et de statues, sur lequel s'enroulent deux cent sept petites colonnes de formes et de matières différentes, surmontées de chapiteaux dont les uns offrent une élégance grecque, et les autres des feuillages grossiers, des tètes d'hommes et d'animaux. Le dessin est de Buouanno de Pise, qui fut aide par Guillaume, et
Jean d'Inspruck. 11 paraît que le clocher avait déjà atteint une certaine élévation lorsque le terrain s'affaisa d'un côté ; malgré cet accident, l'architecte reconnut qu'il pouvait sans danger continuer l'édifice, qui surplombe de treize pieds : bizarrerie dérivée d'un accident, et qui fut ailleurs imitée à dessein.
Dès l'an 1032, Pistole avait commencé son Saint-Paul; Lucques élevait, vingt-neuf ans après, l'église de Saint- Martin, dont la façade, ainsi que celle de Saint-Michel, fut faite en 1200 par un nommé Guidetto ; elles sont à plusieurs rangs de colonnettes et se resserrent en montant , corame dans les quelques églises de la Toscane qui sont terminées. Viennent ensuite les cathédrales [Piscopio) de INaples, de Saint-Pierre et de Saint-Pétrone de Bologne. La première pierre du baptistère de Parme fut posée en 1196, et sa dernière en 1270.
Le dôme de Sienne, commencé probablement en 1089, couvert et consacré en 1 180, attire moins l'admiration par sa grandeur que par sa beauté et la riche profusion du marbre et du bronze. L'admirable sacristie, avec ses précieux manuscrits enluminés, plus tard embellie parles fresques du Pintoricchio, exécutées sur les dessins de Raphaël. Duccio de Buoninsegna inventa ces pavages incrustés dans le marbre blanc au moyen de poix en fusion, qui produisent l'effet de nielles gigantesques. Dans cette cathédrale, où se trouve l'exemple le plus remarquable de ce pavage, on le tient couvert pour qu'il ne soit pas usé pas le frottement des pieds. Au milieu de ce siècle, on comptait à Sienne soixante et un maîtres maçons, et il est probable qu'il se trouvait de pareilles compagnies partout où l'on bâtissait.
Machione d'Arezzo fut employé par Innocent III à la construction de plusieurs édifices ; il éleva aussi l'église paroissiale de sa patrie et le clocher à trois rangs de colonnes à vis, surperposées par deux et par quatre ; on y remarque un grande variété dans les fûts et les chapiteaux, comme aussi d'étranges compositions d'hommes et d'animaux qui supportent les parties massives.
La merveille d'Assise dut exciter les artistes à entreprendre des ouvrages semblables. Aniolf, que nous appelons de Lapo, mais qui était fils de Cambio de Colle, dirigea à Florence la construction de la lor/e, sur la place des Prieurs, de la dernière enceinte des murailles et du palais vieux de la Seigneurie, qui Joint à une simplicité vigoureuse la grandeur et une force caractéristique. Sainte Marie del Fiore fut érigée par lui; elle est en forme de croix latine , à arceaux obtus , soutenus par de gros piliers
formés de quatre pilastres que surmontent des chapiteaux à feuillage. L'ampleur des ares donne l'idée d'une immense étendue, tandis que la simplicité du style, désapprouvée par d'autres, inspire un recueillement religieux , et ne laisse pas concevoir une attente au-dessus de la vérité ; aussi la réllexion ne détruit pas l'effet de la première impression. Cette simplicité nous parait d'autant plus digne d'éloges que déjà on inclinait vers l'abus des ornements. Une taxe de quatre deniers par livre sur les marchandises qui sortaient de la viile , et de deux sous par tète chaque année , forma le subside accordé par Florence à la piété de ses habitants pour ériger cet insigne monument national et religieux (l). Arnolf le laissa inachevé; mais la coupole, comment l'élever? Ce fut pour les Florentins un grand sujet d'inquiétude jusqu'à ce que ce travail fût accompli par Brunelleschi, auquel Michel-Ange rendit le plus magnifiquetémoignage en voulant que son tombeau fût placé en face de son oeuvre.
Arnolf, en remaniant la disposition et les ornements du baptistère voisin, bâti peut-être au sixième siècle avec des matériaux antiques, en fit disparaître ce qui était en désaccord avec sa destination , et le revêtit en entier de marbre noir de Prato.
Il fit preuve encore dans Sainte-Croix d'une belle et majestueuse simplicité ; il ménagea l'écoulement des eaux pluviales au moyen de toits à frontispice et de rigoles en maçonnerie.
On donne pour architecte à Sainte-Marie Nouvelle frère Jacobo Talenti de Nipozzano, assisté de deux autres dominicains, élèves d'Arnolf. A l'intérieur, dit-on, guidés par les lois de l'optique, ils diminuèrent par degrés le développement des arcs, comme on le ferait en perspective.
