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CHAPITRE XXVII

LE TKIUMYIRAT ITALIEN.

Les deux sources de la poésie , la religion et la chevalerie , avaient produit une littérature commune à toute l'Europe, comme les entreprises qu elle célébrait et les sentiments qui l'inspiraient; mais, dès le jour où les nations se constituèrent avec des législations et des idiomes particuliers, elles adoptèrent une littérature propre, qui suivit chez chaque peuple des phases distinctes.

L'Italie ouvrit cette ère nouvelle; il serait donc juste que la gratitude du genre humain la récompensât d'avoir enfanté les

(I) Nogaî, chef d'une tribu de Turromans établie sur la mer Noire, s'était, a Pinfttlgatioa sans doute de Bibara et de Michel Paléologue , son beau-pere, déclaré indépendant de« khan« du Kapli liak.

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précurseurs de la science moderne, ou, du moins, qu'on lui épargnât les outrages. Les Alighieri de Florence, issus d'un Cacciaguida qui avait suivi l'empereur Conrad à la croisade , avaient constamment appartenu au parti guelfe. Dante ( abréviation de Durante), neveu du croisé, n'avait que neuf ans lorsqu'il vit la »*«»»• jeune Bice (abréviation de Béatrix ), fille de Foulques Portinari, dans une fête à laquelle il assistait avec ses parents , et donnée par ce riche bourgeois pour célébrer les kalendes de mai. « Elle « n'avait pas plus de huit ans , était très-gracieuse , aimable et « noblé dans ses manières, jolie de visage, et s'exprimait a avec plus de gravité que son âge ne le comportait. L'âme de « Dante en fut tellement frappée que nul autre plaisir ne put , « dans la suite , ni bannir ni effacer cette image charmante (i). « Il se mit bientôt à faire des vers sur la jeune fille qu'il aimait , les envoyant, comme c'était l'usage, à d'autres poètes toscans, qui cherchèrent à le détourner d'une carrière dans laquelle il leur , faisait craindre un rival, ou lui adressèrent de ces encouragements charitables qui sont une insulte.

Béatrix se maria dans la famille des Bardi ; mais bientôt, dit le poète, « le seigneur de justice appela cette noble personne au sein « de sa gloire, sous l'enseigne de cette benoîte reine la Vierge o Marie, dont le nom avait été en très-grande vénération dans les a paroles de cette bienheureuse Béatrix. » Dante, auquel il semblait, comme il arrive à toutes les âmes passionnées, que le monde entier dût prendre part à son deuil , donna , par une lettre adressée aux rois et aux princes de la terre , avis de cette perte cruelle; puis il se plongea, pour se distraire de sa douleur, dans des études solitaires , et se promit en lui-même o de ne plus rien « dire de cette âme bénie, jusqu'à ce qu'il put en parler plus di- « gnement ; » il espérait en dire « ce qui jamais n'avait été dit o d'aucune femme. »

Il commença par raconter les amours de son jeune âge dans la Vie nouvelle , le premier de ces livres intimes à la moderne, où l'auteur analyse le sentiment et révèle les souffrances les plus secrètes de son cœur. Dans cet opuscule , écrit avec la candeur naïve de lui-même, et où respire une mélancolie qui n'a rien de morose, il se montre plus poète que dans beaucoup de poésies lyriques. Quoique Bice fut morte depuis longues années , il la contemple dans ses visions, et parle d'elle comme s'il l'avait vue la veille. Un sent , à cet enthousiasme profond , que celui qui en était inspiré

(i) Boccace. i

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ne pouvait devenir ni un homme vulgaire ni un écrivain médiocre ; or, si l'amour lui causait de si vives douleurs, que ne dutil pas éprouver lorsqu'il eut à souffrir les tourments politiques, l'exil immérité et la chute au milieu de misérables (1)1

Poussé, par la force du sentiment, à ceindre le cordon de saint François, il le déposa bientôt pour employer toute l'activité de son esprit dans les luttes politiques. Dans les démocraties , surtout lorsqu'elles sont aussi restreintes , les jeunes gens se laissent facilement entraîner vers les affaires publiques ; parce qu'ils voient le gouvernement de près, ils s'imaginent le connaître, et croient qu'il est facile de le diriger. Fidèle au parti de ses pères, Dante servit sa patrie dans les magistratures, les ambassades et le combat de Campaldino. A l'école de la politique, au contact agité des hommes, à l'enseignement laborieux des révolutions, il acquit cette expérience qui lui permit de joindre la réalité à l'idéal. La faction aristocratique voulait empêcher les hommes nouveaux de s'élever, et les Guelfes vainqueurs se déchirèrent bientôt euxmêmes par leur division en Noirs et en Blancs, qui ne tardèrent pas à s'appeler Guelfes et Gibelins. Les Noirs, appuyés par Boniface VIII, s'enhardirent, surtout lorsque ce pontife eut invité Charles de Valois à se rendre à Florence ; les Blancs chasser* nt le prince français, et Dante, avec d'autres citoyens, fut envoyé à Rome avec la mission de calmer le pape, qui resta inflexible. Le parti contraire , à la tête duquel était Corso Donati , l'emporta , et le podestat Cante des Gabrielli bannit les plus influents parmi les Blancs , au nombre desquels étaient Dante et le père de Pétrarque.

« Chassé de ma patrie, dit le poëte, je suis allé errant dans presque toutes les contrées où s'étend cette langue, montrant, contre nia volonté , la plaie de la fortune , que le plus souvent on ne manque pas d'imputer à celui qui en souffre. J'étais vraiment comme un navire sans voiles et sans gouvernail, poussé de port en port, de

(1) E quel che più ti gravera le s pal le

Sarà la compagnia malvagia e scempia Con la quai tu cadrai in quesla valle.

Mais ce qui dans l'exil te pèsera le plus Sera la compagnie inepte et sans vertus Qu'il te faudra subir en tombant avec elle.

{Paradis, XVII.)

El ailleurs, par contre-partie :

Coder coi buoni è pur di laude degno.

Tomber est glorieux avec les gens de bien.

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rivage en rivage , par le vent aride qu'exhale la douloureuse pauvreté (1). o H en conçut tant de courroux contre la faction de ses aïeux que o toute femme du peuple, tout enfant qu'il aurait entendus discourir des affaires de parti et se prononcer contre l'opinion gibeline, l'auraient mis en fureur, au point de leur jeter des pierres, s'ils ne se fussent tus (2). »

Cherchant un refuge et l'hospitalité chez des seigneurs guelfes ou gibelins, il parcourut l'Italie , et s'en alla étudier la théologie et la philosophie à l'université de Paris; à l'exemple de tous les exilés, il ne renonça jamais à l'espérance de revoir la patrie , et, par les armes ou des suppliques , il essaya d'y rentrer. 11 attendait son rappel de ses vers seuls ; mais il ne voulut faire aucune démarche humiliante. Avant d'être rendu a au bercail de son beau Saint- Jean , » il mourut à Ravenne , auprès de Guy ittt. de Polenta. Bientôt ses concitoyens réparèrent l'outrage fait au 14 wptCT" grand poète , et instituèrent une chaire pour expliquer son œuvre dans la cathédrale ; il y fut peint par Dominique de Michelino (3) en costume de prieur, la couronne sur la tête , la Comédie ouverte à la main, et montrant à ses concitoyens les gouffres de l'Enfer et la montagne du Paradis.

Le problème capital qu'Eschyle pressentit dans le Prométhée, que Shakspeare exposa dans Hamlet, que Faust chercha à résoudre par la science, don Juan par le péché, Werther par l'amour, la lutte entre le néant et l'immortalité , fut l'objet des méditations de Dante. L'irritation contre les hommes, les misères de l'Italie, qu'il avait touchées avec la main, l'entretien des artistes, qui , par les innovations apportées alors dans la peinture, lui donnaient l'exemple des tentatives hardies, mûrirent sa vaste faculté poétique; l'amour, la politique, la théologie et l'indignation lui dictèrent la Divine Comédie , l'ouvrage le plus lyrique qui existe; car il exhale dans ses chants son inspiration personnelle, l'enthousiasme dont il était animé pour la religion , pour la patrie , pour l'empire et ses immortels ressentiments. Il comprit la nature du style nouveau , qui ne comporte pas la dignité perpétuelle des anciens; il mit le terrible à côté du ridicule, comme ils se trouvent •

(1) Convivio, I, 3.

(2) Boccace, Vie de Dante. II donne continuellement la preuve, dans son poëtne, de ces profondes convictions si énergiquement exprimées; il dit dans le Conuicio, à propos d'une proposition philosophique : « C'est avec le couteau qu'il convient de répondre à qui parle ainsi, et non avec des arguments. »

(3; Et non par Orgagna, comme on le dit ordinairement. Voyez Gâte, Correspondance , II,

niST. cmv. — t. xn. 36

dans la société ; de là le titre de Comédie donné à son poënie (\). L'auteur, à l'époque où il commença ce traité, était pécheur et vicieux , et se trouvait comme dans une forêt de vices et d'ignorance ; mais , quand il parvint sur la hauteur, c'est-à-dire à la connaissance de la vertu, les tribulations, les inquiétudes et les diverses passions engendrées par ces péchés et défauts, se calmèrent et disparurent (2). Cela eut lieu dans le milieu du chemin de la vie du poêle, au moment où le jubilé publié par Boniface VIII (1300) le fit rentrer en lui-môme; l'enthousiasme religieux de toute la chrétienté se concentra dans le poète pour enfanter son immortel voyage.

Les poèmes anciens fourmillent de descentes aux enfers ; puis, au moyen Age, ces voyages dans l'autre monde furent reproduits en cent légendes diverses. Le Puits de Saint-Patrice, Guérin le Pauvre (Meschino), la Vision d'Albéric, le Jongleur en enfer, de Rodolphe de Houdan , étaient, à cette époque, dans les mains de tout le monde (3). Brunetto Latini , maître de Dante, y avait puisé l'idée d'un voyage dans lequel il disait avoir été sauvé, par l'assistance d'Ovide , des dangers d'une forêt où il avait perdu le droit sentier.

La prédilection de Dante pour les idées symboliques perce dans toutes ses œuvres. Il connut Béatrix à neuf ans, il la revit à dixhuit ; il prie à l'heure de none , il rêve d'elle dans la première des neuf dernières heures de la nuit; il la chanta à dix-huit ans, la perdit à vingt-sept, le neuvième mois de l'année judaïque; ce retour des puissances du nombre le plus auguste lui indiquait quelque chose de divin (4), comme son nom, figure de la science et des idées les plus sublimes, lui paraissait tenir du ciel. C'est pour cela qu'il la divinisa, comme le symbole de la lumière interposée entre l'intelligence et la vérité.

Dante ne fait donc pas de la poésie par instinct; chez lui tout

(t) Dans la dédicace à Cane de la Scala , Dante veut que son ouvrage porte ce titre : Jneipit Comcedia Dan fis Atligherii Fiorentini naiione, non mort bu. Et il ajoute : « J appelle mon œuvre Comédie, parce qu'elle est écrite dan* un mode humble, et parce que j'y ai employé le langage vulgaire dans lequel les femmes même du peuple se communiquent leurs pensées. » Il est bon de savoir en outre que dans le volgare eloquio il distingue trois st> les : tragédie, comédie, élégie.

(2) Jacques, son Mis, dans un commentaire inédit.

(3) Un grand nombre de v isions de l'autre monde, antérieures à celles de Dante, sont énumérées dans la Revue de» Deux Monde», septembre Htf2.

(4) Il dit en propres termes que Béatrix est un 9, c'esl-à-dire un miracle doit b racine est la très-sainte Trinité.

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est calcul et raisonnement. Il combine son poëme, un et triple tout ensemble, en trois fois trente-trois chants, outre l'introduction , et chacun d'eux en nombre presque égal de terzine ({). Les distributions numériques qu'il a adoptées dans son premier vers (2) l'accompagnent à travers les gouffres de l'enfer, au purgatoire, aux cieux , toujours coordonnées neuf par neuf (3).

Le mélange du réel et de l'idéal, du fait avec le symbole, de l'histoire avec l'allégorie, mélange commun dans le moyen âge (4), fut adopté par Dante pour greffer sur sa fable mystique l'existence réelle et matérielle , les événements humains de date récente, d'où il résulte que les deux mondes sont nécessairement le reflet l'un de l'autre. Béatrix est tout à la fois la dame de ses pensées et la science de Dieu, comme les quatre étoiles véritables figurent les vertus cardinales, et les trois étoiles, les trois vertus théologiques.

Tous les arts de la forme s'étaient réunis dans le temple et la cathédrale, tels qu'ils étaient à leur principe, avant que leur séparation eût raffiné leur expression propre au détriment de l'expression générale; ainsi le Dante s'empara de l'épopée véritable, où tout devait se trouver, la narration , la représentation , l'inspiration, les élans de l'imagination , les spéculations du raison-

(1) Cent chants en tout, donnant 14,230 vers, répartis de manière que la seconde cantica dépasse la première de trente vers à peine, et la troisième de vingt-quatre. Le poète répond a ceux qui verraient là un effet du hasard :

Ma perché piene son lutté le carte Ordite a questa cantica seconda, Non mi lascia più ir lo fren dell' arte.

Mais sont en ce moment toutes les feuilles pleines Qu'à ce chant, le second des trois, je destinais ; Et Vart sévère...

Plus loin pour m'empècher d'aller, raidit les rênes.

(2) Au milieu... (JVel mezzo...)

(3) Le père Giorgi a publié dans Y Alphabetum ThiLelamtm une image de l'enfer selon les Indiens, qui a une singulière ressemblance avec celui de Danie. (Tabl. II, p. 487. ) L'enfer du Coran suppose sept portes, dont chacune conduit à un supplice particulier.

(4) Dans Richard de Saint-Victor, de Prxparafione ad contemplât ion em , la famille de Jacob représente celle des facultés humaines ; Rachel et Lia, l'intelligence et la volonté; Joseph et Benjamin, fils de Rachel, la science et la contemplai Ion, opérations principales de l'intelligence; Rachel meurt en mettant au monde Benjamin, comme l'intelligence humaine s'évanouit taa l'extase de la contemplation.

nement , et dans laquelle il pouvait traiter de l'origine et de la fin du monde, et décrire le ciel et la terre, l'homme, l'ange, le démon, le dogme et la légende, l'immense, l'éternel, l'infini.

