EPILOGUE
positif et le fantastique s le calcul et l'élan, et nous offre des caractères grandioses et des âmes poétiques à côté des desseins froidement combinés des rois, des élucubrations prosaïques des lettrés et des jurisconsultes. En effet, à côté de Barnabé Visconti, de Louis XI, de Henri VIII, d'Albert d'Autriche , de Nicolas de Lira se dressent, en contraste, Dante, Rienzi, du Guesclin, Jeanne d'Arc, François Sfonsa, Mahomet II, Bajazet, Charles le Téméraire, Gustave Wasa, Isabelle, Xi mènes*
Il ne faut pas oublier que ces progrès s'effectuaient au milieu de désastres qu'on aurait pu croire suffisants pour détruire la civilisation. Sans parler de la peste noire, que nous avons vue faire le tour de l'Europe , et qui moissonna tant de vies illustres en Italie, toute l'Asie fut ébranlée par d'horribles tremblements de terre qui, en 1342 et dans les années suivantes, désolèrent aussi l'Égypte et la Syrie. Cette même année vit les environs du Rhin et certaines contrées de la France subitement inondés non par de grandes pluies, mais par des torrents qui survinrent tout à coup et submergèrent tous les lieux d'alentour. Trois ans après, des déluges, des inondations et la disette causèrent de grands ravages. En Italie, quatre mois de pluie firent pourrir les semences, ce qui obligea Florence à faire confectionner chaque jour quatrevingt-quatorze mille rations de pain,dedouze onces chacune, pour nourrir les indigents. Dans les deux années qui suivirent, la cherté lut extrême et la mortalité considérable. En 1348 apparurent aussi dans nos contrées les signes de ces grandes convulsions dans l'intérieur du globe qui s'étaient manifestés à la Chine dans les années précédentes. Le 25 janvier, la Grèce et l'Italie furent agitées par des tremblements; les maisons et les temples s'écroulèrent. Trente communes et toutes les églises furent renversées dans la Carinthie. Villach fut détruite; beaucoup de villages disparurent sans laisser de trace, et des montagnes changèrent de place ; le sol changea d'aspect. Les tremblements de terre se prolongèrent jusqu'en 1360, et les habitants même de la lointaine Islande n'en furent pas exempts. Le Danemark et la Norvège interrompirent leurs voyages habituels au Groenland , dont les glaces amoncelées obstruèrent les rives orientales, qui ne furent plus visitées jusqu'à nos jours par aucun étranger. Des ouragans épouvantables se renouvelèrent en Italie dans le mois de décembre 1456, arrachant les arbres, renversant les édifices; au dire de saint Antonin, plus de soixante mille personnes périrent, dont moitié dans la seule ville de Naples (1), et une île tout embrasée s'éleva dans la mer Égée.
(1) Ep. 207.
Les hommes souffraient, ils périssaient en foule; mais, de même qu'au lendemain d'une bataille les survivants marchent en triomphe sans s'inquiéter de ceux qui ont succombé , de même les sociétés, décimées mais non affaiblies , reprenaient la voie tracée par la Providence.
L'Italie, à mesure qu'elle perdait l'importance que lui avaient procurée la suprématie papale et ses républiques , en acquérait une autre par le développement des plus nobles facultés de l'esprit; elle devenait pour le reste du monde l'école des arts, de la politique et des lettres. Les lettres constituèrent entre les nations ce lien que la religion avait d'abord formé; comme on avait dit république chrétienne, on dit alors république littéraire , et cette république , bien qu'elle pût sembler un amusement frivole , devait se fortifier avec le temps, sentir sa dignité propre et s'asseoir au rang des autres puissances motrices du monde en créant l'opinion , qui elle-même commandera un jour aux baïonnettes.
Le latin dépose la rouille du moyen âge , le grec se répand , et l'allemand sort amélioré de la fusion des différents dialectes; le français et l'anglais sont aussi en progrès , quoique loin encore de leur future perfection. L'italien a déjà atteint sa magnificence, et, ce qui importe au pays, ses hommes de lettres sont aussi des hommes d'action. Malheureusement la littérature n'obéit plus à la noble impulsion des hommes illustres qui l'avaient nourrie du lait des républiques; réduite à mendier dans les cours, quelle influence nationale pouvait-elle exercer ?
De leur côté , les arts, qui, dans le moyen âge, ne formaient qu'un seul groupe autour de l'autel , se perfectionnent maintenant en se divisant. Aux formes gothiques se mêlent les formes grecques, l'arc arrondi à l'ogive, la correction des ornements classiques à la variété fantastique, jusqu'au moment où le divorce se consomme par le sacrifice du sentiment à la forme , et de l'âme aux sens.
Quelle secousse ne dut pas produire dans les intelligences la subite diffusion de quinze mille ouvrages imprimés , plus corrects que les manuscrits et à meilleur marché ! A des lectures rares , attentives, répétées, succédèrent des études rapides et multipliées; aux convictions inébranlables , parce qu'elles n'étaient pas combattues, l'étendue des connaissances et le désir d'en acquérir de nouvelles. Quel plaisir de lire les classiques à mesure qu'ils étaient exhumés, sans aversion préventive inspirée par les écoles! Elle est donc bien excusable, l'erreur qui convertit en idolâtrie le culte de l'antiquité, et qui fit naître la manie de la ressusciter, au lieu de songer à rivaliser avec elle.