‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 10 sur 153 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'empire grec frémit de joie à ces terribles vicissitudes qui retardaient sa mort de quelques jours. Le monde entier s'agitait ; seuls, les successeurs de Constantin restaient stationnâmes,

(I) Il faut «lire pourtant qu'il n'en est ainsi que chez les Gitanos espagnols, car partout ailleurs la prostitution est un tralic, et la promiscuité un usage constant. L'ouvrage le plus complet sur la manière de vivre des Xiugari est the Ztncali, or an Account uf the Gypsies of Spain ( Londres, 1 84 1 , 2 vol.), par M. B\nnow, agent rte la Soc iélé biblique de Londres, qui a passé sa vie à les observer pour les améliorer. Il les avait amenés à traduire des morceaux de l'Evangile, et il était parvenu à réunir tout celui de saint Luc , qu'il fit imprimer a Madrid m 1838. Mais les/Jngari n'y lirait rien moins qu'un talisman, d ils !e prennent sur eux pour avoir bonne chance quand ils s'en vont voler.

regardant avec dédain l'échange d'idées et d'usages qui s'opérait alors. Les croisades les contraignirent à porter leur attention sur les Francs; niais ce fut avec un sentiment de haine et de mépris, sans rien apprendre d'eux et n'employant à leur égard que l'astuce et la trahison. L'approche des Ottomans, leur ennemi commun, les détermina à recourir à l'Occident. Chose inouïe! Jean Paléologue se rendit à Rome en suppliant ; mais, dénué de vertu, de dignité, de courage, comment pouvait-il se faire le représentante convictions profondes? Nous venons de voir aussi Manuel il, à la persuasion du maréchal de Boucicaut, se diriger vers l'Europe, où il arrivait du moins avec une meilleure renommée, que lui avaient méritée non les manèges ignobles de son père, mais son activité, sa pénétration, son abnégation personnelle, ses efforts pour raviver un empire agonisant.

Ayant laissé au prince de Selimbrie, son neveu, ce qui composait son royaume , c'est-à-dire l'enceinte de Constantinople , et, pour la défendre, cent hommes d'armes francs, autant de varlets et quelques arbalétriers, Manuel II débarqua à Venise, d'où il gagna Milan , et ensuite Paris , où il reçut un accueil extrêmement honorable de Charles V, qui lui assigna même une pension (I). Il visita aussi Londres; mais il ne retira point de son voyage le fruit qu'il en attendait, d'autant plus qu'au lieu de se réunir loyalement à l'Église latine, il écrivait contre elle.

Quelque temps après la bataille d'Ancyre , il revint à Constantinople, destitua son neveu, qui n'avait plus Bajazet pour le soutenir, et le relégua à Lemnos. S'il avait eu plus de puissance, il aurait pu profiter du désastre des Ottomans et de la discorde qui se prolongea dix années entre les (ils de Bajazet ; au lieu de cela , il prit tour à tour parti pour ces princes, jusqu'au moment où la mort de trois d'entre eux laissa leur pouvoir tout entier aux mains du Mahomet Ier, Ce prince est compté parmi les meilleurs souverains turcs; il fut l'ami de Manuel , au point de lui confier en mourant la tutelle de ses fils. Il termina les mosquées d'Andrinople et de Brousse, et lui-même, dans cette dernière ville, en fit bâtir une appelée Jfschil imaret ( Établissement vert de bienfaisance). C'est un monument très riche , dont les murs son: couverts à l'extérieur de marbres disposés en damier, de différentes couleurs. Pour les travaux de la porte, il fallut trois ans et quarante mille

(I) M. Berger de XWrey a lu en 1840, à l'Académie des incriplion; el belleslelires, une dissertation sur les relations de l'empereur Manuel avec la France, tirée des chroniques et des chartes inédites.

sequins. L'intérieur est tout brillant de porcelaine, avec des versets du Coran en or sur azur. Auprès de la mosquée est le mausolée de Mahomet, revêtu de porcelaine au dedans et au dehors, avec une école et une cuisine pour les pauvres : travaux qui rivalisent avec la chaire de Sinope et la porte de l'Académie de Si vas. Ce sultan est le premier qui envoya, par la caravane, des secours aux pauvres de la Mecque, et qui favorisa les lettres.

