LITTÉRATURE ESPAGNOLE
a jouira de ne pas avoir pour héritier l'homme qui lui a valu la a réputation de magicien et de sorcier. »
Don Inigo Lopez de Mendoza, honoré pour sa vertu, sa vail- iim-mm lance et son savoir, au point que Ton créa pour lui le marquisat de Santillane, faisait trêve à ses prouesses guerrières pour composer des chants où ses contemporains louaient une érudition qui nous parait de la pédanterie. Dans le Doctrinal des Favorisf il tire des conséquences morales de la mort d'Alvar de Luna. Outre des vers légers et des romances, il fit le Centiloquio pour l'éducation du prince royal de Castille ; c'est un recueil de cent maximes morales et politiques, de huit vers chacune, suivi de proverbes et d'historiettes bonnes pour les veillées. Son épître à don Pèdre de Portugal, sur l'origine de la poésie et les anciens poètes, a plus de célébrité. Selon lui, la poésie ou gaie science est l'art de présenter d'utiles vérités sous une enveloppe agréable, de les ordonner, de les distinguer et de les revêtir de fictions, avec nombre, poids et mesure. Il était donc tout naturel que, dans son énumération des poètes, il oubliât, comme il l'a fait, ce qui était la véritable poésie des Espagnols, la romance.
Jean de Ména, de Cordoue, son protégé et son successeur, fit îwt-nif. un voyage à Rome, d'où il rapporta l'admiration de la poésie italienne; il ne connaissait que Dante, qu'il imita dans son goût pour l'allégorie, d'après lequel il écrivit et Laberinlho, poème moral de trois cents stances, alors très- loué ; c'est le tableau allégorique de la vie, dans lequel il exalte toutes les vertus, rabaisse les vices et montre la force irrésistible du destin. Après avoir invoqué Calliope et Apollon et maudit la fortune, il s'égare dans le labyrinthe de cette vie ; mais une dame d'une grande beauté lui apparaît pour lui servir de guide, et cette dame est la Providence. Accompagné par elle, il se met en route, et voit deux grandes roues immobiles, plus une troisième en mouvement perpétuel ; elles portent écrit : Passé, présent , avenir. Sur la première il aperçoit les hommes anciens et leurs faits; la dernière est enveloppée de nuages ; celle du présent tourne sans cesse, et avec elle des hommes, dont chacun porte inscrit sur son front son nom et sa destinée. Chaque roue se compose de sept cercles disposés selon les sept planètes, dont l'influence agit sur le sort des hommes. C'est de là que part l'auteur pour louer outre mesure ses contemporains et faire étalage de connaissances fastidieuses ; il ne rachète l'ennui que par quelques belles digressions et la chaleur de son patriotisme , lorsqu'il parle des grands hommes de son pays.
Le Labyrinthe offre de belles parties, mais au milieu d'une exagération perpétuelle qui, du reste, paraissait alors un mérite, à tel point que Jean II , son admirateur passionné , voulut que Jean de Ména ajoutât soixante-cinq strophes à son poème, afin qu'elles fussent égales en nombre aux jours de l'année ; cet addition fut un nouveau titre à l'estime. En retour, le poète lui prodigua l'encens de l'éloge; il l'appelle a le puissant don Juan, a le bien- aimé de Jupiter, qui l'a fait le maître de la terre, comme « il est lui-même le souverain du ciel; grand roi d'Espagne, nou- « veau César, favori de la Fortune, à qui appartiennent la vertu a et l'empire. »
Les Espagnols réussirent mieux dans les poésies légères, expression de sentiments fugitifs et réels, chants de dévotion et d'amour, bien que souvent artificiels ou violents; dès lors ils s'exercèrent plus fréquemment dans ce genre. Jean de la Encina acquit une grande réputation dans les lettrillas, les cantarcillos, et fit un Art poétique longtemps respecté de ceux pour qui la versification est un art.
D'autres poètes s'essayèrent dans le genre dramatique en imitant les mystères qui se représentaient dans les églises. La Celestina est antérieure à tout autre drame des langues modernes. Le premier acte fut composé, à la moitié du quinzième siècle, par un inconnu, et cinquante ans plus tard Ferdinand de Roïas ajouta le reste. Après avoir commencé sur un ton comique par les amours de Mélibée et de Calisto, que favorise la magicienne Célestine, la pièce finit par la faute de Mélibée et les punitions sanglantes de ses parents; elleaété traduite dans toutes las langues.
