‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 11 sur 153 · FIN DE L · texte numérisé non relu

FIN DE L

X d'orient

gués arabe et persane , afin d'arriver aux emplois civils , militaires et ecclésiastiques ; puis, quand ils étaient vieux .ils entraient parmi les quarante agas qui accompagnaient le sultan , avec la perspective d'être investis par lui d'un gouvernement et des plus hautes dignités (i). Ce n'était donc pas la nation conquérante qui dominait, mais les créatures du despote, esclaves pour la plupart , sans nœuds de famille , d'amitié , de patrie , dévoués uniquement au maître auquel ils devaient tout, habitués à l'obéissance absolue et sans autre appui que leur mérite personnel (i).

Que pouvaient opposer les Byzantins à une pareille discipline? Le feu grégeois était devenu un mystère pour ceux qui lui avaient

(1) Marsigli, État militaire de l 'empire ottoman ; La Haye, 1732.

(7) Cbalcondyle, Grec contemporain , donne ainsi les détails des forces d'Amurat » ■< La Porte du sultan se compose de six a dix milles hommes de pied. Us entants dérobes sont expédiés en Asie pendant deux ou trois ans, pour apprendre le turc; puis on en envole deux ou trois mille sur la Hotte de Gallipoli pour s'exercer au service de mer, en leur donnant annuellement IVpée et l'habillement; enfin ils sont appelés à la Porte avec une solde suffisante pour leur entretien , et quelques-uns avec un traitement plus important. Distribués par dizaines et par cinquantaines sous des officiers , ils servent deux mois dans la tente de ceux-ci. Ils forment autour du sultan l enceinte étroite dans laquelle ne peuvent se dresser d'autres tentes quo pour les princes, pour le trésor et pour la chambre. Le sultan a une ou deux tentes rouges, couvertes «le feutre rouge et doré. Dans le cercle des janissaires se trouvent quinze tentes , et en dehors les autres hommes de la Porte, écnyers, échansons, enseignes, vizirs, messagers. Chacun traînant à sa suite beaucoup de serviteurs, l'année est tres-nombreuse. Outre les janissaires, la Porte a trois cents chevaliers choisis dans leurs rangs, les stlUidari et les ghanbo, étrangers venus d'Asie, d'Egypte, d'Afrique, avec «ne paye plus ou moins forte. Viennent après huit cents mercenaires ou miloufedgi , et deux cents .itjïahi, fils de nobles. Voici Tordre de la Porte : le commandement suprême appartient aux pachas de Roumélie et deNalolie, que l'armée uut partout où veut le sultan; avec eux sont les sandjaks, qui obtiennent du sultan des étendards et le gouvernement de plusieurs villes, dont les guerriers et les magistrats les accompagnent au camp. Or voici l'ordre dans le camp : les cavaliers sont répartis par escadrons; les atzabi combattent sous un seul capitaine (livre V ). 11 y a dans le camp, outre les silakschori ou servants d'armes, beaucoup à'atzabi que l'on a p pelle a kkiam, gens de pied destinés à aplanir les chemins et à faire d'autres services. Le camp est parfaitement disposé tant pour l'ordre des tentes que pour l'abondance des vivres, car chacun des grands qni accompagnent le sultan mène avec sot beaucoup de bêtes de somme; quelquesuns ont des chameaux portant des armes et du blé pour les soldats, et de l'orge pour le* bêtes de charge; d'autres ont a leur suite des chevaux et des mulets, d'où il résulte qu'il y a deux fols plus de bêtes que de soldais. Le sultan est en outre suivi d'une tourbe de gens destinés uniquement à fournir des vivres k l'armée. S'il y a pénurie, les vivres sont partagés entre les meilleurs soldats. Il y a dix mille tentes dans le camp, mais plue ou moins, selon que l'expédition l'exige. » ( Livre VU. )

donné leur nom. La poudre à canon avait promptement passé chez les Turcs; on accuse les Génois d'avoir fondu les pièces d'artillerie d'Amurat, et de lui en avoir appris l'usage contre des murailles destinées seulement à résister au choc des catapultes. Ce furent encore les Vénitiens qui fournirent des canons aux soudans d'Égypte et de Perse, leurs alliés, contre les Ottomans.