La Divine Comédie fut donc théologique , morale, historique , philosophique, allégorique, encyclopédique, mais coordonnée de manière à donner des leçons salutaires pour la vie sociale. Égaré dans la forêt sauvage des passions et des troubles civils, le poète est amené, avec l'assistance de la littérature et de la philosophie, personnifiées dans Virgile, à connaître la vérité positive de la théologie, représentée par Béatrix, dont il n'obtint la vue, joie première de son paradis, qu'à travers le châtiment et l'expiation.

Sur le seuil de l'enfer, il montre les misérables qui vécurent sans infamie et sans gloire, engeance imbécile, appelée prudente dans les siècles pour qui l'unique vertu est cette lâche modération dont les conseils dissuadent d'avoir vie. Des châtiments moins sévères atteignent ceux dont les fautes sont toutes personnelles ; dans la cité où règne Dité, le courroux du ciel se déchaîne avec plus de rigueur contre ceux qui ont offensé les autres. Aussi, dans le second royaume, les méfaits s'expient par des peines proportionnées au préjudice qu'ils ont causé à la société. Pour l'homme sérieux, c'est encore à cette ppnsée sociale que se rapportent les questions que le poëte soulève et discute, comme les inimitiés politiques, le libre arbitre, les vœux, la volonté absolue ou mixte, le point de savoir comment un fils perv ers peut naître d'un père vertueux, et le choix d'un état, qui ne doit pas se faire contre le vœu de la nature.

C'étaient alors des temps de force, et de force poussée à l'excès, et Dante nous les dépeint avec leur crédulité, leurs haines, leur morale et leur soif de vengeance. Il s'érige, comme c'est le rôle du poëte, en conseiller des nations, en juge des événements et des hommes, en roi de l'opinion; mais le fiel peu chrétien qu'il distille sur la trame religieuse est aussi nuisible au fond qu'à la forme.

La beauté suprême de la Divine Comédie consiste dans cette originalité qui, sans faire étalage d'art, de figures de rhétorique, de descriptions, et sans répéter des pensées déjà exprimées, marche droit au but; dans ses peintures, il est toujours d'une telle fidélité que l'on voit ses tableaux, que l'on entend ses personnages; il frappe et passe outre. Jamais aucune œuvre, par la force et la concision, n'égala ce poëme, où chaque mot résume tant de choses, où un vers contient tout un chapitre de mo-

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raie (1), et une terzine un traité de style (2). Les questions les plus abstruses y sont résolues , comme la génération de l'homme et l'accord de la prescience de Dieu avec la liberté de l'homme (3).

Nous ne prétendons pas justifier Dante d'avoir introduit dans son poëme ces questions scolastiques ; mais, si elles nous paraissent étranges aujourd'hui qu'elles ne sont plus dans nos habitudes, elles se discutaient alors journellement, et toute personne instruite avait pris parti pour ou contre; il est d'ailleurs de la nature des poèmes primitifs de recueillir et de répéter tout ce qu'on fait.

On peut le nier, mais le plus grand défaut de Dante, c'est l'obscurité. Des locutions forcées, impropres, des mots et des phrases imposés par l'exigence de la rime, des termes employés dans un sens nouveau, des allusions détournées, ou partielles, ou trop légèrement indiquées ; des choses éphémères et municipales énoncées comme généralement connues le hérissent de tant de difficultés qu'Homère et Virgile exigent moins de commentaires ; un Italien même est obligé de l'étudier comme un livre étranger, en promenant alternativement ses yeux du texte à la glose ; puis on y rencontre telles pensées que l'on ne saurait comprendre, même

(1) ... Chiede consiglio da persona Che vedeevuol dirillamente ed ama.

Il demande conseil à celui Qui voit, qui veut convenablement, et qui aime.

(2) ... Iotni ion un che quando Amore spira, nolo, e in quel modo Ch? et delta dent m, oo' signi/icando.

Je me borne à tracer ce que rameur m'inspire ;

Et, quand j'entends sa voix...

Selon qu'ii a dicté je me contente d'écrire.

(3) La contingenta cite fuor del quaderno Délia vostra memoria non si stende Tulta è dipinta nel cospetto eterno.

Nécessita perd quindi non prende Se non corne dal viso in che si specchia Nave che pet corrente gtù discende.

La contingence, qui de l'humaine matière Embrasse l'étendue et le livre complet, Dans le regard de Dieu se réfléchit entière ; Mais la nécessité n'en est pas plus l'effet Que de l'œil où se mire, en sa marche rapide, Un vaisseau, son essor sur la plaine liquide.

après avoir lu des volumes entiers de polémique. Il est vrai que cette phraséologie est tellement identifiée avec sa manière de concevoir et de versifier que Ton est porté à la croire nécessaire pour révéler son âme et ses pensées.

Nous ne voulons pas faire ici l'office de rhéteur et signaler les défauts vigoureux et les beautés incomparables ; nous disons seulement que les généralités, dans leur étendue la plus vaste, sont le caractère des esprits élevés, et que Boccace est dans Terreur lorsqu'il affirme que la Divine Comédie a pour but unique de distribuer la louange et le blâme à ceux dont la politique et les mœurs étaient réputées par le poëte honorables ou indignes, utiles ou funestes. A notre avis, ceux-là se trompent qui ne savent y voir qu'une allégorie politique, etqui resserrent dans les limites de Florence la trame d'un poème « auquel mirent la main le ciel et la terre. » Quant à nous, fidèle au rôle d'historien, nous y chercherons les jugements du poète sur les choses et les hommes qui l'entouraient , et qu'il passe tous en revue d'un regard austère, en y puisant des pensées d'espoir ou de vengeance.

Selon l'usage des mécontents, Dante ne laisse point échapper une occasion de louer les anciens temps, lorsque la valeur et la courtoisie se rencontraient dans les contrées qu'arrosent l'Adige et le Pô; lorsque Florence, sobre et pudique, se maintenait en paix, avec ses mères de famille occupées à filer la quenouille et à veiller sur le berceau, avec ses hommes contents d'un habit de peau, avec ses mariages dont la fécondité réjouissait les pères, qui n'étaient pas effrayés parl'énormité des dots. (Partid., XV.) Au sein de cette existence paisible et belle, de cette société de citoyensoù régnait une confiance mutuelle, de ce séjour si doux à habiter, les Florentins prospéraient glorieux et justes, guerroyant dans les croisades, ou se livrant au négoce ; jamais le lis n'était placé à rebours sur la lance, et jamais il n'était rougi par la division des citoyens; on ne voyait point de maisons rester vides par suite de l'exil de leurs maîtres, du à l'influence des Français. S'il reste encore quelques hommes de bien de l'ancienne souche, ils ne servent qu'à faire honte à ce siècle dépravé [Purg., XVI); car, à l'heure qu'il est, la ville est livrée honteusement à la gourmandise, à l'orgueil, à l'avarice, à l'envie. (Enf.% XV.) Elle se montre hostile au peu d'honnêtes gens qu'on y compte encore; do reste, elle est si légère qu'elle change à tout moment ses lois, ses monnaies, ses magistrats, ses coutumes, et que ses décisions d'octobre ne durent pas jusqu'à la mi-novembre.

La cause assignée par le poëte à cet état de choses vicieux,

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c'est l'admission dans la bourgeoisie des gens de Campi, de Certaldoet de Figghine, tandis qu'il vaudrait mieux pour Florence être encore restreinte entre Galuzzo etTrespiano, et n'avoir accueilli ni le paysan infect d'Aguglione ni le concussionnaire de Signa (1) parmi la véritable noblesse romaine, implantée sur le sol par les premières colonies, et déjà mal entourée par ceux qui, descendus de Fiesole, tiennent encore du roc natal.

On sent ici le patricien intolérant qui, dans sa colère contre sa patrie, non-seulement excitait Henri VII à « venir abattre ce Goliath avec la fronde de sa sagesse et la pierre de sa force, » mais déclarait que, bien que la fortune l'eût condamné à porter le nom de Florentin, il ne voulait pas que la postérité pût s'imaginer qu'il tint de Florence autre chose que l'air et le sol. (Ép. dédie.) Et V idiome, aurait-il du ajouter au moins, l'idiome, sans lequel il n'aurait pu se faire une gloire immortelle Mais celui qui, du milieu des plus douces illusions de la jeunesse et des rêves d'une complaisante imagination, se trouve précipité par l'iniquité des hommes dans les plus amères déceptions et hors du cercle de son activité, de ses affections, de ses premières espérances; celui qui a senti profondément comme Dante, et comme Dante souffert les persécutions du siècle, qui ne pardonne point à ceux qui le devancent, celui-là seul a le droit de lui jeter la première pierre.

Dans ces austères dédains, il ne ménageait pas davantage les autres cités d'Italie : Sienne est peuplée de gens plus vains que les Français; à Lucques, tout homme est concussionnaire ; les Bolonais sont avares et entremetteurs ; l'Arno, lorsqu'il vient à peine de naître, passe au milieu de grossiers pourceaux, plus dignes de se repaitre de gland que de toute autre nourriture f* puis il arrive chez des roquets hargneux, qui sont les Arétins; de là, chez les loups de Florence ; entin parmi des renards pleins d'astuce , qui sont les habitants de Pise. Il souhaite à c< tte ville, honte des nations, que tout le monde s'y noie ; à Pistoie, qu'elle soit réduite en cendres, parce qu'elle agit de mal en pis (3). Il trouve que les anciennes maisons ont dérogé de leurs antiques vertus : les Malatesta font de leurs dents une tarière ; les Gallura sont vase à toute fraude; Branca Doriavit encore, bien que déjà son âme pdtisse en enfer, un diable ayant pris sa place pour gouverner son corps

( 1) En/, XV; Purg., XVI ; Parad., XV et XVI. Baldo d'Aguglione et Mornbaldini de Signa étaient ceux qui avaient prononcé la sentence capitale contre

(3) Xnfer, XVIII, *5. - Purgatoire, XIV, 21.

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et celui de ses proches. A Vérone, les Montecchi et les Capuleis sont les uns déjà pervers, les autres en mauvaise odeur . Albert de la Scala est gâté dans tout son corps, et pis encore quant à l'esprit. Guy de Montefeltro fit des oeuvres non pas de lion, mais de renard, et il connut tous les expédients, toutes les voies couvertes ; après s'être repenti, il demanda l'absolution au pape Bonifaee, et pour la mériter lui suggéra de promettre beaucoup et de tenir peu. 11 souhaite que Brettinoro s'enfuie pour ne pas souffrir la tyrannie des Calboli; il condamne Rinier de Corneto, qui fit la guerre aux grands chemins; ProvenzanSilvani, dont/a présomption le porta à vouloir dominer à Sienne, et les Santafiore, qui dévastèrent les environs de cette ville. Il n'est pas jusqu'aux hommes les plus illustres qu'il ne charge d'horribles vices; le père de son meilleur ami, Guido Cavalcanti, le grand Farinata et Brunetto Latini, son maître, sont notés par lui d'une éternelle infamie. Il décerne, au contraire, des louanges aux Scaligeri et aux Malaspini, ses refuges hospitaliers ; à Hugues delà Fagiuola, auquel il se proposait de dédier sa première Cantica. Maintenant que ceux qui savent apprécier l'histoire jugent s'il est possible de soutenir, à moins de le faire à titre d'exercice de rhétorique, l'équité de Dante dans la distribution de l'éloge et du blâme.

Ses vengeances ne s'arrêtent pas à la limite des Alpes : il flagelle encore Édouard d'Angleterre et Robert d'Écosse, qui ne savent pas se tenir dans leurs frontières ; le lâche roi de Bohême; Alphonse d'Espagne, prince efféminé ; Frédéric d'Aragon , rejeton dégénéré; Denys 11 de Portugal, usurier sur le trône; les Autrichiens fainéants , un roi de Norvège , un prince inconnu de Rascia (en Servie), qui avait falsifié les ducats de Venise. Il fulmine principalement contre les Capets, qu'il maudit dans leur souche, Hugues, fils de boucher, dont la descendance valait peu; mais ne fit pourtant point de mal jusqu'au moment où, ayant acquis la Provence, elle commença ses rapines à l'aide de la force et du mensonge. C'est de là qu'est sorti Charles de Valois , sans autres armes que la lance dont Judas se servit; de là, Philippe le Bel, \emal de France, qui crucifie de nouveau le Christ dans son vicaire ; aussi le poëte fait-il des vœux pour avoir bientôt le plaisir d'assister à la vengeance que Dieu prépare dans le secret de sa pensée. Ailleurs il invoque le juste jugement de Dieu sur la race d'Albert d'Autriche, de manière que le monde en reste épouvanté.

Cette vengeance n'épargnera point les moines, dont les abbayes étaient devenues des cavernes, le froc un sac à mauvaise farine; et pourtant c'est à saint Thomas , a saint François , à saint Domi-

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nique que le poëme accorde les plus grandes louanges. Ce fut donc un rôve ou plutôt un caprice de la part de deux écrivains contemporains , Foscolo et Rossctti , que de vouloir faire de Dante nn hérésiarque ; de Dante , qui traça avec tant de précision la formule du catholicisme (1), qui proclamait son respect pour les clefs suprêmes, et croyait que l'empire de Rome avait été ordonné par Dieu pour la grandeur future de la cité où siège le successeur de saint Pierre. Rallié au parti gibelin , sa colère vengeresse éclata contre Boniface VIII et les vices du clergé; il maudit le luxe des prélats couvrant leurs palefrois de leurs manteaux flottants, si bien que deux bêtes cheminaient sous une même peau ; la cour de Rome , où chaque jour on trafiquait du Christ (Parad., XXVII) ; les loups rapacessous l'habit de pasteurs (Parad., XXVII), qui, s' étant fait un dieu de l'or et de Vargent [Enfer, XIX), attristaient le monde en foulant aux pieds les bons et en élevant les pervers. Tout en exaltant la comtesse Mathilde , il savait mauvais gré à Constantin d'avoir doté de terres les pontifes de Rome, et a Rodolphe de Habsbourg de leur en avoir confirmé la possession. Il réprouve aussi l'abus des excommunications, qui privaient tantôt ici, tantôt là, du pain que le Père miséricordieux ne refuse à personne; il ne les croit pas tellement mortelles pour l'âme que Véternel amour ne puisse revenir à celui qui se repent (Purg., III). Il place Clément V, pasteur sans loi et souillé des œuvres les plus hideuses (Enf., XIX), avec Simon le Magicien, pour attendre dans la géhenne Boniface VIII. Dante se déchaîne neuf fois contre ce pape, qui, insatiable de biens, ne craignit pas pour s'en procurer de s'emparer de la sainte Église par tromperie, afin de la mettre ensuite à mal; qui changea le lieu où repose la dépouille de Pierre en cloaque où le démon se réjouit au milieu du sang et de l'impureté (Parad., XXVII) : et cela, parce que les chrétiens siègent partie à droite, partie à gauche ; que les étendards où brillent deux clefs se déploient contre les gens baptisés , et que des sceaux à l'effigie de Pierre sont empreints sur des privilèges Vendus et mensongers (Parad., XXVII).

