‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 139 sur 153 · LITTÉRATURE ANGLAISE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE ANGLAISE

étrangère, ne purent s'élever à une grande hauteur; les Danois s'enveloppèrent de formes tudesques. En général, la Scandinavie, étant comme l'Espagne isolée du reste de l'Europe, conserva, jusqu'à la réforme , un caractère politique et intellectuel qui lui est propre.

La Russie eut de bonne heure une littérature nationale , avantage notable et signe de culture; mais , comme elle était grecque, elle ne put comprendre les progrès de l'Occident; l'invasion mongole y interrompit la tradition civilisatrice.

Les Hongrois avaient depuis longtemps une poésie héroïque particulière, dans laquelle ils célébraient Attila ou la conquête de leur pays par les sept condottieri. Peut-être ces traditions païennes constituent-elles le fond de l'histoire primitive, tirée de la chronique de l'écrivain du roi Bêla. La littérature s'altéra sous Mathias Corvin, qui voulut la rendre italienne et latine; enfin survinrent les Turcs, et tout fut bouleversé (1).

L'arrivée des Normands , dont les chants étaient tout à la fois utwratore incultes et dénués de cette fraîcheur qui prête du charme aux an&,a,,M?littératures naissantes, ne put être profitable à celle de l'Angleterre. Les Anglo-Saxons , grâce à l'agriculture et à la fraternité politique, aimèrent toujours à peindre la vie des champs et à s'adresser au peuple. Robert Mannyng, de Brunne , qui , dans le quatorzième siècle, rima une chronique, déclare ne pas l'avoir faite pour les doctes , mais pour le vulgaire. Les poètes inclinaient d'autant plus vers ce genre qu'ils employaient exclusivement l'anglais; celte langue , en effet , n'était pas celle de3 nobles, mais de la multitude, qui la conservait avec un soin jaloux , comme l'expression du caractère national et l'unique débris échappé au naufrage de ses autres droits. Mais les lettrés, désireux d'obtenir les faveurs du pouvoir, des emplois, des bénéfices, cultivaient le français; ils ne s'occupèrent de raffiner la langue native que lorsque le gouvernement eut abandonné l'idiome étranger. Le fond resta germanique , mais avec un grand mélange du français , que les Normands avaient cherché à faire prévaloir pour briser ce grand lien de nationalité , ou le modifier du moins, selon leur prononciation et leur syntaxe.

Les poètes anglais , avant Godefroy Chaucer, ne méritent pas tm-u*. d'être mentionnés. Chaucer vécut à la cour d'Édouard III , et, toujours infidèle à ses propres convictions, il fut emprisonné

(1) Voy. SCHLEGEL.

comme fauteur de Glocester dans la Tour de Londres ; par la révélation des secrets de ses complices, il recouvra la liberté; mais il fut déshonoré.

Moins créateur qu'arrangeur, mais initié, comme issu de la race des dominateurs , aux raffinements de la langue anglo-normande , il en fit usage pour dégrossir l'anglo-saxon ; en y introduisant beaucoup de mots français , il sut le rendre harmonieux à l'oreille des conquérants , lui donner les formes qu'il conserva dans la conversation , et le faire prédominer sur le français. Il ne fit pas moins d'emprunts aux éléments italiens qu'aux sources germaniques ; ayant connu Pétrarque à Padoue , il entendit de sa bouche la nouvelle de la Gnselda de Boccace, et la reproduisit. Il s'enrichit de réminiscences classiques , comme aussi de fables des troubadours. Tantôt il traduit un auteur latin, tantôt le Roman de la Rose; mais il conserve toujours la liberté politique et religieuse qui caractérise les écrivains anglais; il attaqua tout à la fois l'Église , comme partisan de Wiclef, et la manie chevaleresque qui dominait alors.

Ce fut de ces différentes sources qu'il tira les Contes de Cantorbéry, son ouvrage le plus estimé. Des pèlerins, venus dans cette ville pour visiter le tombeau de Thomas Becket, racontent des nouvelles pendant les loisirs de la veillée; mais , au lieu de personnages sans physionomie , comme dans Boccace , réunis par le hasard pour deviser ensemble , Ghaucer se ménage un champ plus dramatique en mettant en scène les diverses classes de la société , un chevalier; un campagnard, un médecin , une abbesse , un moine, quelques jurisconsultes, un négociant, un mendiant, un vendeur d'indulgences, un cuisinier, un marin, un meunier, et ainsi de suite. On peut dire qu'il fut le premier, parmi les modernes , qui dessina les caractères; il lesombre à peine , il est vrai, mais chacun d'eux est mis en relief par quelque vérité et des récits adaptés à sa nature.

