RUSSIE ET KA^TCHAK
régnante ; il défit aussi le grand prince laroslaw II , prit et brûla Moscou , dont il extermina tous les habitants , à l'exception des irréligieux, qu'il emmena prisonniers. Les autres pays eurent le même sort; enfin, après avoir détruit Kiev, il fit tuer l'un des deux grands princes qui se disputaient l'empire , et accorda l'investiture à l'autre comme tributaire. Ainsi cessa la désunion avec l'indépendance.
Les glaces de la Sibérie ne la préservèrent pas des armes des snwie Mongols; Sleibani-khan , frère de Batou, conduisit quinze mille familles dans ces déserts; ses descendants régnèrent àTobolsk durant trois siècles, et poussèrent de là jusque chez les Samoïèdes. La Russie Rouge conserva seule son gouvernement propre sous Daniel Romanowitz, qui, investi par Batou des provinces que nous appelons Gallicie et Lodomirie, tenta de secouer le joug mongol , demanda secours à Innocent (V , et se réunit à l'Église latine; mais il ne tarda point à s'en détacher.
La politique des princes russes consista , dès ce moment, à conserver l'amitié de la Horde d'Or. Alexandre, prince de Novogorod, surnommé. Newski pour ses victoires sur l'ordre teutonique et les Suédois, inspira à Batou le désir de le voir ; le Mongol , charmé de ses belles manières , le nomma grand prince de Wladimir. Il sut, dans des temps difficiles, contenter ses maîtres et ne pas encourir la haine de ses sujets; lorsqu'il mourut, il fut proclamé saint. »**»•
Le prince mongol, qui était bien aise d'échapper aux embarras de la perception et à la haine qui l'accompagne, lui avait accordé, sur sa demande , la ferme générale des impôts. Cette tâche financière , dont les successeurs d'Alexandre continuèrent à s'acquitter, développa l'intelligence des Russes en les habituant aux affaires et aux juridictions. Les chefs de la Russie s'adressèrent toujours au khan de Kaptchak pour obtenir la confirmation de leur dignité. Lorques Béréki , fils de Batou , les eut amenés à renoncer au lamisme pour la foi de Mahomet, les Mongols devinrent intolérants, et firent éprouver de nouvelles calamités aux Russes, calamités qui se renouvelèrent à l'époque où André, fils d'Alexandre Newski, disputa le pouvoir à son frère Démétrius , et qu'il fallut recourir à leur dangereuse intervention.
La mémoire de cet André est exécrée par les Russes, qui consi- tm. dèrent au contraire comme saint Michel laroslawitz, son succès- n*. seur, massacré par le Mongol Usbek , à l'instigation de George , son compétiteur, prince de Moscou; après avoir recueilli de ses successions Wladimir et Novogorod , George fut tué par un fils de son prédécesseur.
C'est ainsi que se poursuit le règne de ces princes, fiers avec leurs sujets et humbles avec les Mongols , qui leur envoyaient de temps à autre des voleurs sous le nom d'ambassadeurs et de collecteurs d'impôts. Le prince de Russie était tenu de conduire en personne son tribut de pelisses , d'argent et de troupeaux auprès du représentant de la Horde d'Or; là, prosterné devant lui , il lui offrait une coupe remplie de lait, et, s'il en tombait quelques gouttes sur le cou du cheval, il devait les lécher (1). mit. Alexandre II essaya de secouer le joug mongol , et massacra la troupe envoyée pour exiger le tribut (2) ; il en fut puni par la perte du titre de grand prince , qui passa à Iwan Danielowitz. Ce deriw. nier aida Uzbek , neveu de Nogaï , à se faire khan du Raptchak , et s'allia à lui par un mariage ; il prit ensuite sons sa protection le métropolitain, les archimandrites, les prêtres, les abbés, les villes, les districts , les chasses et les abeilles , donna la prédominance à son pays, et prépara son indépendance.
Moscou avait été bâtie en MAI par George de Souzdal ; comme aucun prince ne l'avait soumise à son autorité , les Mongols l'avaient vue croître et s'enrichir sans aucune défiance. Iwan la choisit alors pour sa capitale, l'entoura d'une palissade, et y fit construire la première église de pierre.
Uzbek , prince juste , sensé et zélé pour l'islamisme , combattit avec succès les restes des Mongols en Perse ; mais , à sa mort , ses tils s'entre-déchirèrent jusqu'au moment où Tchani-beg fit périr ses frères. Iwan, profitant de ces dissensions, employa l'argent russe contre les Mongols , non pour relever sa nation , mais pour l'emporter sur ses rivaux , ce qu'il obtint par le concours d'un grand nombre de boyards qu'il s'était attachés.