Le remède à tant de maux, Dante l'espérait des empereurs, qu'il

(1) Avete il Vecchio e il IS'uovo TeUamento, E 7 paslor délia Chiesa che vi guida : Questo vi basti a vostro salvamento.

Vos guides sout l'Ancien, le Nouveau Testament, Et la voix du pasteur qui gouverne l'Église. Pour marcher au salut que cela vous suffise.

( Paradis.)

invitait à soutenir ses haines et ses affections; dans ce but, il fit tout pour relever l'opinion de leur autorité ; il plaça au plus profond du gouffre infernal les meurtriers du premier César, et l'aigle impériale au sommet du paradis; enfin il composa un livre spécial sur la monarchie. Préoccupé surtout des tribulations où le désaccord des deux puissances plongeai), la chrétienté , il pensa que le seul moyen d'arriver à un progrès désirable était la paix sous la tutelle d'un monarque, arbitre unique des choses de la terre, tandis que le pontife dirigerait celles qui concernent le salut éternel. Lorsqu'un seul est le maître, la cupidité, racine de tous les maux, est extirpée, et le monde voit naître la charité et la liberté.

Dante trouve la réalisation de cette monarchie universelle dans le peuple romain, dont le fondateur descend tout à la fois de l'Europe et de l'Atlas. Pour ce peuple Dieu opéra les miracles qu'on lit dans Tite-Live, et c'est lui qui leiit triompher de toutes les autres nations. S'il est vrai qu'on acquiert des droits légitimes par le duel, il y a lieu de croire que le jugement de Dieu ne se manifeste pas moins dans les batailles générales, et que dès lors l'empire du monde a été légitimement obtenu par les Romains, par ce peuple qui montra combien il aimait les autres nations eu les conquérant, et en préférant à ses commodités propres le salut du genre humain.

Voilà donc, exprimée il y a des siècles, la théorie moderne qui soutient que la cause la meilleure finit toujours par triompher; voilà donc la suprême puissance de la monarchie universelle et ne relevant que de Dieu seul, sans l'intervention d'aucun vicaire, affirmée comme la meilleure garantie de la félicité publique; voilà donc, en conséquence, l'empereur, au grand péril des peuples, débarrassé de son unique frein ; voilà donc les peuples dépouillés de l'indépendance nationale, leur orgueil et leur ambition. Dante ne descendait point si bas par lâcheté, mais par dépit ; il ne tirait pas de sa doctrine les conséquences serviles qui en découlent ; mais il lui arrivait, comme il arrive trop souvent aux Italiens, de désirer ce qu'il n'avait pas, sauf à se repentir plus tard au moment de l'épreuve.

Cependant il avait lui-même invoqué le juste jugement de Dieu sur la race de l'Allemand Rodolphe et d'Albert, son fils, qui laissèrent, par cupidité, dévaster le jardin de l'Empire; il avait maudit Wenceslas, repu d oisiveté et de débauche ; mais il apprêtait au dimn et très-heureux Henri de Luxembourg un siège au paradis, et l'exhortait à descendre en Italie. Quand il le vit

LE TRIUMVIRAT ITALIEN

s'arrêter sous les murs de 13 rescia et de Milan, il lui écrivit pour le presser de venir trancher la tête de l'hydre, abattre Florence, vipère tournant son venin contre le sein de sa tu ère ; brebis malade dont l'approche souille le troupeau de son maître etseigneur; Myrrha scélérate et impie, s% enflammant au feu des embrassements paternels. Voilà comment il excitait l'étranger contre cette ville, alors et depuis la citadelle de la liberté italienne... Les vœux du poète ne furent enfin que trop accomplis; le jour vint où l'étranger enfourcha les arçons de l'Italie, de cette bête orgueilleuse, perfide et sauvage. Or les embrassements des empereurs , lorsque les papes cessèrent de leur faire opposition pour devenir leurs alliés et leurs complices, préparèrent un âge de honteuse servitude, et la nécessité de tentatives violentes et toujours malheureuses pour s'en affranchir.

Hàtons-nous de dire que, dans la pensée de Dante, cet empereur devait résider en Italie, et que, selon ses paroles, les monarques étaient faits pour le peuple, et non le peuple pour les monarques, qui ne sont même que les premiers ministres du peuple; ainsi le bon sens naturel de l'écrivain reprend le dessus lorsque la colère ne l'aveugle pas. Quoique jaloux de la pureté nobiliaire, il bat en brèche les privilèges de naissance et l'édifice féodal, au point qu'il voudrait abolir non-seulement l'hérédité des honneurs, mais encore celle des biens.

« La puissance publique ne doit pas, dit-il, tourner à l'avan- « tage de quelques-uns qui envahissent, avec le titre de nobles, « les premiers postes. A les entendre, la noblesse consiste dans « une série d'aïeux riches ; niais comment se faire un titre des a richesses , méprisables par les misères de la possession, les a périls de l'accroissement, l'iniquité de l'origine. Cette iniquité « apparaît, qu'elles proviennent soit d'un heureux hasard, ou « d'industries adroites, soit d'un travail intéressé et dès lors étante ger à toute idée généreuse, ou bien du cours ordinaire des sucer cessions. Ce dernier cas ne saurait en effet se concilier avec a l'ordre légitime de la raison, qui voudrait que l'héritier des « vertus fût appelé seul à l'héritage des biens. Que si le droit a des nobles consiste dans une longue férié de générations, la « raison et la foi les ramènent toutes aux pieds du premier père « commun, dans lequel tous les hommes furent anoblis, ou tous « rendus plébéiens. L'aristocratie héréditaire supposant l'inégalité, a la multiplicité primitive des races répugne au dogme catho- « lique. La véritable noblesse réside dans la perfection à laquelle o chaque individu créé peut atteindre, dans les limites de sa na-

« ture. Pour l'homme spécialement, elle se trouve dans l'accord a des dispositions heureuses dont la main de Dieu dépose le « germe en son sein, et qui, cultivées par une volonté diligente, a deviennent des ornements et des vertus. »

Dante a composé d'antres poésies et surtout des canzoni amoureuses, dont il lit ensuite un commentaire dans le Convito, ouvrage médiocre, dans lequel, arrivé à l'âge mur, il veut assigner des raisons philosophiques à des sentiments qui provenaient directement des passions de sa jeunesse.

Nos lecteurs savent qu'à l'époque où vivait TAlighieri, la langue italienne était depuis assez longtemps employée comme idiome écrit; ceux-là seulsqui, pour plus de commodité ou par ignorance, répètent les propositions avancées par d'autres , diront qu'il la créa tout d'une pièce, lorsqu'il est certain, sans parler des autres, que son ami Guido Cavalcanti la maniait déjà avec une élégance toute moderne (1). Dante lui fît prendre toutefois un essor

(l) Pour n'en donner qu'un exemple, voici deux strophes de sa ballade £ra in peu sic v d'amor :

In un boschetto trovai pastorella Ptù che la stella belta al mio parère; Capegli avea biondetti e ricciutelli, E gli occhi pien d'ermor, cera y osa la ; Con sua verghelta paslurava agnelli, E scalza , e di rugiada era bagnata ; Cantaoa corne fosse innamoralaf Era adornala di lutto piacere.

D' amor la salutai immanlenente E domandai s'avesse compagnia; Ed ella mi rispose dolcementet Che soin sola per lo bosco gia, E disse : Sappi quando l'auget pia , Allor desia lo mio cuor drudo avère.

Dans un bosquet je trouvai pastourelle Plus qu'une étoile , à mon gré, gcnte et belle ; Cheveux blondins elle avait , et bouclés ; Les yeux remplis d'amour, mine rosée : Houlette en main, pieds nus dans la rosée, Elle menait ses agneaux potelés; Tout en chantant, d'amour comme inspirée, De mille attraits elle brillait parée.

D'amour soudain la saluant : Ma mie, Lui deraandai-je, avez-vous compagnie ?

Elle, à ces mots, répondit doucement Seulette au bois aller ; mais l'innocente

LE TRIUMVIRAT ITALIEN

plus sublime ; il ne la fixa point, mais il la détermina. Parmi les mots dont il fit usage, si Ton en excepte les expressions doctrinales et celles que lui-même créait par caprice ou besoin, presque toutes sont encore usitées; il n'est donc pas vrai, comme l'ont imaginé quelques écrivains, qu'il faisait des emprunts aux divers idiomes. Ce mélange absurde n'aurait pas été moins funeste au langage italien que les essais tentés par Ronsard et sa Pléiade ne le furent à l'idiome français; d'ailleurs cette allégation est démen- . tie par ses vers et sa prose, où Ton voit que les expressions ne diffèrent en rien de celles qui furent employées par ses contemporains et les écrivains antérieurs.

Né Toscan, il n'eut pas besoin d'employer d'autre dialecte que celui de son pays, et, s'il emprunta certains mots à quelque autre, ils sont assurément en moindre quantité que les expressions latines et provençales, qui n'ont pas été pour cela naturalisées italiennes. Entraîné par la colère à dédaigner les choses de la patrie, il professa néanmoins des théories contraires à ce qu'il pratiquait lui-même; après avoir traité, dans son livre De vulyari eloquio (écrit en latin, par une contradiction étrange), de l'origine du langage humain (1), de sa division et des idiomes issus du latin, qui sont la langue d'oc, la langue d'otY et la langue de si, il reconnaît dans cette dernière quatorze dialectes, semblables à des plantes sauvages qu'il faut arracher du sol de la patrie. Il extirpe d'abord le romagnol, le spolétain, l'anconitain, ensuite le ferrarais, le vénitien, le bergamasque, le génois, le lombard et les autres dialectes transpadans, rudes et terissés, ainsi que

Me dit de plus : Sache, quand l'oiseau chante, Que sent mon cœur soif d'avoir un amant

(1) Selon lui, la première langue, créée en même temps que l'homme, aurait été riiébreu. Dans le Paradis, au contraire, il dit qu'elle eut une origine naturelle, mais qu'elle avait péri. 11 soutenait, comme nous, que toutes les sciences avaient été révélées au premier homme.

Tu credi che nel petto onde la costa

Si trasse per format la bella guancia

Il cui palato tanto al mondo costa...

Qualunque alla na/ura umana lece

Aver di lume tutto fosse infuso.

Tu crois assurément que jadis fut au sein Dont la côte engendra la belle enchanteresse Qui lit payer si cher au monde sa faiblesse... Tout le savoir iufus qu'a la nature humaine

Il soit jamais permis d'acquérir

( Paradis, XIII).

les cruels accents des Islriotes ; puis il blâme les Toscans de ce qu'ils s'attribuent arrogamment le mérite de parler le vulgaire illustre ; ce langage, d'après lui, a est celui qui apparaît dans a chaque cité et ne réside dans aucune : langage vulgaire, caret dinal, aulique, qui est à toutes les villes d'Italie et semble n'ap- « partenir à aucune , avec lequel tous les dialectes vulgaires de a toutes les cités d'Italie doivent se mesurer, se peser, se com- « parer. »

Nous n'avons jamais pu saisir, à cause de ses nombreuses contradictions, le but précis que s'est proposé Dante dans cet écrit. Nous y lisons toutefois que non -seulement V opinion plébéienne, mais beaucoup d'hommes célèbres, ce qu'il appelait une folie, attribuaient au Florentin le titre de vulgaire illustre; qu'il croyait nécessaire d'assigner un dialecte pour fondement à la Jangue écrite, bien que sa rancune politique lui fît préférer le bolonais au florentin; qu'il faut observer les règles de la grammaire pour écrire en latin, mais que le bel idiome vulgaire suit l'usage. Au surplus, il ne traite pas de la langue en général, mais de celle qui convient aux canzoni, remarque importante qui ne doit point échapper à ceux qui prétendent faire de Dante, Florentin, un adversaire déclaré de ce dialecte florentin qu'il a intronisé à jamais.

pétrtrquc. Le second poëte qui figure sur la scène est François Pétrarque, |W* né à Arezzo d'un exilé florentin, nommé Petracco. instruit dans les sciences aux écoles de Pise, d'Avignon, de Montpellier et de Bologne, il préférait à l'étude du droit la lecture de Cicéron, et la compagnie deCino de Pistoie etdeCecco d'Ascoli, qui lui inspirèrent le goût de la poésie italienne.

Peu favorisé de la fortune, il se destina à l'état ecclésiastique ; ses manières courtoises, son esprit net et limpide, lui valurent un excellent accueil à la cour pontificale d'Avignon. L'amitié de Jacques Colonna, fils d'Étienne, qui fut ensuite évéque de Lombez, l3tl lui facilita l'accès auprès des principaux prélats. Il s'appliqua tout entier aux études classiques, et devint idolâtre de la civilisation antique ; son imagination lui représentait sans cesse la ville de Romulus et d'Auguste avec ses anciens héros dans celle que les papes abandonnaient aux bandes armées des Qrsini et des Colonna ; il applaudit donc sincèrement à ceux qui tentèrent une restauration romaine.

