‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 107 sur 153 · LOIS SOMPTUAIRES · texte numérisé non relu

LOIS SOMPTUAIRES

chevêque avec un cortège d'autres évèques. La bière était portée par les principaux seigneurs et des étrangers de haut rang, sous un baldaquin de brocart d'or, doublé d'hermine; des courtisans, vêtus de deuil, l'environnaient, se relayant pour porter, par douze à la fois, les boucliers aux armes et devises adoptées par le due. Deux mille autres personnes , en noir, fermaient la procession. Lorsqu'on fut arrivé au temple, et qu'on eut fait offrande de tous les cierges, des insignes ducales , des armes et des chevaux qui les portaient , on célébra l'office funèbre autour d'un mausolée orné d'étendards et de bannières, sur lequel était posé le cercueil. Lue inscription pompeuse relatait les vertus que le duc avait eues ou qu'il aurait dû avoir, sans oublier de mentionner les regrets de ses sujets privés d'un père, phraséologie à l'usage de tous les princes.

La cérémonie terminée, le cortège se rendit au palais ducal, où fut prononcée une oraison funèbre, aussi pompeuse que véridique, où l'on faisait remonter à Hector et à Jinée la dynastie des Visconti. Un monument en marbre blanc lui fut élevé dans la Chartreuse de Pavie, avec son effigie assise et de riches bas-reliefs , parmi lesquels figurent les écussons de toutes les villes soumises à son autorité (1).

Les lois somptuaires, renouvelées à plusieurs reprises pour Lotunmps'opposer aux excès du luxe, ne font que révéler la grandeur du mal et l'inutilité du remède. Les statuts deMantoue,en 13-25, interdisent à toute femme de condition inférieure de porter des virements qui touchent la terre, et de mettre à leur cou des ornements en soie; par les mêmes, il était encore défendu aux femmes, quel que fut leur rang, d'avoir des robes dont la queue traînât à terre de plus d'un bras , des couronnes de perles ou de pierreries, des ceintures valant plus de dix livres, ni une bourse de plus de quinze sous (2). « En 1330, dit Villani, on pourvut dans Florence à réprimer le luxe des femmes ; car elles donnaient

(1) Ph. de Comines dit qu'étant allé à la Chartreuse de Pavie, et voyant les restes de Jean Galéas placés plus haut que l'autel, il entendit un moine qui le traitait de saint. • Et moi je lui demandai à l'oreille pourquoi il rappelait saint, quand on pouvait voir alentour les armes de maintes cités usurpées par lui sans droit Or il me réponiit tout has : ISous appelons saints, dans ce pays-ci, tous ceux qui nous font du bien. » Mémoires, VII.

(2) Parmi les dil'lérenles formes de vêtements, nous mentionnerons les birri, CSpèee de casaque couleur roupeàtre, le plu-» souvent en drap commun, avec un capuchon. On appelait généralement raubx ou robx les habits les plus élégants, et ce nom s'est conservé en italien comme en français. Il est aussi hit mention du supertotus, surtout , surcot, et du palandran ou cape, qui diflérait du manteau en ce qu'il était, comme l'ancien paltium, sans manches, avec, le

