‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 91 sur 102 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Lorsque nous observions avec un insultant dédain ces siècles qui nous trouvèrent serfs et nous laissèrent hommes (l), ne ressemblions-nous pas à ces parvenus qui oublient leur famille et leurs premières années? Maintenant, sans regretter les temps qui ne sont pas, parce que le passé a accompli sa tâche, et que l'avenir doit se développer par lui et non avec lui, nous ne pouvons qu'admirer, des siècles si pleins de vie , émus tour à tour par la voix tonnante de Pierre l'Krmite et de saint Rernard, par les chants harmonieux des troubadours et des Siciliens, parla libre parole d'Abélard et des Patarins, par les graves travaux d'Anselme, de Suger et de saint Thomas ; des siècles qui purent exalter les exploits de Barberousse, de Richard, de Philippe-Auguste, de Saladin, et bénir les actions de saint François d'Assise, d'Elisabeth et de saint Louis ; des siècles où nous trouvons un Descartes et un Malebranche dans saint Bonaventure, un Bacon dans le moine du même nom, un Hume dans Jean de Salisbury, un Montesquieu dans Egidius Colonna ; des siècles où surgirent des grands hommes tels qu'Innocent IIT, Grégoire IX et autres pontifes, Philippe- Auguste et Philippe le Bel en France; Ferdinand III et Alphonse X en Espagne; les Frédéric en Allemagne, Thomas Becket en Angleterre, et partout la force populaire, qui, plus grande que les héros, détruit et recrée, brise les chaînes et fonde les constitutions. Alors prennent naissance les croisades, la chevalerie, l'architecture, les langues, les lettres ; tout se refait à neuf. De là commence l'histoire véritable des arts et des littératures modernes , et la civilisation se transforme réellement du monde ancien dans le nôtre.

L'Angleterre a fixé sa constitution, qu'elle n'aura plus qu'à développer. La Norvège, le Danemark, la Suède, la Pologne, la Hongrie, l'Esthonie et la Prusse, abandonnant le paganisme, se soumettent à des idées de justice publique et aux prescriptionsd'une puissance désarmée; l'Arménie, la Bulgarie et la Servie sont réunies à l'Église latine, et pour un moment le schisme a cessé ; la bataille livrée dans la plaine de Tolosa écrase sans retour les Maures en Espagne, où la lutte engagée entre les guerriers de la croix et ceux du Coran pourra se prolonger, mais sans incertitude , et laissera aux Espagnols, non plus la fausse gloire d'exploits accomplis par des héros fabuleux, mais la gloire réelle

(1) Voltaire dit : // ne faut connaître Vhistoire deces (emps-tà que pour la mépriser.

(les efforts faits par une nation généreuse pour conquérir et assurer sou indépendance. La France, soit par l'école de Paris, soit par sa langue et ses expéditions militaires, se met à la tête du progrès. Là, comme en Angleterre, l'unité morale a pu mûrir et produire l'unité politique, tandis qu'en Espagne, en Italie, en Allemagne, elle a été retardée par des circonstances différentes, qui néanmoins n'y ont pas empêché l'.éclosion des temps de l'héroïsme et de la grandeur nationale. En Italie surtout , la •vie se trouve multipliée par l'immense variété de ses États; là c'est une démocratie toute d'émulation et de mouvement, qui n'ouvre la route des honneurs qu'au savoir et aux actes ; ici, une aristocratie qui fait servir toutes les forces sociales à son intérêt particulier ; ailleurs, de petits seigneurs batailleurs qui ne connaissent que la force, ou de petites cours élégantes et voluptueuses qui caressent les arts et le savoir.

Cette prodigieuse activité se manifeste dans les œuvres aussi bien que dans les conceptions de l'esprit. Jamais on n'entreprit autant de constructions qu'alors ; les beaux-arts renaissent en même temps dans la Toscane, où Cimabué, Guido de Sienne et Giunta de Pise embellissaient avec le pinceau, Nicolas et Jean de Pise avec le ciseau, André de Pise avec le bronze, les édifices élevés par Bono et par Arnolf. Et si jamais les arts ont été le miroir des mœurs et des idées, ce fut surtout à cette époque, dont les édifices nous révèlent la fierté menaçante des grands, l'ambition des communes, la richesse des bourgeois éclairés et libres, la foi active des âmes pieuses.

Deux littératures se donnent la main, l'ancienne et la nouvelle ; l'une fournit les formes, et l'autre les pensées. La langue latine est encore employée généralement dans les écrits sérieux, dans l'enseignement, presque toujours dans l'histoire; néanmoins, au commencement du quatorzième siècle, sept langues européennes ont une littérature nationale : l'italien, plus poli que les autres idiomes; le provençal , dont les fleurs précoces se sont flétries avant de produire des fruits mûrs ; l'espagnol et le portugais , qui répètent les romances nationales : le français , qui s'enrichit des beautés de la langue romane et des idiomes teutoniqucs; l'anglais, qui a déjà servi aux chants du bandit et aux lois du conquérant; l'allemand, qui sert à célébrer les anciens héros et à tracer les codes des Saxons et des Souabes, en attendant que le théologien mystique Jean Tauler (l 36 1 ), dominicain de Strasbourg, donne à la prose ladirectiou dans laquelle l'affermira plustard Martin Luther.

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