Bien que très -capable d'apprécier les beautés des classiques, il se figura pouvoir les atteindre, et composa l'Afrique, poème sur le sujet déjà traité par Silius Italicusj il y inséra même un

LE TRIUMVIRAT ITALIEN

long fragment de cet auteur, ce qui l'a fait accuser d'avoir commis ce plagiat dans la pensée que, possesseur de Tunique exemplaire de Silius, personne ne pourrait jamais le lui reprocher (4). C'est une histoire sans machines épiques, sans épisodes neufs, sans rien qui excite la curiosité; maison n'avait point entendu d'aussi beaux vers depuis Glaudien, tant Pétrarque s'était approprié par la méditation la substance même des classiques. Dans ses Églogues, il fait allusion à des faits du moment sous dos désignations pastorales, ne dédaigne pas la flatterie, et se montre plus poétique que dans l'Afrique.

C'était de ses vers latins qu'il se promettait l'immortalité , qui lui fut procurée, au contraire, par un mince accident de son existence. Dans la ville d'Avignon, il s'éprit d'amour pour Laure, iille d'Audibert de Noves et femme de Hugues de Sade (2). Cet im. amour, d'ailleurs , n'eut rien de romanesque , car celle qui en était l'objet continua de vivre en parfaite harmonie avec son mari, à qui elle donna onze enfants; d'un autre côté, il ne détourna pas Pétrarque de ses études, ni d'amours plus positifs, ni du soin de son avancement à la cour et de l'ambition de la gloire. Pour Laure il composait de temps à autre, ou traduisait du provençal, quelque sonnet ou canzone, que la renommée de l'auteur et leur suavité propre faisaient rechercher et répéter; il acquérait ainsi, parmi le beau monde, cette célébrité qui l'avait déjà rendu grand parmi les doctes.

Une pareille publicité lui imposa, pour ainsi dire, le devoir de persévérer dans les mêmes sentiments à l'égard de Laure , qui parait s'être bien gardée de les attiédir en les satisfaisant; lorsqu'elle mourut vingt ans après , Pétrarque se fit honneur de sa constance envers sa cendre, se repaissant de souvenirs et de douleurs.

(1) Le comte Alberli,à Rome, possède un Silius Italicus couvert d'apostilles de la main de Pétrarque ; cependant Caluso et Baldelli se prirent de grande colère quand un eut dit que Pétrarque devait avoir eu connaissance de cet auteur et lui avoir empruuté le sujet de 1 Afrique.

(2) * Me voici arrivé à l'époque la plus critique de la vie de Pétrarque. Je -voudrais pouvoir la couvrir d'un voile, et cacher à la postérité toutes les folies que lui a tait faire une passion qui Ta tourmente pendant plus de vingt ans, et qu'il s'est reproché tout le reste de sa vie. » De Sade, Mem. pour la vie de Fr. Pétrarque, llv. II.

Cependant il n'est pas démontré que de Sade ait découvert la vérité sur ce qui concerne celle Laure.

Yoyc» Y Illustre Chdtelaine des environs de Yaucluse. la Laure de Pétrarque, par HvAC. nOmiEii-ViTAiis.

Ce qui lui plaisait dans la belle Avignonaise , c'étaient les perfections de sa personne, ses beaux cheveux d'or, ses mains blanches et déliées , ses bras gracieux, son beau jeune sein (1) et ses autres attraits, qui la rendaient orgueilleuse, et pour lesquels elle fatiguait les miroirs à s'admirer (2). Il la voyait dans les claires, fraîches et douces eaux, sur les verts gazons, dans la blanche nuée; il dessinait par la pensée son visage charmant sur la pierre (3). Ces expressions auraient dû désabuser ceux qui ont voulu faire de Laure un être symbolique , lorsqu'il est certain qu'elle apparaît toujours comme une personne réelle. Ce fut même cette réalité qui le préserva de s'égarer, comme beaucoup d'autres , dans de vaines abstractions. Il aima, il désira (4); dans son Dialogue avec

(1) Canzone VIII.

(2) Perché a me troppo ed a se stess* piaque.

Car e lie me plut trop, et par trop à soi-même.

( Canzone XXI. )

La rividi più bella e meno altéra.

Je la revis plus belle et moins altière.

(Sonnet.)

(3) Sonnet XXXVII.

(4) Canzone XVII.

Con lei foss* io da che si parte il sole, E non ci vides*' altri che le stelle, Solo una notte, e mai non fosse f alba, £ non si transformasse in verde selva , Per usarmi di bruccia.

Avec elle fussé-je à l'heure oh vient le soir, Les astres pour témoins , sans autres à nous voir, Rien qu'une nuit et sans que l'aube eût à renaître, Sans qu'elle se changeât, transformant ses appas En verdoyants rameaux, pours'eofuir de mes bras.

(Sestina I.)

Pigmalion, quanto lodar ti dei Del? immagine tua, se mille volte avesti quel ch' io sol vna vorrei.

Combien, Pygmalion , tu dois de ta statue Te louer, toi qui pus avoir de ses attraits Mille fois ce qu'en vain une seule voudrais.

Et dans le HP dialog., Decontemptu mundi : NullU mola precibus; nullu victablanditiist muliebrem tenuit décor em, et adversus suam simul et nea* xtatem, adversus multa et varia qux adamanttnum flectere licet tpiritum dcbuissent, inexpugnabilis et ftrma permansit.

LE TRIUMVIRAT ITALIEN

saint Augustin, il confesse ses agitations, ses transports, ses insomnies, les angoisses que lui cause sa passion, et le supplie de lui donner la force de s'en dégager.

Il est bien vrai qu'il adressait à Cicéron , à Virgile, à Varron , à Sénèque, à Tite-Live, des lettres où respirait une ardeur plus véritable peut-être et certainement exprimée avec plus de vivacité qu'il ne le fit jamais pour Laure. Puis, dans ses ouvrages en* prose, il parle des femmes d'une tout autre manière : il dit que celui qui se propose de s'adonner à l'étude doit fuir le mariage, et se permettre tout au plus une concubine; qu'il y a folie à se désoler de lamort d'une épouse, et qu'il faudrait, au contraire, s'en réjouir (i).

Il est heureux que sa passion pour Laure ait produit un canzoniere qui, sauf une douzaine de sonnets et trois canzoni, et deux autres en jeux de mots , a consacré sa muse à célébrer l'amour. Il se complaît aux difficultés de la forme, soit dans les sestine, disposition provençale où le retour fatigant des mêmes désinences n'est racheté par aucune harmonie , soit dans les sonnets , qui ne roulent pour la plupart que sur quatre rimes, soit dans les canzoni, où il obéit à des lois imprescriptibles. Il joignit à ces poésies les Triomphes, songes allégoriques et érotiques, où il célèbre les triomphes de l'amour sur son cœur, de la chasteté de Laure sur l'amour, de la mort sur Laure , de Laure sur la mort , de la renommée sur le cœur du poète , qu'elle partage avec l'amour ; à la fin, le Temps anéantit les trophées de l'Amour, et l'Éternité ceux du Temps.

Ce sont là des idées et des formes selon le goût du temps ; mais on aura beau prouver que Pétrarque a emprunté beaucoup de ses pensées à d'autres auteurs, surtout aux Provençaux, aux Espagnols et à des écrivains antérieurs; on aura beau lui reprocher l'exagération, l'afféterie, le faux : il lui restera toujours le mérite d'un langage d'une extrême pureté, plein de fraîcheur encore après cinq siècles, d'un style vif et correct, d'une variété inépuisable.

Il composa plusieurs autres ouvrages : un recueil de Memorabilia, dans le genre de Valère Maxime; un livre delà Vraie Sagesse, où il bat en brèche la dialectique du temps, aussi frivole qu'inutile pour le cœur et l'esprit, en mettant aux prises un de ces prétendus savants avec un ignorant doué de bon sens naturel. Quelques jeunes Vénitiens, qui se permettaient de trancher sur les réputations les

(1) De Vita solitaria. — De Remediis utr. fort,

hirt. vmv. — t. m. .17

mieux établies, l'ayant déclaré un homme estimable, mais de peu d'élévation, il leur répondit par son livre De ma propre ignorance et de celle a" autrui. Il faut chercher dans cet ouvrage quelques bonnes sentences au milieu d'une foule de subtilités, noyées dans des flots d'une érudition facile et présomptueuse. La conclusion est que .« les lettres sont pour beaucoup d'hommes un instrument de folie, « d'orgueil pour presque tous, si elles ne tombent pas dans une âme « bien née et vertueuse. » Après avoir dirigé ses attaques sur un médecin d'Avignon, il fit la satire de tous les médecins, les traitant de sectateurs d'une science vaine , d'ambitieux qui s'en vont partout enveloppés de manteaux de pourpre , avec de précieux anneaux et des éperons dorés, comme s'ils aspiraient au triomphe, quoique peu d'entre eux eussent tué les cinq mille personnes qu'exigeait la loi romaine .

Le livre des Devoirs et des Vertus d'un général ferait venir le sourire sur les lèvres d'Annibal; celui du Gouvernement d'un Etat roule sur des lieux communs, qui n'éclairent pas plus lès hommes sages qu'ils ne sont propres à corriger les méchants. Il écrivit, pour consoler Azzo de Gorreggio, les Remèdes dans l'une et l'autre fortune, dialogues prolixes et décolorés entre des personnages idéals , où il prodigue les arguments et l'érudition pour démontrer que les biens d'ici-bas sont fugitifs et trompeurs, et qu'il est possible, à l'aide de la raison, de faire perdre au malheur son amertume, et de le convertir en bien. Il adressa à Cabassol, évéque de Cavaillon, deux livres sur la Vie solitaire, dans laquelle il oppose aux ennuis de l'habitant des villes la douce existence de celui qui vit dans la retraite : antithèse peu sociale, car notre devoir est de travailler à l'œuvre commune , môme au milieu de cette tourbe qui nous entrave , nous méconnaît et nous calomnie.

Pétrarque associait à l'amour et à la philosophie la dévotion, qui fut pour lui la troisième source de l'inspiration. Il se faisait conscience de l'amour, et priait Dieu de ramener ses pensers errants dans une meilleure voie ; il se composait des beautés de La ure une échelle pour remonter jusqu'au Créateur; lorsqu'elle n'est plus, il espère revoir son Seigneur et sa dame, pour laqoelie « il fait tant d'aumônes et fait dire tant de messes et de prières, « avec une telle dévotion que , si elle eût été la plus méchante a femme du monde, il l'aurait tirée des griffes du diable, bien « qu'on assure qu'elle mourut pure et sainte (1). » Cette pensée

(1) Un contem|K)rainf cité par Tiraboschi.

LE TRIUMVIRAT ITALIEN* 579

lui inspira le Mépris du monde , espèce de confession dégagée de l'ostentation impudente do quelques ouvrages analogues, et dans laquelle, à l'imitation de la Vie nouvelle de Dante , il commente ses propres chants , et fait l'analyse des sentiments profonds et délicats.

Le recueil de ses lettres familières , séniles, diverses et sans titre,, contenant sa correspondance avec les hommes les plus éminents de son siècle , offre plus d'intérêts. Toujours prolixe et recherché, parce qu'il savait que ses lettres , avant de parvenir à leur adresse , circulaient pour être lues quelquefois par cent personnes, il traite des événements , des mœurs, de ses missions, surtout des désordres de la cour d'Avignon et de certains travers de son temps, qui appartiennent aussi au nôtre. Tantôt il blâme les philosophes modernes, qui semblent ne voir le succès que dans les aboiements contre le Christ et sa doctrine (1). Ces hommes-là, dit-il, a ne s'abstiennent d'attaquer la foi que par la crainte « des chfcliments corporels; mais à l'écart ils s'en rient, adorent « Aristole sans le comprendre, et déclarent , en discutant , faire « abstraction de la foi. » Tantôt il se plaint de ceux « qui se di- « sent savants dans les sciences, chez lesquels tout est digne de a risée, et surtout la vanité démesurée, cet étemel patrimoine des « ignorants. » Tantôt il prend à partie ceux qui, « tout en se di- « sant Italiens et quoique nés en Italie , mettent tout en œuvre « pour paraître des barbares, comme s'il ne suffisait pas à ces « malheureux d'avoir perdu , par la nonchalance , la vertu , la « gloire et les arts de la guerre et de la paix qui rendirent nos « ancêtres divins; ils souillent aussi notre langue et gâtent nos « vêtements (2). »

Il est curieux, en parcourant ces lettres, de le suivre dans ses voyages aux Cités des barbares, dont il retrace un peu superficiellement les usages. En entrant dans Paris, qu'il trouve inférieur à son attente, plus sale et plus fétide que toute autre cité, Avignon exceptée, il compare la disposition de son esprit à celle d'Apulée la première fois qu'il vit Hypathos, ville de Thessalie, dont il avait entendu dire des merveilles.

Après avoir passé assez longtemps à discerner le vrai du faux sur l'université, il la compare à une « corbeille où l'on a rassem- « blé les fruits les plus rares de chaque pays. » Les Français lui paraissent d'humeur gaie; ils aiment la société, s'expriment avec

(1) Senties, 1, 3.

(2) Senties, I, 16.

mis

enjouement et facilité dans la conversation ; convives aimables, ils saisissent toutes les occasions de s'amuser, et bannissent le chagrin avec le jeu , les chants, le rire et les plaisirs de la table ; ils ont un caractère hardi et toujours prompt à l'attaque, mais mou et peu capable de résister aux calamités (4).

Dans la Flandre et le Brabant, il vit le peuple occupé uniquement aux tapisseries et aux ouvrages de laine; à Liège, il eut beaucoup de peine à se procurer de l'encre pour copier deux oraisons de Cicéron ; à Cologne , il admira une urbanité extrême dans une ville barbare, la contenance honnête des hommes, la propreté étudiée des femmes, et, s'il n'y avait point de Virgiles, il y trouva des copies d'Ovide. Ses amis le conduisirent sur les bords du Rhin pour lui faire admirer le coucher du soleil ; comme c'était la veille de Saint-Jean , une infinité de femmes couvraient le rivage, sans tumulte et couronnées de fleurs; elles allaient, les manches retroussées jusqu'au coude, se laver les mains et les bras dans le courant, récitaient des vers dans leur idiome , et se figuraient que cette lustration les préserverait de malheurs dans le cours de l'année.

