‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 144 sur 153 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

d'autant de guerres qu'elle en préviendra, commence à s'étendre sur toute l'Europe. En Italie, particulièrement, naissait une politique de guerres sourdes, secrètes, désavouées, inspirées par des jalousies, des litiges, l'égoïsme, et conduites par l'intrigue plus qu'à force ouverte. La décadence des anciennes mœurs raffermit le pouvoir despotique ; mais il reste morcelé, faible dès lors et exposé d'abord aux brigues intérieures et à la jalousie des voisins, puis à la domination de l'étranger; le contraire arrive dans la France , l'Angleterre et l'Espagne, où la nationalité se consolide à l'aide du gouvernement royal.

Cette diplomatie raffinée qui requiert du secret et une direction suivie, aide beaucoup à l'unité ; mais la puissance immorale de l'or modifie ces calculs ; c'est l'or qui détermine les guerres , qui rassemble et disperse les armées, qui brise l'héroïsme suisse, donne de l'importance aux banquiers, aux juifs, aux gens de finance ; il pousse les rois aux procès et aux confiscations, les chimistes à pâlir sur des creusets et des cornues, les magiciens à recourir aux arts occultes, les marchands à entreprendre de longs voyages , et bientôt Christophe Colomb obtiendra les moyens de parvenir à sa grande découverte en disant : « L'or est a chose excellente ; avec l'or se forment les trésors ; avec l'or on a a tout ce qu'on peut désirer en ce monde ; avec l'or on fait a même arriver les âmes en paradis. »

Cependant les gouvernements n'ont pas encore osé professer à haute voix l'athéisme de la politique et la souveraineté de l'intérêt; ils proposent des entreprises qui ont pour mobile un sentiment, feignent de méditer tantôt une expédition en terre sainte, tantôt une guerre contre les Turcs, et quelques pontifes se flattent encore de réunir la chrétienté; on réserve même certains perfectionnements dans les armes meurtrières pour les guerres contre les infidèles. Le nom de chrétien, que les siècles suivants se feront gloire d'effacer des actes de la politique, avait donc encore une valeur à cette époque.

Les dangers de la concentration se substituent à ceux du désordre. Les nobles affaiblis, afin de briller encore et d'acquérir un lambeau de pouvoir, se font les alliés et les serviteurs du roi, qui n'a plus de raison pour caresser le peuple, et devient jaloux de sa liberté. Les armées permanentes causèrent la ruine de la féodalité ; en effet, le serf était enrôlé comme soldat, et le roi avait une force pour faire exécuter ses décrets sans recourir au bras des feudataires. Les armes à feu donnent aux rois les forteresses et la prépondérance; à leurs yeux, te pouvoir est la mesure

de leurs actes , et les délits contre la religion font place aux crimes de lèse-majesté; une tyrannie honteuse aurait donc prévalu, si elle n'avait pas trouvé des obstacles dans l'imprimerie et les progrès delà pensée.

Le commerce s'accroît, et avec le commerce les relations des divers pays entre eux. Les traités ne se font plus de château à château, mais entre communes et de peuple à peuple. La richesse mobilière grandit à côté des fortunes foncières ; mais, comme elle était chose nouvelle, il ne faut point s'étonner des essais grossiers pour l'organiser. On s'attribue le droit de réformer les monnaies et de les altérer à son gré, de fixer le prix le plus élevé des denrées, comme Philippe le Bel, en 1304 ; d'imposer des lois somp tu aires rigoureuses, comme en 1291, à Milan, et fréquemment dans le reste de l'Italie ; de limiter l'intérêt de l'argent par des lois qui l'augmentent; de régler les droits d'une manière hostile à ses voisins. Les lois sur le commerce, les Lombards et les juifs se multiplient, et l'on voit se former des sociétés mercantiles, dont quelques-unes finirent par devenir souveraines.

Les nations ne se rapprochent plus seulement pour se piller et se faire violence, mais pour faire deséchanges et s'unir par des traités. Le droit des gens est respecté, les abus de la force deviennent au moins l'objet de protestations et d'horreur; la féodalité ne. dédaigne plus le travail, et la force de l'association se fait connaître.

Une grande importance est acquise par les légistes, lesquels réagissent contre le catholicismo et la féodalité , qui les avaient créés. Les jurisconsultes de l'antiquité , hommes d'État , ne consacraient au droit et à la tribune qu'une partie de leur temps; les modernes, au contraire, étaient de véritables juges, surtout en l'absence des barons. Désormais on ne fait plus un pas sans les consulter, soit qu'on veuille pallier de grandes iniquités, ou réduire à de justes limites l'autorité des rois et des pontifes. Lorsque la balle du vilain traversa la cuirasse du seigneur ; lorsque les princes durent emprunter aux marchands pour solder des troupes ; lorsque le légiste occupa le tribunal où siégeait auparavant le baron armé, et quand aux épreuves de Dieu on substitua les témoignages, l'enquête et les textes des lois, le peuple put dire que son ère avait commencé; aujourd'hui enfin , grâce aux progrès des temps, il est devenu tout.

L'époque dont nous avons fait la description se trouve sur les confins des deux mondes , entre le monde féodal et le monde populaire , entre le passé et l'avenir. Pour ce motif, elle réunit le

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