COMMERCE
l'honneur de saint François, auquel je suis dévoué , et je résolus de le faire entrer dans son ordre , et je veux qu'il en soit ainsi. La plupart de ses entants furent confiés à des nourrices, et ma femme a en allaita quelques-uns (1). »
Agnolo Àcciaîuoli , citoyen que des princes et des papes chargèrent d'importantes négociations, reçut en don de Charles VII de France un service de table en argent de grand prix ; il n'accepta que deux flacons dont il tit présent à François Sforza. Il passait toute la semaine sainte à la Chartreuse , jeûnant et communiant; c'était par un miracle divin , disait-il , qu'il avait triomphé de tous les obstacles; il termina ses jours à la manière d'un pénitent (2).
Jérôme d'Empoli, négociant, écrivait la vie de Jean son oncle, marchand et fils de marchands. A sept ans, il lisait le psautier; à treize, il savait le latin et un peu de grec. Son père lui faisait répéter ses leçons , et lui avait formé un petit livre où se trouvaient retracées beaucoup de choses de la sainte Écriture; a c'était sur ce livre qu'il le faisait étudier, afin qu'il connût les choses de Dieu et les aimât. » Les jours de fête , il était toujours avec une des confréries que frère Savonarole avait instituées. Placé dans la banque de son père, il changea des monnaies, et put en connaître beaucoup d'étrangères à l'occasion du jubilé qui , en 1500, attira la moitié du monde en Italie. Plus tard , des Florentins le chargèrent de leurs affaires à Lyon, à Bruges, à Lisbonne, et l'envoyèrent à Calicut par la voie de mer, récemment découverte. Il fit trois fois ce voyage, dont il envoyait des rapports à son père; de retour dans sa patrie , il s'amusait avec les personnes qui savaient indiquer les lieux sur la mappemonde et appliquer les noms des pays signalés. Il visita souvent Malacca et même la Chine, et mourut à Canton en 1548.
Le caractère de Nicomaque , tracé par Machiavel, nous paraît, bien que fictif, le type du bon père de famille florentin, a Nicomaque était un homme grave, résolu, circonspect. Il faisait de son temps un emploi honorable, se levait de bonne heure, entendait la messe et pourvoyait à la nourriture du jour; puis, si quelque affaire l'appelait sur la place, au marché, auprès des magistrats, il la réglait; sinon, il allait trouver quelques citoyens avec lesquels il s'entretenait de choses sérieuses, ou bien il se retirait dans son bureau , pour mettre ses écritures à jour et régler ses comptes. Il dînait ensuite agréablement avec sa famille, et, le repas ter-
(1) Archives historiques, L IV.
(7) Vespasies, Vie.
miné, il causait avec son fils , lui donnait des conseils , lui faisait connaître les hommes, et lui enseignait à vivre au moyen de quelques exemples anciens et modernes. Après cela il sortait et passait la journée soit pour s'occuper d'affaires ou de récréations honnêtes et graves. Le soir venu, Y Ave Maria le trouvait toujours chez lui. Si Ton était dans l'hiver, il restait quelque temps avec nous auprès du feu ; puis il entrait dans son bureau pour mettre en ordre ses affaires; vers les trois heures, il soupait gaiement. Cet ordre dans sa manière de vivre servait d'exemple à tous les individus de sa maison , et chacun aurait rougi de ne pas l'imiter; c'est ainsi que les choses étaient réglées et procuraient la joie ( 1). »
Loin de considérer le commerce comme une occupation déshonorante, les premiers citoyens s'y livraient en personne (2); Cosme lui-jiiême continua le négoce lorsqu'il fut devenu le chef de la république. Le commerce était pour eux, tout à la fois, la source des richesses et de la popularité, comme aussi l'école où ils contractaient ces habitudes simples et polies qui faisaient contraste avec les manières fastueuses et grossières de l'aristocratie étrangère.
Sienne comptait cent mille habitants , lorsque la peste la réduisit à treize mille à peine ; il s'y fit dans une seule année , d'après les registres du temps, quatre-vingts mariages parmi la noblesse et cent dans la haute bourgeoisie. Les Salimbeni , dont la
iM". famille comptait seize ménages , s'étaient entendus pour avoir un trésorier commun , chargé d'administrer leurs revenus ; pendant plusieurs années, chaque maison reçut annuellement cent mille
isst. florins ( deux millions ) pour sa part. Un impôt de deux pour mille, mis sur cette ville pour payer le comte Landau , produisit quarante mille florins , ce qui indique une valeur de vingt millions , équivalant à quatre cent vingt-trois millions d'aujourd'hui. Un ne-
m«. gociant ayant apporté de Syrie beaucoup d'étoffes avec et sans or, Goluccio Balardi les acheta pour cent quinze mille florins, et il les eut presque entièrement écoulées au bout d'un an ; il avait un comptoir à Paris, et Jean Vanni , Toscan comme lui, faisait les mêmes opérations dans les villes de Douvres et de Cantortèry. Nous avons déjà vu les Bardi et les Peruzzi, de Florence, créanciers du roi d'Angleterre pour un million et demi de florins , cVstà-dire pour deux cent soixante-quinze millions d'aujourd'hui, et
(1) Clizia, 11,4.
(2) « Sou père l'envoya (Antoine Giacomini) à Pise pour des affaires de commerce, dont s'occupe toute la noblesse de Florence, comme de la chose la plu* utile et la plus estimée dans le pays. » Machiavel.
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du roi de Sicile pour cent mille florins chacun. On calculait, en 4422, qu'il y avait en circulation dans Florence quatre millions de florins.
François Balducci Fegolotti , qui écrivait , au commencement du quatorzième siècle, sur les usages commerciaux et les règles à suivre en voyage par les marchands, nous apprend qu'ils étendaient leurs relations en Angleterre , au Maroc , dans tout le Levant et jusqu'en Chine. La Chronique de Benoit Dei donne aux Florentins cinquante maisons de commerce dans le Levant , vingt-quatre en France , trente-sept dans le royaume de Naples , neuf à Rome, outre celles qu'ils avaient à Venise, en Espagne, en Portugal. Ils prenaient souvent à ferme la fabrication des monnaies. Édouard Ier, d'Angleterre, ladonnaàunFrescobaldi,etunBardi avait, en 1329, celle des impôts dans toute l'Angleterre, à raison de deux livres sterling par jour, quoiqu'ils en eussent produit huit mille quatre cent onze en 1282 (I).
A Bruges, où les nations étrangères n'avaient chacune qu'un comptoir, les Génois, les Lucquois , les Florentins et les Lombards formaient autant de collèges distincts. Le morcellement du pays était , à l'intérieur, un obstacle au commerce réciproque, mais non pas autant néanmoins que dans les pays où l'on rencontrait à chaque pas un châtelain. Les différents États, sentant l'importance du négoce, le facilitaient par des conventions qui , si on les imitait aujourd'hui, contribueraient puissamment à la prospérité de la péninsule italienne.