Il ne restait donc plus d'espoir aux Grecs que dans l'appui des Latins, appui qu'ils réclamaient toujours en proposant un concile et la réunion des Églises; mais les Latins trouvaient le concile superflu sur des matières définies , et ils voulaient que le secours fût la récompense spontanée d'une réunion qui , mise vingt fois en avant quand le péril était imminent, avait été toujours éludée par la ruse et la mauvaise foi.

Jean III Paléologue fit à son tour un appel aux Latins ; des navires pontificaux le transportèrent, avec le patriarche Joseph, en Italie, où il fut accueilli et défrayé splendidement; il semblait qu'on voulait rendre les derniers honneurs au représentant moribond de l'ancienne majesté des Césars. Il amena avec lui des prélats, des chanteurs, des moines, des philosophes et les patriarches ou leurs délégués, avec un appareil de luxe qui contrastait avec son dénùment; car le pape avait dû lui avancer de quoi faire ces dépenses. On lui rendit à Venise les plus grands honneurs, dont la liberté n'était point jalouse, attendu qu'ils n'exprimaient point un hommage, et que d'ailleurs les dépouilles de Constantinople , étalées aux regards , disaient assez quel était le plus puissant, du monarque trônant sur la poupe de la galère capitaux, ou du doge et des sénateurs qui lui baisaient le pied. A Ferrare, il fut reçu avec les cérémonies usitées pour les anciens empereurs et toutes les concessions de rang et de titres ; mais les différends survenus entre le concile de Baie et le pape Eugène IV empêchèrent de rien terminer.

Sur ces entrefaites, Jean Paléologue se divertissait à la chasse, entretenu, lui et les siens, avec l'argent de Rome. Enfin il fut concile de convoqué à Florence un concile où l'on discuta sur les quatre *v*i"' points du schisme; savoir, la procession du Saint-Esprit, l'usage du pain azyme dans la communion , la nature du purgatoire et la suprématie du pape. Lorsqu'on se fut mis d'accord sur les questions inintelligibles etsur les questions pratiques, Eugène s'obligea de payer aux Grecs les frais de leur retour, d'entretenir deux galères et trois cents soldats pour la défense de Constantinople, de fournir dix galères pour une année lorsqu'il en serait requis, d'exciter les princes européens à secourir l'empereur, et enfin de

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faire aborder à Constantinople tous les bâtiments qui transportaient des pèlerins à Jérusalem.

On célébra alors l'office en chantant le Credo avec le Filioque ; mais les embrassements et la réconciliation , peu sincères peutêtre de la part des grands qui venaient de stipuler, devaient être sans effet sur le peuple et sur le bas clergé , tellement ignorants et fanatiques qu'ils auraient préféré Mahomet au pape ; aussi injurièrent-ils les prélats à leur retour, et ceux-ci , sentant renaître mv. leur conscience ou leur orgueil , se rétractèrent. Aucun d'eux ne voulut accepter le patriarcat; puis, quand Métrophane , métropolitain de Cyzique , s'en fut chargé , le peuple refusa de communier avec lui. Les trois autres métropolitains orientaux d'Alexandrie, d'Antioche et de Kiev l'excommunièrent, et il mourut de chagrin. Le siège resta trois ans vacant; enfin Grégoire Mélixène y monta presque par force.

En les voyant nourrir tant de haine parce que les uns portaient la barbe longue , et les autres courte , parce que ceux-ci consacraient du pain azyme, et ceux-là du pain fermenté, on eût dit qu'il s'agissait de gens à l'abri d'une paix profonde , tandis que le cimeterre ottoman était levé sur leur tête. Amurat pardonna à Jean Paléologue d'avoir sollicité une croisade; mais il assaillit ses frères, réduisit Néri Acciaïuoli à se soumettre , et pénétra par PHexamilon dans le Péloponèse, qu'il dévasta; puis il incendia Corinthe, prit Pat ras , rendit Constantin tributaire pour Lacédémone, Thomas pour l'Achaïe, et emmena soixante mille esclaves.

