BOSNIE. SERVIE
mensuel. Après la bataille de Varna, elle se résigna à payer un tribut de mille ducats à la Porte, à la condition qu'elle lui laisserait son indépendance. Ainsi continua de subsister cette république, qui ouvrit le premier asile aux fugitifs de Constantinople, et fit imprimer, avec le premier livre de commerce, la première tragédie régulière (1).
La Servie s'était soustraite à la domination grecque, grâce aux serric efforts d'Étienne Boïslav, qui, en 1039, y fonda la dynastie ^ des Néémans. Étienne Douchan VIU donna un code à ses compatriotes^), rendit la Bulgarie tributaire, soumit la Bosnie, et se proposait de détruire la domination des Grecs; mais, dès ce moment, le royaume ne fit que décliner, entraîné dans sa cbute par les guerres fréquentes avec l'empire d'Orient, par l'autorité exorbitante attribuée aux gouverneurs A roi») , qui se partageaient les provinces, et par les rivalités d'ambition que les nombreuses charges de la cour excitaient entre les boyards. Les rois de Servie durent donc se résigner à rendre bommage aux sultans turcs, et l'un d'eux, Étienne IX, fut même très-utile à Bajazet. Après lui monta sur le trône la dynastie des Brankovilz, qui n'épargna rien ,m. pour sauver l'indépendance nationale par les armes et les traités; mais le redoutable Mahomet II réunit, pour attaquer Bel- im. grade, deux cent mille hommes et trois cents pièces de canon, se vantant d'emporter la place en quinze jours, et de souper sous deux mois à Bude.
0) La tragédie, par Menze, fut imprimée à Venise en 1500; l'autre livre, par Gotagli, Tut aussi imprimé à Venise.
(2) On voit par ce code que la nation se composait du clergé, des nobles et de paysans serfs, sans propriétaires libres; il défend de contracter mariage sans la bénédicUon sacerdotale, prohibition qui ne fut pas exprimée dans l'Église avant le concile de Trente. Le clergé est exempt de toute juridiction séculière ; celui qui persiste dans la religion catholique, après les avis réitérés du clergé grec, est passible delà peine de mort. Les liefs passent aux collatéraux Jusqu'au fils du troisième frère ; ils sont libres de toute charge , saur la dime et le service militaire. L'injure faite par un noble à un autre, ou à un paysan, entraîne une composition de cent perpéris ( sequin ) ; le paysan qui injurie un noble est marqué et condamné à l'amende. Le coupable de viol aura les mains et le nez coupés; les adultères, le nez et les oreilles; celui qui vend un chrétien pour être transporté dans un pays d'infidèles, la main et la langue. Le noble qui tient des discours déshonnôles payera cent perpéris; le vilain, douze, outre une peine afflictive ; trois cents pour un homicide involontaire; on aura les mains coupées si le meurtre est volontaire. Le noble qui lue un vilain payera mille perpéris ; trois cents le vilain qui lue un noble, outre les mains coupées. Celui qui tue un prêtre est condamné à mort; au feu , le parricide, le fratricide et l'infanticide. Celui qui arrache la barbe à un noble doit perdre la main; celui qui l'arrache à un paysan doit payer onze perpéris.