Gênes, dès 123(>, faisait des traités avec les Barbaresques de la côte africaine pour garantir les naufragés et protéger son commerce ; afin de faciliter la correspondance avec les habitants de ces parages, elle avait une chancellerie de langue arabe. Constantinople , où elle posséda le faubourg de Péra, Caiïa, image de la métropole, et la Cana étaient les centres de son commerce avec le Levant, commerce qui se faisait au moyen d'une série d'échelles qui atteignaient la Chine d'une part, et les Indes de l'autre, en suivant les côtes du golfe Arabique. Il y en avait d'autres dans toute la Homanie , la Macédoine et l'Archipel ; dans l'île de Scio, propriété des Giustiniani, on comptait cent mille âmes, gouvernées par un conseil de cent membres, choisis parmi les diverses familles des Giustiniani. Le mastic et les impôts produisaient cent mille écus d'or par an. Dans l'Anatolie, Gênes possédait Smyrne et les deux Phocée, riches d'alun; de Chypre elle tirait du bois
de construction , du chanvre, du fer, des grains, du sucre, du coton, de Phuile, outre les produits qui venaient de l'Orient. D'autres compagnies génoises étaient établies sur les côtes de l'Océan, des Pays-Bas et de l'Angleterre. En Italie , elle avait deux magasins à Mutrone sur le territoire de Lucques pour y déposer le sel et les laines, des mines d'alun à Potercole et des maisons partout ; en outre, elle dominait sur la Corse, la Sardaigne, Malte et la Sicile.
Le commerce de banque, qui rendit synonymes les mots de prêteurs d'argent et de lombards, avait reçu l'impulsion de la cour de Rome qui, tirant des fonds du monde entier, avait toute facilité par faire circuler les valeurs. Ce genre d'opération devint ensuite plus commode et plus étendu dans le cours de ce siècle par l'introduction des lettres de change (1).
Les denrées formaient une branche de commerce très-importante, les exportations et les importations étant considérables; car le peuple , dans la crainte de la famine, exigeait que ses magistrats tinssent les greniers publics constamment remplis. Les Milanais tiraient leurs approvisionnements de la Lomellina, du Crémonais, du Mantouan ; les Vénitiens et les Génois, de la Barbarie et de la Sardaigne.
Les manufactures, celles de laine surtout, étaient très-actives ; dans la Lombardie , l'ordre des Humiliés avaient gagné d'immenses richesses à l'aide de cette industrie. En 1300, il se fabriquait à Vérone vingt mille pièces de drap par an, sans compter les bas et les bonnets ; c'était là que la seigneurie de Venise achetait les draps superfins dont elle faisait présent au Grand Seigneur (2). En 1338, il était confectionné annuellement , dans Florence, quatre-vingt, mille pièces de drap d'une valeur de douze mille sequins (3). A Sienne, qui expédiait beaucoup pour le Levant , la taxe de quatre livres , payée pour chaque pièce de drap exportée, fut affermée six cents sequins.
Les tissus qui entraient du duché de Milan à Venise étaient estimés à neuf cent mille ducats d'or par an, et la grosse toile à cent mille. Les Milanais recevaient en échange des cotons en balles et filés , des laines catalanes et françaises , des tissus d'or et de soie, du poivre, delà cannelle, du gingembre, des sucres, des boisde
(1) Déjà elles sont indiquées clairement en 1202 par Fibonacci. Voy. le tolume suivant, ch. II.
(2) Zagata.
(3) J. VlLLANI,XI, 93.
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teinture et autres matières colorantes, des savons et des enclaves pour deux millions (1).
L'industrie de la soie prospéra d'autant plus que la culture du mûrier fut recommandée et même imposée. En 1423 Florence exemptait de tout droit les feuilles de mûrier, et en 1440 ordonnait que tout propriétaire plantât cinq mûriers au moins; en 1443 elle défendit l'exportation de cet arbre. A Milan, un décret de 1470 impose l'obligation de planter, toutes les cent perches, au moins cinq mûriers; un autre prescrivait de faire connaître le nombre de ces arbres, avec invitat ion d'en céder les feuilles au maître de la soie, à prix convenable, si l'on ne voulait pas élever les vers à soie (2). Maisdéjàen 1507 Muralto, dans une chronique manuscrite deCôme, raconte que la campagne aulourdeMilan etdeCôme offrait l'image d'une forêt de mûriers. Florence, sur la fin du quinzième siècle, comptait quatre-vingts fabriques d'étoffes de soie.
Cette prospérité commerciale est d'autant plus étonnante, qu'elle avait dû traverser les obstacles qui résultaient de mesures mal entendues, des douanes multipliées, du peu de sûreté des routes. Cette prospérité est pourtant attestée par le taux excessif de l'argent, dont l'intérêt, déclaré ou simulé, s'élevait toujours très-haut. En 1116 Guy, comte de Biandrate, payait quatre deniers par mois , c'est-à-dire vingt pour cent. A Vérone, un statut de 1228 fixa l'intérêt à douze et demi; un autre, pour Modène, à vingt. Au siècle suivant, on le trouve à trente-cinq dans certains lieux. Frédéric II défendit, dans le royaume de Naples, les prêts au-dessus de dix pour cent; Florence, en 1430, afin de diminuer l'usure, appela les juifs, à la condition de ne pas exiger plus de vingt pour cent. Il y avait cependant quatre-vingts maisons de banque dans la ville , outre le Mont , qui ne prenait pas plus de douze à vingt.
Le Mont était un des moyens à l'aide desquels les républiques italiennes cherchaient à pourvoir aux besoins urgents, en constituant une dette sur l'État. L'art de produire et de répartir les richesses se trouvait dans l'enfance, et Ton pourrait même dire qu'il n'était pas encore né; cependant les premières tentatives pour organiser le crédit sont dues aux Italiens. Dés l'an 1 156, le trésor vénitien se trouvant épuisé, le doge Vital Michel proposa un emprunt forcé sur les citoyens les plus aisés, avec intérêt de quatre pour cent payable aux créanciers: c'est le premier exemple
1 1) Voy. la noie B, à la fui du volume.
(?) Moubio, Codice Visconteo-s/orcesco, p. 400.