Constantin était pour Jean l'objet de sa prédilection ; l'empereur, qui n'avait point de fils, résolut donc de le faire son héritier, quoiqu'il fût plus jeune que ses deux frères, Andronic et Théodore. En effet Constantin, malgré les dissensions, futreconnu Cmhimcomme successeur à l'empire. Après avoir abandonné le Pélopo- un. nèse aux prétentions rivales de ceux de ses frères qui avaient survécu, il se rendit à Constantinople; afin d'acquérir des amis, il prodigua le peu de richesses qu'il possédait II voulait épouser la fille du doge de Venise ; mais les grands ne trouvèrent pas cette alliance sortable, et la préférence fut donnée à la fille du prince de Géorgie, qui paya cet honneur à prix d'argent ; le doge se souvint de ce refus.

Constantin apporta dans sa cour la plus rigoureuse simplicité, et changea en soldats les sept mille fauconniers de ses prédécesseurs. En parcourant ses possessions d'Asie , il soumit le prince de Caramanie, qui s'était révolté; puis il bâtit, sur la rive européenne du Bosphore, une forteresse correspondant à celle qu'avait

élevée Bajazet sur le rivage d'Asie , pour interdire toute communication avec la mer Noire, d'où provenaient les subsistances. Il lui donna, par une allusion pieuse , la forme d'un M ; on y employa les débris des temples et des palais, et un si grand nombre d'esclaves qu'elle fut terminée en trois mois.

Mahomet avait promis la paix a l'empereur grec, en lui assignant des terres pour qu'il entretînt, ou plutôt pour qu'il gardât Orkhan, fils véritable ou supposé de Bajazet. Or Constantin fit l'imprudente menace de le relâcher ; alors Mahomet, ne se considérant plus comme obligé de tenir ses promesses envers celui qui manquait aux siennes, autorisa les excursions sur le territoire grec, et permit qu'on y menât pâturer ses bestiaux. L'empereur arrêta les envahisseurs ; pour l'en punir, Mahomet lui déclara la guerre , accomplissant ainsi la dernière volonté de son père.

Constantin , dont la valeur avait été refrénée jusque-là par les considérations pusillanimes de ses ministres, fait alors fermer Constantinople , où les Turcs entraient librement. Quelques pages de Mahomet, restés dans la ville, le supplièrent de leur faire trancher la téte s'il ne voulait pas leur permettre de retourner au camp avant le coucher du soleil , tant ils redoutaient leur maître. Constantin les congédia tous, et envoya dire à Mahomet : Puisque ni les serments, ni les traités, ni la docilité ne suffisent pour assurer la paix, poursuivez vos projets; je me confie dans le Seigneur. S'il adoucit votre cœur ,j en serai joyeux; s'il vous livre llyzance, je me soumettrai sans me plaindre à sa volonté; mais je vivrai et mourrai en défendant mon peuple.

Mahomet fit fondre à Andrinople de nouvelles pièces d'artillerie de siège sous la direction du Hongrois Orban , qui avait déserté le service de Constantin ; dans le nombre, il se trouva des pièces si démesurées qu'il fallut, pour en transporter une de l'atelier au camp, deux mois de temps , quatre cents hommes et soixante boeufs. Les boulets qu'elle lançait , s'il faut en croire la frayeur des vaincus et l'arrogance vaniteuse des vainqueurs, pesaient douze cents livres.

Le Turc établit un poste de quatre cents janissaires, pour exiger un tribut de tous les bâtiments qui passaient sous ses batteries. Un navire vénitien , ayant refusé de s'y soumettre , fut coulé bas d'un seul coup; le capitaine et trente marins qui s'étaient sauvés à la nage furent tués et jetés aux bètes féroces. >m. Mahomet était dévoré du désir de prendre Constantinople. Au milieu de la nuit, il fit appeler son premier vizir, qui, se croyant perdu, lui apporta un grand plat d'or. Que veut dire cela ? ce n'est

pas de Cor, mais Constantinople que je te demande. Vois-tu ces oreillers? Toute la nuit je les roule çà et là; je me suis levé, recouché; mais le sommeil n'est point venu. Nous valons mieux que tes Romains, et, avec l'aide de Dieu et du prophète, nous posséderons bientôt Constantinople.