On n'osait pas alors traverser la célèbre forêt des Ardennes sans une bonne escorte , soit à cause des brigands ou des hostilités entre le comte de Flandre et le duc de Brabant ; ce fut donc avec une grande joie qu'il revit, en sortant de ces montagnes, le beau pays et le délicieux fleuve du Rhône , ainsi qu'Avignon.

Rien de ce qu'il rencontra ne lui fit pourtant regretter d'être né Italien. Si la France reçut de Rome les dons de Bacchus et de Minerve , elle ne cultive que peu d'oliviers , et n'a point d'orangers; les moutons n'y donnent pas de bonne laine, et la terre n'a ni mines ni eaux thermales. En Flandre on boit de l'hydromel; en Angleterre, de la bière et du cidre. Que dire du climat glacé que baignent le Danube, le Boget le Tanaïs? La nature fut marâtre pour ces pays. Les uns sont tellement dépourvus de bois qu'ils ne brûlent que delà tourbe; d'autres, affligées par les fétides exhalaisons des marais, n'ont pas d'eau à boire ; ceux-ci n'offrent que des bruyères et un sable aride ; ceux-là fourmillent de serpents , de lions et de léopards. L'Italie seule fut l'objet des préférences du ciel, qui lui accorda l'empire suprême, le génie, les arts et surtout la lyre, par laquelle les Latins triomphèrent des Grecs; rien ne lui manquerait si Mars ne lui était pas funeste (2).

(1) Apol. contra Gatli calvmniam.

(?) Voilà bien de* figures de rhétorique.

LE TRIUMVIRAT ITALIEN

A Rome il trouve que les femmes se mettent, à bon droit, audessus de toutes les autres , grâce à la pudeur , à la modestie de leur sexe, à la constance virile. Quant aux hommes, ce sont de bonnes gens, affables envers ceux qui les traitent avec douceur, mais n'entendant pas raillerie sur un seul point, la vertu des femmes ; loin d'être traitables sous ce rapport, comme les Avignonais, ils ont toujours à la bouche ce mot d'un ancien : Batteznous, mais que l honnêteté soit sauve. Il fut étonné de trouver dans cette ville si peu de marchands et d'usuriers , sans doute parce que le commerce s'en était éloigné lors du départ de la cour pontificale.

Partout c'était à qui ferait le plus d'honneur au poëte. a Les prin- « ces d'Italie, dit-il, cherchèrent à me retenir par force et prières; « ils se plaignirent de mon départ, et ils attendent mon retour « avec une impatience extrême. » Les Visconti le gardèrent longtemps à Milan ; aux fêtes du mariage de Violante avec Lionel, fils du roi d'Angleterre, ils lui firent prendre place au rang des princes; en retour, il les accabla de louanges (t) ; il prononçait la harangue pour l'inauguration des trois neveux de l'archevêque Jean , lorsqu'il fut interrompu par l'astrologue, qui avait reconnu

(1) Il écrit, à propos de Luschino Visconti : Heges terra hélium lit pris tndixerunt, aurum, credo , et gemmas atrameniis inquinare metuunt; animum ignorantix cxcum ac sordidum habere non metuunt. Unde illud regale dedecus ? Videre plebem doctam, regesque asinos coronatos licet(sic enim eos vocal romani cujusdam imperatoris epistola ad Francorum regem): Tu ergo , hoc xtate vir maxime, et cui ad regnum nihil prxter nomen regium desit.. . meliora omnia te spero.

Et ailleurs :

Maximus ille vtrum quos suspicit itala terra, llle, inquam, aerix parent cui produits Alpes, Cuipater Apenninus erat, cui ditia rura Rex Padus ingenti spumans intersecat amne, Atque coronatos al fis in turribus angues Obstupet . . .

Adriaci quem stagna maris, tyrrhenaque late /Equora permeluunt , quem transalpina verentur Seu cupiunt sibi régna ducem, qui crimina duris IS'exibus illaqueat, legumque coercet habenis, Justitiaque régit populos, quique aurea fessx Tertius Hisperix melioris secla metalli Et Mediolani romanas conlulit artes, Parcere subjectis et debellare super bos.

{Êp.metr.,\Vt.\\\.)

dans le ciel le point le plus favorable pour la cérémonie (1). Il reçut de fréquentes invitations de Gonzague ; Azzo de Gorreggio lui montra l'affection d'un frère ; le belliqueux Paul Malatesta, qui ne le connaissait pas, envoya un peintre pour faire son portrait; à Milan, où il le rencontra plus tard, il ne pouvait s'arracher à sa conversation ; la guerre ayant éclaté entre les Garrarais et les Vénitiens, il lui donna une escorte pour sa sûreté. Le grand sénéchal Nicolas Acciaiuoli allait souvent chez lui à Milan, comme Pompée chez Posidonius, la tête découverte et s'inclinant par respect, ce qui faisait venir les larmes aux yeux du poëte. Il fut l'objet de grandes démonstrations de la part de l'empereur Charles IV, qui Kii fit don d'une coupe d'or, et lui accorda le titre de comte palatin.

Cet enthousiasme se propageait parmi les classes moins élevées; un vieillard aveugle , maitre de grammaire à Pontremoli , fit le voyage de Naples pour l'entendre, et, ne l'ayant pas trouvé , se mit à sa poursuite, « décidé à le chercher jusqu'aux Indes. » Heureusement il le rencontra à Parme, où il l'embrassa avec un transport indicible , ne cessant de baiser la main qui avait tracé de si douces choses. Henri Capra , orfèvre de Bergame , enchanté d'avoir connu Pétrarque a Milan , remplit sa maison de ses images, fit acheter ses œuvres, et, abandonnant son art, s'occupa de recueillir des livres et ne conversait qu'avec des savants ; puis, à forée d'instances , il décida le poëte à venir chez lui. Accompagné de tout ce qu'il y avait d erudits aux alentours, Capra sortit à sa rencontre , et, malgré le podestat et les principaux habitants qui voulaient le faire descendre au palais de la commune , il l'entraîna dans sa maison ; il avait fait disposer une salle tendue en pourpre avec un lit décoré en or, où il jura que personne n'avait jamais couché et ne coueherait jamais; puis, au moment du départ, tels furent ses regrets qu'on craignait qu'il ne devint fou.

Objet de la vénération des gens de lettres et du vulgaire, il re-

( 1 ) Pour la naissance d'un enfant de fiarnabé :

Te Padus er&pectat dominum , quem flumina regem Xostra vocant, le purpureo Ticinus umictu... Tu quoque tranquillo votivum pectorc natum Suscipe; magne parens, et per vestigia gentis Ire doce, generisque sequi monumenta vetusti. Inveniet puer tste dont > calcaria laudutn Pturïma, magnanimos proavos imiletur avosque, Mtrarique patrem docilt condiscat ab œvo.

( Ibidem. )

LE TRIUMVIRAT ITALIEN

eut à la fois de l'université de Paris et de Rome une invitation de venir recevoir la couronne de poète. Pétrarque fut plus charmé de la perspective d'être honoré d'un bandeau de laurier, à cause de la ressemblance du nom avec celui de sa dame , et il préféra à la ville de boue celle où avaient triomphé Pompée et Scipion, son héros. Il se rendit donc auprès de Robert de Naples , désigné pour juger de son mérite ; après l'avoir examiné pendant trois jours, le roi le trouva digne du laurier poétique. Le jour de Pâques 1344 , Pétrarque, revêtu d'un habit de pourpre dont ce prince lui avait fait don, monta au Capitole, au son des trompettes et au milieu des acclamations ; il s'agenouilla devant le sénateur, et reçut la couronne, tandis qu'un peuple immense s'écriait : Vive le poêle ! Vive te Capitole (1 ) !

Pétrarque habitait Arqua , où il s'était procuré une maison de im. campagne , afin d'être dans le voisinage de son canonicat île Pa* M ,BlUet* doue, lorsqu'on le trouva mort sur un manuscrit de Virgile. Par son testament il avait désigné pour son héritier François de lîrossano; il légua au prince de Carrare une vierge Marie peinte pur Giotto, dont la beauté n'est pas comprise par les ignorants , mais fait l'admiration des maîtres de l'art, et cinquante florins d'or à itoccace, pour se faire une bonne robe de chambre qui le tînt chaudement pendant les veillées d'hiver.

La poésie de Dante et de Pétrarque fut modifiée par le caractère ptraiiéie do de l'époque et par le leur propre. L'Alighieri vécut avec les der- "wtSrçaî6 niers héros du moyen âge, cœurs énergiques, tout entiers à la patrie et jaloux de sa liberté, qui avaient grandi au milieu des luttes de parti, des exils , des émigrations et des massacres; ii avait vu dans les républiques, déjà prêtes à tomber dans la tyrannie, les passions s'affranchir des lois et braver l'opinion ; aussi les hommes sentaient toute la puissance individuelle excitée par les grandes choses. Il suffisait donc de regarder autour de soi pour trouver des caractères poétiques avec lesquels il était possible de peupler les trois mondes. L'époque de Pétrarque était affligée d'autres

(1) Voici Pacte de couronnement délivré à Pétrarque : « Nous, comte et sénateur, comte d'Anguillara, en notre nom et en celui de notre collège, déclarons grand poète et historien François Pétrarque ; pour indice spécial de sa qualité de poète, nous avons posé de nos mains une couronne de laurier sur son front, en lui accordant , selon la teneur des présentes , et par autorité du roi Robert, du sénat et du peuple de Rome, libre et entière permission de professer tant Part de la poésie que l'histoire, soit dans la sainte cité, soit partout ailleurs; de critiquer et interpréter tous les livres anciens ; d'en faire de nouveaux, et de composer des poèmes qui, s'il plaît à Dieu, vivront de siècle en siècle. »

TREIZIÈME ÉPOOUE.

misères, causées par les manèges (Tune politique astucieuse; ce n'était plus à la pointe de l'épée que se consommaient les vengeances, mais à l'aide d'ambassades insidieuses, de guet-apens et de poisons. A Frédéric II, Sordello et Farinata, avaient succédé le roi Robert, Étienne Colonna et Nicolas Rienzi ; déjà Ton voyait naître le siècle de l'inertie , des lâches méfaits , des molles vertus et des malheurs sans gloire et sans intérêt.

Le malheur aigrit le Dante , qui , dédaignant les caquetages du monde, proclamait qu'on se fait un bel honneur par la vengeance [\ ) ; à ses amis il inspira du respect plutôt que de l'affection , ce qui est la gloire et la misère des caractères forts et des esprits supérieurs. Pétrarque, d'un caractère bienveillant, dispensait et ambitionuait la louange; il se passionnait pour un Mécène, pour un auteur, pour la famille rustique qui le servait à Vaucluse. Cent fois il voulait fuir des lieux funestes à sa tranquillité, et il y revenait toujours; Dante, au contraire, ne s'accordant pas avec Gemma Donati, sa femme, s'éloigna d'elle, et , une fois parti, ne voulut jamais ni aller où elle était, ni la laisser venir où il se trouvait (2).

Pétrarque , pris de dégoût pour son temps , se retirait dans la solitude, ou se plongeait dans l'étude de l'antiquité (3). L'Alighieri promenait son regard sur le monde entier, afin de recueillir partout ce qui tournait au profit de ses méditations (4). Ni la nuit ni le sommeil ne lui dérobaient un seul des pas que faisait le siècle dans sa voie; il lui importait peu que ses paroles eussent d'abord Ydpreté d'un fruit fortement acide , pourvu qu'on y trouvât ensuite une nourriture vitale. Pétrarque , même lorsqu'il blâme, se hâte de déclarer qu'il le fait par amour de la vérité, et non par haine ou par mépris pour autrui; Dante craint de se dishonorer aux yeux de la postérité la plus reculée en se montrant ami timide de la vérité.

L'un et l'autre ( par choix , force ou mode ) furent les hôtes des petits seigneurs d'Italie ; Pétrarque leur prodigue des éloges bas et même lâches; Dante conserve sa fierté (5), et; s'il loue l'un d'entre

(!) Conviv.

(1) DOCCICE.

(3) Incubui unxce ad notiiiam antiquitatis , quoniam mihi semptr xtai isia displicuit. Epist. ad Post.

(4) Auctor venatiis fuit ubique quidquid faciebat ad suum propositum. Bekvenito d'Imola, au ch. XIV du Purgatoire.

(5) Pétrarque rapporte que Can Grande reprocha à Dante de montrer moins He courtoisie et d'urbanité que les histrions môme et les bouffons de sa conr. Memorab., 2. Ce seigneur, lui ayant adressé cette question : « Pourquoi ce bouffon me platt-il plus que toi, dont on fait tant l'éloge ?» on obtint celle réponse : Tit

LE TRIUMVIRAT ITALIEN. 585

eux , c'est dans l'espoir qu'il chassera au fond de l'enfer la louve qui désole l'Italie. « Oh ! méchants et misérables, s'écrie-t-il, qui a délaissez les veuves et les orphelins , et dépouillez les faibles ; « qui dérobez et vous appropriez le bien d'autrui pour l'em- « ployer à donner des festins , à faire des présents de chevaux , « d'armes, de vêtements et d'argent, à vous parer d'habillements a magnifiques, à construire d'admirables édifices, et qui croyez « encore vous montrer généreux. Qu'est-ce donc faire autre chose a que d'enlever la nappe de dessus l'autel , pour en couvrir le « larron et sa table ? On ne doit pas moins rire , tyrans, de vos « habitations que du voleur qui mènerait chez lui des convives, « mettrait sur la table une nappe dérobée à l'autel, marquée a encore des signes ecclésiastiques, et s'imaginerait qu'on ne doit « point s'en apercevoir. »

Tous deux reprochent aux Italiens leurs haines fraternelles ; mais Dante paraît plutôt les attiser. Pétrarque exhorta le frère Bussolari à demeurer tranquille; il seconda les Scaligeri quand ils envoyèrent demander à la cour d'Avignon la seigneurie de Parme; il allait criant : La paix, la paix, la paix! sans se rappeler qu'elle est peu durable lorsqu'elle n'est pas honorable, et qu'il faut repousser Ï astuce bavaroise , opposer une digue au déluge amassé dans des déserts étrangers, pour inonder les douces campagnes de V Italie.