IIIST. IMV. — T. XII. J2
d'une banque, non d'émission, mais de dépôt. Les contrats étaient faits et les billets tirés par les marchands, non pas au cours de la place, mais en monnaie de banque , c'est-rç-dire en ducats effectifs du titre le plus fin. L'établissement acquit un nouvelle force lorsque le gouvernement prit le parti de faire ses payements en billets de ce genre ; ensuite on ouvrit un compte par doit et avoir, au moyen duquel les fonds déposés passaient d'un nom à un autre, comme cela se pratique aujourd'hui a la banque nationale d'Angleterre. A cet ancien Mont les Vénitiens ajoutèrent le nouveau en 1580 , pour soutenir la guerre de Ferrare, et enfin le Mont-trèsnouveau, après la guerre de Sept ans. Plus tard le débris de ces monts servirent a constituer, en 1712 , la banque de circulation , qui continua d'opérer jusqu'à la ruine de cette république. 11 parait que cette banque , dès son origine , put disposer de cinq mille francs; bientôt elle paya des lettres de change pour le compte des particuliers. Dans le principe, elle refusait les capitaux des étrangers; un décret spécial fut nécessaire, dans l'emprunt de 1390, pour lui faire accepter trois cent mille écus du roi Jean de Portugal. Telle était la confiance qu'elle inspirait qu'on put lui prendre presque tout son numéraire, sans causer la moindre inquiétude.
La banque de Saint-George , à Gènes , est une institution plus remarquable encore. Cette république avait une dette publique dès l'année 1148, lorsqu'elle fit la conquête de Tortose en Espagne. Dans les diverses luttes qu'elle eut à soutenir, sa dette grossit; après la guerre de Chioggia, elle s'était accrue de quatre cent quatre-vingt quinze mille Uorin&d'or, et d'une plus forte somme sous l'administration de Boucicault. Enfin elle prenait de telles proportions qu'il semblait que la république serait obligée de faillir si elle ne trouvait pas un expédient pour alléger le poids de ses charges. Gènes était dans l'usage de céder aux créanciers de l'État le produit de quelques droits indirects; mais, comme la perception des différents impôts était confiée à des bureaux divers , les dépenses absorbaient les bénéfices. Afin de simplifier les choses , on ramena tout à un seul collège composé de huit assesseurs, sous le nom de banque de Saint-George, nommés par les créanciers et obligés de rendre leurs comptes à cent d'entre eux. Dans la banque de Saint-George furent transférées et consolidées toutes les dettes antérieures , de nature très-diverse , avec intérêt à -sept pour cent. On appelait consul chaque administrateur; lieu , toute unité de crédit composée de cent livres , et que l'on pouvait vendre et transférer ; colonne , un certain nombre de créances réunies sur
BANUUE5. 199
un seul locataire ou créancier; achats {compère), ou écritures, la somme totale des lieux, que Ton appelait monts à Florence, à Rome et à Venise. Les impôts affectés au payement des lieux • produisaient sept pour cent net. Ils étaient enregistrés dans htiit cartulaires, selon les huit quartiers de la ville, et Ton remettait aux créanciers des coupons qui portaient leur nom et la signature du notaire. Aucun billet ne devait être mis en circulation sans qu'il fût représenté par une valeur égale en caisse ; il était payé à vue avec l'argent conservé dans les sacristies, où beaucoup de personnes déposaient leurs économies , de môme que |es sommes destinées à des actes de bienfaisance publique. La direction suprême était confiée à huit protecteurs, qui s'adjoignaient au besoin huit procurateurs, huit membres du bureau des quarante-quatre et quatre syndics ou réviseurs. Chaque année, les protecteurs formaient un grand conseil de quatre cent quatre-vingts locataires, moitié au sort , moitié au scrutin de boules. Les magistrats supérieurs de la république devaient jurer de maintenir l'inviolabilité de la banque.
Cette banque prit de plus grandes proportions grâce aux nombreux dépôts d'argent et aux tt\oltiplici , comme on appelait certaines dispositions entre-vifs ou testamentaires; en vertu de ces dispositions , on laissait accumuler les intérêts de quelques lieux pour en acheter d'autres , mais jusqu'à une certaine limite , au delà de laquelle on les appliquait à des institutions de bienfaisance ou bien à tout autre usage ; si , après avoir servi les intérêts annuels de quelque nouvel emprunt , il restait des lieux disponibles, on les multipliait au profit de la république , pour constituer les code di redenzione , ou le fonds d'amortissement, comme nous dirions aujourd'hui. Cette opération donnaitde si bons résultats que, malgré plus de soixante prêts faits à la république, la banque diminua ses lieux; en effet, de quatre cent soixante-seize mille sept cents qu'ils étaient en 1407, ils se trouvaient réduits, en 1798, à quatre cent trente-trois mille cinq cent quarante, dont un quart recevait un emploi d'utilité publique.
Cette société dans la société prospéra comme amie de la paix, conservatrice de sa nature , et moins corrompue que le reste. Son crédit prit de l'extension , surtout depuis le moment où la république , ne pouvant plus suffire à défendre Caffa contre les Turcs, mi. et la Corse contre le roi Alphonse , le céda à la banque de Saint- George (1).
(l ) A Lobfjiio, Mm, star. deUa banca di S. Giorçio; Gine*, 1832. Ln cnr
La péninsule de la Tauride , baignée par la mer Noire et le Palus Méotide , unie par l'isthme do Pérécop aux pays qu'arrosent le Borysthène et le Bog, reçut, à cause de sa situation favorable, des colonies grecques, vaincues d'abord par Mithridate, ensuite parles Romains; le pays fut successivement occupé par des nations barbares, et surtout par les Slaves Khazars, ce qui le fit appeler Khazarie. Les Tartares le subjuguèrent en 4237 , et les Génois Tachetèrent d'un de leurs princes. Caffa , autrefois colonie grecque située au pied des montagnes qui bordent lVxtrémité de la Khazarie, fut ensuite célèbre sous le nom deThéodosie; tombée enfin en ruine, elle fut relevée et fortifiée par ses nouveaux maîtres , qui étendirent la culture des vignes sur les hauteurs voisines, enseignèrent à épurer la soude tirée de l'arroche, qui abonde aux alentours , et donnèrent au commerce un plus vaste développement. Sur le versant opposé, le vieux Crim, marché des Tartares, qui venaient y vendre leur butin, acquit une telle importance par ce voisinage qu'il donna le nom de Crimée à toute la péninsule.
Les Génois s'y trouvaient comme chez eux , exempts des droits capricieux auxquels ils étaient exposés à la T. ma; ils avaient, à cinq cents lieues de leur patrie , un port national pour y déposer leurs marchandises , et se radouber en attendant le retour de la belle saison. Selon l'habitude des peuples policés au milieu des populations barbares , ils nouèrent habilement des relations commerciales et politiques; ils donnèrent aux habitants des magistrats choisis parmi eux, des institutions, une monnaie, et fondèrent dans la ville une mission pour enseigner la r< ligion civilisatrice.