Depuis cette époque, le grand prince de Moscou fut considéré par les autres comme un frère aîné. Siméon, fils d'Iwan, et son «w. petit-fils Démétrius Donski continuèrent son œuvre, et , prenant le titre de grands princes de toute la Russie, introduisirent la succession directe. Les khans mongols ne furent pas fâchés de ce
(1) Moschorum dux amplum quidem principatum a patribus suis ucceperat ; verum Taltaris, qui trans Rka fluiium incolunt, obnoxium ac tributarium* usque adeo ut legatis Tattaricis tributum petentibus cum equis veherentur, dux ipse pedesler obciam prodiret , et lactis equini (pot us Tat • taris gratissimus) poculum venerabundus porrigeret; si qua gutta in jubam equi distiliassetj eam lamberet. Martin Cromeb,</« Rébus Polonorum, livre 29.
(2) Le rouble consistait en lames de fer de trois onces et demie à quatre, portant une marque, et ayant la valeur de vin^t-quatre livres.
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changement , qui les dispensait de recourir aux armes pour assurer la perception des impôts; mais il eut pour effet de transmettre dans cette famille la pensée de la nationalité , et d'amener les boyards héréditaires à former une aristocratie autour du prince de Moscou, auprès duquel ils puisaient des idées d'affranchissement.
Les khans du Kaptchak s'affaiblissaient ; à la mort de Tchani- ta», beg , qui , toute sa vie, eut à lutter contre des prétendants , dixhuit années de guerres intestines troublèrent l'empire. Le prince de iMoscou s'enhardit alors à refuser le tribut ; mais le terrible Mamaï-khan , ayant réuni la Horde d'Or à la sienne , pénétra en Russie pour détruire le royaume. Démétrius , qui gouvernait alors, mettant sa confiance en Dieu et en saint Serge, qui, dit-on , descendit du ciel pour attacher la croix sur son habit , livra à l'ennemi, à Koulikow, sur le Don, une bataille sanglante, ia plus «*>. importante qui ait été donnée par les Russes , jusqu'à celle de .8**pl' Pultawa. Les Mongols se dispersèrent, et, si la nation ne fut pas créée alors, elle montra du moins qu'elle pouvait résister et concevoir bonne espérance.
Les Tartares , mécontents , abandonnèrent Mamaï pour suivre le Gengiskhanide Toktamisch, qui, aidé par Jagellon, roi de Lithuanie, vainquit Mamaï, lequel s'enfuit à Caffa, où il fut tué par les Génois. Le nouveau khan enjoignit aux princes russes de venir lui rendre hommage à la Horde, et, sur leur refus, il envahit le pays, s'empara de Moscou par trahison et la noya dans im la sang; il fut obligé d'en sortir pour s'opposer à Tamerlan. Démétrius s'occupa toute sa vie de remédier aux maux de sa patrie et d'opérer sa délivrance ; il construisit le Kremlin, trône futur et autel de la Russie. Sous lui , la succession fut déterminée non par le degré de parenté le plus proche , mais par ligne. Basile II , son tils, cherchait à réunir toutes les principautés de la Russie, lors- 13S, que l'approche de Tamerlan, vainqueur de Toktamisch, jeta Moscou dans de nouvelles terreurs ; heureusement pour elle , Tamerlan s'éloigna spontanément pour aller à la rencontre des Mongols; cette retraite contribuait à la délivrance de la Russie.
Dans le cours d'un règne agité par d'incessantes tempêtes , au milieu desquelles, après d'autres revers, il fut môme aveuglé, u«. le faible Wasili III put réunir sous sa loi toute la Russie , moins les provinces occupées par les Lithuaniens; il aplanit ainsi la voie à Iwan III, son fils, le véritable fondateur de la monarchie russe. ,MS. Achmet, khan de la Horde d'Or, lui ayant fait demander le tribut, il chargea une armée de sa réponse. Assailli par les Russes et par
les Nogaïs (1), Achmet périt dans la mêlée, et avec lui finirent les khans du Kaptchak.
Jusqu'à Iwanlll, la Russie était demeurée barbare et avilie; elle avait perdu tout sentiment de dignité pour se façonner aux intrigues. Les supplices s'étaient multipliés, les routes n'offraient point de sécurité, et les libertés nationales avaient disparu. • Si deux siècles de servitude , dit l'historien russe Karamsin , ne détruisirent pas toute moralité chez nos ancêtres , tout amour de la vertu, tout patriotisme, grâces en soient rendues à la religion, qui les maintint au rang d'hommes et de citoyens, et ne laissa pas les cœurs s'endurcir ni les consciences devenir muettes ! »
Le clergé russe, exempté de toute contribution par les Mongols, n'abusa point du pouvoir et de la richesse dans des vues ambitieuses; il soutint loyalement, au contraire, les ducs, qui représentaient la nation; la constitution grecque de l'Église ne t lui fournit pas les moyens d'arriver à son indépendance. Les boyards , c'est-à-dire les citoyens qui commandaient en temps de guerre et jugeaient en temps de paix, déchurent comme corps aristocratique lorsque les grands-ducs de Moscou eurent acquis la prédominance. Le terrain se trouvait donc préparé pour constituer une monarchie nationale et despotique.