De son temps , Bedreddin de Simaou , docte juge dans l'armée de Mahomet , conçut l'idée de faire une révolution au moyen d'une nouvelle doctrine; à cet effet, il choisit pour apôtres le Turc Bûrekloudjé Moustaphaet Kémali Oubdin, juif renégat. Ils se mirent à prêcher la pauvreté, l'égalité , la communauté de toutes choses, excepté celle des femmes; afin de se concilier les Grecs, qu'ils voulaient détacher du prince ottoman, ils disaient que les chrétiens eux-mêmes devaient être considérés comme adorateurs de Dieu. Une armée, formée de leurs sectateurs, défit les premières uit. troupes que leur opposa Mahomet; mais son fils Amurat II arrêta ce mouvement par le massacre des sectaires et la mort de Moustapha, qu'il fit crucifier. La dignité de Bedreddin et son grand savoir ne le sauvèrent pas lui-même : unique révolution ottomane tentée jm profit d'une réforme religieuse jusqu'à celle des Wahabites.

Amurat II, prince juste et parfois généreux, voulut être luimême le tuteur de ses frères, contrairement à l'usage ordinaire des sultans fratricides. Manuel II mit alors en avant un prétendu Moustapha, se disant le fils de Bajazet, disparu à Ancyre. Favorisé par des désertions réitérées , ce compétiteur fit un instant

lllJ« trembler Amurat; mais enfin celui-ci , aidé par les Génois de Phocée, le vainquit, le fit pendre , et, pour se venger, assiégea Constantinople. Deux cent mille Turcs accoururent , attirés tout à la fois par le désir de s'emparer de la ville des Césars , par ses richesses, par la beauté des femmes et par les excitations d'un derviche qui, monté sur un Ane et suivi de cinq disciples, promettait la victoire au nom du prophète , avec lequel , disait-il , il s'entretenait dans le ciel. La solidité des murailles et le courage des habitants , excités par l'apparition delà Vierge Marie, repoussèrent Amurat. Pour se dédommager, il alla s'emparer de Thessalonique,

mm. ville depuis sept ans au pouvoir des Vénitiens, la livra au pillage, et donna comme esclaves à ses soldats soixante-dix mille habitants. Bientôt sous l'empire d'un repentir soudain , il les racheta , leur rendit leurs maisons, et transforma les églises en mosquées,

les monastères en caravensérais : mesure qui conserva les vestiges de la magnificence romaine.

Conquérant heureux , Amurat parvint aussi à étouffer les révoltes domestiques; trois fois il fit la guerre à son beau- frère, le prince de Caramanie , et lui pardonna par affection pour sa sœur. Il envahit ensuite la Hongrie , et se trouva en face de la chrétienté.

Les instances de Manuel et le danger qui menaçait la chrétienté entière, notamment l'Italie, déterminèrent le pape Eugène IV à solliciter une croisade, a Les Turcs , disait-il , lient avec des cor-

• des des troupes d'hommes et de femmes, qu'ils emmènent avec c eux ; des chrétiens , condamnés à la servitude , sont confondus f avec le plus vil butin , et vendus comme des botes de somme , « le père séparé du fils . le frère de la sœur , le mari de l'épouse, i Ils tuent, sur les routes et au milieu de la ville, ceux que les o ans ou la maladie empêchent de marcher. Sans pitié môme pour