hist. iniy. — t. xii. 7
Ses victoires avaient jeté l'épouvante dans toute l'Europe, qui déjà croyait le voir, vainqueur de la Servie, arriver à Vienne et à Rome sur les cadavres des Hongrois (1). Nicolas V proclama la croisade ; Calixte III ordonna qu'à midi, dans toute la chrétienté, on sonnât la cloche des Turcs (2). L'empereur Frédéric III convoquait des diètes qui se bornaient à lever des armées sur le papier, et à décréter de l'argent qui n'était pas payé. Heureusement, la foi vive du frère Jean de Capistrano rappela le souvenir de Pierre l'Ermite et de Foulques de Neuilly. je*n de Capistrano était né dans la province d'Aquila (4385) ; il suivait capistrano. ja carrjère du barreau , lorsque le roi Ladislas le promut à diverses magistratures, et le nomma juge à la cour de la grande vicairie. Un baron puissant ayant été condamné à mort, non-seulement le roi approuva la sentence, mais il l'étendit au Hls aîné. Les juges courbaient le front sous la volonté royale , mais Jean les encourage à résister. Malgré leur opposition , le roi passe outre, et ordonne l'exécution ; Jean alors résigne des fonctions qu'il ne pouvait conserver sans se rendre complice de l'injustice, et prend l'habit de Saint-François. Devenu le compagnon de Bernardin de Sienne, il se mit à prêcher, jusqu'au moment où, voyant le péril qui menaçait la chrétienté , il parvint à recruter une cinquième croisade contre les Turcs (3), non plus composée de ' nobles et de chevaliers, mais de personnes vulgaires, étudiants, moines, paysans, armés de frondes et de bâtons ferrés. Frère Jean seul, plein de confiance quand toute l'Europe désespérait, se mit en marche avec sécurité; il alla réveiller Jean Hunyade, qui, se rappelant ses victoires et ses anciennes défaites, prit le commandement de cette armée; elle s'avança en désordre , criant Jésus/ contre les terribles musulmans, et obligea Mahomet à use lever le siège de Belgrade. Comme si leur mission à tous deux était dès lors terminée, Hunyade vécut à peine quinze jours, et Jean
( 1 ) Pendant longtemps, au moment où l'on ceignait au sultan son cimeterre, apiès qu'il avait bu dans la coupe des janissaires, il disait en la leur rendant pleine d'or : A revoir à Rome !
(2) La comète de Halley ayant paru à cette époque, et le vulgaire s'en effrayant comme d'un présage qui annonçait À l'Europe entière l'esclavage sous le joug ottoman, Calixte 111 mit à profit cet accident pour secouer l'inertie de l'Europe. L'auteur du Système du monde en fait des gorges chaudes. Y a-t-il bien de quoi ?
(3) La première, sous Clément VI, conquit Smyrne en 1344 ; la seconde sous Urbain V, porta la guerre chez les Serviens en 1363; la troisième, sous Grégoire XI, lut mise en déroute a Nicopolis en 1396 ; la quatrième sous bugène IV, lut défaite à Varna.
MAHOMET ît
mourut trois mois après. Mahomet occupa \e reste de la Servie , dont il emmena deux cent mille prisonniers. Désormais la flotte pontificale fut seule pour secourir les Iles attaquées par les Turcs.
Le pape Pie II mit tout en œuvre pour réunir les chrétiens contre UM" les Turcs : il institua l'ordre de la Vierge de Bethléem , qui bientôt tomba avec l'île de Lemnos , où il avait sa résidence. La compagnie des jésuites , qu'il avait formée dans le même but , n'eut pas plus de durée; enfin , ayant convoqué la chrétienté à Mantoue, il proclamala croisade (1). Mais, voyant que les princes européens, ,VM' occupés chacun à s'affermir chez soi, ne faisaient aucun mouvement, il prit le parti de faire appel aux Asiatiques; en outre, il résolut de se croiser lui-môme , non pour combattre , mais pour prier, comme Moïse sur le mont Horeb, afin que Dieu accordât lwa la victoire à son peuple. Il avait donné rendez-vous aux croisés à Ancône ; mais il n'y vint guère que des Vénitiens et des Hongrois, ou des malheureux dénués de tout. La flotte mit à la voile à l'heure indiquée par les astrologues; mais la mort du pape et les discordes des Italiens firent évanouir cette expédition en fumée.
Chaque entreprise avortée accroissait l'orgueil de Mahomet, qui déployait dans ses conquêtes autant d'obscénité que de barbarie ; il fît scier à Mételin trois cents corsaires, puis cinq cents Péloponésiens, qu'on lui avait envoyés prisonniers quand la guerre avait éclaté avec Venise. Irrité de n'avoir pu prendre Croïa , il fit massacrer huit mille Grecs de Ghaonie, qui s'étaient rendus à condition d'avoir la vie sauve. En 1470, il passait au fil de 1 epée, malgré une capitulation, les habitants de Nègrepont.