Bientôt Caffa s'agrandit tellement que les Turcs l'appelaient la Constantinople de Crimée. La république la céda ensuite à la banque de Saint-George, et les statuts de Khazarie sont restés comme un monument de la sagesse avec laquelle cette compagnie l'administra. La colonie était organisée à l'exemple de la métropole. Un consul annuel y présidait à l'administration , assisté d'un secrétaire ou chancelier; tous deux étaient nommés à Gênes, et fournissaient caution. La colonie était représentée par un conseil de vingt-quatre personnes, renouvelé chaque année au choix des membres sortants , et qui élisait hors de son sein un petit conseil composé de six individus. Il ne pouvait pas entier dans le premier plus de quatre bourgeois de Caffa , ni plus de deux dans
poration des portefaix bergamasques fut instituée dans ce port en 1340; elle a conservé se* privilèges jusqu'à nos jours.
le second ; du reste, les nobles et les plébéiens y avaient leur poste déterminé.
Le consul réunissait à son arrivée les vingt-quatre, en présence desquels il prétait serment , et faisait aussitôt procéder à leur renouvellement; il gouvernait avec le concours du petit conseil , sans lequel il ne pouvait ni décréter d'impôts, ni faire aucune dépense extraordinaire; en outre il lui était défendu de trafiquer pour son compte et de recevoir des présents. Le chancelier, choisi par le gouvernement parmi les notaires de Gènes, rédigeait les actes , et apposait le sceau de la ville.
Ainsi l'établissement de Saint-George fut tout à la fois banque commerciale , caisse pour les revenus, ferme de contributions et seigneurie politique.
Au milieu des rancunes implacables des factions, qui rendaient impossibles la liberté, la tyrannie et toute conception élevée , le commerce seul pouvait enfanter des idées d'ordre. Lorsque les dettes de l'État se furent accrues, la souveraineté de Saint- George dans Gênes, et de Justinianie à Scio , fut donnée en gage à la banque ; c'était en quelque sorte un gouvernement de marchands. La banque de Saint-George continua ses opérations môme après les changements apportés dans les habitudes et les voies commerciales. Elle se releva du pillage que lui firent subir les Autrichiens en 1746; mais elle succomba en 1800 à celui des Français.
Les monts-de-piété furent institués à cette époque pour offrir aux particuliers, qui se trouvaient dans le besoin, la commodité d'emprunter sans tomber aux mains des usuriers. Le premier fut fondé à Pérouse en 1464, par les soins de Barnabé, médecin de Terni , frère franciscain; les prêts s'y faisaient à un intérêt si faible qu'il suffisait à peine aux frais d'administration. Sixte IV approuva celui de Viterbe de Tannée 1479, et lui-même en établit un à Savone, sa patrie; bientôt Céséne, Mantoue, Florence, Bologne, Naples, Milan, Rome, suivirent cet exemple, qu'imitèrent les villes industrielles de la Flandre, et plus tard les Français (1). Des moralistes rigides y voyaient une usure en opposition avec le prêt sans espérance recommandé par l'Évangile; mais, à cause du bien qu'ils produisirent , on ne songea qu'à y introduire l'ordre et la mesure.
(I) Ils doivent avoir été introduits par les Italiens en Russie, puisqu'on les y appelle lombards. C'est une des institutions les plus ituportan tes de 1 empire. Us prêtent à six pour cent, tandis que le taux ordinaire est de huit, dix et même douze.
Le commerce extérieur ne se faisait pas sans être garanti par les armes, et chaque navire était obligé de s'en munir. Gênes punissait d'une amende do dix livres tout négociant qui mettait à la voile sans avoir de bonnes armes pour lui et six serviteurs , avec cinquante Uèches dans le carquois (4). A Venise, tout marin devait emporter un casque de cuir ou de fer, un bouclier, une jaque de mailles, un coutelas, une épée et trois lances; s'il recevait plus de quarante livres de gages, il devait y joindre la cuirasse ; au pilote il était enjoint d'avoir l'arbalète et cent flèches (2). Voila pourquoi nous avons vu les négociants italiens prendre une si grande part aux croisades et faire des conquêtes , ou bien assouvir sur des mers lointaines les haines fratricides de la patrie. Les compagnies de commerce sur terre ferme pourvoyaient également par les armes à leur sûreté , et les employaient parfois sur les champs de bataille. Ainsi Albert Scott o , fameux tyran de Plaisance , se trouvait à la tète d'une grosse bande , la compagnie des Scotti, qui en 1299 obtint de négocier avec les agents du roi de France dans les foires de la Brie et delà Champagne ; cette compagnie , composée de quatre cents chevaux et de mille cinq cents fantassins , guerroyait quelque temps après au service de ce roi (3).
Les grandes opérations de commerce se trouvaient désormais circonscrites à Venise et à Gênes. Pisc ne se releva plus de la défaite de la Meloria et de la perte de la Sardaigne ; la Grèce avait péri sous le cimeterre turc , et il était rare que des navires du Nord parussent dans les ports du Midi. Il fallait une flotte à Naples et à la Sicile pour maintenir des communications avec FAragon et la Provence; nous les voyons pourtant avoir sans cesse recours à celles de Gênes, comme faisaient la France et l'Angleterre. Les Génois pouvaient seuls tenir tète à Venise. Ils avaient, dit Serra, le commerce de toute la Ligurie maritime, où ils dominaient depuis Corvo jusqu'à Monaco ; il en était de même pour Me de Corse. Ils approvisionnaient de sel les Lucquois; la partie occidentale de la Sardaigne recevait leurs lois, ou celles de princes leurs amis; ils fréquentaient Civita-Vecchia et Corneto, marchés de subsis-
(1) ImposU. n/flc. Gazartx, p. .126.
(2) Capii. nantie. , ch. 33.
<3) Pocgiali, Htst. de Plaisance, t. VI, p. 31.
TftGMNCi, Vie de Caslruccio, Bonacorso trafiquait en Picardie, lorsque les Anglais y débnrqucrentcil I3SS : - Je m'associais avec un LucquoU et un Sieunoss ; avec trente->i\ chevaux cl bien armés , nous cnliaMuesà nos fi ais daus celle armée, >ous la bannière et la conduite du duc de Bourgogne. « PlTTI, Chronique, p. 34.
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tances dans l'Etat ecclésiastique. Après Naples, leur principale résidence dans le royaume était Gaëte ; s'ils ne purent venir à bout de réaliser leurs projets sur la Sicile , ils furent toujours en grand nombre à Messine, à Palerme, à Alciate. Dans l'Adriatique, ils visitaient fréquemment Manfredonia , Ancone et même Venise, dans les intervalles do paix. Ils faisaient un grand commerce avec Marseille, Aigues-Mortes et Saint-Égidius ; Montpellier d'abord et Nimes ensuite furent le centre de leurs opérations dans le Languedoc. Dans la France occidentale, la Rochelle leur procura de grands avantages; Majorque leur donna une bourse ou loge nationale. En Espagne, les comtes Béren<»er de Catalogne partagèrent avec eux la ville de Tortosa , les rois de Castille celle d'Alméria , et. quand ils les eurent perdues ou aliénées toutes deux , des conventions honorables , tant avec les royaumes chrétiens d'Espagne qu'avec les Maures, leur ouvrirent, dans cette riche péninsule, les ports maritimes et tous les marchés de l'intérieur. Dans les Pays-Das, Bruges et Anvers accueillirent honorablement leurs compagnies de négociants , qui non-seulement accumulaient des marchandises dans ces grands entrepôts du commerce européen, mais les expédiaient encore en Danemark, en Suède, en Russie, en Allemagne et en Angleterre. Les bâtiments de ces compagnies remontaient le Rhin chargés des produits de l'Orient.
