LES FOSCARI. M
Clément V avait défendu tout commerce avec les infidèles, sous peine d'une amende payable à la chambre apostolique. Les Vénitiens ne tenaient aucun compte de cette défense ; mais beaucoup d'entre eux, à i'arlicle de la mort, n'obtenaient l'absolution qu'en acquittant cette dette, et souvent elle absorbait leur fortune entière. Néanmoins la république défendait la sortie de cet argent, et lorsque Jean XXII envoya deux nonces pour recueillir im. ces pénitences posthumes, ou excommunier ceux qui les retenaient, la seigneurie leur enjoignit de sortir du territoire. Le pape jeta l'interdit sur les contumaces, qu'il cita à comparaître dans Avignon; mais ses démêlés avec Louis de Bavière ne lui permirent pas de donner suite à cette affaire, et Benoît XII accorda des dispenses pour trafiquer avec les infidèles.
Venise était si jalouse de maintenir l'égalité parmi les familles patriciennes que lorsque, à l'époque du schisme, un Cornaro fut élu pape sous le nom de Grégoire XII, elle refusa de le reconnaître, estimant qu'il était dangereux qu'un pontife eût des liens avec ses sénateurs. L'empereur Sigismond s'en fit un prétexte de rupture, renouvela ses prétentions sur les anciennes cités impériales, réclama Zara , comme roi de Hongrie, et envahit le territoire vénitien, où il porta le ravage et la rébellion; mais Venise conclut une ligue défensive avec Nicolas d'Esté, les comtes Porcia et Gollalto, les Malatesta, les Polenta, les seigneurs de Castelnovo, Castelbarco, Caldonazzo, Savorgnano et Arco. Le mécontentement im*. excité par la domination rigoureuse des vicaires de Sigismond, le peu de constance des Hongrois dont il inondait l'Italie , et la valeur du chef de bandes Philippe d'Arcelli , firent triompher Saint-Marc clans tout le Frioul. Le patriarche d'Aquilée, voisin inquiet , put à peine conserver quelques places fortes , et accepta une pension de la république, à laquelle le comte de Goritz prêta l'hommage dont il était tenu précédemment envers ce prélat.
Après la mort de Thomas Mocenigo, qui n'avait cessé de dis- un, suader les Vénitiens de faire des acquisitions en Grèce , François Foscari, homme entreprenant et fougueux, les poussa à occuper Salonique; mais AmuraHI la reprit , assaillit la Morée, et Venise u» perdit à cette entreprise sept cent mille ducats. Ce môme Foscari favorisait ceux qui flattaient la vanité de Venise avec l'idée qu'elle pourrait acquérir en Italie autant de puissance que Rome en avait eu autrefois , et se mettre à la tête d'une ligue capable de balancer l'influence des Visconti. Telle fut l'origine de ses guerres avec Philippe-Marie, guerres qui, si elles augmentaient son crédit dans la Péninsule, la détournaient du commerce, et la livraient à
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51 i TREIZIÈME ÉVOQUE.
la merci des capitaines d'aventure, qu'elle accablait de rigueurs ou de caresses : aujourd'hui elle inscrivait parmi les nobles Gattarnelata et Michel Attendolo ; demain elle envoyait Carmagnola au supplice.
La république aurait mieux fait de porter son attention sur Ips choses d'outre-mer, de veiller à la prospérité de ses colonies du Levant, et de les admettre au partage des droits de cité; ruais, tandis qu'elle mettait en campagne dix-huit mille chevaux et autant de fantassins contre le duc de Milan, elle n'entretenait jamais en Morée plus de deux mille hommes de troupes régulières. Elle aurait dû cependant, afin de prolonger sa grandeur menacée par les conquêtes ottomanes et la nouvelle direction imprimée au commerce, se faire puissance illyrienne, ou du moins transférer dans quelque île de la Dalmatie son port trop à l'étroit dans la cité , et se ménager ainsi un poste avancé; en réunissant dans ce nouveau port les fugitifs de la Grèce et les Albanais opiniâtres dans leur résistance, elle aurait pu élever une puissance capable de contre-balancer celle des Turcs (i). Mais les nobles étaient attachés à la cité, comme au siège de leur domination ; le peuple mettait son patriotisme à renfermer toute son existence dans les îles de la lagune , et les marchands voulaient avoir des pays à rançonner. Les ennemis profitaient de ces idées égoïstes.
Bien que les guerres entreprises à l'instigation de François Foscari fussent contraires aux intérêts de Venise, il ne la couvrit pas moins de gloire pendant trente-quatre ans , et la préserva des Turcs; mais, lorsque la paix de frère Simonetto et un traité particulier avec Mahomet U eurent rétabli la tranquillité à l'extérieur, la faction de Loredano, ennemie implacable du doge , se ranima au dedans. Afin de l'atteindre par le côté le plus sensible, un. elle avait fait condamner à l'exil Jacques, son fils unique, sous l'accusation d'intelligence avec le duc de Milan, crime qu'il confessa dans les angoisses de la torture. A son retour, il fut de nou-
(I) Un nommé I'aul Santini, qui rédigea, vers la moitié du quinzième siècle, un traité des choses militaires, demeuré mauuscrit, et qui parait avoir été au service des Vénitiens, s'exprime en ces termes :
Qui in Italiam vincere desiderat isla instruet : Primo, eu m summo pontifice semper fil ; Secundo, domineiw Mcdxolanum ; Tertio, quod habeat astronomos bonos ; Quarto, habeat ingegneri qui scire plurima ;
Quint o, quod lot navigia conducantur plena lapidibus in canalibus. . impleanlur canalia mullitudine navium, navigiorum barcarumque tuf fonda t arum, etc.