‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 92 sur 102 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Comme aujourd'hui toutes les idées revêtent un caractère politique et s'appliquent aux féconds problèmes sociaux, de même alors la théologie était la forme générale de la pensée. Une littérature cléricale, lourde mais puissante, pauvre de science, mais riche de patience et de foi, a initié le monde à l'art du raisonnement. Désormais elle peut sortir des cloîtres, son unique refuge contre les hurlements des barbares, et trouver un accueil favorable dans le castel du baron ou aux fêtes du peuple ; dès lors on n'y sent plus uniquement le souffle religieux , et l'imagination, séduite par la poésie, impatiente de franchir les anciennes limites, cherche des langages nouveaux, et alterne entre quatre sources de fables ou de légendes, la chevalerie, l'allégorie, l'orientalisme et le christianisme. Les Niebelungen sont tout à fait païens ; dans le Romancero du Cid, la religion est, comme pour les Grecs modernes, plutôt un symbole national qu'un sentiment ; en effet, le héros se rend à Rome, et tire son épée au milieu de Saint-Pierre pour effrayer le pontife ; il n'hésite pas à se liguer avec des rois maures. Dans les romans , au contraire, domine la chevalerie, qui, née de l'association du christianisme à des affections terrestres, élevées et purifiées, se glisse jusque dans les miracles et les faux évangiles ; elle consacre la force par le sentiment, et le sentiment par la force.

Des traditions longtemps enfouies comme le germe sous la terre éclosent de toutes parts dans les fantaisies mystiques du cloître, dans les créations idéales de force et d'amour, les légendes populaires et la poésie chevaleresque. Des cordes jusque-là inconnues résonnent de tous côtés, non par des réminiscences, mais avec des voix graves qui viennent du cœur, avec des sentiments d'héroïsme et des élans vers le ciel. Les trouvères et les minnesingers sont originaux ; alors même qu'ils célèbrent d'anciens héros, ils les affublent d'habits et de sentiments modernes. La satire, le drame et le mystère n'ont pas moins d'originalité ; car on ne s'était pas encore avisé de songer que l'unique mérite d'un ou\ rage fût d'être calqué sur ceux des anciens. La nouvelle littérature s'exhale du luth des troubadours sous les orangers de la Provence, et commence à frémir au milieu des forêts de chênes de la Souabe ; des génies gracieux, des fées bienfaisantes et de redoutables géants peuplent les vallons, les fleuves et les donjons ; des armes enchantées, des anneaux magiques remplissent les histoires séculières, tandis que les légendes se nourrissent de miracles; chaque pays a son héros, son raint, son poète.

L'Espagne se célèbre elle-même dans le Cid, la Bretagne dans son roi Arthur, la France dans Charîemagne, auquel, par une sublime erreur, elle attribue les croisades ; Walter de Wogelweide chante les dames et les amours, sur lesquels Pétrarque étend un voile virginal ; Perceval et Tristan font soupirer l'Angleterre, et bientôt Dante élèvera ce splendide édifice auquel mirent la main le ciel et la terre.

Quelques-unes de ces littératures commencent à porter leur influence sur celles d'autres nations. Les légendes arabes inspirent le Romancero, comme les sirventes des troubadours ont pour échos les rimes siciliennes ; la France, placée au centre, reçoit de l'Espagne et de la Bretagne, pour les transmettre à toute l'Europe, les nouvelles, les fabliaux et les légendes chevaleresques.

L'amour, sentiment qui prédomine dans ces compositions, revêt, selon les différents peuples, des formes variées, mais sans éviter toutefois la monotonie, qui l'emporte toujours sur la richesse des pensées. Il est cependant remarquable que, dans les créations de ce temps, on ne voit apparaître que rarement ce terrible et ce tragique que l'histoire et le roman offrent si souvent dans les aventures de l'époque.

Toutes ces littératures nouvelles, quoiqu'elles s'éloignent de l'imitation des classiques, révèlent de la force et de la richesse dans l'imagination, de la chaleur et de la délicatesse dans le sentiment; elles s'abandonnent aux impressions, aux mœurs, aux habitudes, aux préjugés contemporains, au caractère national et propre ; mais on y chercherait en vain la précision limpide des idées, en vain ce goût assuré qui évite également les trivialités de l'expression et les égarements de la pensée, la délicatesse de la poésie classique ou l'art de tendre constamment au but que l'on s'est proposé. En effet, là, comme en tout, nous rencontrons l'absence du fmi; là, comme en tout , se trouvent de belles conceptions , grandioses parfois, mais qui jamais ne sont ni châtiées ni complètes. Ainsi jamais l'architecture gothique ne fut réalisée dans toute sa perfection : jamais la philosophie chrétienne ne parvint à son dernier développement; jamais ne s'effectua la séparation exacte des deux pouvoirs, et lie se compléta l'unité catholique.

Mais le souffle de la liberté se faisait sentir de toutes parts ; sous sou influence naissent en Italie et en Flandre les arts , l'industrie et les républiques ; la valeur guerrière et l'héroïsme de l'indépendance dans l'Angleterre, l'Ecosse et l'Espagne. Les

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