ÉPILOGUE
Une des plus grandes diffici\ltés de notre travail , difficultés vraiment au-dessus des forces d'un seul homme, c'est de coordonner les événements de telle manière qu'il apparaisse entre eux, malgré la diversité de tant de pays et de nations, un lien de conséquence ou de concomitance; eu outre, nous ne voulons pas altérer la valeur ou changer le sens de ces événements, comme sont contraints de le faire ceux qui immolent la vérité à un système.
A Saint-Paul ex fra mur os :
Summe Dens , — (ibi hic abhas Bartholomxiis , Feci opus fieri, — sibi te dignarc mereri.
Duccio de Bonninsegna, dans le dôme de Sienne : Mater sancta Dei, — 5(5 causa Senis reqiiiei. Gélase de Nicolas, à Ferrare :
Jesus, spos dilel, a ti me rachomando ; donatile fede. Jésus, époux rliiri, je me recommande k vous; donnez-moi la loi.
.'1) l'tqaoties labore meo usus fiieris, ores pro me od misericordiam Dei ornili potei) fis.
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(]c's deuxdernieis livres, plus que les autres , ont aiiçj^ravé notre tache, à cause des faits accomplis dans la période qu ils embrassent; jamais peut-être, en effet, il ne s'en était présenté d'aussi nombreux ni d'aussi variés ; jamais il ne s'était vu un tel mélange de nations, de croyances et d'idées.
Rome, Gonstantinople et Bassora se disputent la palme de la civilisation; mais Gonstantinople, enchaînée aux formes païennes au milieu desquelles était née son influence, prétendait maintenir les pouvoirs politiques et religieux réunis dans les mains du souverain. En vertu de cette omnipotence, le chef de l'Etat intervenait avec intolérance dans le culte et les croyances, et, comme il voulait détruire les images pieuses ou résoudre des problèmes de foi inextricables , il troublait les consciences, perdait des provinces entières et se déconsidérait aux yeux des peuples. Tandis qu'eu Europe les rois étaient entravés par tes feudataires et la puissance ecclésiastique, les successeurs de Constantin disposaient lii)reraent des forces de leur pays, aussi vaste encore qu'aucun empire moderne; il semblait donc qu'on dût attendre d'eux des prodiges de vigueur; mais, parce qu'ils étaient tyrans, ils se montraient insensés, et manifestaient de folles prétentions qu'ils ne pouvaient soutenir que par des moyens insuffisants; dans l'orgueil d'une grandeur historique, ils ne recherchaient pas l'appui de l'opinion ; aussi ne surent-ils jamais réunir pour une résistance commune les peuples que l'invasion musulmane avait convertis en héros. Ils voulaient tout attirer au centre , tout sacrifier à la métropole ; mais c'était sur des fondations vermoulues qu'ils élevaient leur édifice fastueux et sans solidité. Renfermés dans des harems à l'orientale, ils alimentaient des discussions sophistiques , et se laissaient circonvenir par des intrigues de femmes et d'eunuques, au milieu desquelles la dignité impériale tombait dans le mépris. Les provinces éloignées se rendaient indépendantes, et leur isolement finissait pas les livrer aux mains des Sarrasins ; bientôt le roi d'une île de la Méditerranée pouvait venir, jusque sous les murs de Blacherne , insulter la majesté sacrée.
Mahomet avait à sa disposition les instruments qui manquaient à l'empire d'Orient, la persuasion et la force ; le prophète commandait à des nations nouvelles, l'empereur à un peuple décrépit. Mais qu'apportait-il au monde, sinon la conquête et le droit de l'épée? Ses sectateurs débouchent de la péninsule arabique comme une bande qui, partout où elle s'établit, reste campée en conque-
rante ; livrés à une superstition fanatique et tout ensemble négative, ils oppriment les vaincus sans se fondre avec eux ; d'où il suit que jamais ils n'arrivent à constituer un peuple, et que leur triomphe d'abord, puis la prolongation de leur existence , a pour seule cause la faiblesse de ceux qui les entourent, et plus tard leur tolérance.