Ce n'était là que le crépuscule de cette littérature appelée à briller de tant d'éclat, le jour où la nation déploierait toutes ses forces. Lorsque Madrid fut devenue la capitale du royaume, la langue de Castille domina dans les affaires et la littérature, au préjudice du limousin et du provençal, auxquels jusque-là les muses espagnoles avaient donné la préférence. La chronique de Ramon Montaner et d'autres encore, écrites en dialecte catalan, célèbrent les prouesses aventureuses de ce peuple, dont la poésie ne produisit plus rien après les chants en l'honneur de Carlos de Viana, le dernier des princes objet de son amour; sa littérature propre se perdit ensuite ou se confondit avec celle de la Castille. La langue étant alors fixée, il fut possible d'en faire des grammaires, comme celle d'Antoine de Nebrija , dédiée à la reine Isabelle.
Les chants des minnesingers et les épopées allemandes cessé-
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rent lorsque les princes n'eurent plus d'oreilles pour les entendre, ni de main pour les récompenser. Après s'être fortifiées, les maîtrises et les communes eurent leurs poètes dans les maîtres chanteurs [Meistersànger) , qui transportèrent la poésie delà cour dans l'atelier, et aux simples inspirations de leurs prédécesseurs substituèrent un art compassé et glacial. Les meistersangers se réunirent plus tard en corporations; ils s'associaient dans les différentes villes pour cultiver le chant et la poésie, avec des statuts, des lois, des insignes, et, ce qui est plus étrange, des théories, dont il n'était pas permis de s'écarter, pour composer et chanter. Leur institution se propagea à mesure que les cités s'enrichirent; Charles IV leur permit d'avoir des armoiries particulières comme les princes et les chevaliers , et leur existence se prolongea jusqu'au dix-septième siècle. Dépourvus de vigueur et d'invention, ils s'appliquaient uniquement aux formes ; mais ils contribuèrent à l'éducation d'une classe aussi nombreuse que négligée; car ils admirent les artisans et des marchands, auxquels ils imposaient la probité comme première condition.
A l'exemple des cours et des maîtrises , le peuple avait ses poètes , éloignés tout à la fois de la recherche des minnesingers et de l'affectation des maîtres chanteurs. Chaque profession, chaque métier eut ses chants appropriés à son genre de vie , différents pour l'enlumineur, le pâtre, le tisserand, le laboureur, et transmis de père en fils avec le soin religieux que l'on apporte à la conservation des privilèges. Ce sont souvent des mélodies puissantes , empreintes de couleurs vigoureuses et de cette vitalité que l'on cherche en vain dans les compositions de cabinet. La guerre, un forfait , un supplice , les croyances religieuses , des amours heureux ou infortunés , des historiettes mélancoliques , tels sont les sujets les plus ordinaires. Ainsi , une femme près d'accoucher est prise d'un évanouissement si profond qu'on l'ensevelit pour morte; quelques jours après, ses enfants vont verser des larmes sur la tombe, et reviennent, tout effrayés, raconter à leur père qu'il en sort un bruit pareil à un chant de nourrice. Le père accourt, ils ouvrent le tombeau , et que voient-ils ? celle qu'ils pleuraient ressuscitée et pressant sur son sein une créature innocente. Elle leur raconte comment le Dieu qui donne la pâture aux oiseaux de l'air a pris soin de cet être fragile , à qui elle a donné sous cette pierre la vie, non la lumière , et lui a prédit qu'elle vivrait trois années encore. Dans une autre tradition , la Mort, spectre livide, s'approche d'une jeune fille qui joue dans le jardin ; elle la touche, et lui annonce qu'elle va mourir. Sans être émue de ses tendres.
plaintes, elle la frappe, et couronne ses restes inanimés : Ia bandeau que je pose sur ton front , dit-elle, s'appelle mortalité; tu ne seras pas la dernière à le porter , car tout ce qui est né doit danser avec moi autour de ce trophée.