dans un grand excès pour les ornements superflus,, en couronnes, guirlandes d'or et d'argent; pour les perles, les pierreries, les réseaux, certaines parures de perles et autres ornements de tête, d'une grande dépense ; pour des vêtements faits de morceaux d'étoffes différentes, de draps divers, relevés en soie de plusieurs manières , avec des franges de perles et de petits boutons , soit d'argent ou dorés , souvent de quatre files et de six réunies ensemble; enfin, pour des fermoirs de perles et de pierres précieuses sur la poitrine , avec des signes et des lettres diverses. Dans les repas de noces , même luxe , même dépense , même profusion de toutes choses superflues ou déréglées. Il fut donc remédié à cela , et Ton adressa des ordres sévères à certains officiers , pour que nulle femme ne pût se coiffer avec une guirlande ou une couronne d'or ou d'argent, ni en perles, pierreries, verre, soie, ou quoi que ce fût qui ressemblât à une couronne ou à une guirlande, même en papier peint , ni avec un réseau ou des tresses d'aucune espèce ; elles ne pouvaient s'habiller d'étoffes brodées ou peintes avec des figures, ou ayant plus de deux couleurs, ou avec des garnitures en or, en argent, en pierreries, en soie, en émail et même en verre; ni porter plus de deux bagues au doigt, ou des ceintures ornées de plus de douze plaques d'argent , ou des robes en soie ; celles qui avaient déjà des vêtements durent les marquer, avec défense d'en faire d'autres, et les plus riches furent enlevés et proscrits. Les habits de femmes ne pouvaient être , par derrière, plus longs que deux bras , ni par devant décolletés plus que l'ampleur du fichu. A ceux des hommes on enleva tout ornement, et les ceintures d'argent, les pourpoints de brocart d'or, de camelot ou de taffetas leur furent interdits. On enleva même aux enfants leurs vestes et leurs cotillons , ainsi que toute espèce de rubans et

capuce. Mi ratori, Ant. ital.% XXV.— Les statuts ferrarais, dictés, comme tous les autres, par un esprit de système étroit qui voulait se mêler des plus minces détails, déterminèrent un tarif pour les façons et les fournitures des tailleurs. « Nous établissons, y est-il-dit, que telle sera la mesure du payement des tailleurs, savoir : pour une robe d'honneur ( guarnello), huit impériaux ; pour une soutanelle de femme, avec tours plissés, trois sous ferrarais; pour un vêtement de drap sans les trois coutures, trois sous, et quatre s'il y a les trois coutures et les plis. Il en sera de même pour les grandes robes doublées de fourrures, et si die* sont en taffetas, six sous. Il sera payé, pour les vêtements en peau desUnés aux hommes, trois sous ferrarais; pour les guascapes et capettes a trois coutures, cinq sous; pour les gonnelles garnies avec tours à plis et boutons, huit sous, dix si elles sont ornées derrière et devant; pour une guarnachc en taffetas doublée de fourrure, avec garnitures, huit sous ferrarais anciens, et pour la robe ( gonneile ) de dessus, doublée de fourrure, six sous, sept si elle est doublée en taftetas. -

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de fourrure , qui dès lors n'appartinrent plus cm'aux chevaliers et aux dames. Il fut encore statué que , dans les repas , il n'y aurait pas plus de trois mets ; dans les festins de noces , plus de vingt convives; plus de cent couverts dans les banquets qui avaient lieu pour la réception d'un chevalier, et qu'on ne donnerait point d'habits aux bouffons, qui autrefois en recevaient une grande quantité. »

On aurait tort de se révolter à l'idée du genre de vie que l'on devait mener avec de telles entraves ; car ces ordonnances si minutieuses, de même que toutes les mesures qui imposent des liens inutiles, n'étaient nullement observées.

L'abandon des anciens usages et l'introduction de tant de nouveautés étaient dus, en grande partie, aux Français venus avec les Angevins. Béatrix, femme de Charles d'Anjou, qui fit son entrée dans Naples sur un char en velours bleu céleste , parsemé de lis d'or, étonna tout le monde ; son époux portait la maginificence à l'excès dans ses banquets et les cérémonies publiques (i). Le roi Robert donna, dans Asti, un repas servi tout en vaisselle d'argent, ce qui fut considéré comme une innovation merveilleuse.