Les rois les plus heureux et les plus belliqueux d'Angleterre , Edouard III et Henri V, leur montrèrent une bienveillance particulière; ils leur confiaient des fonctions éminentes , les garantissaient contre les insultes des corsaires , ou renouaient avec empres- • sèment ces liens de vieille amitié que le choc des factions et les guerres avec la France avaient momentanément relâchés.
En Afrique , les hostilités des mahométans contre la république génoise recommençaient aussi souvent que les dynasties ou les tribus dominantes étaient remplacées par d'autres; mais une fois leur première fougue passée , ils rappelaient à l'envi les navigateurs génois , et leur assuraient des privilèges. L'Égypte était plus fréquentée par les Vénitiens; les Génois ne laissaient pas néanmoins de s'y montrer sur les marchés d'Alexandrie , de Rosette , de Damiette, de s'établir même au grand Caire, et de conclure des traités avantageux avec les soudans.
Le siège principal de leurs opérations était dans le Levant , c'està-dire dans les pays d'Asie et d'Europe soumis à des princes grecs, tartares, bulgares et turcs. La colonie génoise dePéra surveillait , par ses magistrats , les contrées les moins éloignées , et celle de Gaffa , les plus lointaines. De la première relevaient la marche des
Zacharie, la Phocide des Gattiiusi , l'Achaïe des Centeri ; la Canée dans l'île de Candie, plusieurs lies et ports de l'Archipel , comme Famagouste, Limisso et autres lieux dans l'île de Chypre; Cassandrie, Ainos , Salonique , Cavalla dans la Macédoine; Sophie, Nicopolis et autres villes en Bulgarie; Suczawa en Moldavie; Smyrne, la vieille et la nouvelle Fokia dans l'Asie Mineure; Hautlieu et Sétalie chez les Turcs; Kars, Sis, Tarse , Laïazzo dans les deux Arménies; enfin Héraclée, Sinope, Castrice et Akerman dans la mer Noire.
L'autorité de Cafta s'étendait sur les acquisitions faites en Khazarie , sur Taman dans la péninsule de ce nom, Copa en Circassie, Totatis en Mingrélie, Koubatsckoi dans le Daghestan, sur le bourg fortifié voisin de Trébizonde, le comptoir des résidents à Sébastopol , le grand marché de la Tana et sur toutes les caravanes qui se dirigeaient tant vers le nord que vers le centre de l'Asie. Le consulat de Tauris, en Perse, indépendant peut-être des autres , devait animer et diriger le commerce de l'Asie méridionale , mais surtout empêcher les marchands génois de former des sociétés avec les marchands étrangers (1).
Gênes tenait, en résumé , les trois grandes voies du commerce de l'Asie centrale et de l'Inde : la première aboutissant à la mer Noire par la mer Caspienne et le Volga ; la seconde à Pogolat et à Laïazzo, par le golfe Persique, Alep et l'Arménie; la troisième à Alexandrie par la mer Rouge et l'Égypte. Elle échangeait les soieries de la Chine , les épices , le bois de teinture , le coton , les pierreries de l'Inde, les parfums de l'Arabie, les tissus de Damas, les draps de Tarse, le sucre, le cuivre, les teintures du Levant, l'or et les plumes de l'Afrique intérieure, les pelleteries, le chanvre, le goudron, les bois de construction de l'Europe septentrionale, les grains de Tunis, de la Sicile, de la Lombardie, contre les huiles, les vins, les fruits secs des deux rivières liguriennes, les armes de luxe, les coraux travaillés à Gênes, les toiles de Champagne, la laine, le plomb, l'etain de l'Angleterre, en un mot contre tous les produits de l'Europe. Elle tirait aussi un revenu considérable du sel de la mer Noire, de l'alun de Phocée, du mastic de Scio , qui chaque année lui rapportait cent vingt mille écus d'or, équivalant à six millions d'aujourd'hui. Gênes, toujours agitée pour son malheur, finit par succomber sous l'obstination calculée de l'aristocratie vénitienne.
vem»c. A Venise, la liberté, chaque jour plus faible, se réduisait à
(I) Serra , Storia drlt anttca Uguria.
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un vain nom; la seigneurie et le grand conseil n'avaient plus que l'apparence du pouvoir. La réalité, c'étaient les Dix, dont l'unique et violente autorité étouffait les passions individuelles, les factions, et abattait quiconque s'élevait au-dessus des autres.
Les quelques familles inscrites au livre d'or participaient seules à la souveraineté ; néanmoins les autres habitants de la lagune se figuraient qu'ils avaient aussi leur action politique , parce qu'on les appelait maîtres {padroni). De là, ce respect pour la patrie et ses chefs, qui identifiait la volonté individuelle et la loi, et poussait à tous les sacrifices dans l'intérêt de l'État. Lorsqu'ils se donnèrent à la république , les sujets de terre ferme se réservèrent quelques prérogatives, entre autres la nomination aux charges principales ; mais ils n'eurent jamais la prétention de concourir à l'exercice de la souveraineté. Quant aux sujets d'outre-mer, ils étaient traités comme des populations conquises, méprisés, immolés au monopole de la capitale, entourés de fortifications nécessaires pour les tenir en respect , mais non pour les garantir contre l'ennemi. On ne leur laissait pas même les charges municipales ; deux sénateurs leur étaient envoyés, l'un comme podestat et l'autre comme capitaine du peuple : ce qui fournissait un moyen d'occuper les nobles et de les indemniser, par des emplois au dehors, de l'oppression qui augmentait à l'intérieur. Ces colonies altérèrent la constitution en introduisant dans Venise une autre noblesse, non pas étrangère, il est vrai, au gouvernement, mais moins dépendante, et qui aurait pu s'émanciper sans la surveillance tyrannique des inquisiteurs d Etat. Toujours occupés de mettre des bornes à la richesse, source de puissance, ils excluaient les citoyens du commandement des armées, qui fut d'abord confié, lors de la guerre de Padoue , à Pierre de Rossi , ancien seigneur de Parme , et plus tard à des généraux mercenaires, rigoureusement surveillés par deux patriciens. L'ancienne noblesse, qui s'était assuré la domination du pays, traitait de plus en plus avec hauteur la bourgeoisie et la noblesse inférieure. Exclue du pouvoir, la noblesse essaya de s'unir aux bourgeois pour acquérir des privilèges ; mais la conjuration de Baïamont Tiepolo u'eut d'autres résultats que de faire verser du sang et d'amener l'inquisition tyrannique des Dix.