Laurent Maitani de Sienne édifiait à la même époque la magnifique cathédrale d'Orviéto, qui, élevée sur une montagne, dut coûter un prix énorme. Les détails sont d'un fini parfait, surtout dans la façade aux proportions élégantes, tout en relief et en mosaïques, qui ravissent d'admiration .
Durant les fureurs féodales, la nécessité de repousser la guerre privée ou de la porter chez ses voisins avait fait bâtir sur toutes les hauteurs des tours et des châteaux forts. Après l'invasion des
(I) On dit qu'Arnoir ouvrit, sous l'é IKice, de grands puits, afin que les gaz l'iastiqucs dévclopiu-s par le feu central y trouvassent une libre is>uc. Fait iuiportant pour la physique de l'époque.
Normands, l'Angleterre surtout se couvrit de ces forteresses, qui souvent revêtirent le caractère gothique. Les communes furent plus tard obligées de se mettre à l'abri derrière de bonnes murailles, comme aussi de s'embellir de palais à l'intérieur. Dès le début, lorsque la population serve des campagnes était accourue dans la ville affranchie, on s'était contenté de construire à la hâte ; de là, des maisons aux murs de bois ou de charpente entremêlée d'argile pétrie avec des roseaux et de la paille, couvertes de toits de chaume; souvent, au lieu des numéros modernes, un dicton ou un saint placés sur la porte servaient à les distinguer. Les rues étaient étroites pour la plupart, afin de ne pas trop étendre l'enceinte de la ville, et parce qu'on n'avait pas besoin qu'elles eussent plus de largeur, les transports se faisant à dos de mulets ; elles étaient en outre tortueuses et sans correspondance entre elles, attendu que le caprice particulier s'y donnait libre carrière. Le grand nombre des portiques rendait obscurs les appartements du rez de-chaussée ; mais ils offraient au peuple un lieu de rendez-vous ; c'est pourquoi les seigneurs et les riches bourgeois élevaient des loges ou des cowver^s contigus à leur habitation.
Alors aussi se multiplièrent les hôtelleries et les hôpitaux pour les pèlerins et les malades; chaque commune eut son hôtel de ville, avec de vastes salles pour les assemblées du peuple , et la tour du beffroi pour le convoquer. Le frère Jean , érémitain , ingénieur de la ville de Padoue , dessina le plafond de la salle de la Ragione^ la plus grande de l'Italie; le frère Ristoro et le frère Sixte , tous deux Florentins, construisirent, dans leur ville natale, les ponts sur l'Arno et plusieurs des voûtes du palais communal.
De leur côté , les seigneurs, contraints de se transporter dans la ville, voulurent s'y fortifier dans des palais d'une masse solide. Quand les Gibelins se rendirent maîtres de Florence en 1248, ils démolirent trente-six palais tous munis de tours, parmi lesquelles se distinguait la tour des Tosinghi, sur le marché Vieux, ornée de colonnes de marbre et haute de cent trente coudées; celle de Guardamorto était d'une telle solidité que l'on ne pouvait à coups de pics en détacher une pierre; il fallut, d'après le conseil de NMcolas de Pise, l'étayer avec de longues pièces de bois, et, après l'avoir déchaussée d'un côté, mettre le feu aux arcs-boutants pour la faire écrouler, A Bologne, à Crémone, à Padoue et ailleurs, les seigneurs durent abattre leurs tours jusqu'à une certaine hauteur, pour que les unes ne dépassassent pas les autres.
Ces nombreuses tours, les pignons .'ligiis, les eou pôles et les clochers donnaient aux Ailles, vues dans le lointain, un aspect tout différent des anciennes cités. Au dedans, l'architecture se modifiait selon la nature du sol et du gouvernement. A Gênes, dont remplacement est resserré , on bâtit des palais très-clevés ; ses jardins sont en pente et par gradins. A Venise, où il faut de grandes salles et de vastes magasins pour ses patriciens négociants , on fait courir sur toute la façade, pour éclairer l'intérieur, une rangée de fenêtres; à Bologne, pour border la rue de portiques, on en ajoute un à chaque maison ; à Naples et en Sicile, où l'on n'a point à craindre la neige , on substitue les terrasses aux toits pour respirer l'air frais ; à Florence, les maisons ressemblent à des forteresses, avec leurs fenêtres étroites , leurs portes massives et leurs énormes blocs saillants. Si vous observez le palais des ducs de Ferrare, tout entouré de fossés, vous y reconnaissez la demeure d'un homme qui fait trembler et qui tremble lui-même , taudis que celui du doge de Venise est au milieu du peuple duquel il tire son pouvoir. L'égalité républicaine exclut le faste dans les palais de la commune; ils n'ont point de vastes portes, et parfois même ils paraissent mesquins ; mais ils sont surmontés de la cloche , dont la voix solennelle appelle les citoyens à débattre les intérêts publics. Plus tard le peuple entier devra travailler à bâtir le palais d'un roi qui s'écrie: L État, c'est moi! et l'architecture , pour se conformer à cette condition nouvelle, devra se gonfler pour paraître grande.