Mahomet parcourait les rues pendant la nuit , écoutant ce que disaient ses soldats, pour connaître leurs dispositions; il ne faisait qu'examiner les plans de Constantinople, étudier les lieux où il devait établir ses batteries et donner l'escalade. Enfin , au mois d'avril, il parut sous les murs de la place avec trois cent mille hommes et trois cents voiles. Constantinople ne renfermait pas plus de quatre mille neuf cent soixante-dix Romains, avec deux mille Génois et Vénitiens; un petit nombre de bâtiments, tant de guerre que de commerce , défendaient la chaîne du port ; c'était là tout ce qu'une ville de seize milles de tour comptait de défenseurs. Les prières de l'empereur n'avaient point été écoutées en Europe, où les princes étaient divisés entre eux et dégoûtés d'ailleurs de la mauvaise foi des Grecs. Cependant, malgré le schisme, Nicolas V chercha à réunir ses forces et celles d'autres États; mais ce n'était plus le temps où la piété et l'espoir d'acquérir le paradis excitaient l'enthousiasme, et où les pontifes, parlant au nom du ciel irrité , reprochaient aux monarques leurs fautes, et leur imposaient en expiation l'obligation de prendre la croix. Les princes de la Morée restèrent indifférents ou frappés d'effroi . Au sein de la ville même , les Grecs avaient en horreur ces Latins qui exposaient pour eux leur vie; une messe célébrée par le légat du pontife avec du pain azyme et de l'eau froide fut un objet de scandale universel , au point d'exciter cet esprit de résistance dont l'énergie languissait en présence des dangers de la patrie. Quelques-uns , sous prétexte d'orthodoxie , refusèrent de prêter aide à Constantin , et beaucoup abandonnèrent la patrie en péril; les autres ne voulurent pas consacrer à la sauver ces trésors qui auraient suffi à placer un million de soldats mercenaires entre les boulevards de Byzance et l'artillerie de Mahomet.

Constantin seul montrait la valeur et la prudence d'un héros patriote ; secondé par Jean Giustiniani, Génois qui commandait la place, il se disposait à illustrer par une fin glorieuse les derniers instants d'un empire qui du moins ne s'éteignît pas inaperçu comme celui d'Occident (4). Mais la poudre commençait à manquer; les

(U Franza , présent au siège et très-bien informé comme grand logothète, est la meilleure autorité à consulter.

canons étaient de petit calibre, et l'on n'osait tirer les gros , de peur de faire écrouler les murailles, trop vieilles, tandis que quatorze batteries turques les foudroyaient, plus nuisibles, il est vrai, par le nombre que par la justesse du tir. Les chrétiens auraient eu plus d'avantage sur l'eau, à cause de la supériorité de leurs bâtiments et de leurs manœuvres ; mais ce fut à peine si quelques navires génois se présentèrent pour protéger la reine des deux mers.

Mahomet, ne pouvant forcer la grosse chaîne du port , eut recours à un expédient que l'on serait tenté de prendre pour une fable s'il n'était aussi bien attesté par l'histoire : ce fut d'introduire ses bâtiments par terre (1). Ce port est formé par un golfe qui s'enfonce entre la ville et le faubourg de Galata, derrière lequel s'élèvent certaines collines. Ce fut à travers ces collines que Mahomet résolut de faire passer ses bâtiments légers. Dans ce but, il acheta la connivence des Génois, et fit ouvrir un chemin de quatre à cinq milles sur lequel on disposa du saindoux et des rouleaux pour traîner d'abord, puis pour faire glisser quatre-vingts galères de trente et de cinquante rames. Ce trajet merveilleux s'accomplit en une nuit, toutes voiles dehors, au son des instruments , et la flotte grecque se trouva séparée de la ville stupéfaite. Ce merveilleux succès augmenta le courage des Turcs, qui ne crurent plus rien impossible, et abattit entièrement celui des Grecs. Giustiniani forma le projet d'incendier de nuit cette flottille; mais les Génois réventèrent, et le terrible canon des Turcs coula bas son navire avec cent cinquante braves Italiens.