Les chrétiens semblèrent par moments rivaliser avec lui de cruauté : Hunyade fit massacrer sous ses yeux les prisonniers qu'il avait faits ; Kinis, comte de Témeswar, ayant vaincu les Turcs, ht disposer des planches sur leurs cadavres , et danser par-dessus. Mais tous furent surpassés en férocité par Vlad IV, surnommé le Hoi des pals ou le Diable de la Valachie; s'ingéniant à prolonger les supplices, il se délectait au spectacle journalier des agonies les phis douloureuses, et se promenait entre les rangées de pals,
(l) Ceux qui ont vu avec quelle chaleur les dames soutinrent de nos jours la cause des Grecs soulevés, apprendront avec plaisir qu'il en fut de même alors, et que Ton entendit dans ceUe assemblée les discours de deux femmes célèbres, Hippolyte Sforra et Iseult Nogarola. La première, tille de François Sforea et femme du roi Alphonse II, avait transcrit de sa main presque tous les classiques latins; l'autre était philosophe, théologienne, lettrée : elle a laissé un grand nombre de discours et de lettres, et un dialogue singulier, où Ève se défend contre Adam.
JOO TREIZIÈME ÉPOQUE.
sur lesquels les victimes se tordaient et pourrissaient. Quand il lui tombait des Turcs entre les mains, il leur faisait écorcher et saler la plante des pieds, qu'il donnait ensuite à lécher a des chèvres. Des ambassadeurs ayant refusé d'ôter leur turban devant lui , il le leur fit attacher sur la téte avec trois clous. Il invita tous les mendiants à un banquet , et, lorsqu'ils furent réunis , il mit le feu à la maison. Quatre cents jeunes Hongrois et Transylvaniens, envoyés en Valachie pour apprendre la langue du pays, furent brûlés par ses ordres; il fit empaler six cents marchands bohémiens sur le marché, ainsi que cinq cents nobles valaques, qui n'avaient pas su dire exactement la population de leurs districts. Il inventait des machines pour dépecer et pour cuire les gens, tuait les enfants par centaines, et attachait leurs têtes sanglantes au sein maternel. Pour l'honneur de l'humanité, il faut croire qu'il y a de l'exagération dans de pareils récits.
Mahomet lui ayant envoyé demander le tribut habituel de dix mille ducats et de plus cinq cents jeunes gens, Vlad fit empaler le porteur du message ; puis il envahit la Bulgarie , d'où il enleva i«t. vingt-cinq mille prisonniers. Alors Mahomet pénétra dans la Valachie avec des forces immenses, et, malgré une résistance opiniâtre, il arriva près de la capitale. Quand il fut à peu de distance des murs, un horrible spectacle s'offrit à ses regards : vingt mille Bulgares étaient plantés sur des pals , et leurs cadavres putréfiés , rongés par les vautours. Saisi non pas d'horreur, mais d'étonnément, le sultan s'écria : Comment serait-il possible de vaincre un homme qui fait un si bon usage de ses sujets et de son pouvoir ? Puis, se ravisant, il ajouta par réflexion : Néanmoins il ne faut pas faire tant de cas de celui qui pousse les choses si loin, et il continua de donner la chasse à ce tigre. Vlad s'enfuit en Hongrie, et le pays perdit le droit de nommer ses vayvodes.
Quant à l'Asie, les Ottomans n'y possédaient que la Natolie, c'està-dire la partie occidentale de l'Asie Mineure (I). Au nord-est de la péninsule, le Seldjoucide Ismaïl-beg tenait encore Sinope; Trébisonde, avec le nom fastueux d'empire, obéissait à David Gomnène, et, entre ces deux États, les Génois conservaient Amastreh. Les Garamaniens, autre famille turque, dominaient au siul sur le pays auquel ils ont donné leur nom ; la Cilicie et une portion de la Syrie subissaient la loi des mamelouks d'Égypte.
(I) Comprenant la Paphlagonie , la Bithytiie, la Galatie, la Mytie, l'Éolidp, Plonie, la Lydie, la Carie, la Lycie, une partie de la Ptsidie et de la Pamphylie.