Tous deux issus de parents guelfes , ils médirent de la cour pontificale/mais pour des motifs différents : Dante, à cause des maux qu'elle causait à l'Italie et à l'Église; Pétrarque, pour ses mœurs dissolues, qui excitaient son indignation. Cependant, quoiqu'il applaudît par réminiscence classique à Nicolas Rienzi , qui rétablissait le tribunat romain , et qu'il exhortât Charles de Bohême à écraser le front de Babylone , il n'en continua pas moins à vivre aimé des prélats, et mourut en odeur de sainteté; Dante fut soupçonné d'impiété , et peu s'en fallut que ses os fatigués ne fussent roubles dans la paix du tombeau.

Fidèle à son caractère , Dante osa , malgré la désapprobation des doctes et la nouveauté de la tentative , décrire dans l'idiome italien le fondement de l'univers entier (1). Pétrarque , môme après

n'en serais pas surpris si tu te rappelais que la ressemblance des mœurs engendre l'amitié entre les âmes.

(I) Voici la lettre que frère Hilarion, moine de l'abbaye de Sainte-Croix ( del Corto ), à l'embouchure de la Magra , adressa à Hugues de la Fagîuola, après son entrevue avec Dante :

« Selon ce que j'ai entendu dire, il a essayé, dès la plus tendre enfance, de

ce grand exemple, crut que l'idiome italien ne convenait qu'aux inepties vulgaires , qu'il aurait voulu voir oubliées par les autres comme par lui-môme (1).

Pétrarque chanta la plus tendre des passions avec une harmonie pleine de douceur ; Dante , les passions fortes , en mettant de côté

parler de choses inouïes ; et, ce qui est plus admirable encore, les matières que les plus instruits peuvent à peine exprimer même en latin , il les a traitées dans le langage vulgaire, et par vulgaire je ne veux pas dire simple, mais musical.

« Il se rendit ici en passant par le diocèse de Luni, soit par dévotion au lieo, soit par tout autre motif. Quand je l'aperçus, ne le connaissant pas, non plu* que mes frères, je lui demandai ce qu'il voulait et ce qu'il cherchait. Comme il ne me répondait pas, et observait silencieusement les colonnes et les solives da cloître, Je lui demandai de nouveau ce qu'il désirait et ce qu'il cherchait. Alors, tournant lentement la tête et dirigeant ses regards sur mes frères et moi, il répondit : La paix ! ce qui me donna plus grande curiosité de savoir quel était cet homme. Je le tirai à l'écart, et, ayant échangé avec lui quelques paroles, je le connus; car, bien que je ne l'eusse jamais vu avant cet instant, sa renommée était parvenue jusqu'à moi depuis longtemps.

« Lorsqu'il s'aperçut que mes regards s'attachaient à sa figure, et que je l'écoutai» avec le plus grand intérêt, il tira un livre de son sein , l'ouvrit d'un air de noblesse, et me le présenta en disant : Mon frère , voilà une partie de mon ouvrage que peut-être tu n'as jamais vue ;je te laisse ce souvenir : ne me mets pm en oubli. Il me tendit alors ce livre, que je pressai tout joyeux sur ma poitrine, et en sa présence, j'y attachai les yeux avec grand amour. Voyant qu'il était en langue vulgaire, je laissai paraître sur mon visage l'étonnement que j'éprouvais, et il m'en demanda la raison. Je répondis que j'étais surpris qu'il eût composé dans cette langue, parre qu'il me paraissait difficile et même incroyable qu'on pût exprimer dans l'idiome vulgaire d'aussi hautes pensées, et qu'ensuite il ne me semblait pas convenable de revêtir tant de science, et d'une telle élévation , d'un costume aussi plébéien.

« Tu as raison , reprit-il, et moi-même j'en ai pensé ainsi. Quand d'abord l'i- « dée commença à germer en moi de ces choses, infuses peut-être par le cieJ , « je choisis ce langage qui est le plus digne, et non-seulement je le choisis, mai» « je l'employai aussitôt à composer ces vers :

Ultima régna canam fluido contermina mundo, Spiritibus qux lata patent ; qux prœmia solvunt Pro meritls cuicumque suis.

« Mais, quand je considérai la condition du siècle présent, je vis que les chants i des poètes illustres étaient presque entièrement délaissés, et que les homme» i généreux par qui s'écrivaient ces choses au Iran temps avaient (o dooleur!} « abandonné les arts libéraux aux mains plébéiennes. Alors je déposai l'humble « lyre dont je m'étais armé, et j'en accordai une autre mieux adaptée à l'oreille « des modernes ; car on apprête en vain un aliment solide pour la bouche qui « ne sait encore que teter. » Après avoir parlé ainsi, il ajouta affectueusement que je pourrais faire (s'il en était besoin) quelques petites gloses sur cet ouvrage, et qu'il me priait de vous le transmettre ensuite ainsi annoté. »

(l) Ineptias, quas omnibus et mihi quoque, si liceat, ignotas velim. Senil., XIII, 10. - Cantica, quorum hodie pudet ac pœniM. Famil., VIII, 3.

LE TRIUMVIRAT ITALIEN

Ï élégance et la dignité, comme le lui reproche le Tasse. 11 jugea convenable de faire servir des vers âpres et rauques de voile à la doctrine qu'il voulait tenir cachée; lors même qu'il parle d'amour, il emparadise sa dame. Pétrarque versifie avec cette élégance et cette politesse qu'il mettait dans son langage; Dante, rude et dédaigneux , ne se laisse jamais entraîner par la rime ; pour lui venir en aide et faciliter le rhythme, il change le sens ordinaire des mots, ou il en emprunte à d'autres langues (1).

L'un et l'autre eurent toutes les connaissances qu'il était possible d'acquérir de leur temps , et Ton sait qu'on a voulu leur faire honneur d'avoir deviné certaines découvertes postérieures; mais Danto connaissait à peine de nom les classiques grecs et très-peu les écrivains latins (2).

Pétrarque était l'homme le plus érudit de son temps ; aux étrangers, à ses compatriotes et surtout à Dante, quoiqu'il affectât de le mépriser (3), il empruntait, ce qu'ils avaient de mieux (A). Aussi ,

(1) - Moi qui écris, dit l'Anonyme, j'ai entendu dire il Dante que jamais rime ne l'avait entraîné à dire ce qu'il ne voulait pas ; qu'il lui était arrivé fréquemment de faire dire aux mots, dans ses rimes, autre chose que ce qu'ils étaient d'usage d'exprimer dans le discours ordinaire. ■ C'est là un bon avertissement pour m pas s'en faire une autorité infaillible, comme certains commentateurs d'une idolâtrie toute pédantesque.

(2) Indépendamment de l'argument qu'on peut tirer de son silence , on peut voir la confusion qu'il en fait dans le IVe livre de V Enfer. Ailleurs il nomme, comme des prosateurs du premier ordre ( auteurs A'altissime prose), Tite-Live, Pline, Frontin, Paul Orose. Daos le Purgatoire, VI, i9, il fait venir les Arabes en Italie avec Annibal, etc.

(3) Il dit s'être toujours gardé de lire les vers de Dante, et il écrit à Boccacc : « J'ai entendu chanter et écorcher ce» vers sur les places... Lui envierai-je les applaudissements des ouvriers eu laine, des cabaretiers, des bouchers et de semblable engeance.? « Cela n'empêche pas Jacob Mazzoni ( Di/esa di Dantt% VI, 29) d'altimer que « Pétrarque orna son Canzoniere d'un si grand nombre de fleurs de la Divine Comédie qu'on peut dire qu'il les jette à pleines corbeilles plutôt qu'à pleines mains, m L'art des détracteurs sans courage consiste à de» primer un grand homme en le mettant au même rang que des gens bien inférieurs à lui. Or Pétrarque mentionne deux fois Dante comme poète d'amour, et le place sur la même ligne que Guitton d'Arezzo et Cino de Pisloie. Bien je le prie, en la troisième sphère, de saluer Guitton, Dante rt Cino. Sonnet 257. Or voici Dante avecBéatrix, voici Selvaggia, voici Cino de Pistoie, Guitton d'Arezzo. Triomphe d'Amour, chant IV.

Voyez le Paradoxe de Pictropoli.

Gai van « a aussi comparé Pétrarque aux Provençaux dans ses Observations sutla poésie des troubadours.

(4) Par exemple, Cino de Pistoie s'était exprimé ainsi en s'adressant aux yeux

Poichè veder voi stessi non potete,

lorsque vous croyez ouïr le langage de la passion , vous reconnaissez une traduction remplie d'élégance ; mais Tari est si raffiné qu'il vivra , lui , éternellement, tandis que les Provençaux , les Espagnols ou les Italiens qu'il a mis à contribution ont péri. II arrive souvent à Pétrarque d'étouffer le sentiment sous le luxe des ornements et des détails; Dante unifie les éléments que l'autre disperse, rassemble les beautés séparées qu'il tire moins du sens que du

Vedete in altri almen quel che voisiete. Puisque vous ne sauriez par vous-même vous voir, En d'autres yeux au moins voyez ce que vous êtes.

Et Pétrarque dit :

Luct béate e liete,

Se non che il veder voi stesse v* è tolfo ; Ma quante mile a me vi rivolgete, Conoscete in ait rui quel che voisiete.

Yeux charmants, bienheureux de vos beautés parfaites, Sauf que vous ne sauriez par vous-mêmes vous voir ; Mais, quand vous vous tournez vers moi, ce que vous êtes, En autrui vous pouvez soudain l'apercevoir.

On lit dans un sonnet de Cino :

Mille dubbi in un di, mille querele.

Al tribunal delV alla impératrice, etc.

Mille griefs en un jour, mille peines, Au tribunal de la reine des reines, etc.

Il y feint que l'Amour et lui plaident devant la Raison. La conclusion de ce sonnet est :

A si gran piato

Convien più tempo a dar sentenza vera.

En si grave procès, pour rendre une sentence Et juste et véritable, il faudrait plus longtemps.

Or Pétrarque reproduit cette idée dans la canzone : QuelV antico méo dolce empio signore;

Cet ancien maître, doux ensemble et sans pitié; ou la Raison prononce ainsi, les parties entendues : Piacemi aver vostre questioni udilet

Je m'applaudis d'avoir ouï vos arguments;

Mais pour si grand procè* il faudrait plus de temps.

LE TRIUMVIRAT ITALIEN. .>89

sentiment, et ne s'arrête jamais aux particularités (t). Sa langue tient de la rudesse et de la libre hardiesse du républicain ; celle de Pétrarque réfléchit la politesse charmante et l'ingénieuse urbanité d'un homme qui a l'usage des cours. Dans le premier, la doctrine, et la grâce dans le second. L'un est un génie, l'autre un artiste; celui-ci finit ses tableaux comme l'Albane, celui-là touche les siens comme Salvator Rosa . L'un enchante comme la mélodie du luth nocturne, l'autre frappe comme la flèche.

(1) Nous prendrons pour point de comparaison la description du soir. Dante dit :

Era gia V ora che volge il desio

A' navigant i,c 'ntenerisce '/ cuore

Lo di ch' han detto a' dolci amici addio ;

E che lo nuovo peregrin d' a more Punge, se ode squilla di lontano Che paia 7 giorno pianger che si muore.

C'était déjà l'instant où du navigateur

Le regret se réveille, e t s'attendrit le cœur ;

Le jour qu'aux doux amis qu'il laissa sur la rive

Il dit un triste adieu ; l'heure où d'atteinte vive

Le pèlerin nouveau se sent poindre le sein,

S'il entend une cloche au tintement lointain

Sonner, pleurant le jour qui se meurt dans l'espace.

( Purgat., VIII , traduction d'E. Aroux; 1842.)

Voici maintenant Pétrarque :

E i navigant i, in qualche chiusa valle, Gettan le membra, poichè H sol s' asconde Sul duro legno et sotto V asprc gonne. Ma io, perché s'attu/fi in mezza l' onde, E lassi Spagna dietro aile sue spalle , E Granata e Marocco e le Colonne; E gli uomini e le donne, E il mondo e gli animali Acquêt ma i lor mali, Fine non pongo al mio ostinato a/fanno.

Quand le soleil se cache à l'horizon,

Les nautoniers, dans quelque obscur vallon , Jettent leurs membres las sur une planche dure, Sons le rude cordage abrités par le foc. Et lorsque le soleil se plonge au sein de l'onde, Derrière lui laissant et Grenade et Maroc, Hommes , femmes et brute obtiennent en ce monde Quelque trêve à leurs maux; moi seul en vain j'attends Une fin à ma peine obstinée et profonde.

( Canzone, V.)

La poésie fut pour Pétrarque un amusement, une distraction; jamais il n'aurait cru que l'accent de ses soupirs eût été aussi goûté dans ses vers (I). Elle fut Pétude principale de Dante, et pendant longues années amaigrit sa face. Lorsque, dans son exil, les premiers chants du poème divin lui furent rendus : Voici qu'on me restitue , dit-il , un grand travail qui me fera un perpétuel honneur (2); c'était grâce à ce po£me qu'il se flattait de pouvoir être un jour couronné poète sur le baptistère de son beau Saint- Jean.

Les poésies de Pétrarque devaient naturellement se répandre

dans toutes les classes, parce qu'elles sont faciles, et traitent du sentiment le plus général. Lepoëmede Dante n'était pas une composition d'un genre populaire (2); mais à peine eut-il cessé de

(l) Sonnet 23, II. Il dit, dans la préface des Lettres familières, avoir écrit certaines choses vulgaires pour délecter les oreilles du peuple; et ailleurs, qu'il composa pour soulager ses maux * ses poésies juvéniles en langue vulgaire, dont il éprouve maintenant re|«nlir et rougeur, bien qu'elles soient très-goûtées àe ceux qui sont atteints du même mal. ■ Famil., VIII. a. Il s'exprime ainsi, en se disculpant auprès de ceux qui l'accusaient d'être envieux de Dante : « Quelle apparence de vrai peut-il y avoir dans l'envie que l'on me reproche à l'égard de celui qui consuma toute sa vie à des choses auxquelles j'ai consacré à peine la première fleur de mes années; moi qui eus recours comme amusement , comme repos de l'Ame et raffinement de l'esprit, à ce qui fui pour lui un art , sinon le seul, assurément le premier? » Puis il ajoute modestement : « De qui pourrait être envieux celui qui ne l'est pas de Virgile? » Ep. famil. , XI, 13.