Les monuments du moyen âge ne nous touchent pas sans doute par ce sentiment harmonique de la perfection qui fait admirer ceux des Grecs et des Romains ; mais on doit les compter parmi les éléments essentiels de l'histoire ; car rien ne révèle mieux la condition sociale que le spectacle continuel de l'église, de la féodalité, de la commune, de la cathédrale, des palais, des donjons, de la cité, des bourgs, des hôpitaux et des couvents. Aujourd'hui nous plaçons dans les fondations des médailles et des pièces de monnaie pour attester l'époque d'une construction, et nous scellons avec la première pierre d'un monument la gloire de ses ruines , si bien que sa destination reste parfois un secret enseveli dans sa base; mais alors tous les édifices avaient une signification, et le sentiment profond de leur destination faisait que l'on recherchait les proportions grandioses plutôt que l'élégance, la pureté et la grâce.
Les édifices étaient ornés de peintures à fresque, appliquées soit avec le blanc d'œuf, soit avec la colle. Pour imiter les mosaïques des constructions byzantines, on couvrit les murailles et les pilastres de décorations peintes, où chatoyaient à l'envi l'or, le bleu d'outremer et le vert, couleurs vives, disposées en damier, par faisceaux ou en rosaces, se détachant de manière à frapper le regard plus qu'à le charmer. De là prirent leur nom Saint-Pierre au Ciel d'or, à Pavie , et Saint-Germain le Doré ( des Prés ) , à Paris.
La tâche la plus noble de l'art, celle de retracer les traits de l'homme, se continuait dans les enluminures ou miniatures pour l'ornementdes manuscrits , surtout des psautiers et des bénédictionnaires. De pieux moines s'y exerçaient dans les couvents, et, bien qu'étrangers aux anciens modèles , leurs ouvrages ne manquaientnide mouvement ni d'expression; d'Agiucourt aurait dû leur accorder plus d'attention quand il recueillit avec une longue patience les fragments qui attestent , contrairement à l'assertion des rhéteurs de cour, que les beaux-arts n'avaient pas disparu même dans les siècles les plus obscurs (l). Ce n'était pas en Italie seulement qu'on trouvait des artistes , mais en France (2) , en Angleterre, en Allemagne et, peut-être plus qu'ailleurs, à Saint- Gali; les artistes sont même plus dégagés d'imitation de l'autre côté des Alpes.
Vinrent ensuite des essais plus hardis, et la coupole de l'abbaye de Cluny, la plus ancienne fresque qu'ait possédée la France, fut peinte en l'an 1000; saint Bernard, évêque d'HlIdesheim, peignit les voûtes de son église ; le saint de Clairvaux se récrie contre l'usage de représenter dans certains cloîtres des chasses, des centaures et des arabesques profanes. Les moines de Citeaux réprouvaient chez les évêques leur émulation à orner les temples; mais cette sévérité de leur part les faisait accuser par les moines voisins d'être des novateurs et des fauteurs de schisme, et le concile d'Arras se prononçait en faveur des peintures , attendu que illiterati, quod pars sc/ipturam non possunt infueri, hoc. per quœdam picturœ lineamenta contemplantur. Tant il est
(1) Nous ne voulons pas passer sous silence, comme témoignage île civili salion, le beau manuscrit des lettres de saint Jérôme, que les dames de Modène liient exécuter en 1 157.
(2) Au temps de Cliai lemagne, un nonmié Ingobertus est cité comme Giaph'tdas Ausonidos a'qaans superunsve tenore.
BEAIX-ARTS. o'éil
vrai que l'art, dans \v moyen iige, avait pour objet de manifester au peuple les vérités morales éternelles.
Appeler byzantins tous les ouvrages antérieurs au douzième siéele est done une pure classification d'école. Dans ce style byzantin , le bizarre est substitué à la grâce, la fantaisie à la règle, la richesse à la correction, la roideur à la force, et le talent au génie ; en un mot, c'est un style de décadence. Dans la pale d'or de Saint-Marc de Venise, les mosaïques respirent tout à la fois la vigueur ingénue et la grandeur, et rendent avec majesté les poses hiératiques ; mais , outre l'ignorance complète des lois de la perspective , la disposition des groupes est extravagante, la forme incorrecte dans les détails, et le dessin sec. La profusion d'or qui forme le vaste fond sur lequel se détachent le Créateur ou le Rédempteur, les crucifix ressemblant à des momies , avec les pieds disjoints et des blessures d'où s'échappent des torrents de sang verdâtre, les madones noires et hagardes, aux doigts longs et maigres, aux yeux ronds, avec un gros enfant sur les genoux, et, en général, les figures longues et les têtes vulgaires sans l'.ncune expression, sont les caractères distinctifs des Byzantins; néanmoins ils firent quelquefois mieux, comme il est encore vrai que les nôtres suivirent parfois la même méthode. Le mécanisme de l'art s'était mieux conservé parmi eux, grâce aux nombreuses copies faites par les moines; mais il en résultait précisément qu'ils n'étudiaient pas la nature, et s'attachaient à certains types invariables.
