ALPHONSE LE MAGNANIME
de Nicolas de Lira, et la citait à chaque instant; il entendait chaque jour deux messes basses et uni1 chantée, et l'affaire la plus importante ne pouvait l'empêcher de remplir ce devoir : on le voyait aux solennités à genoux , la tête découverte et les yeux fixés sur son livre d'offices. Le jeudi saint, il lavait et baisait les pieds d'un certain nombre de pauvres; toutes les nuits il se levait pour dire l'office, jeûnait au pain les vigiles et les vendredis, sans néiiliger d'accompagner le viatique qu'on portait aux malades (1). Alphonse joignait à une âme élevée des manières tellement nobles et séduisantes que le cœur glacé de Philippe -Marie lui-même s'y laissa prendre. Le prince aragonais lui persuada qu'il était important pour lui de ne pas laisser une maison française s'asseoir dans la basse Italie ; non-seulement Visconti lui rendit la liberté sans rançon, mais encore lui procura les moyens de conquérir le royaume , objet de son ambition.
L'autre roi de Naplcs, René , se trouvait aussi prisonnier du duc de Bourgogne. Lorsqu'il eut recouvré la liberté, les deux compétiteurs commencèrent une guerre où ils firent assaut de valeur et de générosité. René, seigneur d'un petits pays, n'aurait pu, avec le seul appui d'un pape exilé, se défendre contre Alphonse , roi de Sicile, de Sardai^ne, d'Aragon et de Catalogne, sans les bandes de Jacques Caldora, duc de Bari, qui avait réuni les troupes laissées par le roi Ladislas, et passait, depuis la mort de Braccio et de Sforza, pour le premier capitaine du temps ; aussi , lorsqu'il eut cessé de vivre, et que son fils se fut brouillé avec les Angevins, la cause des princes français fut perdue.
Alphonse, au moyen d'un conduit souterrain qu'il découvrit, iuj pénétra dansNaples, et René, qui s'était fait aimer dans le pays, se retira en France. Alphonse fit son entrée triomphale à Naples avec une couronne en tête et cinq à ses pieds, par allusion à ses autres royaumes d'Aragon , de Sicile , de Corse, de Sardaigne et de Majorque. Les nobles espagnols et les seigneurs napolitains de son parti furent récompensés aux dépens de ses adversaires. Tout en se livrant à l'étude et aux plaisirs d'une cour voluptueuse, il prenait une part très-active aux événements qui agitaient l'Italie. Tite Live était son manuel , et il avait pour compagnie habituelle Georges de Trébizonde, Valla, Philelphe, le Panormitain , Manetti, Bruno l'Aretin, Decembrio, Aurispa , Pontano, Gaza, Criso lara, avec lesquels il aimait à s'entretenir. Il résidait le plus souvent à Naples, où il institua la sainte cour royale de Sainte-Claire
(i) Ylspasiein.
ou cour capouane , juridiction suprême qui s'étendait sur tousses Étals. Il concéda aux barons napolitains, dans ses investitures, le droit de justice qu'ils n'avaient jamais possédé; cette aliénation de Tune des plus précieuses prérogatives de la couronne , il la faisait dans l'espoir qu'ils accepteraient pour son successeur Ferdinand , son fils naturel.
Ferdinand passait pour être né de Marguerite de Hijar; la femme d'Alphonse fît étrangler cette demoiselle, qui sauva, dit on, par sa mort, l'honneur d'une plus haute dame. Alphonse renvoya sa femme en Espagne, et fit serment de n'y plus reum. tourner lui-même; par son testament, il nomma Ferdinand roi de Naples, et laissait à Jean, son frère, la Sicile, la Sardaigneet les autres États d'Aragon. De nombreux compétiteurs voulurent disputer a Ferdinand son héritage; mais il épousa la fille du plus redoutable d'entre eux, qui était son oncle Jean. Il fut soutenu contre les autres par François Sforza et Georges Castriot Scanderbeg , qui payait ainsi l'assistance qu'Alphonse lui avait prêtée contre Mahomet II. Son triomphe fut assuré lorsque Jacques Piecinino, le plus grand capitaine d'aventure de l'époque et gendre de François Sforza , eut quitté le service de Jean d'Anjou pour passer au sien. Ferdinand, pour l'en récompenser, le fit assassiner ; les conventions stipulées ne l'empêchèrent point de sévir contre des ennemis vaincus.