Fondant, ainsi qu'il l'avait fait de la langue, les inspirations diverses des conquérants et des vaincus , il dépeint la nature avec détail et passion , selon le génie saxon , sans toml>er dans l'affectation des troubadours. On ne saurait le comparer à Dante pour la grandeur des pensées ; mais celui qui ne cherche que la vivacité de l'imagination , la liberté d'allure, et qui s'attache principalement aux mœurs, ne pourra que lui décerner des éloges. Tout en imitant, il resta national. Quoique courtisan etërudit, il obtint les applaudissements du peuple , et jouit pendant sa vie d'une réputation que la mort ne lui enleva point. Aujour-

LITTÉRATURE ÀNGLAIsE.

d'hui , comme tous les poëtes des premiers temps , on l'admire plus qu'on ne le lit. Plus heureux dans le genre comique , c'est avec la finesse de sa pénétration et son existence orageuse qu'il introduisait dans l'anglais ce mélange de facétieux et de pathétique, de bizarre et de grave, qui, sous le nom d'humour, demeure le caractère distinctil de cette belle et inhumaine littérature dans laquelle l'homme est raillé et Dieu oublié; c'est encore cet humour qui fit prédominer en Angleterre le roman et la comédie sur les autres genres de compositions. Le profond Thomas Carlylc n'a-t-il pas lui-même exposé naguère , avec le style de Polichinelle , le plus grand événement des temps modernes (1).

Le Voyage de Jean de Mandeville en Orient est un des premiers monuments en prose ; quoique rempli d'erreurs , il jouit d'une grande réputation à cause de son impertinence et de ses bizarreries.

Jean Gower, émule de Chaucer, à qui Richard 11 avait demandé n?0 hm. quelque chose de nouveau , publia un ouvrage en trois parties : Spéculum medilantis; Vox clamante, ou l'insurrection des communes sous Richard; Confessio amantis , poème de trente mille vers , en français , en latin et en anglais , dans lequel un amoureux s'entretient avec son confesseur, prêtre de Vénus travesti, qui , sous le nom de Génius, développe à son interlocuteur toutes les théories de l'amour, à la manière des scolastiques. Mais l'analyse de cette passion procède avec une telle lenteur que le pénitent vieillit; comme les années produisent plus d'effet que les raisons, il déclare, au moment de recevoir l'absolution, qu'il se soucie peu désormais de l'objet de sa flamme. Sauf le dénoûment, le reste est fort ennuyeux. M. de Chateaubriand a rapporté une charmante ballade de lui en vieux français.

Après lui revient la stérilité, jusqu'à l'élégant et efféminé Henri %w. de Surrey ; car l'Angleterre ne peut mettre en regard des Italiens ces misérables versificateurs à peine étudiés aujourd'hui par des philologues patients. C'est peut-être la faute des guerres civiles; en effet , dans les grands démêlés engagés à cette époque pour des noms et des symboles futiles en apparence , mais gros d'importantes réformes , les esprits vigoureux se firent acteurs plutôt que de s'arrêter à la contemplation. Jusqu'alors, l'éducation avait été le privilège des nobles , qui n'abordaient que de vaines discussions ou des études sur les langues mortes. Le peuple eut ses poëtes , mais grossiers comme lui ; tout le savoir se renfer-

(l) Dans sa French Révolution. Voy. lir. XVIII.

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niait dans les couvents et le barreau. La langue cependant arrivait a sa maturité ; aussitôt que la paix du premier Tudor eut préparé un règne glorieux à Henri VII , qu'une cour régulière se forma , et que la classe moyenne , de turbulente qu'elle était , fut devenue un pouvoir régulier, on vit apparaître les deux poésies de la cour et du peuple, qui devaient, fondues ensemble, apporter tant de grandeur à cette littérature.

La poésie , moins littéraire en Écosse, se complaisait de préférence aux ballades populaires, et Pun des meilleurs poètes en ce genre est le premier Jacques Stuart. Son récit burlesque des noces do campagne, qui commencent par des danses et des cbants, et finissent à coups de poing ou d'une manière sanglante , est encore populaire. Le Livre du Hot , en cinq chants, composé en l'honneur de sa dame, passe pour son chef-d'œuvre; il y retrace les scènes de sa captivité , les débuts de son amour, les perfections de sa dame, un voyage à la planète de Vénus, au palais de Minerve, et puis il raconte comment , en allant à la recherche de la Fortune, il tomba dans les bras de l'Amour.

D'autres poètes marchèrent sur ses traces, et le goût de ces ballades passa en Angleterre ; elles y eurent des imitateurs , qui célébrèrent les vicissitudes d'une guerre incessante entre les deux nations , mais avec un sentiment tout autre chez l'une et chez l'autre.

Jean Barbour fit le premier poème chevaleresque sur Robert Bruce et sur les prouesses de Douglas et du comte de Murray, le héros de la nation; à cause du sujet, il n'est pas encore oublié. « Oh 1 c'est une noble chose que la liberté. La liberté rend « l'homme content de lui-même; la liberté donne à l'homme o toute consolation. Qui vit libre vit satisfait; un noble cœur « ne peut avoir ni jouissance ni plaisir, si la liberté lui man- « que. m

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