Plusieurs brèches étaient ouvertes, et les munitions épuisées ; il n'y avait plus d'espoir de secours, et pourtant la discorde n'en était pas moins ardente à cause du culte et des jalousies natio-

(1) Gibbon ne se rappelle pas d'autres exemples antérieurs. Sans parler de l'expédition fabuleuse des Argonautes, qui portèrent leurs navires à dos d'hommes de l ister à l'Adriatique, nous voyons dans Thucydide, IV, 8, que les Spartiates lirent passer soixante bâtiments à travers l'isthme de Leucadie. Annibal enseigna aux Tarenlins à conduire les navires sur des chariots jusqu'au port ( Polybk, VIII, à la lin ). Auguste fît transporter les siens de l'autre côté de l'isthme de Nicopolis, et une autre fois au delà de celui du Péluponèse ( Dion, L et LI ). Les Normands, lorsqu'ils assiégèrent Paris en 868 et en 890, traînèrent leurs bateaux l'espace de deux mille pas, pour les remettre à flot dans la Seine ( Ann. Metcnses , apud Bouquet, VIII). Lepatrice Nicétas, au dixième siècle, transporta sa flotte par-dessu* l'isthme du Péloponèse (Frakz*, III, 3). Les croisés en firent autant au siège de Nicée. Quatorze ans seulement avant la prise de Constantinople, les Vénitiens avaient fait passer leur flotte de l'Adige dans le lac de Garde ; or ce fait, peint par le Tïntoret dans la bibliothèque de Saint-Marc, pot suggérer à Mahomet l'idée qu'il exécuta. Voy. RAIHER, Hist. de l'empire ottoman , livre XII.

nales. Mahomet, qui faisait trancher la tête à tous les prisonniers faits dans les sorties, trouva, dans ses observations astrologiques, que le 29 mai serait le jour propice pour donner l'assaut. Les musulmans s'y préparèrent par le jeûne, les ablutions et des feux allumés partout. Mahomet promit le gouvernement le plus riche à celui qui monterait le premier sur la brèche, et double paye aux soldats, outre les prisonniers et toutes les richesses de la ville, déclarant ne vouloir pour lui que les murailles et les édifices. Les lâches ne se sauveraient pas, disait-il , eussent-ils des ailes d'oiseau.

Les chrétiens portèrent en procession la Vierge Marie, en adressant au ciel des prières suppliantes. Constantin réunit ses braves, et les anima à combattre jusqu'à la fin ; tous versèrent des larmes, s'embrassèrent mutuellement, reçurent le viatique dans Téglise de Sainte-Sophie, et promirent de tomber avec la patrie : courage d'autant plus admirable qu'il était sans espoir. L'attaque commença à une heure du matin, et ce fut la plus sanglante; à huit heures, une partie de Constantinople était déjà au pouvoir de l'ennemi. Giustiniani se comporta vaillamment jusqu'au moment où il fut blessé (1). Le janissaire Hassan planta le premier, sur les remparts, l'étendard du croissant, et y périt. Constantin combattait à cheval, et encourageait les siens ; mais, quand il vit périr la patrie, il s'écria : N'y aura-t-il donc pas un chrétien pour me trancher la tête? et s'élançant au milieu de la mêlée, il tomba percé de coups. Alors les Grecs prirent la fuite, et les Turcs, pénétrant de tous cotés, commencèrent le massacre ; mais bientôt la soif du butin succède à celle du sang, et quelques quartiers de la ville sont admis à capituler.

Une population entière, où les rangs étaient confondus etj nivelés dans un commun esclavage, remplissait l'air de ses cris : riches, pauvres, vierges, matrones, religieuses, prêtres, au nombre de plus de soixante mille, furent traînés sur les vaisseaux turcs, vendus et abandonnés à la brutalité des barbares. Les navires italiens qui se trouvaient encore près de la chaîne du port, purent s'échapper, après avoir fait preuve de valeur, et sauver en outre quelques-uns des infortunés qui les imploraient du ri-

(!) Franza raconte qu'il se retira à ce moment, malgré les prières Je Constantin, qui lui représentait combien sa présence était nécessaire, et qu'il se réfugia a Chios, où il mourut peu après. Cette lâcheté, qui déshonorerait une vie lie nuque, est admise sans difficulté par Gibbon et par d'autres. Mais il est à remarquer que Franza dit lui-même n'avoir pas été témoin du fait, l'empereur l'ayant envoyé ailleurs. De qui donc put-il le savoir ?

vage. Les tableaux furent brûlés et foulés aux pieds; les bibliothèques, où se conservait intact le dépôt du savoir antique, eurent le infime sort.