L'Europe, qu'ils menacent, vient alors se heurter avec eux. Les croisades pourtant ne commencent pas au cri de Dieu le veut! poussé à Clermont, et ne finissent point à la mort de saint Louis sur la plage de Tunis ; la lutte remonte à Pelage et à Héraclius, et cette lutte s'est poursuivie jusqu'à nos jours : guerre de douze siècles et d'une moitié du monde contre l'autre.
Le contact des Européens avec les Orientaux fit ressortir la différence qui existait entre les uns et les autres. Le Turc, barbare encore, repoussait toute culture et toute aménité de mœurs , et ramenait l'islamisme à sa férocité primitive. Les Grecs , corrompus , sophistiques, de mauvaise foi, incapables d'héroïsme , ne sentent pas cette grande opportunité de régénération; une vile jalousie les pousse à troubler par des perfidies et des bassesses le triomphe de la croix.
Chez les Latins, toujours grossiers , parfois même farouches encore, se révèle quelque chose de généreux, comme il arrive chez des peuples peu civilisés, mais jeunes; il sont avides de gloire, sensibles à l'honneur, capables de sacrifices et de dévouement. Les Grecs avaient fait de la religion un champ de disputes inextricables; les Européens la vénéraient comme une chose à l'abri de toute controverse, se laissaient diriger par elle dans leurs croyances, et modéraient l'emploi de la force selon ses désirs. Là, elle était la compagne et l'esclave de la tyrannie; ici, associée à la liberté et opposée à toutes les violences, elle ordonnait un système do lois qui amélioraient l'ancien droit et devaient servir de modèle au nouveau (l). Là, le sacerdoce était assujetti aux liens de la famille et asservi au gouvernement ; ici, affranchi de la puissance matérielle , fortifié par les privations du célibat , il peut se
(1) M. Troploiif; a lu, a» mois de mars 18 12, à l'Académie des sciences morales et politiques, une dissertation concernant l'influence du clirislianisme sur le droit prive des Romains. 11 y développe latlièse suivante ; « Le droit romain fut meilleur durant ré[ioque chrétienne que dans les siècles précédents , et, quanii on avance le contraire, c'est ou un paradoxe ou une méprise; mais il reste inférieur aux législations modernes, nées à l'ombre du christianisme et mieux pénétrées de son esprit. »
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consacrer , sans être retenu par des considérations mondaines, à vaincre dans les batailles du Seif^neur.
Au quatrième ran<i dans cette iirande lutte se présentaient les Mongols. De même que les révolutions qui agitent la surlace de la terre proviennent de celles qui sont causées à l'intérieur par l'embrasement ou le refroidissement central, ainsi les grands mouvements des peuples d'Europe paraissent toujours déterminés par ceux qui se produisent au cœur de l'Asie. On dirait que les nations de ces contrées sont destinées à la destruction des institutions vieillies; afin de pouvoir se mettre en mouvement au premier appel de la Providence, elles ne prennent pas racine sur le sol, et continuent, au contraire, cette vie nomade dans laquelle chacun acquiert de la confiance en soi-même, parce qu'elle oblige à de continuels efforts contre les tribus voisines et contre la nature. Ce genre d'existence amène l'obéissance absolue envers les chefs ; si quelqu'un de ceux-ci prédomine, loin de songer à lui résister, c'est à qui s'empressera de s'en faire un protecteur. G'estainsi que se forment à l'improviste ces vastes empires, et qu'à l'improviste ils s'écroulent.
Cinq siècles suffirent à peine pour réparer les dévastations accomplies en cinq ans par Gengis-khan , et qui firent un désert de la mer Caspienne à l'Inde; toutefois ce conquérant sanguinaire contribua aux progrès de la civilisation en substituant un camp immense à cette foule de petits campements occupés à guerroyer sans relâche l'un contre l'autre. 11 fit cesser, pour les guider à des expéditions lointaines, les combats que se livraient lesOigours, les Kitans, les Kharizmiens et les innombrables hordes tartares; pour lui résister, les tribus turques de la Syrie et de la Perse se réunirent eu corps de nations; il en fut de même chez les Russes, et cent peuples se confondirent dans un empire qui embrassait la Chine, la Perse, la Tarlarle et une partie de l'Europe. En outre, ce fui un grand progrès pour les Tartares que l'introduction du lamisme parmi eux, puisqu'il adoucit leur férocité. D'un autre côté, l'islamisme, qui dépérissait depuis qu'il s'était mis à cultiver les sciences, les arts et les belles-lettres, puisa une nouvelle énergie chez les Mongols et les Turcs, qui, le rendant à sa barbarie primitive, lui restituèrent la puissance guerrière.