Ferdinand contribua , plus que tout autre, à troubler la paix dont jouissait l'Italie depuis 1454; il s'entendit avec le pape et la république de Sienne pour renverser la puissance des Médicis. D'accord avec les Vénitiens, Laurent raviva ia faction angevine (I), et puis conclut la paix en détournant l'orage sur Venise ; indignés
(1) Jean Pontano raconte ( Belli Neapolitani, lib. V ) que pendant que Ferdinand de Naples assiégeait, sous Mondragoo, une citadelle du parti angefio, que le manque dVau avait réduite à l'extrémité, certains prêtres impies firent tomber la pluie par des conjurations magiques. Ils trouvèrent quelques jeunes gen* intrépides qui gagnèrent de nuit le rivage par des chemins très-difficiles ; là ils blasphémèrent sur un crucifix, en proférant les malMictions les plus horribles; puis ils le jetèrent dans les flots, en demandant la tempête au ciel, à la mer, à la terre. Au même moment, les prêtre» avaient pris un âne, et lui dilatent, comme à un moribond, les prières des agonissants; ils le firent communier, t», après avoir célébré ses obsèques, l'ensevelirent vivant devant les portes de l'église. Soudain le ciel se couvrit de nuages la mer mugit en fureur, l'obwurité «e répandit dans les airs, les tonnerres et les éclairs sillonnèrent les nuages, d'au s'épanchèrent des torrents de pluie; et, la cilad» Ile se trouvant désormais pourvue d'eau en atxmdance, Ferdinand fut obligé de se retirer.
Dans de pareilles extrémités , l'ancienne Rome ensevelissait tin homme et une femme.
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de cette trahison , les Vénitiens ne craignirent pas d'exciter les Turcs à recouvrer les contrées italiques , qui avaient anciennement dépendu de remoire d'Orient. Le grand vizir Achmet-Djedik (Brèche-dent) débarqua près d'Otrante , le prit , massacra douze 1W0. mille habitants et emmena dix mille en esclavage; il y laissa gar- *8^l,etnison , et s'en alla rassembler de nouvelles forces. On conçoit l'effroi de l'Italie; le pape s'apprêtait à fuir au delà des monts, tout en excitant les Italiens à s'armer ; mais, à la mort de Mahomet H, ,MI. la garnison turque perdit l'espoir d'être secourue, et rendit Otrante. Alors Ferdinand , au lieu de s'unir aux autres potentats d'Italie pour la défendre contre les attaques des Turcs, se vengea des Vénitiens, dont il fit entraver le commerce sur le Pô par son gendre Hercule d'Esté, duc de Ferrare. C'est ainsi que des passions mauvaises et basses contribuent à former des alliances ou à fomenter des inimitiés.
La vigueur avec laquelle Ferdinand refrénait les barons, sa conjuration conduite cruelle et surtout les manières hautaines de son fils Al- «w». phonse, duc de Galabre, le rendaient odieux. Ce prince fait arrêter Pierre Lallo, comte de Montorio, tout-puissant dansAquila, et s'empare de la ville , qui se gouvernait en république. Les habitants furieux le chassent de leurs murs, et se donnent à Innocent VIII. Les principaux barons se liguent avec le pontife, quoiqu'il fût d'un caractère pacifique , et font connaître leurs griefs au roi : puis , résolus à ne pas subir la domination d'Alphonse , ils arborent la bannière du saint-siége , et se mettent en révolte ouverte. La paix est enfin conclue , moyennant l'engagement pris par le ,W7roi d'accorder entier pardon aux révoltés, et de livrer au pape Aquila avec les barons qui lui avaient prêté hommage.
C'était un piège de Ferdinand; en effet, les barons n'eurent pas plutôt déposé les armes qu'il les fit arrêter et mettre à mort, occupa Aquila, et refusa le tribut promis. Innocent, indigné , le déclara déchu du trône , et y appela le roi de France Charles VIII, ce qui fut pour l'Italie la source de nouveaux désastres.
La Sicile, de son côté, suppliait en vain le roi delà traiter comme royaume distinct, et non comme une province de l'Ara-, gon. Tous les trois ans on y envoyait un vice-roi dont relevaient les chefs de la chancellerie, autrement dit les secrétaires d'État, les magistrats de la haute cour et un grand conseil composé de tous les principaux dignitaires, barons et prélats. Les vice-rois, dont la résidence était mobile , et qui finirent par se fixer à Païenne, avaient sur le papier un pouvoir presque illimité; mais de
ittè TREIZIÈME EPOQUE.
fréquentes instructions secrètes venaient leur lier les mains, et les empêchaient de résoudre aucune affaire importante sans en référer au roi , taudis qu'ils pouvaient exercer sur les sujets et les fonctionnaires une autorité arbitraire.
Les charges de maître justicier, de maître archiviste , de protonotaire, de grand sénéchal, de grand chambellan, n'étaient plu* que de vains titres, dévolus aux principales familles de Sicile et d'Aragon. En outre, comme le vice-roi remplissait les fonctions de capitaine général , le grand connétable et le grand amiral devenaient inutiles; presque toujours , d'ailleurs, cette dernière dignité fut conférée à un étranger.
Tout ce qui survivait d'existence politique résidait dans les assemblées nationales; elles contre-balançaient le pouvoir éphémère des vice-rois, et leur exposaient les besoins du pays, dans lequel ils restaient à peine assez pour le connaître et l'appauvrir. Pour combler la mesure , l'inquisition espagnole y fut établie , en 1513 , par Ferdinand le Catholique.