La tète de l'héroïque empereur, dont l'infortune est plus glorieuse que les triomphes de tant de 6es prédécesseurs, fut suspendue à la colonne de porphyre élevée par le premier Gonstantin à sa mère Hélène : trois jours après , Mahomet entrait à Constantinople, dont la magnificence rétonna; à la vue du palais impérial dépouillé et souillé de sang, il s'écria avec un poète persan : L'araignée a tendu sa toile dans la demeure des rois, et la chouette nocturne a chanté sur les toits d'Afrasiab. Dans l'Atmeïdan. il brisa d'un coup de sa masse de fer la tête d'un des trois serpents qui forment la célèbre colonne, et, peu de jours après, il inonda cette place du sang des personnages les plus illustres, attirés par l'annonce perfide d'un généreux pardon.

Il ne restait à Constantinople que son admirable position ; mais c'en était assez pour la faire préférer à Brousse et à Andrinople. En effet, Mahomet, qui l'appelait un diamant enchâssé entre deux émeraudes et deux saphirs, établit sa résidence sur la colline même choisie par Constantin le Grand. Voulant observer la capitulation, il assura aux Grecs leurs églises, avec la faculté d'y célébrer, sans être troublés, les offices, les sacrements et les funérailles; il institua le patriarche grec Gennadius, auquel il remit le pastoral avec tous les honneurs habituels. Mais, comme il était maître absolu des quartiers de la ville qu'il avait pris de vive force, il convertit en mosquées les huit églises qui s'y trouvaient; Sainte- Sophie était du nombre. Du haut des tours, devenues des minarets, il fit entonner les louanges d'Allah et la prière septuple. U construisit les châteaux des Dardanelles, démolit les murailles de Galata du côté de la terre, releva celles de Constantinople, où il transféra de l'Asie cinq mille familles musulmanes ; en outre, chaque fois qu'il prenait une ville aux extrémités de l'empire, il en faisait passer les ouvriers et les artisans sur le Bosphore.

La prise de Constantinople avait pour résultat d'implanter en Europe un État barbare ; mais elle n'agrandissait que fort peu

les possessionsde Mahomet, déjà maître de tout le territoire impérial. Les rois de Bosnie et les princes valaques étaient ses tributaires. La Moldavie obéissait à des princes indépendants; la Servie restait aux Brankovitch; Athènes et Thèbes, h des princes particuliers ; la Crète, Nègrepont et leurs îles, aux Vénitiens, qui, déplus, avaient des possessions dans laMorée, divisées entre eux

et les deux frères de l'empereur, Thomas et Démétrius. Rhodes appartenait aux chevaliers de Saint-Jean ; Chypre, aux rois latins ; Lesbos, aux Gattilusi ; Céphalonie et Zante, à la famille de Tocco ; Caffa, aux Génois, qui, en 1206, l'avaient reprise sur les Tartares ; la Crimée, à un khan particulier. L'Albanie était partagée entre les Vénitiens et Scanderbeg. Mahomet jetait un œil de convoitise sur tous ces pays; il ne se donnait aucun moment de repos, et se montrait digne du titre de conquérant [Aie l 'ai dû . qui lui avait été décerné.

Dans la mosquée de Constantinople, et puis dans celles de tout l'empire, on entendit prononcer ce superbe serment : « Moi, Ma- « homet, fils d'Amurat, sultan et gouverneur de Baram et de « Rachmaïl, élevé par le Dieu suprême, placé dans le cercle du t soleil, couvert de gloire plus que tous les empereurs, heureux en t toute chose, redouté des mortels, puissant dans les armes par les ■ prières des saints qui sont au ciel et du grand prophète Maho-

• met, empereur des empereurs, et prince des princes qui existent « du levant au couchant, je promets au Dieu unique, créateur de « toutes choses, par mon vœu et par mon serment, de ne point « accorder le sommeil à nies yeux, de ne manger aucun mets « délicat, de ne rechercher rien d'agréable, de ne toucher a au- « cune chose belle, de ne point tourner la tête de l'occident à l'o- « rient que je n'aie renversé et foulé aux pieds de mes chevaux « les dieux de la nation, dieux de bois, de cuivre, d'argent, d'or