La croisade , à Constantinople, enseigna probablement l'usage de substances et d'instruments qui améliorèrent l'habileté technique du coloris, comme elle amena l'imitation de quelques formes grecques. Les monuments les plus anciens de cette manière néo-grecque sont une peinture dans l'église de Spolète de 1207, et une pale d'autel de 1215, dans la galerie de Sienne, ville d'où la peinture nouvelle jeta ses premières lueurs. On voit dans l'église des Dominicains une précieuse Madone de 1221, par Guido de Sienne. A la même époque, Buonamico , Parabuoi , Diotisaivi, ornaient de peintures les livres du Camerlingue; puis, vers la fin du siècle, Duccio exécutait le grand tableau de la cathédrale, dans lequel, secouant la tyrannie des types , il rechercha la douceur et la dignité. On conserve encore le christ que les Siennois portèrent à la bataille de Montaperti ; ils avaient fait vœu, s'ils étaient vainqueurs, de dédier leur ville a Maiie; en conséquence, pour accomplir leur promesse , ils firent peindre
iiisr. UNIV — T. XI. 33
la Vierge par Mino de Simoae, leur concitoyen , qui s'écarta beaucoup, cl/ins cet ouvrage, de la dureté byzantine. Simon Menami, Ambroise et Pieire de Lorenzo, inspirés par la religion et la patrie, continuèrent cette école, qui a plus de verve que celle de Florence, et dont les chefs-d'œuvre ornent les galeries et les églises; aussi, lorsqu'on visite cette ville, qui est une vision du moyen âge , on incline à lui assigner le premier rang dans les beaux-arts.
Dès 1202, Giunta de Pise porte le titre de peintre , et le christ d'Assise, attribué faussement à Margaritone , est de sa main ; on lui doit peut-être aussi les peintures de la tribune, ainsi qu'un autre christ dans la petite église de Saint-Renier, à Pise. L'autel de Saint Jean de Florence fut décoré par Jacques Francescano ; il y a d'autres ouvrages dont la dateest incertaine,
Margaritone d'Arezzo, sculpteur et architecte, est compté parmi les meilleurs disciples des Grecs , auxquels il resta fidèle malgré la nouvelle école ; selon Vasari, il remédia le premier aux fissures des tables en les couvrant d'une toile encollée sur laquelle il étendait un enduit de plâtre ; il aurait encore enseigné à les préparer, à y appliquer l'or en feuille et à le brunir [dar di bolo). Il laissa beaucoup d'ouvrages à fresque, en détrempe et sur toile ; mais il mourut, dit-on, de déplaisir en voyant s'élever une génération plus habile. Ferrare cite avec orgueil Gelasi de iNicolas et Bologne Guido, Ventura et Orsone, peintres du douzième siècle; on conserve même plusieurs ouvrages de ce temps.
On reconnaît dans ces artistes un pinceau timide mais soigneux ; les poses sont forcées et roides dans Buonagiunta de Lucques et quelques autres ; souvent les sujets se détachent sur un fond d'or, à la manière des mosaïques, ou d'outre-mer avec des étoiles d'or, ce qui donne de la dureté aux contours ; mais une certaine expression dans les traits commence à s'unir à l'air de mansuétude et de tranquillité que l'on avait cru jusque-là convenir uniquement à la sainteté. Ou suppléait souvent à ce manque d'expression en faisant sortir des légendes de la bouche des personnages, ou bien en les plaçant au-dessous d'eux. Quoique Bufalmacco passe pour avoir suggéré le premier cet expédient burlesque, il est beaucoup plus ancien (i).
(t) On voyait a tapies Frédéric H sur son Irône, avec Pierre des Vignes encliaire,et devant eux le peuple qui demandait justice par ces vers : Cassar, amor legum, — Frederice piissime regian.
Ces bizarreries ne cessèrent pas de sitôt; car Simon Memmi , loué par Pétrarque, voulant exprimer riiuUilité des tentations du diable à l'égard de saint Renier, représenta l'esprit malin la tête en bas, les deux mains sur les veux, avec une bande sortant de sa bouche, sur laquelle on lisait : Hélaa l je n'en puis plus.