Un autre effort fut tenté par Marino Faliero. Marié , à l'âge de ggwj soixante-seize ans, à une jeune femme fort belle, il se crut outragé par Michel Sténo, l'un des trois chefs de la quarantie; irrité de ne pouvoir obtenir satisfaction, il ourdit une trame avec Ber- itn. tucio Israël et Philippe Calendaro, tous deux plébéiens , et très-
*><)() TREIZIEME ÉrOQUE.
bien vus parmi le peuple; ils lui peignaient ses misères avec des couleurs exagérées, les attribuaient à l'aristocratie, et lui inspi-
7aTni. raient le désir de la renverser. Dénoncé aux Dix , Faliero fut décapité à l'endroit où les doges prononçaient leur serment ; ses complices périrent par le gibet, et les chaînes du peuple furent rivées plus étroitement.
Venise commençait alors à s'immiscer davantage dans les affaires de l'Italie, non plus comme puissance étrangère, mais comme
m». État italien. Dans la guerre qu'elle eut à soutenir contre les Scaligeri, elle acquit la libre navigation du Pô avec la possession de Trévise, et s'occupa de s'agrandir sur la terre ferme. Ses possessions maritimes diminuaient au contraire, soit à cause des invasions des Turcs, ou de sa lutte avec Gènes, qui dura jusqu'en 4355. Les batailles étaient plus désastreuses pour les Génois, parce qu'ils n'employaient pas de troupes mercenaires , mais des citoyens; il en périt deux mille dans la journée de Loiera , et trois mille prisonniers moururent dans les cachots (I). Ils furent les premiers qui armèrent de bombardes les bâtiments. Les Dalmates et les Croates, impatients aussi de la domination étrangère, appelèrent à leur aide Louis le Grand de Hongrie; à la tête de la cavalerie
13». hongroise, Louis envahit les possessions vénitiennes, ravagea longtemps l'Italie, et força les doges de renoncer au titre de ducs de Dalmatie et de Croatie, et d'un quart et demi de l'empire grec.
,3T8. Les Génois et. les Vénitiens s'étaient fait céder par les empereurs d'Orient l'île de Ténédos ; l'occupation de ce poste donna naissance à la guerre de Chypre, que fomentèrent les ligues des États de terre ferme, et surtout la haine implacable de François Carrare, seigneur de Padoue. Pendant que la république guerroyait sur terre, Victor Pisani conduisait sur les mers le Lion de Saint-Marc à la victoire ; mais , entravé par les jalousies de la seigneurie , il fut défait à Pola , et jeté en prison à son retour. Guerre ,ie Gênes projeta de porter à sa rivale un coup décisif au sein même Ul!Sï!a' de ses lagunes ; elle équipa donc une belle flotte , montée par ses e août, meilleurs marins, et la mit sous les ordres d'Ambroise Doria, qui, après avoir emporté Chioggia, établit son quartier général à Malamocco. L'ennemi était si près que Venise défendit de sonner la cloche de Saint-Marc pour convoquer les citoyens, afin qu'il ne pùt pas entendre ce signal. Carrare se réjouissait de l'humiliation de ces fiers patriciens, et Doria renvoyait leurs ambassadeurs en disant : Je n'écouterai aucune proposition tant que je n'aurai pas
(1) Sarellk:»», Dec. 11, Uv. 47.
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mis le frein aux chevaux de Saint-Marc; il répondait a des propositions de rançon pour quelques prisonniers génois : Dans peu de jours je les rachèterai sans bourse délier.
Le peuple, réduit au désespoir, demande alors son ancien général , qui, du fond de son cachot, entendant crier Vive Victor Pisanil se présente à la fenêtre grillée de sa prison, en disant : Mes amis , ne pousses pas d'autre cri que celui de Vive Saint- Marc! Emporté dans les bras du peuple , il jure sur l'autel de pardonner a ses ennemis, et invite chacun à contribuer au salut de la patrie. Les nobles équipent trente galères à leurs frais ; on promet d'ouvrir le livre d'or aux trente plébéiens qui feront les plus grands sacrifices d'argent. Venise est fortifiée à l'aide de ces offrandes généreuses , et Victor non-seulement la sauve, mais encore il met tvo les Génois en déroute, les resserre dans Chioggia, et les oblige de se rendre à discrétion. "
La paix de Turin , conclue sous les auspices d'Amédée VI de ,*JJJ Savoie, dépouilla Venise de toutes ses possessions de terre ferme ; à cette perte il faut ajouter les richesses énormes qu'elle engloutit dans cette guerre. Gênes dès lors put saisir le sceptre des mers; mais elle-même, épuisée d'argent et de vaisseaux , bouleversée par les factions, ruinée dans son commerce, assistait à sa propre ruine. En quatre ans (1390-94) elle changea dix fois de chef à la suite de dix révolutions ; depuis cette époque elle ne fit que passer, et tour à tour, des discordes intestines à la servitude étrangère, tandis qu'elle perdait la colonie de Péra à Constant inople et toute son importance en Italie. Un seul beau fait lui reste, l'expédition qu'elle entreprit pour réprimer les Barbaresques, et qui fut commandée par le duc de Bourbon, oncle du roi Charles VI; beaucoup de seigneurs français participèrent à cette expédition. Trois cents galions et plus de cent bâtiments de transport abordèrent sur la côte d'Afrique ; mais les Barbaresques les harcelèrent sans vouloir jamais engager une bataille, et la (lotte fut obligée de revenir sans avoir obtenu aucun résultat sérieux.
Tandis que Gênes faisait bon marché de son indépendance, Venise, au contraire , s'en montrait extrêmement jalouse. Après avoir recouvré promptement ses possessions de la Dalmatie, elle rw. s'étendit en Hongrie et en Grèce , obtint Corfou volontairement , conquit Napoli de Bomanie, Argos, Durazzo, ancienne possession des Angevins, et recouvra Trévise, cédée par elle à Léopold d'Autriche , qui l'avait vendue à François Carrare; elle s'empara nco. ensuite, sous Michel Sténo, de Vicence, de Vérone et enfin de Padoue. Toutes ces conquêtes lui donnèrent une haute intluence
sur l'Italie , influence acquise avec mauvaise foi , conservée avec Jiîf. perfidie et défiance ; plus tard elle ajouta à son territoire Bellnne et Udine , dont elle avait dépouillé ses vieux ennemis, les patriarches d'Aquilée.