Cette dernière phrase fait allusion à une autre tradition bizarre du moyen Age , aux danses des morts ou macabres. Le vulgaire attachait je ne sais quelle idée ridicule à ce qu'il y a de plus sérieux au monde , comme on peut s'en convaincre par un grand nombre de locutions populaires aussi bien que par les peintures qui se sont conservées. On y voit des squelettes agitant leurs bras et leurs jambes décharnés , dont la bouche grimaçante simule un sourire railleur, qui paraissent animés à la danse, et traînent après eux des vivants de toute condition, qu'ils précipitent dans la tombe. On peignait souvent ces représentations sur les murs des cloîtres et dans les cimetières. Celles de Bâle, qui furent faites après la terrible peste qui désola cette ville, sont généralement connues ; reproduites ensuite par le burin de Wolgemùth et d'Albert Durer, par la peinture dans les palais , sur les ossuaires , sur les verrières , elles vulgarisèrent cet étrange spectacle (i).
Autant on prend soin aujourd'hui d'écarter l'idée de la mort, autant , au moyen âge , on se complaisait à la rappeler sans cesse. La première grande composition du génie italien fut un voyage à travers le royaume de la mort ; la peinture renaissante traçait ses premiers essais sur les murs du Campo-Santo de Pise. Un des spectacles les plus imposants du quatorzième siècle fut celui que l'on donna sur l'Arno, et dans lequel était tiguré le passage des âmes aux royaumes de la mort. Ces idées exerçaient tout à la fois le pinceau des Allemands et leur fournissaient le sujet de représentations diverses; des récits effrayants faisaient frissonner les enfants , et peut-être à ces mots répétés en chœur dans les rues. Éternité! éternité! les pécheurs ressentaient une terreur salutaire, ou quelque femme égarée s'arrêtait sur le bord de l'abîme.
Le premier poëme remarquable sur la danse des morts parut àLubeck en 1406, avec quatre-vingt-six gravures sur bois ; chacune d'elles offre des personnes de condition différente , qui . dans leur effroi de la mort , confessent leurs péchés et demandent du 'temps pour se repentir; quelquefois c'est une ronde générale où figurent alternativement riches et pauvres , vivants
(I) La Danse des morts, dessinée par Nam Holbein, gravée sur pierre par Joseph Schot/ianer, expliquée et précédée d'un essai sur les poèmes et sur les images de la Danse des morts, par Hipp. Fobtoul; Paris, 1842.
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et squelettes. Quand les peintures de Bâle furent retouchées au commencement de la réforme, on y ajouta des inscriptions en vers , où respire le cynisme de ces temps d'orgueilleuse destruction (1).
Un chroniqueur de Limhourg nous a conservé les chansons que Ton chantait vers le milieu du treizième siècle, dont la plupart sont d'amères invectives ou d'impitoyables satires contre la vie monastique. Rudiger de Manassès , chevalier sénateur de Zurich , copia
(1) En voici quelques-unes :
« La Mort au pape. Saint jière, c'est à toi d'ouvrir la danse ; va le premier en avant. Ni tiare, ni pastoral, ni droit d'indulgence ne te dispensent de ce pas-là.
« La Mort à l'empereur. Sire à la barbe grise, vous avez trop tardé à voos repentir; allons, dépêchez-vous ; il n'y a pins à différer, et mon tifre discord voua invite à partir.
« L'empereur. Je pouvais étendre l'empire, protéger.venger le pauvre opprimé. Tout mon pouvoir s'évanouit à cette heure. Ne suis-je plus empereur? Hélas je ne suis qu'un mort.
« La Mort à l'impératrice. Vos courtisans ont fui ; je n'en vois aucun s'approcher pour vous présenter la main ; acceptez la mienne, et dansons ensemble. Mon bal commence , vous l'animerez.
« Aucardinal. Votre ch.ipeAu rouge a joui de privilèges dans le monde; mais où je vous conduis chacun est votre égal . Ceux que vous bénissiez, les doigts allongés, danseront avec vous, monseigneur le cardinal.
« A Vermite. Bon ermite, où allez-vous si tard hors de votre cellule, la lanterne à la main ? Vous n'irez pas plus loin ; j'éteints votre lumière, et je vous conduirai où vous ne vous doutez pas.