Les carrosses furent alors substitués aux chevaux et aux autres montures, même pour les hommes ; il y eut prodigalité dans la nourriture, les vêtements , les dépenses nuptiales et les présents. Chez le peuple même, les artisans avaient plus de variété et de recherche sur leur table qu'autrefois les gentilshommes euxmêmes, et les femmes d'une condition vulgaire ne le cédaient point à celles qui étaient riches et nobles. « Je ne dois point négliger, dit Villani, de faire mention d'un changement immodéré dans la manière de se vêtir, que nous ont apporté récemment les Français venus à Florence. Le costume était jadis le plus beau, le plus noble, le plus honnête que pût avoir aucune autre nation, comme le portaient les Romains, drapés dans la toge; maintenant les jeunes gens se sont mis à porter une cotte ou jupe courte et étroite, que Ton ne saurait passer sans aide, avec une ceinture comme une sangle de cheval, tenue par l'ardillon d'une large boucle, et une énorme escarcelle à l'allemande, battant sur le ventre. Ajoutez à cela un capuchon posé à la manière des jongleurs, avec la partie flottante descendant jusqu'à la ceinture, et même plus bas; car c'est tout à la fois un capuce et un manteau, avec plusieurs ornements et broderies à jour. Le becquet du ca-

(1) On en trouverai description dans Saba Malasnina.

puce s'allonge jusqu'à terre, pour envelopper la téte quand il fait froid ; on laisse croître sa barbe, pour se montrer plus terrible sous les armes. Les chevaliers ont adopté un surcot ou guarnache étroite, avec ceinture comme itest dit ci-dessus, des fourrures de vair et d'hermine, et les pointes de leurs manches descendent jusqu'à terre. Cet habillement étrange, qui n'est ni beau ni honnête, a été pris récemment par les jeunes gens de Florence, et les jeunes femmes étalent des manches démesurées ( 1 ) . »

(I) Storie, lib. XII, c. 4, ann. 1342. L'historien Benoit Varchi décrit en ces termes la manière dont s'habillaient les Florentins : « Passé Page de dix-huit ans, les Florentins portent à la ville une robe de serge on de hure noire, descendant presque jusqu'aux talons ; celle des docteurs el autres personnes graves est doublée en taffetas , et quelquefois en hermine ou en tahis, presque toujours noire; elle est ouverte par-devant et sur les cotés à l'endroit où sortent les bras, et froncée en haut, où elle s'attache au cou avec uueou deux agrafes placées à l'intérieur, quelquefois aussi avec des rubans cl des galons en dehors. Cet habillement s'appelle lurro. Les nobles et les riches le portent aussi l'hiver, mais garni de fourrure, ou doublé de velours et parfois de damas. Par-dessous il y en a qui niellent un sayon, d'autres une soutanelle, ou vêtement court de ce genre en drap et doublé, que l'on appelle casaque. On la porte l'été sur le pourpoint ou la camisole seulement, quelquefois sur un savon ou autre chemisette légère de soie, avec un bonnet sur la tête en drap noir simple, ou en serge légèrement doublée; derrière est un morceau d'étoffe qu'on laisse retomtrcr de manière à couvrir le cou, et l'on ap|>elle cette coiffure un bonnet à la citadine. On ne porle plus maintenant de sajons avec des revers sur la poitrine et des manches larges qui descendaient jusqu'à mi-jambe, ni ces bonnets qui en feraient trois d'aujourd'hui, avec les plis relevés en dessus, ni des souliers ridiculement faits avec de |>etits talons.

« Le mante! est un vêtement qui descend le plus souvent jusqu'au cou-depied, ordinairement noir, bien que les riches, surtout les médecins, le portent violet ou rose, ouvert seulement par devant et plissé par en haut. Il s'attacl* avec des agrafes comme les lucchi , et ceux qui ont le moyen de se donner un lt4cco ne le mettent qu'en hiver avec une doublure, sur savon de velours ou de drop.