La peinture s'était donc relevée avant la venue de celui quon dit l'avoir restaurée, c'est-à-dire avant Cimabué. INé à Florence en 1240, il fut élevé par les Grecs, qu'il surpassa bientôt dans le dessin, l'invention et le coloris; ses tons furent moins enfumés et plus fondus; il abandonna la vieille routine des lignes droites, et sut rendre, par une imitation faite avec goût, les vêtements souples et les attitudes vivantes. Si les académiciens trouvent encore ses vierges sombres et sans grâce, qu'ils veuillent bien se rappeler qu'il lit ainsi par un respect religieux pour les types; car il sait donner un bien meilleur air à ses autres têtes. Toute perspective aérienne ou linéaire lui manque, et les contours paraissent plus secs, parce qu'ils se détachent sur un fond bleu ou vert; mais dans les deux grands tableaux de Sainte-Marie Nouvelle et de la Sainte-Trinité , à Florence, les caractères des personnages sont exprimés avec une dignité convenable, et non sans vie. Le premier est plus dégagé d'imitation, plus doux dans les visages; l'autre, plus vigoureux, comme si le peintre avait moins cherché la grâce que la majesté.
Les artistes surgirent alors de toutes parts; presque à la même époque, Thomas des Stefani peignait à Naples; on exécutait à Pérouse, en 1297, la Maestà delle volte, c'est-à-dire une Vierge et quelques saints (changés aujourd'hui en anges), sous le palais du peuple, Vierge représentée en manteau d'or avec des arabesques; les têtes et l'enfant ont beaucoup de grâce. Il existe dans le dôme de Crémone des vestiges d'ancienne école, aux contours secs, aux couleurs tranchées, qui paraissent antérieurs à Giotto. Les Crémonais, vainqueurs des Milanais en 1213, firent peindre ce fait d'armes par Lanfranc Oldovino. Simon de Crémone exécuta des travaux dans Sainte-Claire de Naples en 1335. Le baptistère de Parme fut couvert, par des artistes de la ville,
Causarum fêlas, — nostras résolve querelas. Et Frédéric répondait, en indiquant son ministre : Pro vestrn lite, — censorenijuris adile : Hic est : jura dabit, — velper me danda rogabit. Vinea cognomen, — Petrus judex est tibi nomen.
de peintures qui imitaieut la mosaïque, mais d'une manière moins anguleuse, avec de nouvelles dispositions de diaperies et des mouvements passionnés jusqu'à l'exagération. A Rome florissaient les Cosmati , el bientôt après, dans Agobio, le frère Oderisi et Francesco de Bologne, « honneurs de cet art appelé eulumi- « nure à Paris (l). - Ce qui contribuait encore à éloigner les peintres des types grecs, c'était la nécessité de représenter des choses nouvelles, telles que les armoiries et souvent les portraits des podestats (2), les armes de la commune et les gestes de saint François, personnage neuf, aux actes pleins d'une bonté simple^ au miheu de personnes et d'événements positifs et récents ; on eut donc recours à la nature, à défaut de modèles préétablis. Les artistes, sans doute, ne cessèrent point d'appliquer les idées mystiques; mais ils le firent avec une imitation plus dégagée et de meilleurs procédés techniques.
Il existe un traité de Théophile, moine de la Lombardie , que des auteurs font remonter au dixième siècle, mais qui parait appartenir au temps que nous étudions (3) ; ce traité enseigne les diverses manières de peindre selon les systèmes hiératiques. On y « trouvera tout ce que la Grèce possède sur les espèces et les mé- '< langes des différentes couleurs ; toute la science de la Toscane « sur les incrustations et les nielles diverses ; tous les genres d'or- « nements que l'Arabie emploie avec les substances malléables, « avec la fusion et la ciselure ; tout l'art de la glorieuse Italie pour « appliquer l'or et l'argent ala décoration des vasesdivers, au tra- « vail des pierres précieuses et de l'ivoire; ce que recherche la « France dans lariche variété des fenêtres; les ouvrages délicats " d'or, d'argent, de cuivre, de fer, de bois et de pierres qui ho- « noreut l'industrieuse Germanie. » Quant à l'architecture, à la sculpture, aux travaux d'ivoire, il n'en dit rien, ou cette partie s'est perdue; mais il parle clairement de la peinture à Ihuile, inconnue des anciens (4). Toutefois on n'employait que l'huile de
(1) Dante.
(2) La république de Pérouse ordonna, en 1297, que ces portraits fussenl effacés. Quelquefois aussi on faisait faire le portrait des condamnés.
(3) Escolapiera fait une nouvelle édilion de ce traile, collalionnée avec soin, tra<luitfi en Irnnçais et acfonii>agnée de notes; Paris, (84ri. Cet écrivain croit i'onvia^e allemand. Guicliard y a joint une dissertation, dans laquelle il démontre l'origine de lauleur et le luérile du livre, qu'il place entre la fin du douzième siècle et le commencement du treizième
(4) Do roloril>u.<;, et de arte cotorandi vetrn; cip. is, De nthncandis os-
BEAUX-AKTS. Ò97
lin, lente à sécher, ce qui permettait difficilement de superposer de nouvelles couches ; peut-être la découverte, qu'on attribue à Jean de Bruges, se borna-t-elle à substituer à l'huile de lin celle de noix ou de pavot, ou bien de faire usage d'un siccatif (1).