• l'enfance , ils mettent à mort des victimes innocentes qui com- « mencent à peine la vie ; ne connaissant pas encore la crainte , « elles sourient aux bourreaux au moment de recevoir le coup ■ mortel. Toute famille chrétienne est contrainte de livrer ses « enfants à l'empereur ottoman, comme jadis le peuple athénien « au monstre de Crète. Partout où les Turcs ont pénétré , les cam- « pagnes sont devenues stériles , les villes ont perdu leurs lois et « leur industrie ; la religion chrétienne n'a plus ni prêtres ni autels ; « l'humanité n'a plus d'assistance ni d'asile. »

Il conjurait en conséquence les princes et les peuples de secourir le royaume de Chypre, l'île de Rhodes, et surtout Constantinople , dernier boulevard de l'Occident; mais l'enthousiasme était éteint, et ceux qui autrefois s'étaient armes par millions pour racheter le saint sépulcre ne savaient pas alors se lever pour défendre leur propre patrie. La France et l'Angleterre s'étaient épuisées dans leurs guerres mutuelles; Frédéric III manquait , en Allemagne, de force et de crédit. Cependant le duc de Bourgogne se mit à la tête de ses sujets , qui s'étaient armés à leurs frais et de leur propre mouvement. Gênes et Venise se réunirent sous l'étendard des clefs saintes. La Pologne et la Hongrie , menacées de si près , auraient du les premières courir aux armes ; mais elles étaient divisées et sans discipline. Néanmoins le cardinal Julien Césarini réussit à secouer leur torpeur, et l'énergie leur revint surtout quand les deux couronnes se réunirent sur la tête de Ladislas , prince désireux de s'illustrer par de grandes actions.

11 avait pour conseil et pour soutien le grand Jean Hunyade,

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né d'un père valaque et d'une mère grecque; formé dans les guerres d'Italie, défenseur des Hongrois contre les Turcs, auxquels il s'était rendu redoutable par son courage , il avait obtenu le titre de vayvode de Transylvanie. Une foule d'aventuriers français et allemands se groupèrent autour de lui. On lui promit le soulèvement des chrétiens de l'autre côté du Danube; l'empereur grec s'engageait à garder le Bosphore , et à marcher avec ses propres troupes , renforcées de mercenaires. Jean Hunyade remporla en effet deux victoires signalées; mais l'hiver l'ayant empêché de gagner Andrinople ou Constantinople , il se retira sur Bude, où il entra en triomphe , avec treize pachas, neuf étendards et quatre mille prisonniers.

A murât envoya demander la paix , le rachat des prisonniers et l'évacuation de la Servie et de la frontière hongroise ; une trêve de dix ans fut conclue. Alors, chargé de lauriers et se sentant fatigué de la vie guerrière, quoique dans la fleur de l'âge , il abdiqua en faveur de son fils Mahomet , âgé de quatorze ans. Ne se réservant que quelques provinces , il se retira à Magnésie , au milieu de quelques ermites, pour prier avec eux , jeûner et se mortifier, afin de recevoir la lumière de l'esprit (i), iM4. Mais le légat Julien Gésarini avait vu avec déplaisir se conclure la paix. Informé qu'une belle flotte, composée des forces combinées du pontife, des Vénitiens , des Génois et des Flamands , menaçait les Turcs , il pressa Ladislas de violer le traité et de reprendre les armes. Alors A mu rat jugea nécessaire de ressaisir le sceptre et l'épée. A la tête de soixante mille hommes d'élite , il évite les galères pontificales qui l'attendaient dans le détroit de Constantinople , paye aux Génois un ducat par soldat pour le transhume «je porter àGallipoli; arrivé à Varna , en face des croisés affaiblis jsno'mîbiv. et désunis, il leur livre bataille, en faisant porter au haut d'une pique le traité rompu , comme un appel à la justice du Dieu des chrétiens et des musulmans. Les chrétiens eurent d'abord le dessus, et Amurat, désespérant de l'emporter, prenait le parti de la fuite, quand un janissaire saisit la bride de son cheval, et le fit tourner; il revint donc à la charge en invoquant le ciel et le prophète, Jésus-Christ lui-même, pour l'aider à venger la foi du serment, et remporte la victoire.