« Le capuce a trois parties : le mazoechio, cercle de bourre recouverle en drap, qui tourne autour de la tête , l'enveloppe en dessus, et qui, doublé à l'intérieur, couvre tonte la tête ; la foggia, ou la partie qui , pendant sur les épaules, garantit la joue gauche; le becquet, bande double du même drap, qui va jusqu'à terre. On le replie sur l'épaule, et très-souvent il se roule au cou, ou bien encore à l'entour de la tête, quand on veut être plus libre et plus alerte. ( Le poppafico était un autre genre de capuce qui couvrait les joues. )

« La nuit, où il est d'usage à Florence de sortir beaucoup par les rues, on a ordinairement sur la tête des focchi, et sur le dos des capes appelées à l'espagnole, c'est-à-dire avec un pèlerine. Au logis, on porte habituellement sur le dos un palandrau ou un catalan, avec un gros bonnet sur la tête, et l'été, certaines simarres de cotonnade ou des gavardines de serge , avec un petit Iwinnel . Pour monter à chev al, on porte la cape ou le gahau en drap ou « n cameline, et, pour voyager, en feutre. Les chausses sont tailladées au genou , avec une doublure en taffetas sur les cuis*cs; beaucoup de personnes Itt ont avec des crevés en velours,

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Galvano Fiamma regrette aussi, en 1340, que les jeunes gons de Milan « aient abandonne les traces de leurs pères, et se soient transformés en figures étrangères : ils so sont mis à porter des habits étroits et courts à l'espagnole, les cheveux coupés à la française; à laisser croître leur barbe à la manière barbare; à chevaucher avec d'énormes éperons à Pallemande; à parler divers langages à la tartare. Les femmes ont également changé leurs usages en d'autres plus mauvais; elles sortent avec des robes étranglées, laissant à découvert la gorge et le cou, qu'elles entourent de boucles dorées; elles ont des vêtements de soie, et même d'or parfois, et se couvrent la tête de frisures à la manière étrangère; serrées dans des ceintures d'or, clleasemblentdes amazones; elles cheminent avec des souliers en pointe, et s'adonnent au jeu de dés; enfin, pour tout dire en un mot, leschevaux de guerre, les brillantes armures, et, ce qui est pire, les cœurs virils, la liberté des âmes, les occupations de toute la jeunesse, les sueurs des pères sont dissipés en parures de femmes (1). »

L'auteur de la vie de Nicolas Rienzi fait les mêmes plaintes dans son patois romain : « En ce temps (1328), les habitudes soit pour les vêtements ou la personne commencèrent à changer beaucoup. On se mit à faire longues les pointes des capuces; on porta des habits étroits à la catalane et des collets, des escarcelles suspendues à des courroies, et sur la tête de petits chaperons ajoutés au capuce. Ensuite on laissait croître la barbe, épaisse et longue, comme si l'on avait voulu imiter les genêts d'Espagne ; avant ce temps, pareilles choses ne s'étaient pas vues; les hommes se rasaient la barbe et usaient de vêtements larges et honnêtes. Si quelqu'un avait porté la barbe, à moins qu'il ne fût Espagnol ou moine, on l'aurait pris pour un fou. A présent tout est changé, conditions, idées, divertissements. On porte des chaperons sur la tête en signe de grande autorité, une barbe épaisse à la manière des ermites, une escarcelle à la manière des pèlerins. Étrange accoutrement! Et ce qui est plus étrange encore, c'est que celui qui voudrait se passer du petit

et bigarrées. On change tous les dimanches la chemise, qui est froncée au cou et au\ poignets de même que toutes les autres dardes, jusqu'au ceinturon, aux gant* et à l'escarcelle. Quand on salue, on n'ôte jamais le capuce, sauf pour le magistrat suprême, un évêque ou un cardinal ; on le soulève seulement quelque peu par devant avec les deux doigts pour les chevaliers , les magistrats, les docteurs ou les chanoines, en courbant légèrement la tête en signe d'amitié. ». Sioria fiorentina, IX.