L'art des mosaïques ne se perdit jamais; Rome est là pour l'at- Mosauiucs. tester; mais elles s'améliorèrent alors. Il y en a du neuvième siècle dans le grand arc et la tribune de Sainte-Praxède. Sous le portique de Sainte-Marie Transtevère, formé de différentes colonnes dont le chapiteau porte les images d'Isis, d'Harpocrate et de Sérapis, se trouve une Annonciation du treizième siècle, d'un travail très-remarquable; les mosaïques de la tribune, qui remontent à l'année 13-13, sont aussi très-belles. Le concile de JNicée (787) citait les histoires du saint Testament exécutées en mosaïque sous Sixte III dans la Liberiana, où elles se voient encore; mais Jacques et Mino deTorrita, Siennois, en ajoutèrent de nouvelles à l'époque où nous nous trouvons; le dernier, aidé par frère Jacques de Camerino, fît celle de la nef transversale de Latran, achevée en \'29'2 par Gaddo Gaddi. *
Sur la façade de la cathédrale de Spolète est une mosaïque de 1207, avec cette inscription : Doctor Solsernus hac summus in arte modenms. Six années après naissait à Florence André Tafi, grand maitre en ce genre d'ouvrages (2).
C'est à ce point que l'art fut trouvé par Giotto, dans lequel, au siècle suivant , nous saluerons le fondateur de la nouvelle école.
La sculpture avait marché d'un pas plus assuré. Dans tous les scuipiiirc. temps , malgré l'ignorance du ciseau et l'imperfection des formes, on avait employé les bas-reliefs ; on représentait principalement sur le fronton des portes des cathédrales la Divinité avec différents attributs, ou Jésus-Christ sur un trône avec une robe trainante,
tiiSy et de oleo Uni; voir encore, dans le cap. 23, de Coloribus oteo et gummi terendis .
(1) Voir aussi Look Easïlake, Materials for a history of oit paintïng; Londres, 18i7.
(2) On montre dans Sainte-Restitute, contigue à la cathédrale de Naples, la Madonna del Principio, inosaï(]ue du temps de Constantin. Mais l'inscription dénient la tradition donnée comme indiiliilai)le, car on y lit :
Annis datar clerns jam inslaurator parthenopensis Mille tricentenis undenis bisque retcnsis ;
et on déchiffre avec plus de difliculté, ffoc opus fecit Lellus. Il y a là, dau> la chapelle de .Saint-Jean «les iMmts, des peintures de l'an ôôo.'j
598 DULZJL.ME ÉPOuLE.
!a main levée pour bénir, ayant avitour de lui des anges ou des animaux symboliques; c'était encore la sainte Vierge, qui recueillait les âmes dévotes sous les plis de son manteau. Quelques façades portaient la série des signes du zodiaque, accompagnée parfois de figures qui rappelaient les travaux champêtres de chaque mois.
Au douzième siècle, les colonnes paraissent mieux travaillées; les chapiteaux sont toujours bizarres et profondément entaillés; les arabesques et les découpures, déjà introduites dans les églises romaines, acquièrent de la finesse; on voit réapparaître des statues de saints et de rois, mais roides encore et façonnées d'une maniere conventionnelle, uniformes des lors quant à la physionomie, aux vêtements et à la coiffure. Bien qu'elles manquent de vie et de mouvement , quelques-unes commencent à se draper avec élégance et hardiesse: mais le beau même, quand il s'y rencontre, est différent du beau antique; car celui-ci exprime le développement de la force physique, celui-là plutôt le sentiment.
Il existe à Milan, de cette époque, un bas-relief qui représente la reconstruction de cette ville, outre un monument élevé à Oldrado de Tresseno, podestat en 1283, qui est la plus ancienne statue équestre. Dans la cathédrale de Parme est une descente de croix en bas-relief, de 1 170, par Benoit Antelami; on trouve à Bologne, sur la place Saint-Dominique, le tombeau du jurisconsulte Rolandin Passaggeri, qui rédigea la réponse adressée à Frédéric II lorsqu'il demanda d'un ton menaçant la restitution du roi Enzo, et le tombeau des Foscherari, orné en 128t) de basreliefs grossiers. L'église renferme le tombeau deTaddée Pepoli, représenté par le Vénitien Jacques Lanfrani dans l'acte de rendre la justice. Dans la cathédrale de Sessa est un lutrin grandiose, soutenu par six colonnes de granit avec de très-beaux chapiteaux et orné de mosaïques, comme les deux qui se trouvent à Salerne ; de plus, un candélabre d'un travail remarquable, que l'inscription attribue a un Pellegrino dont le nom n'est cité nulle part, et qui date de 1224 à 1283 (1).