Le péril qui menaçait l'Europe fut conjuré par les croisades, expression fidèle du caractère batailleur et religieux de cette époque. Pour quelques-uns, elles furent l'élan d'une piété fervente; pour d'autres, un calcul politique, l'effet d'un vifentralne-
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ment pour les voyages, les découvertes, le commerce, les aventures. Les croisades attirèrent Tattention générale vers cetOrlent " d'où viennent, comme le disait iNapoléon , toutes les grandes gloires. >'
De là, un prodigieux mélange de personnes , d'idées , de croyances, comme jamais il n'j' en avait eu dans l'antiquité. L'empereur d'Allemagne Conrad s'allie par un mariage à l'empereur grec Emmanuel Comnène; le roi de France donne la main de sa fille au César deByzance; Sancho de Navarre demande pour femme celle du chef des Almohades; Henri VI, en épousant l'héritière des princes normands, réunit à l'empire d'Occident la Sicile, ile arabe. Richard Cœur de lion offre sa sœur a Malek- Adhel, dont il est devenu le frère d'armes; Saladin veut recevoir les insignes de chevalier ; Jean sans Terre offre aux Almoravides, s'ils lui viennent en aide, de se faire musulman; Frédéric II est à moitié musulman avec son université sarrasine, ses gardes sarrasins, son sérail à la manière arabe; il établit dans le royaume de Naples des colonies mahométanes, et son meilleur ami est le sultan d'Ei^^ypte ; des seigneurs lorrains ceignent la couronne de Jérusalem, et des barons français et italiens se créent des seigneuries en Asie, et s'asseyent même sur le trône de Constantinople, tandis que des corps d' Alains et de Kaptchaks font la guerre dans le Tonquin ; des ingénieurs chinois dirigent les opérations militaires sur le Tigre ; des Tartares et des Indiens enseignent à la Chine le culte de Fo et la hiérarchie des lamas ; les raahométans, de leur côté, greffent leurs croyances sur le brahmanisme ; dans la Perse, dans la Syrie se répandent des dogmes qui se rapprochent de ceux de l'incarnation; les imans mahométans discutent avec les disciples de Confucius et les moines de saint François ; Averroès et Aristote sont associés dans la scolastique; la Perse envoie le manichéisme infester l'Eulise, et ses inventions fantastiques aviver les romans que produit la France ; en Europe, les trois ou quatre nations les plus avancées, sortant de leur isolement, se livrent à un échange mutuel de sentiments et d'idées.
C'était sous ces influences si diverses que se développait la civilisation européenne. Deux grandes idées dominaient alors, qui doivent être dans la nature humaine, puisqu'elles subsistent encore dans un si grand nombre de pays : l'une, que toute puissance, droit et privilège émanent du sol ; l'autre , que la Providence veille continuellement aux progrès de l'humanité , soit dans la personne des rois , soit surtout dans celle des prêtres ,
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auxquels elle assure tant de pouvoir. Sur la premiere est fondée la féodalité ; de l'autre naît cette foi qui est la clef de toute l'histoire du moyen âge. De là deux systèmes principaux : l'un qui provient de la féodalité et du roi doni elle relève , l'autre de l'Église et de Dieu; celui-là d'autorité, et celui-ci de liberté.
