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CHAPITRE XXI

COPiDITION DE L'iTAUE. — MOEURS .

Les innombrables seigneuries entre lesquelles l'Italie avait été morcelée se trouvent désormais réduites à quelques-unes qui, se faisant équilibre, empêchent Tune d'elles de prévaloir sur les autres, et de réduire le pays en monarchie. Nous avons vu ce projet, formé plusieurs fois, échouer par l'opposition des autres États et surtout par celle des pontifes. Les papes présentaient un obstacle puissant, quoiqu'il ne fût pas le seul , à l'union de cette belle contrée , union qui ne put s'effectuer, ni avant leur domination , ni après leur abaissement , comme aux époques de Ladislas et de Napoléon (1). La cause de la division des Italiens est donc plus profonde qu'ils ne le croient, et ils peuvent bien regretter que la Péninsule n'ait pas été subjuguée alors par quelque prince, pour être réduite par la force à cette unité qui fut imposée à la France, à l'Angleterre, à l'Espagne ; mais ils commettraient une injustice en accusant leurs pèr«'s de ce qui peut-être était impossible, mais à coup sûr peu désirable pour eux. L'idée de l'unité nationale est parmi les théories sociales la plus difficile à concevoir, et la dernière que reçoivent les peuples ; car elle exige un grand travail d'esprit, le sacrifice de préventions puissantes et la réparation d'injustices enracinées. De plus, la similitude de race ne suffit pas pour déterminer un peuple à s'unir à un autre , et des faits récents en font foi.

Les forces des divers États se trouvaient tellement équilibrées que chacun d'eux était dans l'impossibilité de soumettre les autres. Il existait dans la Lombardie , la Romagne et le royaume de Naples une foule de gentilshommes qui, « indépendamment de ce qu'ils

0 menaient une vie oisive , pourvus de toutes choses en abondance, a au moyen des produits de leurs propriétés, commandaient à « des places fortes , et avaient des sujets qui leur obéissaient (2) ; » c'étaient de petites souverainetés disposées à se réunir contre qui-

(1) Le pouvoir temporel des papes était alors bien faible; Machiavel dit que,

1 à partir d'Aleiandre VI, les potentats italiens, non-seulement ceux qu'on appelait ainsi, mais tout baron et seigneur, quelque petit qu'il fût, faisaient pe« de cas de l'Église quant au temporel. » Du Prince, XI.

(1) Mac.hkvkl, Décades, I, 55.

CONDITION DK L'ITALIE.

conque voulait les subjuguer, et à lui susciter autant de guerres qu'il y avait de châtelains.

11 n'aurait donc été possible de réaliser cette unité idéale qu'à travers le despotisme, qui eût détruit la diversité de coutumes, d'usages, de privilèges, et abattu les sommités, pour faire peser sur tous le rude niveau de l'obéissance. En attendant , les peuples souffrent ; ils s'indignent de la servitude, qui ne fait que leur rendre plus évidents les avantages de la liberté, et le moment vient où, à l'égalité devant un maître, se substitue l'égalité devant la loi.

Les différents États formaient des unités distinctes; en détruire un aurait été un crime politique, comme d'abolir une vaste monarchie. Que diraient les publicistes si quelqu'un proposait aujourd'hui de soumettre Naples, par exemple, aux grands-ducs de Toscane ? N'entendons-nous pas tous les jours les plaintes de Gènes et de Venise ? Le Portugal, peuplé de trois millions d'habitants, pourrait être incorporé à l'Espagne, dont les habitants ont eu la môme origine que les siens et subi les mêmes vicissitudes ; or, quand Napoléon demanda au comte de Lima, dans la conférence de Hayon ne, si les Portugais voudraient devenir Espagnols, il répondit fièrement : Mw,et reçut des éloges pour son généreux patriotisme (1).

C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour apprécier l'opposition des Florentins ou des Vénitiens à l'ambition des Visconti ou des princes angevins. Les hommes d'État même du siècle suivant les proclamèrent avec éloge les défenseurs de la liberté italique. Ils n'avaient pas d'ailleurs de motifs sérieux pour immoler leur individualité quand la division n'entraînait point de périls pour l'indépendance de la patrie , périls qui , du reste , n'apparurent que sous Charles-Quint. La conquête seule aurait donc pu réduire le pays à l'obéissance ; mais elle eût rendu malheureuse la génération qui l'aurait subie , et peut-être auraitrelle éteint la vie qui se montra si vigoureuse dans le pays tant qu'il fut désuni (2).