Pise, où Giunta avait formé une excellente école, nous offre des tentatives d'une habileté bien autrement remarquable. Nicolas, son élève le plus heureux, frappé d'admiration à la vue d'un morceau antique qui représentait la chasse de Méléagre. prit à
'(!' }ftinrre divino — decus et Inxs .sii Peregrino. Tnlia qui sculpsil : — «pmt rjii- ubiqve rrfvhH .
tâche d'imiter eette perfection, et laissa tous les autres artistes derrière lui. On admire dans cette ville les sculptures de la chaire de Saint-Jean, malgré les nombreux défauts de dessin (l) , et à Sienne une autre chaire octogone, très-riche de ligures, avec des lions bien étudiés; dans cet ouvrage, fait avec goût et beaucoup de soin, on remarque surtout un jugement dernier, traité pour la première fois d'une manière large, quoique la lecture de Dante n'ait point aidé l'artiste. Une descente de croix, dans l'église de Saint- Martin de Lucques, est aussi due à son ciseau; mais il se surpassa lui-même dans le tombeau de saint Dominique, à Bologne, exécuté probablement en 1260 (2), et d'une composition sobre. iNicolas de Fise concourut encore aux travaux de la magnifique église d'Orviéto, où s'exercèrent les peintres et les sculpteurs les plus distingués de ce siècle. Ce fut parmi eux, en effet, que Boniface VIII recruta les artistes qu'il fit tra\ ailler à Saint- Pierre de Rome, entre autres Augustin et Ange de Sienne (3). Nicolas déploya ses talents architectoniques dans le monastère des frères mineurs de Florence , puis dans Saint-Antoine de Padoue, à la construction duquel le pape Alexandre IV invitait toute la chrétienté (1231).
Son fils Jean , qui se montra son digne héritier, fit ses preuves en différents lieux, surtout à Pérouse, dans le mausolée de Benoit XI et dans la riche fontaine historiée à trois bassins superposés, dont l'inférieur s'appuie sur un soubassement de douze marches tout qrné de nymphes et de griffons de bronze; elle coûta cent soixante mille ducats. Il fit aussi dans sa patrie les sculptures de Sainte-Marie de l'Épine, véritable joyau de menus détails gothiques. Cinquante galères de la république , qui étaient allées porter du secours à Frédéric Barberousse en Palestine, revinrent chargées de terre de ce pays, à la grande joie des âmes pieuses. Les Pisans résolurent d'en faire un cimetière, afin de procurer à ceux qui n'avaient pas visité la Syrie le bonheur de la toucher et d'y reposer. Jean adopta les formes d'un cloître,
(1) Il recevait, pour ce travail, liuit sous par jour, quatre pour son fils Jean et six pour ses autres élèves.
(2) La chronologie de ces ouvrages a été rectifiée par Rossini, Storia della pittura italiana, etc.; Pise, 1840.
Voyez aussi V. D\vi\, Memorie storico-artistiche intorno all' Arca dì San DompM/co; Bologne, 1838.
(?.) Ou voit sur la façade de la cathédrale de Sienne des orneiiienl- et de^; statues de Jean de la Quercia, do \339.
nu au dehors et oblong comme un cercueil, avec des piliers carrés soutenant des arceaux ronds et fermés, sur lesquels court une corniche. A l'intérieur, le Campo Santo est entouré d'un portique de quatre cent cinquante pieds de développement, avec vingt-six arceaux sur les côtés et cinq seulement aux deux extrémités; la courbe en est arrondie, mais avec des découpures et des arceaux dans le genre gothique , le tout en marbre blanc. Il fut terminé en 1283, et rempli, comme uq musée, de sarcophages, d'inscriptions et autres antiquités ; les plus habiles pinceaux des siècles suivants l'embellirent successivement, si bien qu'on peut y retrouver toute la série des peintres italiens. Jean fut appelé par Charles d'Anjou à Naples, pour construire le Château- Neuf; il dessina ensuite les façades de Sienne et d'Orviéto, et fit également exécuter un très-beau tableau en mosaïque pour le grand autel d'Arezzo. André de Pise commença en 1304 l'arsenal de Venise, qui fut longtemps le monument le plus glorieux et le plus utile de cette ville, comme il en est aujourd'hui le plus déplorable.
