EPILOGUE
La haute noblesse se rend indépendante et, par suite , tyrannique. De là des troubles, des réactions, des désordres , et par conséquent la nécessité, mieux sentie, de Tordre, de gouvernements forts, de constitutions stables et d'autorités répressives. Dans cette lutte, les rois, pour dominer, travaillent à constituer l'unité, et les nobles cherchent à démembrer le royaume; pour conquérir la liberté, les communes se pressent autour du trône, et les nobles s'isolent. L'intervention des armes à feu , qui rend le paysan l'égal du héros ; la Sainte-Vehme d'Allemagne, qui envoie le poignard du plébéien frapper le baron au fond de son château; les privilèges des communes, et l'imprimerie , qui crée l'opinion, sont autant de machines dirigées contre l'ancien ordre de choses. La Jacquerie en France, les partisans de Wat-Tyler en Angleterre, les Ciompi à Florence, les compagnons de Rouen , etc., sont des manifestations violentes de cette réaction qui se produit partout contre le pouvoir jusqu'alors dominant. La classe des légistes, sortie de la foule, et dont l'importance s'est accrue, aide à cette révolution. L'œuvre des communes s'accomplit ainsi. La classe laborieuse veut participer aux avantages de celle qui possède, et s'assurer une répartition plus égale des biens produits à la sueur de son front; artisans et marchands aspirent à une existence indépendante du baron. La noblesse, avec des forces suffisantes pour ne pas s'avouer vaincue, mais trop faibles pour renverser les dynasties, a recours aux trahisons, aux perfidies , aux violences, qui révèlent sa faiblesse, et, par les haines qu'elles soulèvent, accélèrent sa ruine. L'enthousiasme chevaleresque cesse lorsque lui manquent ses deux grands aliments, la croisade en Orient et la guerre avec les Maures; quoique prolongée pendant tout ce siècle, cette guerre avait eu sa solution à la bataille de Las Navas. Enfin, lorsque les armes sont devenues vénales , et que le piéton manie l'arquebuse, la chevalerie ne peut que succomber.
Protégées par des lois, des tribunaux et des constitutions, on dirait que les nations, qui se sentent mûres, veulent se soustraire à la tutelle des idées et des hommes sous lesquels elles avaient grandi. La classe inférieure n'éprouve plus ce vif besoin de s'abriter sous le manteau pontifical , et il semble aux rois qu'il importe à l'unité et à l'indépendance de relâcher les liens religieux ; en conséquence, après avoir dompté les factions intérieures et s'être affranchis des grands, ils entament, à l'aide d'une guerre moins ouverte mais plus efficace, les droits du pontife, et prétendent participer aux revenus de l'Église, ainsi qu'à la nomina-
tion des bénéfices et des dignités. Le peuple, qui s'était toujours rangé du côté des papes contre les rois, s'unit alors à Edouard m pour refuser le tribut au pape, au concile de Baie pour attaquer son infaillibilité, à Philippe le Bel pour l'outrager.
La doctrine du progrès était donc proclamée parle fait, comme aussi le principe que certaines institutions, après avoir été le salut d'un siècle, pouvaient devenir superflues et nuisibles pour un autre. Le même sentiment fait que 'l'Église et les séculiers tendent à la réforme, tout en paraissant ne vouloir que ramener le christianisme à sa pureté primitive. L'Église s'en occupe dans les conciles, les laïques en dehors par les libres doctrines : efforts différents pour arriver aux mêmes résultats, et qui en démontrent la nécessité j mais, au lieu de s'accorder, ils se combattent, et le schisme bouleverse tout. Les plaies de la papauté furent exposées, comme le cadavre de César, aux yeux de chacun, envenimées par la colère de ses ennemis et par les dissensions des pontifes rivaux ; le doute alors pénétra dans les cœurs les plus sincères, l'indifférence dans les âmes les plus généreuses, le désespoir chez les plus énergiques. La raillerie trouvait à s'exercer sur les choses les plus saintes, tandis que la superstition se réfugiait, avec une conviction aveugle, dans la désolante croyance de la fin prochaine du monde ou dans la théosophie.
La crédulité n'était donc pas moins que l'impiété une source de corruption ; il semblait que les papes, en s'a ch amant dans leurs accusations réciproques, voulussent se faire les auxiliaires du philosophe railleur. La France souffle sur ce feu, et tente de ramener la papauté sous la tutelle d'Avignon ; mais, sur ces entrefaites, elle se trouve isolée et assaillie comme schismatique par l'Angleterre ; peu s'en faut qu'elle ne subisse la honte d'une domination étrangère. Les conciles de Bâle et de Constance, aréopages de l'Europe, rendent de l'importance à l'Empire par la part active qu'y prend Sigismond ; cet empereur trouve dans des hérésies un prétexte ou une occasion d'éteindre la nationalité des peuples dissidents.
Ainsi, la paix publique affermie, la guerre morale commence ; l'ordre politique une fois né, le désordre intellectuel se manifeste. Lorsque l'effort national a triomphé en Espagne de l'ennemi commun, les caractères déchoient de cette hauteur poétique où ils s'étaient élevés. La France, l'Angleterre et l'Italie, n'agissant plus de concert dans les guerres extérieures comme aux temps des croisades, s'assaillent entre elles ; ce calcul matériel d'une balance politique qui, substituée à toute idée morale, sera la cause