(?) IJi >> venlto d'Imolv, sur le ch. VU du Purgatoire.

(3) Les anecdotes que l'on raconte pour affirmer le contraire et Tasser lion de Pétrarque nous semblent ne pouvoir se rapporter qu'A ses vers amoureux ou a d'autres moins connus, de forme tout A fait moderne et d'une idée simple comme ceux-ci :

Quando il consiglio degli augei si lenne,

Di nicistà convenne

Checiascun comparisse a tal novelta,

E la cornacchia maliziosa e fella

Pensù mutar gonnella ,

E da moW allri augei ueçatto penne,

Ed adornossi e net consiglio venue t

Ma poco si sostenne.

Perché pareva sopra gli altri bella,

Alcun domandà V altro : CM è quella ?

Sicchè fmalmente ella

Fu conosciuta. Or odi ehe n' awenne, Che tutti glt altri augei le fur d'intorno.

Sicchè senza soggiorno

Lapelar si, cA' ella rimase ignuda;

El' un dtcea : Or vedi bel la druda !

Dicea V altro : Ella muda ;

LE TRIUMVIRAT ITALIEN

vivre que des chaires furent instituées dans les églises pour expliquer la Divine Comédie : c'était une voix qui devait prêcher la doctrine, éveiller les intelligences, exciter les bons par l'émulalion, faire rougir les méchants et insinuer des idées d'ordre, si nécessaires alors. Pétrarque n'ignorait pas que le Pô, le Tibre l'Arno, attendaient de lui des soupirs énergiques ; ceux qu'il exhala furent presque tous langoureux , et , comme l'allure sentimentale tombe facilement dans des foutes contre le goût , il fut peut-être, dans son élégance châtiée , la cause des erreurs des sdcentisti { écrivains du dix-septième siècle) (4). Il trouva en effet une foule

S cosi la lasdaro in grande scorno.

Stmilemente dtvien tutto giorno L1 uom che si /a adorno Di fama o di vu tu ch' altrui dischiuda, Che spesse voile sud a Dell' altrui caldo tal, che poi agghiaccia ; Dunque beato chi per sè procaccia.

Quand s'assembla le conseil des oiseaux ,

Il fallut, sans avis nouveaux ,

Que chacun parût en personne.

La corneille, d'humeur félonne,

Songeant à changer de jupon, Eut la malice aux hôtes du canton

D'attraper mainte et mainte plume,

Et , s'en parant, dans ce costume Vint au congrès ; mais son espoir fut vain . Comme sur tous elle apparaissait belle, On chuchotait : Qui donc est-elle?

Si qu'on la reconnut enfin.

Or écoutez ce qu'en advint.

Tous les oiseaux en foule l'entourèrent, Et de leur mieux tellement l'accoutrèrent,

En la déplumant sans façon, Qu'en un clin d'œil elle se trouva nue. L'un s'écriant : Voyez le beau tcudron ! Tiens, faisait l'autre, on dirait qu'elle mue. Elle resta pelée , en grand affront.

Chaque jour aulant en arrive A qui se fait de la vertu d'autruî , De son renom, une gloire furtive.

Sons un harnois qui n'était fait pour lui , Souvent II sue, et de froid tremble ensuite. Heureux donc qui les a par son propre mérite J

(1) Ainsi ses fréquents jeux de mots sur le nom de Laure; ain*i la glorieuse colonne sur laquelle s'appuie Vespoir ; ainsi le vent angoisseux des soupirs \;

d'imitateurs qui pallièrent la niaiserie des idées et la froideur du sentiment sous la forme artificielle du sonnet, et qui , au moment où la patrie réclamait des consolations, ou des larmes du moins, ne surent que l'assourdir de fades lamentations sur la vie et la mort d'une Laure. L'intelligence de Dante exigea des études graves , en philologie d'abord, afin de comparer, de peser les phrases et les mots; puis en histoire , pour retrouver les faits antérieurs aux catastrophes qu'il raconte, la généalogie des principaux personnages qu'il met en scène; en théologie, pour connaître le système du poète , et le mettre en regard avec les Pères , les mystiques et les scolastiques; en philosophie enfin, pour apprécier sa manière d'argumenter, la précision de la pensée, les éléments de la science. II ouvrit donc la carrière à une critique plus étendue; aussi Benvenutod'Imola et Boccace élèvent-ils leur essor lorsqu'ils voyagent avec le grand poète. Il fut en effet le premier génie des siècles modernes; c'est lui qui découvrit combien de pensées profondes et quelle haute poésie étaient cachées sous la rude écorce du moyen âge ; qui révéla aux idées populaires ce qu'elles avaient de grandeur, et qui , en contraignant sans cesse à penser, démontra que la poésie est quelque chose de mieux que des formes vides et des combinaisons sonores.

De là, sa grande influence sur les beaux-arts; car, tout en admirant l'antiquité , Dante croyait fermement aux dogmes catholiques; il forma, de ses admirations et de ses croyances, une mythologie en partie originale , qui fit tomber en oubli les traditions jusque-hi conservées parmi les artistes. La manière dont il avait disposé les royaumes invisibles offrit des sujets nouveaux aux peintres, qui imprimèrent aux saints eux-mêmes des pensées plus

le feu des martyres d'amour ; les clefs amoureuses ; le laurier qu'il faut cultiver au moyen d'un soc de plume, avec des soupirs de /eu ; le brouillard de dédains qui détend les cordages déjà fatigués de sa nefjaits (Terreur, retordus d'ignorance. Les rapports qu'il trouve entre des choses disparates sont encore du même genre ; par exemple, entre lui et l'aigle, dont la vue soutient teclat du soleil ; et aussi la douleur qui d'homme vivant le fait vert laurier. Il ne respecte même pas parfois dans ces concetti les choses sacrées ; ainsi, lorsqu'il compare la Judée, que le Christ préféra en descendant sur terre pour rendre, claires les Écritures, au petit bourg où naquit la belle dame ; lorsqu'il met en parallèle le vieillard aux cheveux blancs qui s'en va à Kone pour contempler Vimage de celui qu'il espère encore votr là haut dans le ciel, avec lui-même cherchant la forme réelle de Laure. Bembo, tout admirateur de Pétrarque qu'il était, avoue avoir lu plus de quarante fois les deux premiers sonnets du poète sans parvenir à les entendre, et n'avoir jamais rencontré personne qui les entendit, à cause des contradictions qu'ils paraissent offrir. Lettre à Félix 1rophyme,Y\v. VI.

LE TRIUMVIRAT ITALIEN

profondes , au lieu de cet air de béatitude satisfaite sous lequel ils avaient été représentés jusqu'alors.

Dante est l'interprète du dogme et de la loi morale, comme Orphée et Musée ; Pétrarque , l'interprète de l'homme et de sa nature intime, comme Alcée, Simonide, Anacréon. Le premier représente, comme le fait toujours l'épopée, une race entière, un âge de l'humanité et l'ensemble des choses dont se compose la vie ; le second dépeint l'existence individuelle. Aussi Pétrarque est-il compris en tout temps, tandis que l'admiration envers l'autre éprouva des interruptions et des crises (4); mais ce n'est qu'en retournant à lui que l'Italie pourra vaincre sa torpeur, et se dégager des marais fangeux.

Cino de Pistoie , commentateur du Gode , mérite quelque sou- Autre* écri« venir après ces deux grands écrivains. Exilé comme gibelin, il était appelé à l'envi par les universités. Les vers dans lesquels il chanta, en langue vulgaire , la belle Selvaggia passent pour tenir le milieu entre la vigueur de Dante et la suavité de Pétrarque; mais ils nous semblent obscurs et tout quintessenciés de platonisme. Dante assure néanmoins que les canzoni de Cino et les siennes avaient élevé l'art et la puissance du langage italien , qui , composé naguère de mots pleins de rudesse , d'une construction embarrassée, d'une prononciation défectueuse, où se mêlaient des accents campagnards , était par eux devenu élégant, dégagé , parfait et civil (2) .

Cecco d'Ascoli , auteur de YAcerba , poëme philosophique où ne brillent ni la poésie ni la science , attaque le grand Alighieri avec le dépit de l'homme qui ne peut , même de loin , atteindre son émule. 11 fut brûlé à Florence comme magicien, dans un âge avancé. Fazio des Uberti décrivit, dans le Dittamondo, un voyage à la manière du géographe Solin ; c'est un ouvrage mal conçu , et encore plus mal exécuté. Frédéric de Frezzi de Foligno dépeignit en rimes tiercées , dans le Quadriregio , les quatre royaumes de • l'Amour, du Démon , des Vices et des Vertus; Minerve y fait la iM conversation avec les prophètes Énoch etÉlie.

Le légiste François Barberino traita, dans les Documenti d'à* more, de philosophie morale, de politique, d'urbanité et même de tactique sur un mètre varié , et dans un style dénué de facilité et d'élégance; mais ce poëme ne nous aide point à connaître les mœurs du temps, comme le titre semblerait l'annoncer. Il com-

(1) La Ditine Comédie parut à la Harpe une rapsodie inJorme% à Voltaire une amplification stupidement barbare.

(2) De Vulg. Eloq., lib. 1, c. 17.

msT. vtiir. — t. mi. as

posa aussi un trait*'; du Gouvernement et des Mœurs des femmes, resté inédit jusqu'à nos jours ( Rome , i825). II y donne des règles pour les diverses conditions des femmes de tous les âges , en vers tiraillés, mélangés de prose, si même tout ce qu'il écrit n'est pas de la véritable prose : ouvrage prolixe , ennuyeux, mais dont l'intention est bonne et la langue belle.

Le barbier Burchiello, dont les idées tout à fait vulgaires sont exprimées en termes de carrefour ou de mauvais lieu , se lit encore pour ce naturel si rare parmi les auteurs italiens. Just des Conti, pâle imitateur de Pétrarque , a chanté la Belle main de sa dame. Ces écrivains n'ont valu à leur patrie ni gloire ni plaisir; nous ne les rappelons que parce qu'ils sont anciens.

Nous avons vu combien d'exemples et de préceptes la prose italienne reçut de Dante. Les lettres de Guitton d'Arezzo , moins méprisables que ne le (Jonne à penser la réprobation hautaine du poète , lui sont antérieures. Nous avons de sainte Catherine de Sienne des vers malheureux, outre des lettres où ceux qui étudient la beauté et la richesse du style trouvent beaucoup à profiter (1).

H -. Le dominicain Jacques Passavanti traduisit lui-même en langue vulgaire son Miroir de la pénitence , où, au milieu de niaiseries puériles , il fait connaître le cœur humain, et ne s'écarte jamais (l'une clarté pleine de charme. Le frère prédicateur Cavalca , bien que plus pâle et plus négligé , se rappelle toujours qu'il parle au peuple ; ses Actes apostoliques sont un trésor de termes de la plus élégante pureté, à tel point que nous n'hésiterions pas à lui attribuer le perfectionnement de la prose italienne.

Les sermons de frère Giordanosont empreints d'un grand zèle contre les désordres publics ; mais qu'il y a de naïve candeur de langage et de simplicité de colombe dans les Fleurettes de saint François ! Quant aux Faits d'Fnée , par Guido de Pise, nous dirons que, si l'Italie est obligée d'aller chercher dans des ouvrages d'une portée mesquine ce que la langue offre de plus pur et de meilleur, ce n'est pas là une de ses moindres misères.

Les Enseignements des Anciens , recueillis et traduits par frère

(1) Outre la Pisani et la Sicilienne Nina, nous citerons parmi les femmes Jet-

trées : Hortensc de Guglielmo, Eléonore de Genga, Livie de Chiaxello, toutes de Fabriano; Elisabeth Trébani, d'Ascoli ; Jeanne Biamhetti, de. Bologne, qui, savante en philosophie el en droit, connaissait le grec, le latin, l'allemand, le bohème, le polonais, l'italien ; puiscette Justine Levi-Perotti qui adressa des sonnets à Pétrarque, et la SeKaggia, célébrée dans les vers de Cino de Pistoie.

LE TRIUMVIRAT ITALIEN

Barthélémy de Saint-Goncordio , ont la réputation d'être écrits dans un langage parfait , bien qu'on y retrouve ça et là le caractère latin. Albertano, juge de Brescia, a composé trois traités moraux en latin , dont la traduction par le notaire Solïredi de Grazîa (1) , antérieure à l'an 1278 , est un des plus anciens monuments de la langue. Il nous reste de ce temps beaucoup de traductions qui, dans tous les pays, représentent une grande partie des débuts de la langue écrite : tels sont le premier livre de l'Orateur de Cicéron, par Brunetto Latini ; les Vies des saints Pères du désert, productions pleines de charme ; le Salluste attribué , à tort , à frère Barthélémy ; les épîtres de Sénèque, Guérin le Pauvre ( Meschino), la vie de Barlaam , la légende du jeune Tobie , etc., ouvrages précieux pour l'incomparable naïveté de l'idiome toscan.

Pierre Grescenzi , « sorti de Bologne par suite des discordes ci- im. « viles, parcourut, durant l'espace de trente ans, diverses pro- « vînees , en donnant fidèle et loyal conseil aux gouverneurs, et « maintenant les cités , selon son pouvoir, en tranquille et pacifi- « que état. Il étudia nombre de livres , tant anciens que nouveaux, « vit et connut les diverses opérations de ceux qui cultivent la « terre. » Rentré dans sa patrie, il écrivit, a l'âge de soixantedix ans, sur l'utilité de la vie des champs {délia villa), et dédia son livre au roi de Naples Charles II. Il déraisonne avec les péripatéticiens lorsqu'il établit des théories; mais il enseigne , en homme expérimenté , des procédés bien entendus. Il paraît qu'il aurait composé cet ouvrage en latin, qu'un Florentin traduisit presque aussitôt , ce qui lui a valu de vivre et d'être étudié. Comme témoignage d'estime pour Crescenzi , Linnée a donné son nom à une plante américaine.