• Au jeune homme. Halte-là, mon garçon, arréte-toi. Où vas-tu si lestement? Rire, chanter, danser, courtiser les belles? Laisse les vivants amuser les femmes, et viens te divertir ailleurs.
« Le jeune homme. Gai compagnon, grand buveur, chéri des fillettes, j'ai pris double part de tous les plaisirs ; mais, au milieu des fêtes et des faveurs des belles, qui |>ense, hélas ! à mon départ ? »
Le plus ancien morceau dramatique espagnol, rapporté par Moratin , est la Danza gênerai en que entran todos los estados de gente , de 1356; c'est premièrement une danse macabre, où la Mort annonce aux hommes sa toute* puissance et où ils implorent sa compassion. En voici le début : « Je suis la Mort, inévitable en ce inonde tant qu'il durera pour quelque personne que ce soit, présente et à venir. — J'apparais, et dis : Homme, à quoi bon tant finquiéter d'une vie si courte, qui dure à peine un moment ? — Il nest géant, quelque fort et puissant qu'il soit, qui puisse se garantir de mon arc. — Lorsqu'on est touché de son dard, il faut mourir. »
Un des plus anciens monuments de la poésie dramatique française traite le même sujet ; en voici le commencement :
Créature raisonnable — Qui désire vie éternelle,
Tu as ci doctrine notable — Pour bien finir vie mortelle.
La danse macabre t'appelle, — Que chacun à danser apprent.
A l'homme et femme naturelle, — Mort n'épargne petit ne grant.
les productions de ce siècle avec tout le luxe calligraphique. Aussitôt que l'imprimerie fut inventée, on publia beaucoup de ballades populaires, qui se vendaient sous le nom de feuilles volantes (Fliegende Blatter), et qu'on recueillit ensuite. Le Maître (Té' cote d'Essling accabla de traits satiriques Rodolphe de Habsbourg, coupable à ses yeux de négliger le mérite. Le théologien Henri de Meissen, surnommé Fraûenlob, loueur de femmes, acquit tant de crédit auprès d'elles que , lorsqu'il mourut , elles l'accompagnèrent en foule à sa dernière demeure ; mais la tombe l'enferma tout entier.
Beaucoup d'auteurs encore traitèrent des sujets badins ; on se raillait des curés fabricants de miracles et des paysans niais, comme les Schild bourgeois qui renferment le soleil dans une boîte , vont à pied pour ne point fatiguer leur bête , emportent une pierre de la cime d'une montagne , au lieu de la rouler en bas; puis, lorsqu'on les prévient à moitié route, remontent la pierre jusqu'au sommet, pour la précipiter de plus haut.
En général , ces compositions joignent à la moquerie une pensée morale et parfois généreuse.
Parmi les compositions satiriques , les principales sont le poème du Renard et la Barque des Fous. Dans le premier, les bêtes agissent comme des êtres doués de raison , et décochent force traits contre la société humaine. Compère renard , mauvais garnement des plus libertins , passe son temps à jouer de méchants tours aux autres animaux , et surtout au loup teengrin et à sa femme Ersante. Les méfaits de maître renard ayant comblé la mesure , il est cité à la cour du lion et condamné au gibet ; on l'y traîne déjà, et la foule accourt pour insulter à son malheur si bien mérité. Effrayé à la vue du supplice, il implore la grâce d'aller en pèlerinage à Rome , et demande à cet effet que le loup Isengrin et sa femme lui prêtent la peau de leurs pattes pour se faire des souliers, et l'ours un peu de son cuir pour se faire des gants. Le roi refuse d'abord , puis il donne son consentement , et le vaurien enchanté s'échappe. Retombé entre les mains de la justice , il offre de se faire moine ; on lui envoie un confesseur, il a les yeux bandés, et déjà le bourreau s'apprête à lui passer le nœud au cou, lorsque la reine s'interpose , et maître Renard se sauve encore.
Après maintes aventures , le rusé diplomate prie le hibou de recevoir sa confession; l'oiseau nocturne lui adresse un discours, parodie de ceux des prêtres et des moines du temps, où toutes les croyances religieuses sont tournées en moquerie. Le renard révèle l'iliade entière de ses fourberies , et , feiguant d'être touché de
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componction aux reproches que lui adresse son confesseur , il saute sur lui , et s'en fait une franche lippée.