(i) Chron., lin. XVIII, 16.

chapeau, de la barbe longue, de Pécarcelle, serait tenu à peu, ou à tres-peu, ou à rien. La barbe est grande reine, et le plus barbu est le plus en vogue. »

Nous trouvons dans d'autres écrivains des railleries dirigées contre les femmes, pour leur manie de se grandir en relevant leurs cheveux sur le sommet de la tête , ou en se coiffant de hauts bonnets, et de porter les cheveux flottants sur les épaules avec diverses espèces d'animaux suspendus sur la poitrine. Les alchimistes employaient leur art à dissimuler leurs défauts, et leur fournissaient dos recettes pour changer leur teint. Parfois elles tenaient leur collerette ouverte, et molliraient effrontément leur gorge, pour la relever soudain jusqu'aux yeux ; dans certains moments, la ceinture était si serrée que le bas de leur taille se gonflait comme si elles eussent été enceintes; dans d'autres, elles tenaient leurs jupes tendues à laide de petits morceaux de plomb, afin découvrir le talon qui les relevait du sol; quelquefois elles portaient des mantelets à la manière des hommes. Les Vénitiens les Génois, les Catalans, qui d'abord conservaient chacun leurs modes particulières , les confondirent ensuite tellement qu'on lînit par ne plus les distinguer les uns des autres. Les élégants ne se montraient satisfaits que lorsqu'ils étaient parvenus a surpasser leurs rivaux par des modes nouvelles ; un jour ils adoptaient le bonnet de nuit; un autre jour ils se serraient la gorge de manière à s'étrangler, et se laçaient étroitement comme des balles, au point de ne pouvoir s'asseoir sans rompre quelqu'une de leurs aiguillettes. Toujours avides de modes étrangères, l'un paraissait arriver de Syrie, un autre d'Arabie, un troisième d'Arménie; ceux-ci portaient le pourpoint à la hongroise, ceux-là de larges manches pendantes et des gabans de différentes sortes, dont les manches flottaient au dos, comme s'ils eussent été sans bras; enfin, leurs chaussures avaient des pointes démesurées (1).

Du reste il nous semble voir dans ces plaintes, outre la manie ordinaire de louer le passé aux dépens du présent, un indice des progrès de la démocratie, qui effaçait les distinctions sociales jusque dans les vêtements et les usages. Dante se plaignait que, de son temps, l'époque du mariage des filles et leur dot n'avaient plus de limites Dans le commentaire de ce passage, Benvenuto d'imola dit qu'un père très-opulent donnait autrefois à sa fille

(!) Voy. SfcCCBKTTI, Nov. 178, et ses Can zoni, qui ont été publiées dtns le Giornale Arcadtco, février 1819. Pétrarque déplore aussi la manie d'imiter les modes et les locutions étrangères.

(2) Paradis, XV.

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deux ou trois cents florins, tandis qu'alors il en déboursait deux mille ou quinze cents, et que les filles se mariaient de vingt à vingt-cinq ans, et alors de douze à quinze. Landolfe l'ancien affirme aussi qu'au commencement du treizième siècle on ne contractait pas de mariages avant trente ans ; mais cet usage changea par la suite à tel point que les coutumes de Milan déclarèrent nuls les contrats nuptiaux faits avant l'âge de dix-sept ans (1).

Les femmes peuvent donner la mesure des mœurs d'une époque ; comme exemple, nous rappellerons Cia des Ubaldini, qui, chargée par François des Ordelaffi, son mari, de la défense de Forli, se maintint opiniâtrément dans cette place contre les armes de l'ennemi au dehors et les trahisons des siens au dedans ; tout à la fois gouvernante et capitaine, elle s'exposait la première aux fatigues militaires, et la première elle était sur la brèche. Elle ne rendit la citadelle, qui n'était plus qu'un monceau de ruines, que lorsqu'elle eut perdu tout espoir de secours; mais ce fut à des conditions honorables pour ses soldats; elle se contenta pour ellemême de la protection que la générosité est toujours sûre de trouver, même auprès d'un ennemi.

On connaît aussi, par les traditions, cette Blanche de Rossi, femme de Jean-Baptiste de la Porta, gouverneur de Bassano, qui, après la mort de son mari, continua de défendre la place contre le farouche Ezzelin. Prise les armes à la main, elle eut à lutter contre les violences du tyran; pour échapper au déshonneur, elle se précipita par une fenêtre et se brisa une épaule. Lorsqu'elle fut guérie, le lâche Ezzelin triompha par la force de sa résistance; à peine libre, elle courut autombeau de son mari , souleva la lourde pierre dont il était couvert , et la laissa retomber sur sa tête , qui fut écrasée.