Quoiqu'il soit regrettable d'avoir à chercher la langue italienne dans des auteurs dont les idées nous sont étrangères , l'étude des écrivains du quatorzième siècle {trecentisli) sera toujours extrêmement profitable ; en effet, après avoir modifié et approprié quelques-unes de leurs expressions , ils fournissent une puissante ressource contre le néologisme moderne et l'archaïsme érudit, of-

(l) Quand le P. Cesari , qui passe pour un pédant, fit réimprimer les Fioretti de saint Françdis ( Véronne, 1822 ), il supprima les anciennes terminaisons, qu'il remplaça par les modernes, « pour enlever aux gens dégoûts l'occasion démordre, et de mépriser ce langage du (recento ; .» Ils chemineront ainsi, dit-il, sans que rien les gêne. » Quand Sébastien Ciampi remit sous presse la traduction d'Albertano Giudice'( Florence, 1S33), il conserva non-seulement les cadences, mais toutes les erreurs même du manuscrit, et en fit attester l'intégrité par acte notarié. On voit combien les jugements diffèrent.

fïent l'acception primitive des mots , leur sens naïf et vrai , la grâce qui n'a d'autre ornement qu'elle-même, et donnent à l'idiome italien ce naturel et cette hardiesse qui sont l'apanage du génie.

C'étaient là les qualités qui distinguaient les meilleurs d'entre ces écrivains, *et surtout des historiens, dont nous parlerons SSSJmi bientôt , lorsque Jean Boccace vint donner à la prose l'art qui lui manquait. Son père, originaire de Certaldo, l'avait eu, à Paris, d'une union illégitime. Il le destina d'abord au commerce, et le fit voyager avec lui; mais, ayant ensuite reconnu son goût pour les lettres, il le mit sous la direction d'un habile professeur. Boccace profita davantage à l'école de Virgile , d'Horace et surtout de Dante, mon maître, dit-il, mon flambeau, de qui je tiens tout ce que fat de bien, s'ilenest en moi quelque peu. Il rechercha l'amitié des hommes les plus renommés, et il eut le bonheur d'obtenir celle de Pétrarque ; ses études se portèrent aussi sur le grec, et , lorsqu'il eut fait instituer une chaire de cette langue à Florence pour Léonce Pilate , il se familiarisa avec Homère, dont il fit venir un exemplaire, comme aussi d'autres auteurs qui n'étaient pas connus encore sur les rives de l'Arno.

11 avait écrit en latin la Généalogie des dieux, les malheurs de quelques personnages illustres , les vertus et les vices des femmes, sans parler d'un ouvrage sur les montagnes, les forêts, les sources, les lacs et les fleuves, qui, bon ou mauvais, fut le premier dictionnaire géographique. Dans ces compositions, comme dans les seize églogues, il est bien inférieur à Pétrarque en élégance latine.

Dans sa jeunesse, il avait fait beaucoup de vers italiens; mais il les brûla lorsqu'il lut ceux de Pétrarque. Il composa dans l'âge mûr la Thésêide, épopée en douze chants et en octaves, sur l'amour d'Archytas et de Palémon pour l'amazone Emilie , au temps de Thésée; ensuite, il fit le Philostrate, sur les amours de Troîleet de Briséis. Dans la Vision amoureuse, il imagine que le temple de la Félicité lui représente le triomphe de la Sagesse , de l'Amour, de la Gloire , de la Richesse et de la Fortune. Les première vers de chaque terzina sont combinés de manière à former un sonnet et une canzone. Le ISymphal fiesolano est consacré à déplorer les amoursinfortunéesd'Africusetde Mensola; mais les passages lascifs dont il est semé n'inspirent pas le désir de le relire.

La prose devait être pour Boccace son titre de gloire. Il raconte d'abord, dans le Filocopo, les aventures chevaleresque de Florio et de Blanchefleur, récit prolixe sans naïveté ; il est moins ampoulé dans V Amoureuse Fiammetta f nom sous lequel ildési-

LE TRIUMVIRAT ITALIEN

gnait Marie , fille naturelle du roi Robert , dont il était l'amant. Pour se venger d'une veuve qui s'était moquée de lui , il fît une diatribe violente contre les femmes dans le Corbaccio ou Labyrinthe d'amour. Sept nymphes de l'ancienne Étrurie racontent dans VAdmète leurs propres amours , et finissent chacune par une églogue mêlée de prose et de vers. Sa lettre à Pino des Rossi , pour le fortifier contre les peines de l'exil , est une œuvre de pure rhétorique.

L'art de Boccace est tout païen ; il commence la Théséide par une invocation aux Sœurs castaliennes qui habitent heureuses le mont Hélicon; Pamphile voit Fiammetta à la messe, et Junon le pousse à l'aimer. Dans le Filocopo , il appelle pape le grand prêtre de Junon , et parle de l'incarnation du tils de Jupiter. Les mêmes sentiments ont présidé à la composition du Décaméron, son chefd'œuvre , quoique l'on n'y trouve ni morale ni charité. 11 suppose que, dans le moment où la peste moissonne l'élite de la population de Florence, sept jeunes femmes et trois de leurs amants , qui se sont rencontrés à l'église , conviennent d'aller à la campagne et de bannir la crainte et la pitié par une vie joyeuse et le récit d'aventures galantes. La plupart de ces nouvelles sont obscènes. La dame que Danteavait choisie pour l'inspirer etle guider, à travers la forêt sauvage de la vie , sur la route de la vérité ; la dame que Pétrarque avait voilée de pudeur et de mélancolie , Boccace la convertit en courtisane folâtre , ivre des plaisirs sensuels , croyante et superstitieuse, qui ne fréquente l'église que pour faire l'amour, et qui , lorsque tout le monde meurt autour d'elle , ne trouve rien de mieux à faire que de conter des historiettes et de se divertir. La fidélité conjugale et la chasteté monastique sont, dans ce livre, l'objet de continuelles attaques. L'auteur, irréligieux dans messire Ciappelletto et frère Cipolla , déiste dans le juif Melchisédech , flatte sans cesse le mauvais principe de l'égoïsme ; ses personnages cèdent toujours à la passion dans ce combat d'où résultent le dramatique dans l'art, le sacrifice dans la vie, qui est la source de l'ordre (1).

(1) On a «Tnn certain Adolphe, qui vivait en 1315, dix Nouvelles en distiques latins ( ap. Lkysf.r ), toutes tournant en dérision le mariage et retraçant des aventures indécentes, à la manière de Boccace. Il est démontré, du reste, que la plupart des nouvelles contenue* dans le Décaméron ne sont pas de l'invention de l'auteur. On a voulu les purger des inconvenances qui s'y trouvent, et faire un clwix pour les donner à lire aux jeunes gens, et, comme il arrive souvent, ce qui n'était que lascif a été jugé immoral. Mais, en supprimant même les phrases et Icj récits inconvenants, il en restera assez d'autres qui ne sont pas moins dan-

Autant le Décaméron fut goûté par la société corrompue , autant il scandalisa les gens de bien; Pierre Petroni, chartreux de Sienne, chargea, à son lit de mort, Joachim Ciani, son compagnon , d'aller trouver Boccace pour faire appel à sa conscience. Boccace en fut touché , et donna une meilleure direction à sa vie et à ses écrits. Non content de recommander de ne pas lire ses cent nouvelles (1) , il écrivit, à titre de réparation, des vers sacrés; mais ceux-ci sont oubliés, et les nouvelles restent pour le scandale et la perte de beaucoup d'ames.

Il faut convenir que le Décaméron offre une immense variété de formes, de prologues, de péroraisons, de caractères , ou plutôt de conditions; mais c'est en vain qu'au milieu de cette abondance variée nous chercherions une peinture du genre de vie et du caractère italien ; on n'y rencontre pas davantage la rapidité du récit ni l'art de soutenir la curiosité.

Aucun prosateur n'avait songé jusqu'alors à polir artificiellement son style; ils se contentaient d'exprimer leurs sentiments , sans autre ornement que leur propre simplicité , parlant aux lecteurs aussi familièrement qu'ils l'auraient fait avec des amis. Cette forme convenait d'autant mieux que les livres d'alors étaient plutôt des confidences domestiques et locales que des œuvres à l'adresse du public. Boccace voulut doter le style de la magnificence qu'il ne connaissait pas auparavant, et, le dépouillant de ce qu'il avait de vieilli et de disgracieux , il entreprit de donner à la période le nombre , la grâce , des mouvements variés , et de la modifier selon les différents sujets. La pensée était excellente; niais il ne sut pas distinguer la nature diverse des idiomes, et, Rattachant au latin, il arrondit la période avec un art trop apparent et trop ambitieux. 11 obtint la richesse, l'abondance, l'harmonie, mais, au lieu de la nouvelle prose, claire et logique, telle qu'on la trouve chez Dino et Villani, il introduisit l'enchevêtrement des in-

gereux. On a dit aussi qu'il faudrait n'eu permettre la lecture qu'à ceux qui auraient fait quelque belle action pour la patrie; autant dire qu'on ne les lirait plus.

(l) Il écrivait à Mainardo Cavalcanti : « Laisse mes nouvelles à ceux qui se livrent avec impétuosité à leurs passions, qui désirent passer généralement |iour les profanateurs habituels de la pudeur des matrones. Si tu ne veux pas songer a riiouneur de les femmes, songe à mon honneur, si lu m'aimes assez pour répandre des larmes sur mes souffrances. Ceux qui les liront me ré pilleront un honteux entieinelleur, un incestueux vieillard, un homme impur et médisint, avide «le raconter les méfaits d'autrui. li ne se trouvera personne qui s'éiète et dise pour m'excuser : // a écrit en jeune homme, et il y fut obligé par une autorité imposante. »

LE TKIOMVIKÀT ITALIEN. 599

cisesetles transpositions contournées, auxquelles répugnent les langues modernes qui, dénuées de désinences, s'arrangent mieux de la syntaxe directe (1) ; il enseigna le mépris d'une sage parcimonie, d'une familiarité hardie et digne d'une noble simplicité. Un style recherché est toujours mauvais, disait Monti. La pompe du langage s'accorde d autant moins avec la légèreté des matières traitées par Boccace, que souvent on voit, dans son Décaméron , sortir des plis symétriques de la toge romaine la toque du troubadour ou la marotte du jongleur.

Au risque d'encourir l'excommunication des pédants anciens et nouveaux , nous conclurons avec franchise , comme simple historien , que Dante avait ouvert les temps nouveaux ; que Pétrarque et Boccace repoussèrent leur époque vers l'antiquité ; qu'ils furent imitateurs quand il avait inventé, classiques lorsqu'il était biblique, et qu'ils endormirent leur patrie quand il avait prisa tache de la réveiller.

Les imitateurs de Boccace bannirent le naturel des pensées ou de l'expression, ce qui fut une des causes pour lesquelles l'Italie manque de comédies et de romans ; c'est aussi pour céla que les écrivains modernes ont tant de peine à la ramener dans la voie de la simplicité. Heureux encore si le mal n'eût été que grammatical ! mais l'exemple a encouragé et multiplié un genre de littérature immorale , ou du moins il a servi d'excuse aux nombreux conteurs de nouvelles.

Les Cent nouvelles anciennes y dont quelques-unes furent écrites peu après la mort d'Ezzelin , retracent , dans un style simple, la vie de cette époque. Il y est fait a mention de certaines manièu res élégantes de parler, de belles courtoisies , de belles répon- « ses , de belles vaillantises , de beaux présents et de beaux « amours, selon que plusieurs ont déjà fait par le temps passé. »

Franco Sacchetti , Florentin , homme de robe , qui s'occupait aussi de négoce , marcha sur les traces de Pétrarque pour les poésies amoureuses, et sur celles de Boccace pour les nouvelles. Son style est plus négligé et plus coulant que celui de Boccace ; les aventures qu'il retrace sont plus originales et plus pittoresques que celles de son prédécesseur ; mais elles restent bien au-dessous pour l'intrigue et la vivacité. En laissant de côté les inconvenances ignobles et les réflexions banales , nous y trouvons la peinture de la vie d'alors dans ces mots plaisants qu'il jette à l'impro-

(1) Baretti, faisant fi de ces périodes qui prennent (rois milles de pays, conclut en disant que la langue employée par Boccace est le pins souvent excellente, et que son style est le plus souvent détestable.

TREIZIÈME ÉfOQÛE.

viste; dans ces hommes de cour qui arrachent des dons par l'importunité ; dans ces hôteliers rieurs qui s'amusent aux dépens de ceux qui n'emploient pas le mot propre ; dans ces magistrats ignorants ou avides qui sont en butte aux sarcasmes et aux risées; dans les forfanteries de ces soldats allemands aux noms baroques; dans lalésinerie des empereurs, qui venaient en Italie la bourse vide; dans l'humeur chicanière des légistes , d'où les paroles d'un brave homme natif de Metz, qui s'étonnait de voir Florence prospérer encore avec tant déjuges, quand un seul suffisait pour ruiner sa patrie. Ces récits donnent , en un mot , une idée de cette vie publique, active, remplie, industrieuse de gens qui n'étaient pas encore atteints par les miasmes d'une oppression pacifique, irs. Le Pecorone de messire Jean de Florence se rapproche de Boccace pour la propriété de l'expression et les agréments du style. Un nommé Auretto, épris de sœur Saturnine , se fait moine , et, devenu chapelain du couvent qu'elle habite, il convient avec elle de passer le temps à se raconter tour à tour une nouvelle dans le parloir. Ils vont ainsi jusqu'à la cinquantième; historiques pour la plupart , elles se déroulent dans un style simple , et les détails scabreux sont gazés avec art.

En général Ja rapidité et la précision manquent aux narrateurs de ce siècle , ainsi que la finesse d'esprit, qui s'acquiert par une longue fréquentation des hommes et par l'habitude d'une société choisie.

wmmc II y a un mérite plHS réel dans le traité d'Ange Pandolfini de Florence, intitulé du Gouvernement de la famille, qu'il écrivit pour ses enfants dans un âge avancé, après avoir passé une grande partie de sa vie dans les emplois et les ambassades : ce sont des préceptes d'économie et de morale appropriés au genre de vie du temps , exprimés avec pureté et une extrême propriété de termes (1).

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