Ce fut pour Venise le moment de sa plus grande splendeur. Le temps avait consolidé le pouvoir de la noblesse, qui finit par exceller dans la politique, son exclusive occupation, tandis que ses feudataires se livraient avec succès à l'exercice des armes ; elle sut captiver l'opinion publique, au point d'annuler toutes ses tentatives d'opposition et de la mettre à son service. La classe moyenne, pour se dédommager, eut le commerce, quVlle exploitait depuis l'Inde jusqu'aux Pays-Bas. La métropole contenait cent quatrevingt mille habitants ; les maisons étaient estimées sept millions de ducats ou trente millions de livres, et les loyers cinq cent mille ducats. La monnaie frappait annuellement un million de ducats d'or, deux cent mille pièces d'argmt , et huit cent mille sous, ce qui mettait chaque année en circulation dix-huit millions effectifs au taux actuel. Une dette de quarante millions de ducats d'or fut éteinte en moins de dix ans, et l'on put en outre prêter soixantedix mille ducats au marquis de Ferrare. Plus de mille patriciens jouissaient d'un revenu de quatre à soixante-dix mille ducats, et pourtant il ne fallait qu'un revenu de trois mille ducats pour avoir un très-beau palais (l). A la fin du treizième siècle, les Vénitiens occupaient, sur trois cents bâtiments marchands de deux cents tonneaux et trois gros navires, vingt-cinq mille marins, plus onze mille sur quarante-cinq galères, toujours complètement armées. A la fin du siècle suivant, le nombre des marinsVétait élevé à trente-huit mille , et celui des navires à trois mille trois cent quarante-cinq. Mille ouvriers étaient employés à l'arsenal (2).
Ces bâtiments transportaient chaque année pour dix millions de marchandises , qui donnaient deux cinquièmes de bénéfices. Les expéditions de Venise pour la seule Lombardie , non compris le sel, s'élevaient à deux millions sept cent quatre-vingt-dix-neuf mille ducats, dont cinquante mille pour les esclaves. Sur les Lombards elle gagnait, par an, six cent mille ducats, quatre cent mille sur les Florentins, et pourtant elle sortait à peine de guerres qui l'avaient privée de possessions importantes , et meuacée
(1) Un liôlH acheté par la seigneurie pour en faire présent à Louis de Gonzague, seigneur de Mantoue, coûta six mille cinq cents ducats ; trois mille , un autre donné au vayvode d'Albanie Voir les preuves dans Daru , liv. XIII, et daw la note , à la fin du volume, les discours de Thomas Mocenigo.
(2) Rer. It. Srripf., XXII, 950.
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jusque dans ses lagunes. Plus tard, malgré les deux guerres contre les Turcs et le duc de Ferrare, l'état de ses finances élait si prospère qu'en 1490 le trésor encaissait douze cent mille ducats (5,200,000) , c'est-à-dire le double de l'État milanais, le quart du royaume de France , agrandi par Louis XI, et néanmoins ses sujets ne payaient que des taxes très-légères.
Les Vénitiens s'étaient rendus si nécessaires aux Italiens, que le peuple avec lequel ils interrompaient leurs relations se trouvait réduit à la pauvreté ; c'est ce qui arriva pour les Napolitains, dont le roi Robert fut contraint défaire la paix, parce que ses sujets cessaient de payer, disant qu'ils n'avaient plus d'argent depuis que les Vénitiens ne paraissaient plus dans ses ports.
Outre le littoral de l'Adriati ue depuis les bouches du Pô, la seigneurie tenait sous son obéissance, en terre ferme, les provinces de Bergame, Brescia, Vérone, Crème, Vicence, Padoue, la marche de Trévise avec Feltre, Bellune et Cadore, la Polésine deHovigoet Ravenne; elle avait la suzeraineté du comté de Goritz, du Frioul, à l'exception d'Aquilée, et de llstrie moins Trieste : elle possédait ensuite, sur la côte orientale de l'Adriatique, Zara, que le roi Ladislas lui avait vendue cent mille florins; Spalatro et les îles qui bordent la Dalmatie et l'Albanie; Veglia, enlevée aux Frangipani; Zante, à un Catalan ; Cor fou , qui s'était donné spontanément; Lépante et Patras, en Grèce. Dans la Morée, Modon, Goron, Napoli de Romanie, Argos, lui avaient été cédées par leurs possesseurs, à la condition d'être défendus contre les Turcs; elle avait aussi plusieurs Ilots dans l'Archipel, des possessions sur le littoral, entip Candie et Chypre.
Depuis Astracan jusque dans l'intérieur de l'Afrique, les Vénitiens avaient partout des comptoirs, d'où ils répandaient leurs marchandises dans toute l'Europe, quoique les communications fussent devenues très-difficiles par le morcellement des Etats et les violences des barons ; mais, pour les adoucir, leurs trafiquants conduisaient à leur suite des charlatans, des musiciens et des animaux rares. Ils avaient en outre les colonies et despoints de relâche dans la mer Noire, la Propontide, aux Dardanelles, sans parler d'Andrinople et d'une partie du Péloponèse; quelques petits territoires sur les côtes de Syrie, avec une grande partie des îles et des ports depuis la Morée jusqu'au fond de l'Adriatique. Enfin des citoyens vénitiens avaient été investis, à titre de fiefs de la république, des lies de Lemnos, de Scopulo et de presque toutes les Cyclades.
La marine de l'État elle-même s'occupait du commerce ; car,
outre les trois mille bâtiments des particuliers, le gouvernement expédiait, dans les ports principaux, des escadres de galères du trafic pour le service des citoyens : politique habile qui, par ce moyen, avait toujours des forces prêtes à servir dans la guerre, ou qui faisaient respecter le Lion de Saint-Marc dans la paix. Parmi ses escadres, celle de la mer Noire se divisait en trois : l'une côtoyait le Péloponèse pour transporter à Constantinople les marchandises chargées à Venise ou en Grèce; la seconde se dirigeait sur Sinope et Trébizonde dans le Pont-Euxin, d'où elle enlevait les produits de l'Asie, qu'on y transportait par le Phase; la troisième, faisant voile vers le nord, entrait dans la mer d'Azof, et chargeait dans les ports de Caffa, à l'embouchure du Tanaïs, les poissons et les denrées que les Russes et les Tartares y apportaient par la mer Caspienne, le Volga et le Tanaïs.
