LITTÉRATURE ESPAGNOLE
mina point les règles de la langue et de la versification , comme on l'en a loué, il améliora la forme de la ballade et des ritournelles. On regrette de ne trouver dans ses compositions que mépris et malice. Charles d'Orléans parla le langage de la cour, Villon celui du peuple, ce qui le rend plus original. Il est le véritable poète du peuple , auquel il emprunte tout son art , sans s'inquiéter de plaire aux grands.
Nous pourrions citer encore d'autres poètes; mais qui en a lu un les connaît tous. Il y a chez eux de l'esprit, du trait parfois , mais toujours ils s'arrêtent à la partie superficielle de la vie. Jean Marot creuse davantage ; dans quelques petits poëmes , comme le Voyage de Gênes et celui de Venise , il demande l'inspiration non plus à ses propres sentiments, mais à l'histoire, sauf à l'obscurcir par l'allégorie.
Froissart, dont nous avons déjà fait mention comme historien, écrit les vers comme la prose, avec l'originalité propre au caractère français avantqu'il eût été altéré par l'imitation (1). Commines raconte parfaitement, sans chercher la phrase; il prouve que la prose réservée au bon sens était bien plus avancée que la poésie cultivée par les beaux esprits.
En Espagne, Jean Manuel, issu du sang royal, qui gouverna, utwratare sous Alphonse XI, les provinces frontières des Maures, et sou- e,Pa*Dolrtint vingt ans la guerre contre les rois de Grenade, a écrit le Comte Lucanor : c'est le premier ouvrage en prose dans la langue castillane. Il représente son héros dans une série de mauvais pas d'où le tire Pétronius avec des apologues et des nouvelles simples dans le fond et l'exposition, sans l'élégance affectée, et, à la différence du Pécaméron, remplis de leçons sur la politique et la morale ; malheureusement il y a peu d'art. On a aussi de lui une
(1) Au boire je prends grant plaisir;
Aussi fui-je en beaus draps vestir.
En viande fresche et nouvelle Quant à table me voy servir, Mon esprit se renouvelle.
Violettes en leurs saisons Et roses blanches et vermeilles Voy volenUers, car c'est raisons; Et chambres pleines de candeilles , Jeux et danses et longues veilles, Et beaus licts pour li rafraischir, Et au coucher pour mieux dormir, Epices, clairet et 1 ocelle.
En toutes ces choses véir Mon esperit se renouvelle.
BIST. WMV. — T. XII. 4?
Chronique d'Espagne, un livre des Sages, et sur le» Devoirs d'un bon Chevalier, quelques romans et des vers d'amour.
Pedro Lopez d'Ayala nous montre comment on passa des aventures chantées au récit politique et sérieux. Lorsque ses contemporains s'égaraient dans les frivolités amoureuses, il préféra lui, grâce à ses malheurs sans doute, les compositions élevées et sévères.
Nous avons de Vasco Lobeïra YAmadis de Gaule, traduit probablement du français, mais qui eut une grande vogue chez les Kspagnols, dont il occupa les loisirs et développa le goût.
Le grand nombre de ses imitateurs et les traductions des romans de chevalerie donnèrent une nouvelle physionomie à la littérature castillane.
Jean II favorisa les lettres et la poésie, comme s'il eût voulu conserver à la Castille la gloire qui lui échappait. Mais, comme on versifiait par mode et protection, l'extrême simplicité des romances parut un défaut , et, pour raffiner l'art, on rechercha l'esprit, l'allégorie, la difficulté, les subtilités ; le vers fut plus artificiel, les sentences fréquentes et les idées ampoulées. Les métaphores pompeuses et les expressions sonores convenaient au caractère espagnol. Cependant la prépondérance de la poésie populaire était si bien' assurée qu'elle se maintint malgré la pédanterie et l'imitation des compositions italiennes; en effet, les dernières romances qui célèbrent les aventures des Zégris et des Abencerrages ou la conquête de Grenade, sont au nombre des plus belles, remplies d'une poésie chaleureuse, avec l'empreinte arabe.
Henri, marquis de Villena, né du sang royal, voulant ramener le goût antique, institua une académie à l'imitation de celle de la Gaie science de Toulouse. Lorsqu'il mourut, dit le médecin du roi, « deux chariots chargés de livres qu'il avait laissés furent « conduits chez le roi. Comme Ton disait que c'étaient des ou- « vrages de magie et d'autres arts qu'il n'est pas bien d'étudier, « le roi ordonna de les porter à la maison de frère Lope de « Barrientos. Frère Lope, qui se soucie moins de faire le révi- « seur de mémoires que de gouverner le roi, a fait brûler plus de « cent volumes sans les avoir lus plus que le roi de Maroc, et sans <r les entendre mieux que le doyen de Ciudad-Hodrigo.... 11 est « resté entre les mains de frère Lope beaucoup d'autres ouvrages o précieux, qui ne seront ni brûlés ni restitués. Si vous voulez « m'cnvoyer une lettre que je puisse montrer au roi, afin de lui « en demander quelques-uns pour vous, nous épargnerons ainsi « un péché à l'âme de frère Lope, et celle de don Henri se ré-