• ou de peint un-, que les disciples du Christ se sont fabriqués de « leurs mains. Je jure d'exterminer, toute leur iniquité sur la face

• delà terre, du levant au couchant, pour la gloire du Dieu Sabaoth œ et du grand prophète Mahomet ; et pour cela je fais savoir à « tous mes sujets circoncis croyant en Mahomet, à leurs chefs « et à leurs auxiliaires que, s'ils craignent Dieu, fondateur du ciel

• H de la terre, et mon invincible puissance, ils aient tous à « se reudre auprès de moi. »

Avec une armée réunie sous l'influence de ces paroles, il um-im. enleva, avec la vie, Athènes et Thèbes à François Acciaïuoli, Lesbos et Phocée à Nicolas et Luc Gattilusi. Il se contenta d'imposer un tribut de douze mille ducats aux despotes du Péloponèse; mais ces derniers, dans leurs querelles, eurent le malheur d'avoir recours au conquérant, qui occupa le pays, en jurant par Mahomet, par les septimans, par les cent vingt-quatre mille prophètes, par son cimeterre, par l'âme de son père, de n'attenter ni aux biens ni aux personnes, et de laisser comme gardien [derbenf) de l'isthme un Grec du Péloponèse, usage qui s'est maintenu jusqu'à l'insurrection de nos jours.

nei.

Épire. George Scanderbeg, qui, avec le titre de soldat du Christ, était le chef d'une ligue de princes latins, tint tête à Mahomet avec ses intrépides Myrdiles. Le sultan lui ayant fait demander sa merveilleuse épée, il lui répondit qu'il faudrait aussi lui envoyer le bras qui la maniait. Alphonse d'Aragon envoya à son secours Raymond d'Orlaffa, avec une grande quantité de vivres; en retour, Scanderbeg alla en personne délivrer Ferdinand de Naples, assiégé dans Bari. Il reçut en récompense Saint-Pierre en Galatina, petite ville de la Pouille, où s'établit la première colonie albanaise, et ensuite Trani, Siponto et autres villes du mont Gargano. Il ne put obtenir de secours plus considérables de l'Italie, qui pourtant aurait eu tant d'intérêt à le soutenir. Revenu dans sa patrie, Scanderbeg la défendit jusqu'au mo- 11 j»n»ier. ment ^ ga mort nom retentit encore dans les chansons

épirotes. Ses ennemis l'avaient en si grande estime que les janissaires portèrent ses os enchâssés dans des anneaux ; mais avec lui disparut la fortune de l'Épire, qui bientôt fut soumise pat> Mahomet. La cavalerie de Scanderbeg prit du service en Italie, où elle se montra redoutable sous le nom de Stradiotes. Les habitants qui ne voulurent pas subir le joug turc passèrent sur le territoire assigné à leur héros dans la Pouille ; chaque jour il en arrivait de nouveaux au mont Gargano qui demandaient du pain, un abri et une sécurité pour leur culte. Là ils s'adonnèrent à la culture, et leurs descendants conservent encore l'idiome natif, le rite grec, l'habillement et les usages nationaux; ils dansent encore les malheurs de leur ancienne patrie, et, jusqu'à la révolution, il y eut dans les armées napolitaines un régiment royal macédonien.

6otni«. La Bosnie, détachée de l'Église romaine depuis le douzième t siècle, s'y était réunie en 4430, bien qu'il y restât beaucoup de mi. Patarins. Étienne Thomas s'en était fait roi sous les auspices du pape, et payait tribut au sultan. Mahomet, que ce royaume eml4M- péchait d'envahir la Hongrie et l'Allemagne, assaillit le fils d'Étienne ; ce dernier, assassin de son père, se voyant desservi par les Patarins, se, rendit au grand vizir, à la condition d'avoir la vie sauve. Cette restriction déplut à Mahomet ; en conséquence, un mufti persan rendit un fetwa pour le dispenser de garder la foi jurée à l'infidèle, et lui donna lui-même la mort.

Raguse, jadis soumise aux Serviens, plus libre sous la protection ou l'alliance de Venise et des Hongrois, était gouvernée par quarante-cinq sénateurs choisis parmi la noblesse et par les sept membres du petit conseil exécutif, que présidait un recteur

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