(1) * Voltaire admire le philosophe turc: aurait-il fait le même éloge d'un prince chrétien qui se serait retire dans un monaslère? Voltaire était à sa manière, tartufe et intolérant. » — Cette note n'est pas de nous, ni d'un temps où il était redevenu à la mode de raisonner, mais d'un chaud partisan des ency-

Dix mille chrétiens périrent dans cette journée; la perte des Turcs fut plus grande encore. Julien, l'un des hommes les plus savants de son temps , mais dont la prudence n'égalait pas le savoir, demeura de pied ferme sur le champ de bataille quand les autres fuyaient , et y périt. A m u rat , observant ceux qui avaient succombé, s'écria : Voilà qui est singulier/ ce sont tous des jeunes gens; il n'y en a pas un seul qui ait la barbe grise. — S'il y avait eu un vieillard parmi eux , lui répondit l'ata-beg, U les aurait détournés d'une entreprise téméraire. La tête de Ladislas, placée devant le traité violé , annonça à Brousse la victoire d'Amurat , et vingt-cinq cuirassiers enchaînés attesteront au soudan d'Égypte la . force des vaincus.

Au lieu de poursuivre ses succès, Amurat retourna dans sa retraite délicieuse et chérie de Magnésie , à ses jardins de tulipes, dans ces mêmes lieux où Thémistocle fugitif avait trouvé un asile et du pain; mais il en fut encore arraché par un soulèvement des janissaires, qui éclata à Andrinople et que Mahomet, à cause de sa jeunesse, était impuissant à réprimer. Le grand Hunyade, qui avait rétabli Tordre en Hongrie durant 1UI la minorité du nouveau roi, envahit bientôt l'empire turc avec l'armée la plus belle , la mieux disciplinée qui fût sortie de la Hongrie. Amurat s'avança contre lui à la tête de cent cinquante n octobre, mille hommes, et le défit dans les champs de Merles. En fuyant seul à travers les forêts de la Valachie, Hunyade fut arrêté par deux brigands; mais, tandis qu'ils se disputaient le collier suspendu à son cou, il leur arrache une épée, en tue un, met l'autre en fuite, et revient sain et sauf parmi les siens, assez à temps encore pour défendre Belgrade contre Mahomet II.

L'empereur Manuel, dont l'insolence ternissait les belles qualités, laissa plusieurs ouvrages de théologie et de morale, où se trouve un curieux dialogue entre lui et un professeur turc, ainsi que de bons préceptes pour l'éducation d'un prince. Peu de temps avant sa mort, il avait abdiqué la pourpre en faveur de Jean, IMt son fils aîné, et partagé les débris de ses États entre ses sept fils. Jean VIÏ eut Gonstantinople, Théodore Lacédémone, Andronic Thessalonique, Constantin Mésembrie et Sélimbrie sur le Pont- Euxin, André Delminium en Dalmatie, Démétrius et Thomas le Péloponèse ; c'est à ces possessions qu'était réduit l'empire romain. Négrepont et Candie appartenaient aux Vénitiens, Chios et Lesbos aux Génois ; la famille Acciaïuoli, de Florence, était propriélaire d'un Étatqui comprenait l'Achaïe, la Phocide, la Béotieet Athènes; celle de Tocco en avait un autre, formé de l'Acarnanie, de

TÉtolie et de l'Épire méridionale; le nord appartenait à George Castriot.

Constantin, ayant échangé sa part d'héritage contre Lacé dé mone, se rendit puissant, et réduisit à la condition de vassal Nert Acciaïuoli : il construisit sur l'isthme de Corinthe l'Hexamilon, bastion entouré de fossés, pour séparer le Péloponèse de l'Hellade.

Chacun de ces princes, occupé de se défendre et d'agrandir ses domaines, ne contribuait en rien à donner force et sûreté à uhVim. Empire ; aussi, à peine Jean III eut-il ceint le diadème qu'il acheta la paix d'Ain unit par la cession de toutes les villes de la côte, excepté Sélimbrie et Derkous, et par un tribut de 30,000 ducats. Trébizonde, qui s'était donnée aux Vénitiens, fut prise par les Turcs (1430).

scandcrbcg. fcj m nouvel ennemi s'éleva contre la puissance ottomane.