Ce poëme a été traduit dans toutes les langues de l'Europe et diversement modifié; il est devenu, dans ces derniers temps, un sujet d'études pour les philologues (1), qui veulent y retrouver des traces d'origine orientale et des allusions historiques. Jacques Grirnm n'a pas craint de dire que cette satire de la société est lo meilleur poëme du moyen âge après la Divine Comédie.
Dans la Barque des Fous , Sébastien Brandt , docteur de Stras- mhm bourg et professeur de droit à Bàle , au lieu de plaisanter, déchire à coup de lanière quiconque a la folie des livres , du chant , de la danse, du vin, de la table, de la coquetterie, de l'orgueil , de l'ambition , et les entasse tous dans sa barque. Il ne faut point chercher d'unité dans une composition de ce genre ; chacune des cent treize strophes dont elle se compose est relative à quelque matière particulière et accompagnée de caricatures parfaitement gravées (2). Les caractères sont tout à fait génériques , et il semble
(1) Grimm, Saint-Marc Girardin, Mone, Raynouard, Willems, etc. L'auteur du poème allemand, qui prend le nom de Henri d'Alkmar, dit l'avoir traduit du wallon français (ut vxlscher un defranzôsescher sprakc). Il existe aussi en hollandais, sons le titre de Reynart de Voss. Il devint si populaire en France que le nom de Renard resta à l'animal qu'on désigne aujourd'hui sous ce nom, et qu'on a compté jusqu'à trente mille vers français composés sur ce sujet. En laissant de coté les Animaux parlants de Casti, Gœthe, qui voulait traiter tous les sujets, composa en haut allemand un poëme dans lequel il s'efforça d'imiter l'ancien ; mais il ne sut pas se dépouiller de l'élégance moderne , ni de cet art dans lequel font tant de progrès les siècles de crise et de transitions, celui de saisir avec finesse les misères delà société, et détourner en raillerie ses souffrances les plus atroces.
(2) Voici quelques-unes de ces strophes ; il est bien entendu qu'elles ne sont rien moins que belles dans le sens littéraire et poétique:
« Soit recommandée à Dieu celle barque qui voguera en son nom , et ne prendra pas honle de ce que je chante; car tous n'ont pas le don de retracer les fous au naturel , à moins qu'ils n'aient nom comme moi, Sébastien Brandt le Fou.
« Celui qui s'interroge lui-même avec conscience comprend qu'il n'est pas be- ' soin de s'estimer grand'chose, de se croire plus qu'on n'est en effet, de se dire s<igc quand on est fou ; car quiconque se regarde comme un fou sera bientôt mis au rang des sages...
« Qui trop embrasse mal étreint; on ne chasse pas bien deux lièvres à la fois, et l'on n'atteint le but qu'en tirant maints coups d'arquebuse. Celui qui veut faire plusieurs métiers les fait tons mal ; celui qui veut plaire à tous doit souflrir le froid et le chaud , manger du pain qui sente son sel, et se plier aux caprices de chacun. Mais beaucoup d'emplois flattent l'amour-propre et ne laissent pas manquer, lorsqu'il fait froid, de quoi (aire bon feu. Celui qui goûte de plusieurs vins ne les trouvera pas tous de son goût. Beaucoup d'hommes qui
que l'auteur ait pris pour modèle un mauvais poète mantouan , Jean-Baptiste Spagnoli , qui fit en latin une série de portraits satiriques, la Gastrimagie, la Philargie et autres personnages du même genre. Brandt eut pourtant une telle vogue que, de son vivant, le célèbre Goiler de Schaffhouse, professeur de théologie à Strasbourg , lui empruntait le texte de ses sermons. Il fut traduit ou imité en plusieurs langues, entre autres par l'Écossais m». Berklay, qui appliqua cette idée aux mœurs de ses compatriotes , et se donna ainsi de l'originalité.