Que l'attrait de la religion fût tout-puissant, c'est ce qu'atteste le grand nombre de ceux qui, pour se cloîtrer, abandonnaient les grandeurs humaines et renonçaient aux affections domestiques. Ainsi, dans la seule histoire d'Abélard, nous voyons Béranger, son père, laisser femme et enfants pour mourir moine; Lucie, son épouse, suit son exemple, puis Abélard lui-même. Héloïse fonde le Paraclet, où Agathe et Agnès, les deux nièces de sou amant, prennent le voile; Astrolabe, son fils, parait avoir fait une tin semblable. Les saints aussi furent fréquents alors, et nous n'avons pas craint de nous arrêter longtemps sur leur histoire, qu'ils aient vécu sur le trône ou dans le fond d'un cloître, parce qu'ils sont les vrais héros populaires. La fondation d'un monastère était un événement aussi important que celle d'un royaume. Les congrégations anciennes et nouvelles obéissaient à des règles faites pour servir de modèles dans l'enfance des institutions politiques ; là se trouvaient à la fois les écoles et l'asile de la culture intellectuelle, le souvenir des faits et la tradition littéraire.
Tandis que les particuliers s'appliquent ainsi au perfectionnement individuel, les papes s'occupent de celui de la société; discernant mieux les éléments mauvais de la conquête , ils les sanctifient et les civilisent ; ils propagent les bonnes doctrines, protègent la morale, consacrent l'égalité, élèvent la voix en faveur des serfs, et portent aux premières dignités des personnes du rang le plus infime , pourvu qu'elles aient en partage la science et la vertu ; ils luttent contre l'Empire, qui, oubliant son origine, prétend confondre les deux pouvoirs et soumettre la conscience à Tautorité du glaive.
Quel spectacle inusité pour le monde, que de voir les pontifes armer l'Europe entière au nom d'une idée! Quel magnifique triomphe de la religion, que de la voir dompter les mœurs farouches des chevaliers en instituant les ordres militaires , et soumettre des guerriers audacieux à la discipline de cénobites réguliers !
Dans toute la vie féodale, qui manque de délicatesse, nous sommes frappés de perpétuels contrastes de rudesse et de cour-
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toisie, de barbarie et d'humanité; aussi l'observateur qui n'examine qu'une seule face de cette époque y trouve-t-il le comble de la férocité ou de la sainteté.
Deux forces énergiques se développent en opposition à la féodalité, la monarchie et les communes : celle-là tend à établir un gouvernement centrai, et celles-ci à former la nation, deux choses qui manquaient à la féodalité. Le résultat, c'est que l'importance de ces deux siècles ne consiste pas dans de grandes guerres, mais dans des luttes partielles des communes et des feudataires, dans le conflit universel des soldats avec leurs chefs, des barons avec leurs vassaux, du despotisme avec la liberté ; d'un autre côté, des mariages, des confiscations, des actes de déloyauté, des excommunications, resserrent ou relâchent le lieu national.
Aucun pays au monde ne nous avait encore offert le spectacle remarquable des longs et persévérants efforts d'une race vaincue et sans nom qui parvient à se relever, réforme toute chose et change non-seulement les gouvernements, mais encore l'organisation sociale tout entière. L'Inde conquise et reconquise conserve la hiérarchie de ses castes, et le soudra comme le paria gémit encore dans l'opprobre et la pauvreté. La Chine entraine ses conquérants dans son élégante puérilité. Les peuples subjugués par les Turcs continuent de croupir dans la servitude comme au premier jour, et, si quelques-uns ont secoué le joug, ce n'est que par l'expulsion des vainqueurs. LaPerse est devenueun chaos par la superposition de tant de races diverses. Dans l'ancienne Rome, nous avons suivi avec intérêt les pas de la plèbe qui arrachait aux patriciens la communauté des droits; mais là c'étaient deux nations de Ibrces presque égales dès l'origine , qui déjà, sous les premiers rois, avaient réclamé et obtenu des franchises; on peut donc n'y voir qu'une prolongation de la guerre de conquête où les familles plébéiennes, qui parmi les vaincus avaient un rang et des richesses, demandaient à jouir des droits politiques.
Au moyen âge , les citoyens des communes réclamaient une existence civile et humaine ; ils voulaient d'abord pouvoir vivre comme des êtres humains, libres dans les actes innocents, puis venir dans la cité participer à la confection des lois qui les concernaient.
Alors les possesseurs de terres cessent de constituer seuls la nation, et la société politique se trouve composée d'éléments plus nombreux. Les feudataires s'attachent à conserver leurs privi-