A l'époque des premières expéditions d'Amurat sur les rivages de l'Adriatique , Jean Castriot, seigneur d'une partie de l'Albanie située entre les montagnes et la mer, s'était soumis au sultan turc. Ses quatre fils, qu'il lui avait donnés en otage, furent circoncis, et élevés dans l'islamisme. Trois périrent par le poison ou dans l'oubli. La beauté remarquable et l'esprit de George lui attirèrent la bienveillance d'Amurat, qui prit soin lui-même de son éducation, et lui donna le titre de Scandorbeg, c'est-à-dire prince Alexandre.

Il grandit dans la molle et énervante corruption du sérail, ministre et instrument des voluptés du maître, sans toutefois oublier ce qu'il était. Lorsque son père fut mort , soupçonnant chez Amurat l'intention de lui ravir son héritage, il extorque du secrétaire du sultan un ordre de lui consigner Groïa, capitale de la principauté de ses aïeux, tue le secrétaire abusé , et Venfuit.

tus. Une fois en possession de la forteresse qu'il s'est fait livrer, il égorge la garnison turque , et pousse le cri de liberté. Le patriotisme et la religion lui répondent de toutes parts dans la

m*. martiale Albanie , de sorte qu'il se trouve bientôt à la téte de douze mille guerriers et maître de toutes les places (f). Lorsqu'il a recouvré ses domaines, les contributions de l'Épire et les riches salines du pays lui donnent un revenu net de deux

(l) Sir William Temple dans V Essai sur Us vertus héroïques, énumère sept héros qui méritèrent la couronne sans la porter : Bélisaire, Narsès, Gonialvc deCordouc, Guillaume d'Orange, Alexandre, duc de Parme, Jean Hunyade et Scauderbeg. Cette liste pourrait s'accroître dans l'histoire moderne, notamment dans celle d'Amérique ; on pourrait aussi mettre en regard la liste des rois indignes de porter la couronne. Pour Gibbon, Scanderbeg est un Til traître.

FIN DE L'EMriaE D'ORIENT

cent mille ducats, qu'il emploie, sans en rien distraire, dans l'intérêt public. Il équipe une armée permanente de huit mille chevaux et de sept mille fantassins, sans compter des aventuriers français et allemands; fort de sa grande expérience dans la guerre d'escarmouches, qui convient aux insurgés, il savait par son habileté balancer l'avantage du nombre (1).

Ali -Hacha, envoyé contre lui à la tète de quarante mille hommes, fut défait ; un autre général perdit dix mille Turcs, et les invasions de Jean Hunyade donnèrent au héros le temps de s'affermir. Amurat lui-même attaqua l'Albanie avec six mille chevaux et quarante mille janissaires, mais sans autre résultat que la prise de quelques forts; ayant mis le siège devant Croïa, uw. il fut continuellement harcelé par les bandes de Scanderbeg, qui repoussait toute proposition de paix. Alors, déçu et le cœur plein de rage, il se retira dans Andrinople, où il mourut. Ce prince iw. mérita d'être loué pour la clémence qu'il montra quand la cruauté était inutile , et pour sa piété, qui le porta à propager sa religion par le glaive; il savait donner la victoire aux soldats, la sécurité aux citoyens, et bâtissait partout des mosquées et des caravansérais. Les personnes pieuses de la Mecque, de Médine et de Jérusalem recevaient de lui, chaque année, une gratification de deux mille pièces d'or, et les descendants du prophète une de mille. Bien qu'il fût dans la vigueur de l'âge , il déclara rarement la guerre sans être provoqué. Il songea sérieusement à déposer le pouvoir; quand Manuel Paléologue se rendit à Rome pour réconcilier les deux églises, il promit de ne pas inquiéter son royaume, et il tint parole.