Les Suisses, inspirés par l'amour de la liberté et de la patrie, eurent, comme les autres nations, leurs chants populaires. Ils célébrèrent le serment du Rùtli , l'orgueil dompté des comtes de Toggenbourg et de Neufchâtel , la victoire de Sempach , les défaites de Charles le Téméraire et l'ossuaire de Morat ; enfin, la longue et désastreuse guerre de Souabe, les dissensions religieuses, pendant lesquelles Thomas Schmoucher décapite froidement son frère Léonard comme victime expiatoire pour les péchés du monde.
Le sentiment qui prédomine dans ces compositions , c'est l'admiration pour les sublimes horreurs de la nature et l'ardent amour de la liberté , que Boner de Berne chante en ces termes : a La liberté orne la vie; la liberté inspire la joie et le courage; a elle ennoblit l'homme et la femme, enrichit le pauvre; la a liberté est le trésor de l'homme , elle couronne la parole et a l'action. »
Ces chants sont écrits dans l'ancien idiome suisse ; le stvle est simple, grossier, dénué d'images et d'érudition. Ils commencent naïvement ainsi : a Écoutez la nouvelle que je vais vous raconter. — Oyez la terrible histoire qui court par le pays. — Je vais vous chanter une chanson , mais une chanson toute nouvelle. — Au nom de Dieu, ainsi soi t— il ! au nom de Marie, je commence le chant. — Je vous chanterai tout ce que j'ai entendu de plus curieux. Je chanterai avec joie, et je prie la Vierge Marie et son Fils de me prêter assistance, d
Quelquefois ces chants donnent le nom de l'auteur, ou implorent la générosité des auditeurs : « Cette chanson , ô confédérés, Jean Viol la chante librement à votre honneur et gloire , pour que
prennent te parti de leur mère ne savent pas si le père qu'on leur attribue est le véritable. D'autres se figurent avoir plus île droits que leurs semblable*, parce qu'ils ont plus de quartiers de noblesse... Celui qui n'a ni vertus, ni honneur, ni délicatesse , fut-il né d'un prince, n'est pas noble à mes yeux ; la Terlu seule fait la noblesse, etc. »
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vos louanges soient connues partout où Ton pense à vous. — Celui qui vous chante cette chansonnette a fait une longue couwe ; le bon vin est cher, et la poche en mauvais état; c'est pourquoi je vous dis sa misère, et vous prie de lui accorder votre tribut. »
Le poëte continue à vous raconter ingénument le fait , comme un chroniqueur crédule et prolixe , sans oublier même la date. Ainsi dans léchant sur la bataille de Sempach : a C'était en 1386, quand la grâce de Dieu se manifesta à nous d'une manière miraculeuse. Le jour de Saint-Cyrille, il protégea les confédérés, comme je vais vous le dire et vous le chanter. »
Dans la bataille de Morat , le poète se complaît à compter les plaies de l'ennemi avec un patriotisme qui tient de la cruauté : « La bataille s'étendit à deux milles à la ronde ; à deux milles à la ronde la puissance du duc fut vaincue et frappée , et la mort de nos camarades massacrés à Granson fut vengée par le sang à deux milles à la ronde.
a Combien fut-il tué d'ennemis? on ne peut le dire exactement; j'ai ouï dire que soixante mille furent égorgés et vingt-six mille noyés.
« Sur ma foi , les confédérés ne perdirent que vingt hommes , signe évident que Dieu protège nuit et jour les hommes hardis et pieux. »
Comme l'un des passages de Y Iliade les plus estimés des Grecs était la désignation des vaisseaux et la revue de l'armée, de même le chant qui énumérait les troupes confédérées à la bataille d'Héricourt, en devait avoir un grand charme pour les Suisses : o Alors on vit venir les hommes généreux de Fribourg, et chacun prenait plaisir à les voir si bien équipés; car c'était une troupe brillante , et partout où ils passaient le peuple voulait les admirer.
« Alors s'avança la vieille Willing aux couleurs bleue et blanche , et Waldshut aux hommes bruns; puis vint Lindau aux couleurs verte et grise, et Bàle avec beaucoup d'intrépides guerriers.
a Là se trouvaient aussi les Suèves et plusieurs cités, comme Meinssetet Rothwill, qui s'étaient armées; celui dont le regard se portait vers Schaffhouse voyait aussitôt Constance et Ravensbourg.