Une seconde escadre longeait la Syrie, et faisait échelle à Alexandrette, à Beyrouth, à Famagouste, à Candie, riche en sucre, et puis dans la Morée. Une troisième fournissait à l'Ëgypte ses marchandises de la mer Noire, surtout des esclaves de Circassie et de Géorgie, que les Vénitiens échangeaient contre les denrées de la mer Rouge et de l'Éthiopie. Une quatrième, destinée pour la Flandre, se composait de vaisseaux de deux cents rameurs au moins ; après avoirabordé à Manfredonia, à Brindes, à Otrante, et chargé en Sicile du sucre et autres productions de l'île, elle visitait les ports africains de Tripoli, Tunis, Alger, Oran, Tanger, et faisait des échanges avec les naturels, dont elle recevait du blé, des fruits secs, du sel, de l'ivoire des esclaves, de la poudre d'or; passant alors le détroit de Gibraltar, elle fournissait aux Marocains du fer, des armes, des draps, des ustensiles domestiques; elle côtoyait ensuite le Portugal, l'Espagne et la France, touchait à Bruges, à Anvers, puis à Londres, où les Vénitiens achetaient des draps teints, des laines fines, et opéraient des échanges avec les vaisseaux des villes hanséatiques. En retour des drogueries, des aromates, du vin, des soies, des laines et cotons filés, du raisin et des fruits secs, des huiles, du borax, du cinabre, du minium, du camphre , de la crème de tartre, du sucre , des miroirs, des verreries, des tissus de laine, de soie et d'or, ils prenaient du fer, de l'étain, du plomb, des bois, des résines, despelleteries; puis, au retour, ils faisaient diverses stations en France, à Lisbonne, à Cadix, à Alicante et à Barcelone, où ils achetaient des soies gréges, et, de rivage en rivage, ils revoyaient leur patrie un an après leur départ.
Le gouvernement, qui ne tirait aucun profit de ces expéditions,
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sauf le modique nolis des navires, expédiait tous les ans, dans divers parages, vingt ou trente galères de la contenance de mille tonneaux et d'une valeur de cent mille sequins chacune (4,200, 000 fr.), sans compter les bâtiments des particuliers, qui naviguaient dans les eaux non réservées aux flottes de l'État.
Dans les pays où elle ne dominait pas, Venise avait soin de s'assurer des avantages et des facilités; elle entretenait des consuls ou bailes à l'étranger, afin que l'État y fût respecté, et que les citoyens trouvassent à la fois protection et prompte justice. Le baile deConstantinople, qui était à la fois ambassadeur de la république, juge des Vénitiens et inspecteur du commerce, portait la chaussure écarlate, à la manière des empereurs; il sortait avec des gardes, et exerçait sur la colonie pleine juridiction ; lorsque cette capitale fut tombée dans les mains des Turcs , il fut chargé de protéger les étrangers, surtout les Arméniens et les Juifs. Souvent les rois s'adressaient à ces habiles marchands pour en obtenir des conseils, ou les charger de négociations difficiles.
Les Vénitiens s'introduisirent jusque chez les Arméniens, qui avaient conservé quelque indépendance à l'extrémité de l'Asie Mineure, où ils vivaient de négoce et surtout delà fabrication des camelots, étoffe en poil de chèvre de Patagonie et d'Angora. Ils avaient été conduits par le désir d'exporter ces tissus, de les fabriquer pour leur compte ou de recueillir la matière première ; on les chargea même de battre la monnaie du pays.
Tous les yeux devaient donc être ouverts pour conserver à la république les avantages dont elle jouissait; c'est pour cette raison que les Vénitiens avaient fait de l'Adriatique une mer à eux, ne laissant descendre aucun navire des lleuves d'Italie, de Dalmatie ou d'Istrie sans le visiter, et empêchant que d'autres partageassent avec eux le commerce de l'Orient. De là, leurs rivalités avec les autres républiques italiennes; aussi, quand Pierre Pasqualigo, ambassadeur à Lisbonne, annonça que les Portugais avaient trouvé une route nouvelle pour les Indes, et offert les drogueries à meilleur marché que les Vénitiens, cet événement fut-il considéré comme un désastre public. En conséquence, les Vénitiens firent entendre au Soudan d'Égypte que son pays et sa religion étaient en péril, et lui offrirent des armes et des bras pour exterminer ces nouveaux venus, ce qu'il tenta de concert avec les rois de Cambayeetde Calicut. Ileût été plus généreux et plus utile, comme on le proposait à cette époque, de mettre, par l'isthme de Suez, la Méditerranée en communication avec la mer Rouge.
La même jalousie les rendait durs à l'égard des marchands
étrangers ; ils leur imposaient des taxes doubles, les excluaient des commandites, et leur faisaient attendre les décisions de la justice. Ils prétendirent même interdire aux sujets de la république la faculté d'établir des manufactures dans des contrées qui n'étaient pas soumises aux droits de douane, et de vendre des marchandises qui n'auraient point passé par Venise. Il faut dire pourtant que les avantages étaient si considérables que les étrangers ne songeaient point aux inconvénients. En effet, nous trouvons à Venise des corporations de tous les pays : les Milanais et les Florentins avaient chacun un autel aux Frari, et les Lucquois, une église près des Servi ; des Maures et des Turcs occupaient les magasins qui conservent encore leur nom ; il en était de même pour des Arméniens et des Allemands.
Le travail à l'intérieur avait pour objet d'accroître la valeur de la matière première; ainsi l'on fabriquait des draps, des armes, des verreries, et notamment des miroirs. On préparait et l'on dorait des cuirs pour les tapisseries ; le chanvre était converti en cordages, le fil en dentelles; certains médicaments, outre le borax tiré d'Égypte et de Chine , n'étaient bien apprêtés qu'à Venise, qui seule en avait le secret, transmis peut-être par les Arabes. Il y avait aussi une fabrication considérable de cire, de sucre, de liqueurs, de savons, de fil d'or ; l'invention de l'imprimerie fournit encore de l'occupation à beaucoup de bras. Des milliers de pauvres femmes travaillaient à la dentelle. Dès 1300 les fabriques de verres furent concentrées à Murano; elles jouissaient de si grands privilèges qu'un noble ne dérogeait pas en épousant la fille d'un verrier. L<*s arts étaient organisés en corporations soumises à des règlements écrits, avec une magistrature personnelle; puis ces maîtrises édifiaient des églises et des écoles, qui excitent encore l'admiration. On faisait à Perasco des cordes pour les instruments de musique, des draps dans le Vicentin, du fil à Salo, des armes à Brescia; Bergame, Bassano, Vérone fournissaient de la soie, les Dalmates d»is soldats, les îles des marins. L'argent servait à soudoyer des armées pour tenir dans la sujétion les colonies d'où l'on tirait l'argent.
Un grand mystère environnait les* manufactures de Venise; ses huiles et les sels médicaux, la thériaque et les teintures, entre autres l'écarlate et le cramoisi, devaient se faire à certaines époques et sous l'influence d'opérations magiques : système mesquin mais ordinaire, qui, au lieu de chercher sa supériorité dans le progrès, reposait sur une confiance paresseuse dans l'interdiction de la concurrence.