Amurat eut pour successeur son fils Mahomet II , âgé de vingt Mth0ID0l et un ans , le plus grand des princes ottomans. Loin d'être généreux comme son père, son premier acte fut de faire noyer son frère Hamed. Musulman aussi zélé qu'ambitieux , il était versé dans les langues grecque , latine, chaldéenne , persane, arabe, outre la sienne propre , et connaissait l'histoire, la géographie et

(1) La bibliothèque grand-ducale de Weimar conserve, sous le nom de livre de Scander-beg, un manuscrit très-curieux sur parchemin , de trois cent vingtcrâq feuillets , ornés 4e* deux côtés de figures à l'encre de Chine. La première partie représente des machines et inventions de guerre , des ponts, des moulins, des marches, des mêlées , appartenant au quinzième siècle ; la seconde partie, certainement postérieure, offre des scènes de la vie privée et publique, des métiers, des jeux, des maladies, des fêles. Ce manuscrit passe pour avoir été donné a Jean Castriot par Ferdinand d'Aragon. Quoi qu'il en soit, il est important pour la connaissance des usages de l'époque.

l'astrologie; malgré la prohibition religieuse, il aimait les arts, fonda des écoles , écrivit lui-même des livres , et accorda au peintre vénitien Gentile Bellini des honneurs et des récompenses. Cet artiste , dit-on, ayant peint une décollation de saint Jean-Baptiste, le sultan , pour lui montrer qu'il n'avait pas saisi la vérité, abattit net devant lui la tête d'un esclave. On ajoute qu'il lit ouvrir le ventre à quatorze pages pour s'assurer lequel avait mangé un melon , et qu'il lit immédiatement trancher la téteà une esclave pour laquelle un janissaire lui avait reproché sa prédilection , afin de prouver que jamais il ne se laisserait dominer par les femmes. Si ces faits ne sont pas suffisamment attestés, ils témoignent du moins de l'opinion qu'on avait conçue de son caractère farouche et indomptable. Il est certain que le sang ne lui coûtait rien à verser. Sans pitié dans les affaires d'État, quiconque se rendait coupable de rébellion devait mourir, et de la mort la plus atroce , c'est-à-dire scié en deux. La supériorité de ses forces le rendit victorieux plus que son habileté guerrière. Il se livrait avec passion aux voluptés contre nature, et corrompait les jeunes gens de familles nobles avant de les élever aux emplois, égorgeant ceux qui lui résistaient. Tel était celui qui devait détruire l'empire de Constantin.

Au surplus, les Ottomans avaient des princes élevés dès leur enfance pour la guerre et l'administration , et dignes de régner sur une nation belliqueuse. Un principe enraciné chez cette nation veut que le despote le plus odieux, soit remplacé par son Gis : procédé simple , qui prévient beaucoup de révolutions. Puis , afin que les frères ne deviennent pas des compétiteurs dangereux , le père lui-même ou son fils ainé fait périr les autres : usage inhumain plutôt qu'impie; car la sainteté de la famille , telle qu'elle i xiste parmi nous, ne peut se trouver dans un sérail de femmes rivales, et parmi des fils en lutte les uns contre les autres.

Le fondement de la force des Ottomans était dans les guerrière recrutés parmi les jeunes garçons |es pius robustes de l'Europe , Francs, Macédoniens, Albanais, Bulgares, Serviens; élevés dès l'Age de douze à quatorze ans au métier des armes , ils étaient isolés des chrétiens , et liés entre eux par une sorte de fraternité militaire étrangère aux liens de la famille. Les individus qui se distinguaient par la naissance ou le mérite devenaient adjamoglans ou ichoglans, les premiers attachés au palais , les autres à la personne du prince ; ils apprenaient , sous des eunuques blancs, à monter à cheval et à lancer le javelot. Ceux qui montraient du goût pour l'étude s'appliquaient à la lecture du Coran , aux lan-

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