Voici le revers de la médaille. A quatorze ans, la Padouane Sperouella, fille de Delesmanno, était mariée à Jacques de Carrare, quand le comte de Pagano , nommé par Frédéric Ier au gouvernement de Padoue , s'en éprit , l'enleva et l'épousa. Ses parents et ses concitoyens , irrités de la voir entre les mains d'un tyran étranger, conspirèrent contre lui , se soulevèrent et l'obligèrent à leur rendre les forteresses avec la liberté. Speronella fut alors épousée par un Traversari , avec qui elle demeura peu de temps; puis elle devint la femme de Pierre Zausanno , qu'elle quitta au bout de trois ans pour épouser Ezzelin de Romano. Un jour qu'il

(l) Liv. Il, cli. 36. Une constitution du concile de Nîmes, en 1090, déclare que les filles ne sont pas nubiles avant douze ans.

était allé à Monselice , où Oldéric de Fontana lui avait fait un accueil plein de courtoisie, il ne put s'empêcher, à son retour, de faire les plus grands éloges des manières affables de son hôte et de sa mâle beauté. Il n'en fallut pas davantage pour enflammer les désirs de cette femme sans pudeur; des messages furent échangés entre elle et Fontana , à la suite desquels elle abandonna Ezzelin pour s'enfuir avec son galant. C'est ainsi qu'elle changeait de mari , tandis que le précédent vivait encore. Avant de mourir, elle fit un long testament, qui n'est qu'un catalogue d'églises et d'hôpitaux auxquels elle légua tout ce qu'elle possédait: vingt sous à celle-ci , quarante à celle-là, des matelas , des courtespointes, des draps, des couvertures en pelleterie; elle donna à un hospice le lit de plumes sur lequel elle couchait , et des nappes, des serviettes pour les pèlerins d'outre-mer; des champs et de l'argent à desévèques, pour indemniser ceux à qui elle aurait pu causer quelque dommage (1).

Le duc Marie-Philippe Visconti envoyait au gibet, pour crime d'infidélité , sa femme Bêatrix ; le capitaino François Gonzague, la sienne , Agnès Visconti; Nicolas, marquis de Ferrare, la sienne, Parisina Malatesti, avec son fils; Hercule Bentivoglio fit faire le procès de Barbara Torelli. Peut-être elles étaient toutes innocentes; mais leurs époux savaient démontrer leur culpabilité.

Quiconque a lu le Décaméron aura dû , sans parler des faits qui y sont racontés, se former une opinion peu favorable des femmes qui souffraient, en leur présence, des récits et des discours de cette nature, surtout lorsque la peste ravageait la patrie.

Il nous reste un acte singulier par lequel G aléas-Marie Sforza, attendu les mœurs pures, la vie pudique, l'extrême beauté de Lucie de Marliano , et l'immense amour qu'il a pour elle , lui fait en partie , en partie lui assure la donation de domaines considérables pour elle et les enfants qu'il a eus ou qu'il aura d'elle. Après avoir confirmé cette libéralité par les serments les plus sacrés, il y mit cette condition : « Elle vivra à notre dévotion , et n'aura jamais « de rapports non-seulement avec un autre homme , mais même a avec son mari , à moins que nous ne lui en donnions licence « expresse par écrit .(2). » Viennent ensuite des menaces terribles de Galéas à Bonne, sa femme, si jamais elle cause à sa favorite

(1) Annte 119?, dans le Code Ecceliniano de Verci.

(2) Dummodo i>r;idicla Lucm marito suo per carnaUm copulam se non commisceat, sinr spcciali licentia in scriptis; nec cum alio viro rem habeat, nobix exceptis,si forte cum ea coire libnerit ahquanâo. Manuscrit* âm archives Irivulciennes.

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