« Puis apparaissaient Zurich et Schwitz, Berne, Solcure, Fraûensfeld et tous ceux de Glaris et Lucerne. Plusieurs villes et villages voient passer les confédérés , et ne se lassent de les regarder. »
La plupart de ces poètes sont inconnus; mais on conserve le nom de Veit-Wéber, de Fribourg en Brisgau , qui chanta ces guerres de la voix rude et forte qui leur convenait, et se complaît
à l'aspect du carnage des ennemis et des lacs de la patrie teints du sang de l'étranger.
« Ils se regardèrent bien; ils formaient l'élite de la Suisse, couverts d'armes , que c'était plaisir de les voir venir, tous robustes , dispos , agiles. Je n'en ai jamais vu un, dans les armées, dont la stature pût être comparée à la leur. »
En peignant la bataille de Moral , il semble qu'il pousse le cri sans pitié d'un peuple enivré de récents triomphes contre ceux qui troublaient ses franchises inoffensives :
a Ils tinrent un moment , puis s'enfuirent. Beaucoup d'entre eux tombèrent percés , cavaliers et fantassins. Tout le sol était jonché d'armes brisées contre eux.
a Ils fuyaient à droite , à gauche , où ils croyaient trouver sûreté; jamais on n'avait vu plus grande épouvante. Une troupe de fuyards coururent vers le lac, quoiqu'ils n'eussent pas besoin d'éteindre leur soif ; ils y entrèrent jusqu'au cou , et l'on tira sur eux comme on aurait fait sur des oiseaux aquatiques. Les barques voguèrent vers eux, et ils furent tués ; le lac était tout sanglant, et Ton entendit leurs gémissements effroyables.
u Beaucoup de fuyards grimpèrent aux arbres, où ils furent tués comme des oiseaux et percés à coups de lance. Leurs plumes ne leur servirent de rien , parce que le vent ne soufflait pas (I). »
(1) « L'hiver dura longtemps; il attrista les petits oiseaux, qui maintenant ea voient la (in avec joie, et dont le chant résonne au milieu des verts rameaux de la forêt.
« A peine le rameau se fut-il revêtu de quelques feuilles, attendues avec une longue impatience ; à peine le buisson eut-Il reverdi qu'une foule de preux sortirent soudain de leurs demeures.
« Les uns montaient, les autres descendaient; leur marche était terrible à voir; ils firent au duc de Bourgogne un aifront dont il n'eut pas à rire.
« On enlra dans son duché, dans la ville de Pontarlier; là s'engagea la mêlée; maintes pauvres femmes prirent le deuil à Pimproviste et revêtirent l'habit de veuve.
« Quand les étrangers eurent appris la nouvelle, ils arrivèrent au nombre de douze mille à pied et achevai. Ils voulaient recouvrer la ville, mais ils le payèrent cher.
« Les confédérés les assaillent, les poussent, les font tomber sous lenrs coup*; ils leur enlèvent, sur les remparts de la cité, deux grandes bannières.
« L'ours de Berne, instruit du succès, aiguise aussitôt ses griffes ; il prend avec Jui quatre mille combattants, et l'on entend retentir le son joyeux des h très.
« La uouvellc bande arrive à Pontarlier sur la place, pour insulter les étrangers, qui étaient plus de douze mille ; quand les étrangers voient l'ours, ils sont pris de peur.
■ Ils le voient s'avancer contre eux, qui étaient en grand nombre et croyaient
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C'est de cette époque que datent les premiers essais dramatiques tentés par deux meistersangers de Nuremberg , Hans Polz de Worms, barbier, et Hans Rosemblût, peintre d'armoiries.
pouvoir résister'; mais l'ours les salue avec ses arquebuses chargées de pierres et ils fuient loin, bien loin.
« On vit les étrangers revenir une seconde fois ; les confédérés se rangèrent en bon ordre à la voix de leurs chefs.
« L'ours était en fureur, et les étrangers voulurent combattre; mais, bien qu'ils fussent quatre contre un, ils furent mis en fuite.
« L'ours continuait à frémir , et tous les confédérés disaient : Les étrangers arrivent; nous combattrons avec eux tout le jour.
« C'est pourquoi je loue les gens de Berne, de Fribourg, Bienne, Soleure et des autres villes alliées, parce qu'ils ont valeureusement combattu.