L'Italie eût d'autant plus souffert que la société se trouvait subdivisée, dans chaque cité , en une foule de confréries et de cor-

(1) M. de Pradt le rit grandissant de dix pieds, s' affermissant dans sa position, portant la main sur la garde de son épée, et, d'une voix qui ébranla les voûtes de r appartement, répondre : Non.

(2) Machiavel lui-même dit que le nombre des grands hommes dépend du nombre des États ; à mesure queceiix-ci sont anéantis, les autres diminuent avec l'occasion d'exercer leur capacité.

porations, chacune avec ses privilèges et une espèce de souveraineté; en effet, si Florence assujettissait Pise, et Venise Padoue , les industries de la laine et de la soie , dans les villes vaincues , étaient sacrifiées aux intérêts et à la jalousie de ceux qui , dans la cité victorieuse, leur faisaient concurrence.

Il y a lieu certainement de regretter que les Italiens aient trop subi, dans leur système intérieur, l'influence desanciens souvenirs , quand ils avaient besoin, après la défaillance de leur vieille énergie, de tout le sentiment de l'actualité pour s'organiser, et surtout qu'ils aient attendu , désunis, le coup mortel, avec des lois, des civilisations, des institutions et des dialectes entièrement différents. Néanmoins on ne saurait reprocher à ces anciens républicains de ne pas s'être imposé des sacrifices que les hommes d'aujourd'hui ne se résigneraient à subir qu'avec peine. Ne transportons point dans leur temps les idées et les désirs du nôtre ; n'exigeons pas qu'ils aient pu prévoir les maux qui, venus du dehors, devaient bouleverser les calculs des hommes d'État et tromper les efforts des braves. Dans la vie démocratique, l'homme conçoit une haute idée de son pays et de lui-même; il s'exprime sans gêne dans les réunions, parce qu'il ne suppose pas qu'on ait pour lui un mépris qu'il n'a pas pour les autres; lorsqu'il s'entretient avec quelqu'un, il faitplus d'attention aux idées et aux sentiments qu'à la manière de s'exprimer, au fond qu'à la forme. Toute la littérature de ce siècle en témoigne ; elle nous fait voir que les Italiens avaient une patrie quand les Français n'en connaissaient pas même le nom (1). Pour ceux qui réfléchissent, le mal ne fut pas dans le défaut d'union, mais plutôt dans la persistance à vouloir attirer toute la vie publique vers un centre unique, ce qui a été regardé comme très-préjudiciable alors et depuis. En effet, le pays fut perdu lorsqu'on eut supprimé tous ces petits corps, afin de substituer à leur existence vigoureuse une vie artificielle et décolorée. Au milieu de ces petites sociétés distinctes, on ne cherchait pas la liberté de quelques-uns, mais l'indépendance de tous ; on ne travaillait pas pour des maîtres, maispour soi-même. L'habitude des réunions politiques donnait aux citoyen* l'adresse dans le maniement des affaires et la conscience de la dignité personnelle. Le marchand et le cardeur de laine pouvaient devenir gonfaloniers et doges; comme on n'admettait point de privilèges, on s'occupait des intérêts du peuple , et les écoles , les hôpitaux , les beaux édifices se multipliaient en tous lieux.

(l)Tocqueville, de la Démocratie, II, 117, dit qu'on ne trouve le mot patrie Hans aucun écrivain français avant le seixièine siècle.

CONDITION DE L'iTÀLlE.

Dans le régime de l'égalité, les privilèges de l'État sont ostimés plus haut que ceux des individus ; aussi l'on accorde volontiers au pouvoir dirigeant des droits même contraires à la liberté personnelle. Les tyrannies vinrent de là. Les princes qui héritèrent de la liberté tumultueuse des communes, venant après la ruine des privilèges féodaux, se trouvèrent investis d'un pouvoir despotique; tel fut Napoléon lorsque la révolution eut fait disparaître le clergé, la noblesse et les riches propriétaires. Ils dominaient pourtant au nom du peuple ou par commission impériale, deux formes différentes d'un même despotisme.