L'art de fondre les métaux ne s'était pas perdu non plus. L'abbé Didier du montCassin, voyageant en 1062, vit couler par un nomme André les portes de bronze d'Almalfl ; Pantaléon de Viaretta fit faire en 1087 celles de Saint-Sauveur, à Atrani. Dix ans auparavant, Robert Guiscard en posait à la cathédrale de Palerme, d'un travail grossier, il est vrai, et ressemblant a cellesdes premiers siècles récemment consumées avec Saint-Paul de Rome; Stauracio les avait faites à Constantinople en 1070. D'autres ferment le tombeau de Bohémond, roi d'Antioche, à Canossa ; celles qui sont à la cathédrale de Troyes portent la date de 1 1 19 et de 1 127 , et celles de Saint-Barthelemy à Bénévent furent fondues en 1150 ; d'autres, à Ravello et à Trani , ont été faites sur les dessins deBarisano, de cette dernière ville. Celles que Buonanno de Pise posa en 1 180 à l'église primatiale de sa patrie furent détruites lors de l'incendie de 1596 (l) ; mais celles qu'il fit six ans plus tard pour l'église de Monréal subsistent encore , et sont d'un dessin très-convenable. En 1197 , l'abbé Gioel en fit placera Saint-Clément, à douze milles de Riéti; quatre ans plus tard, Hubert et Pierre de Plaisance terminaient celles de la cha-
(1) Rossini élève des doutes sur l'auteur, ou du moins sur le temps, attendu que le travail en est trop grossier. Il n'a p;is vu celles de Monréal.
BEAUX- A RTS. <i«)l
pelle de Saint-Jean de Latran du côté oriental ; peu après, Marchione achevait celles de Saint-Pien-e à Bologne, et en 1232 Nicolas de Pise, à Lucques, celles de Saint-Pierre, martyr. Les portes de bronze du porche de Saint-Marc à Venise sont de ce temps; celles qui se trouvent à droite , ornées de nielles, incrustées de métaux divers, avec des figures , des saints et des caractères grecs, sont d'une époque antérieure, et peut-être furent-elles enlevées de Sainte-Sophie de Constantinople ; elles servirent de modèle à celles du milieu que fit fondre, en 1112, Léon de Moino, qui fut procurateur de Saint-Marc; celles de l'extérieur, d'un travail médiocre, appartiennent à l'année 1300, et sont l'œuvre d'un certain Bertucio. Il faut probablement attribuer à des artistes italiens les portes fondues en 1 192 pour Novogorod, tant elles offrent de ressemblance avec leur manière habituelle. Vinrent enfin, en 1330, les portes de Saint-Jean de Florence, œuvre d'André de Pise, en haut relief, divisées en compartiments qui forment autant de tableaux d'une merveilleuse beauté, et coulées â feu de fourneau par des maîtres vénitiens.
Célestin II fit don à la cathédrale de Civita di Castello, dans l'Ombrie, d'un devant d'autel en argent ciselé; en 1166, Cenamene et Adéodat exécutèrent les bas-reliefs de la porte principale de Saint- André, à Pistole.
En général , au dehors de la Toscane les sculpteurs restent inférieurs dans l'exécution, et leurs compositions tiennent plus du dessin que du bas rei ief . Mais nous ne voulons pas finir sans signaler l'inspiration pieuse qui s'y manifeste souvent; les arts, en effet, continuent à porter un caractère religieux , bien qu'ils aient déjà passé , des temples qu'ils élevaient et décoraient en l'honneur de Dieu , à l'embellissement des habitations humaines. Bufalmacco disait que « les peintres s'occupaient de faire des saints et des sain- « tes sur les murailles et les planches de bois, afin de rendre, en « dépit des démons, les hommes plus dévots et meilleurs. » Une inscription placée au bas du tableau (l) ou le portrait du peintre
(I) Jean de Pise, dans Saint- André de Pistole :
Laude Dei trini — rem ceptam copulo fini. A Pise :
Laudo Deum veruni, — per quem sunt op/ima rerum,
Qui dedit fins puras — homini formare figuras. A Castel S;>int-Pi('rre, pris de Pise :
Mngister Johnìines... fecit nrì honorem Dei rf snncfi Pel ri Aposfoli.
t)i)'2 DOUZIÈME ÉPOQUE.
lui-même représenté en prières devaient éterniser le souvenir de sa dévotion. Ce Théopliile, dont nous avons parlé, consacra son travail à la peinture sacrée, aux vases, aux missels, aux vitraux des églises; aussi élève-t-il continuellement l'artiste vers Dieu duquel émane l'art; il veut qu'il considère sa profession comme une charge divine, et ne demande qu'une prière pour récompense de la peine que son livre lui a coûtée (i). Les statuts de la corporation des peintres de Sienne, en 1335, commencent en ces termes : « Nous sommes, par la grâce de Dieu, appelés à manifester aux « hommes grossiers, qui ne savent pas lire, les choses miraculeu- « ses opérées par la vertu de la sainte foi. Notre foi consiste prin- " cipalement à adorer et à croire un Dieu éternel , un Dieu d'une « puissance infinie, d'une sagesse immense, d'un amour et « d'une clémence sans bornes; nous sommes persuadés qu'au- « cune chose, quelque petite qu'elle soit, ne peut avoir com- « mencement ou fin sans ces trois choses , c'est-à-dire sans pou- « voir, sans savoir et sans vouloir avec amour. »