« Les hommes de Lucerne ne voulurent pas néanmoins rester en arrière, quoiqu'on leur eût écrit de ne pas venir ; ils refusent de rester au logis, et s'unissent aux braves de Berne.
« Quand ceux de Baie apprennent que Tours sort de sa tanière, ils lui envoient des renforts, des hommes à pied et à cheval, bien armés.
« De nouvelles troupes s'unissent à celles de Berne, et se mettent en marche pour Granson. Alors jour et nuit on entend les coups de mousquet , jusqu'à ce que Granson soit pris.
« Un dimanche malin, les confédérés s'élancent lestement à l'assaut, occupent les postes, se rendent maîtres de la ville sans essuyer de perte.
« Ils mettent une forte garnison dans le château, et se dirigent avec une nouvelle ardeur vers une troisième place ; là aussi est un très-bon château des mieux fortifiés.
* Ils s'élancent sur les bastions, sans s'inquiéter de la grêle de pierres ni des coups de mousquet; ils parviennent à faire une brèche dans les mure, et plus d'un brave y entre sans crainte d'y laisser sa vie.
« Les premiers qui s'avancent sont les Bernois, pois ceux de Bâle ; ils arrivent, et aussitôt on voit flotter sur la forteresse l'étendard bleu et blanc de Lucerne.
« Puis Berne y arbore le sien ; celui de Baie ne tarda pas non plus; toutes les villes firent selon leur pouvoir, c'est une louange qui leur est due.
« Quand les étrangers qui étaient dans le château le virent pris, ils jetèrent leurs armes, et demandèrent merci au nom de Dieu et de la Vierge.
« S'ils se fussent rendus plus tôt, on leur eût fait grâce de la vie ; aussi leur prière est rejetée, et ils se décident à se défendre jusqu'à l'extrémité.
* Ils se réfugient dans une tour de très-difficile accès; ils sont beaucoup, et combattent longtemps; mais aucun d'eux n'a pu échapper.
« On pénètre dans la tour, et jamais on ne rencontra pareille angoisse. Ils sont jetés morts du haut des remparts.
« Plus de cent y ont laissé la vie , je ne mens pas, et les Suisses leur ont enseigné à voler sans ailes par dessus les murailles.
« Ceux qui occupent le château d Échallens comprennent qu'ils seront bientôt assiégés, et ils envoient dire aux guerriers de Berne qu'ils se rendent volontairement.
« Reste encore un fort, le fort deJongue; les confédérés arrivent dans la ville, et aussitôt montent sur le bastion , attendu que tous les étrangers étaient partis
pour leur pays.
Ils tirèrent aussi leurs sujets de l'histoire contemporaine, et n'ont d'autre mérite qu'une licence effrontée. Théodore Schemberg fit un mystère sur l'histoire de la papesse Jeanne, qui va jusqu'au moment où, après avoir expié ses péchés, elle monte du purgatoire en paradis.
La prose allemande était employée par les écrivains mystiques, qui , jaloux de se faire comprendre des femmes , vainquirent la difficulté que leur opposait la variété des dialectes, et découvrirent ainsi les richesses de leur idiome. Nous distinguerons parmi iMi. eux Jean Tauler, de Strasbourg , prédicateur célèbre, qui, exhalant sa piété dans des sermons pleins d'onction et d'une simplicité éloquente, éleva le langage à l'expression des idées métaphysiques. Hugues de Trimberg, maître d'école dans le village de Thûretadt. près de Bamberg, écrivit, postérieurement à l'an 1300, plusieurs ouvrages au nombre desquels on distingue le Collecteur et le Messager; il observe avec une bonhomie malicieuse les défauts des hommes et ceux du monde , et dépeint les caractères avec un art d'analyse moderne. Il est le véritable précurseur d'Addison , de Swift et de Sterne.
La Hollande, peu poétique de sa nature et placée entre deux grands peuples , se contenta de les imiter. Les poèmes chevaleresques , les romans de la France et de l'Allemagne y furent traduits , et mieux encore quelques livres positifs d'histoire et de religion ; elle eut cependant une épopée sur les paladins (1).
Littérature La littérature des scaldes, que nous avons examinée ailleurs,