L'incertitude dans l'ordre des successions augmentait encore le mal, car on ne pouvait invoquer le principe de la légitimité pour des dynasties de fraîche date, et qui n'étaient reconnues que de fait. Contraints de se maintenir au milieu d'ennemis, les tyrans ne regardaient pas aux moyens; aussi pouvait-on, dans les cours, même les meilleures,' prendre des leçons de passions effrénées et de politique tortueuse. Les plus grands hommes n'étaient retenus ni par la crainte ni par la honte, attendu, dit Machiavel (1), que les grands hommes rougissent de perdre, niais a non pas de gagner par la tromperie. » Il en résultait quelque bien ; mais il n'y avait pas d'institutions pour le rendre durable. Ce terrible peintre de son époque ajoute : a Les royaumes qui « dépendent uniquement de la vertu d'un homme ne durent pas, « parce que cette vertu manque avec sa vie, et il est rare qu'elle se « reproduise dans son successeur. Le salut d'une république ou « d'un royaume ne consiste donc pas à posséder un prince qui « gouverne avec prudence pendant qu'il existe, mais un souve- « rain qui l'organise de manière que, lui mort, l'État puisse encore a se soutenir. »

Les républiques ne s'étaient pas donné des institutions plus libérales, et celle qui se constitua d'une manière plus durable n'y parvint que par la tyrannie vigoureuse de ses patriciens. Pise,

Pistoie, Trévise, la Lunigiane étaient aussi opprimées par

une république qu'elles auraient pu l'être par un petit prince; car les métropoles , craignant qu'elles ne se révoltassent, voulaient qu'elles fussent affaiblies et surveillées, au point que la sûreté intérieure faisait négliger la force nécessaire au dehors.

Comme elles tenaient de leur origine une politique féodale qui proclamait le droit de guerre privée et l'exclusion du plus grand

(l) On comprend pourquoi nous citons si souvent cet écrivain; il ose dire ce que les autres osaient faire.

nombre en faveur de quelques-uns, elles savaient s'agrandir par la conquête, mais sans augmenter le chiffre des citoyens, qui diminuait au contraire par l'extinction des familles privilégiées, ou par l'expulsion de celles qui succombaient; ainsi l'autorité, comme l'intérêt de conserver l'État, se concentrait dans quelques mains.

Au surplus, dans un grand nombre, il ne restait de la république que le nom. Sans parler même de Venise, Bologne obéissait aux Bentivoglio ; Lucques, aux Petrucci ; Pérouse, aux Oddi et aux Baglioni; Sienne, à ses Monti ; Florence, aux Pitti ou auxMédicis ; Gênes ne faisait que changer de maîtres. Plus jalouses de l'égalité que de la liberté, ces villes n'hésitaient pas à conférer des pouvoirs absolus à quelque magistrat, comme les Florentins le tirent à messire Lando de Gobbio : «ils lui mirent un gonfalon de justice en main, et lui donnèrent autorité sur quiconque at- « tenterait contre les Guelfes et l'état de choses présent ; ce po- « destat avait le pouvoir discrétionnaire de procéder d'office « contre les biens et les personnes (l) sans être astreint à la moin - « dre formalité. »

Leur faiblesse les empêchait d'agir avec suite et résolution, et, quand elles recouraient aux expédients, c'était plutôt par nécessité que par choix. Lorsque la valeur fut devenue vénale, les hommes de cœur renoncèrent, aux armes pour se donner à la politique, où ils se montrèrent extrêmement habiles. Devenus alors étrangers aux combats , ils regardèrent comme une chose absurde d'attendre des chances de la guerre ce qu'ils pouvaient acquérir par des pratiques bien dirigées. Ce ne fut donc qu'en vertu d'une déduction logique que les républiques rivalisèrent avec les princes en fraudes, assassinats, empoisonnements.

Au milieu de ces divisions et de ces intérêts contraires, comment l'esprit national aurait-il pu se former?

Néanmoins l'individu qui, de cette agitation incessante , conclurait au malheur des contemporains, prouverait qu'il ne sait pas discerner entre les déclamations des rhéteurs et la réalité desfaib. Les infortunes d'alors paraissent inûnies, parce que toutes sont racontées ; car on n'était pas encore tombé dans cet engourdissement apathique qui fait regarder la souffrance comme umnécessité, le triomphe de la plainte comme une vertu, et comme paix une tyranuie qui dégrade sans tourmenter.

Au milieu de ce mouvement, on avait des occasions fréquent

(l) Marghionmk de Coi»™, lit. V, année 13 Itf.

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