ESPAGNE ET PORTUGAL. H
Le royaume fut bouleversé pendant la minorité de Jean II, quoique son oncle Ferdinand, non moins vaillant que généreux, étendit ses conquêtes sur les Maures de Grenade ; mais sa mère d'abord, puis son ministre Alvarèset sa seconde femme, Isabelle de Portugal , le poussèrent à des actes de faiblesse et de cruauté. Des remords tardifs vinrent ensuite altérer sa raison. Le reste de son règne se passa en querelles et en hostilités incessantes avec les seigneurs, qui le firent môme prisonnier. Le peuple se révolta à son tour, massacra les juifs, et réclama la déposition de don Alvarès, que Jean abandonna à la fureur de ses ennemis. Il avait eu de sa première femme Henri IV, qui lui succéda; de l'autre, don Alphonse et la célèbre Isabelle, la protectrice de Christophe iwo. Colomb.
Henri IV, prince faible et dissolu, fut mené par des intrigants et généralement méprisé. Ses débauches l'avaient énervé à tel point que Jeanne de Portugal, sa femme, demanda l'annulation de son mariage pour cause d'impuissance. Elle accoucha cepen- ,m. dant d'une fille, que le roi reconnut ; il fit plus, car il prit pour ministre Bertrand de la Cueva, qui passait pour en être le père. Les Castillans, indignés de le voir élever pour le trône une fille adultérine, se soulevèrent contre lui ; il nomma donc pour son héritier Alphonse, son frère, à la condition qu'il épouserait la jeune infante, nommée Jeanne;. Cette concession n'empêcha point la guerre ; les insurgés firent le procès au roi sous la forme d'un mannequin , et le déposèrent avec des cérémonies ignominieuses, sans qu'il put se venger par les armes. Après la mort d'Alphonse, nes Isabelle * dernier rejeton de la race de Pelage, fut proclamée héritière du trône, et Henri la reconnut pour telle. C'est alors que, tous sentant combien il importait de réunir les deux monarchies, Isabelle fut promise en mariage au roi d'Aragon, sous des condi- ,W9. tions qui garantissaient aux courtisans leur honneur et leur sûreté. Henri IV, à l'insu duquel cet accord s'était conclu , essaya d'en empêcher l'exécution; il fit la guerre ou la paix, au gré de ses im. ministres, jusqu'au moment où il mourut, après avoir été tout l'opposé d'un bon roi. Par son testament, où il persistait encore à déclarer Jeanne sa fille et son héritière, il légua une guerre à son pays avec Alphonse de Portugal, fiancé à cette princesse; i™. mais celui-ci, vaincu, avait renonce à ce mariage et à toute prétention. Jeanne prit le voile, et Ferdinand et Isabelle furent proclamés.
Jacques il d'Aragon, qui avait renoncé U la Sicile poursuccéder Aracon.
à son frère Alphonse III, enleva la Sardaigne aux Pisans, et réunit >si». à la couronne Valence, la Catalogne et Majorque. A l'éclat de son jsj7. règne il sut unir la prospérité intérieure ; il mérita donc le surnom
de Juste.
Alphonse IV maintint la paix par son équité ; Pierre IV, dit le Cérémonieux, réunit de fait les îles Baléares au royaume; il abolit le droit qu'avaient les seigneurs de prendre les armes contre le roi, et punissait de mort ceux qui refusaient d'y renoncer. Le service féodal fut converti, à sa demande, en une contribution, grâce à laquelle il eut des troupes qui ne dépendaient que de lui seul ; mais il ne réussit pas à diminuer l'immense pouvoir de justicier.
jm7. Sibylle, sa cinquième femme, fut accusée d'avoir hâté sa mort par des sortilèges, ce qui coûta la vie à beaucoup de personnes, et à la reine veuve ce qu'elle avait de richesses. Yolande de Bar, femme du faible et voluptueux Jean Ier, introduisit à Barcelone, avec le concours du marquis de Villena, la gaie science, c'est-àdire une académie poétique à l'instar de celle de la Provence. Jean eut pour successeur son frère Martin, qui, étant mort
un. comme lui sans postérité, termina la lignée directe de Barcelone. Parmi les prétendants au trône, Ferdinand le Juste, infant de Castille, né d'Éléonore, tille de Pierre IV d'Aragon, fut préféré par les juges nommés à cet effet.
tue. a Ferdinand le Juste succéda bientôt, pour l'Aragonet la Sicile, Alphonse V le Magnanime. Nous dirons ailleurs ses entreprises, et commentai devint prisonnier du duc de Milan, qui non content de lui rendre la liberté sans rançon, lui aida à conquérir les Deux- Siciles. Son amabilité ne le rendit pas moins cher au peuple qu'aux grands ; n'ayant point d'enfants légitimes, il laissa le royaume des ws 147» Doux-Siciles à Ferdinand, son fils naturel, et ses autres États à son frère Jean II, déjà roi de Navarre. Nous avons rapporté les guerres de Jean II aveelaCastille,etsesdifférendsavec don Carlos son fils, auquel il refusait décéder laNavarre. Il fit arrêterson filssur les terres de Catalogne; les Catalans se plaignirent de la violation de leur territoire, et réclamèrent, en conséquence, la liberté du prisonnier; puis ils l'accusèrent de l'avoir emprisonné, et s'insurgèrent contre lui en proclamant successivement plusieurs rois; mais ils finirent par se soumettre. La Cerdagne et le Roussillon, que ce prince avait donnés en gage à Louis XI pour obtenir des secours, devinrent une pomme de discorde entre les deux monarques, jusqu'au moment où le roi de France s'empara de Perpignan et resta maître du Houssillon.
Éléonore et Ferdinand succédèrent à Jean II; Éléonore pour la
R0YAUMJ5 ARABE DE GRENADE. iil
Navarre, et Ferdinand pour Y Aragon. Par son mariage avec Isabelle, Ferdinand réunit l'Espagne en un seul royaume, abattit et dompta la noblesse guerrière qui, avec l'appui du Portugal, soutenait les droits de Jeanne. Afin de réprimer les bandes armées qui dévastaient les campagnes, il institua YHermandad, grande association hm. de villes et de villages qui, pour veiller à la sûreté des routes, levaient des troupes soldées. Cette milice dispersa les bandes et leur enleva les châteaux forts qui leur servaient de refuge. C'est ainsi qu'il eut à sa disposition une ressource financière et une force dont il résolut de faire usage pour expulser des Maures de toute l'Espagne.
Dans l'opinion des chrétiens, la haine contre les Maures était du patriotisme et de la piété ; ils tenaient donc pour légitimes tous les moyens qui pouvaient amener leur expulsion. Après la prise d'Ubéba (4239), 60,000 Maures obtiennent du roi, moyennant un rachat équivalent à quinze millions , de conserver leurs biens et leurs maisons ; mais les évéques vont trouver le roi, qui ordonne, sur leur demande, que la ville soit détruite, tout en exigeant le rachat; or, comme, « par disposition divine, » ils ne furent pasen mesure de le payer, ils devinrent esclaves « pour le service des chrétiens et des couvents de la frontière. » A la prise de Majorque ( 1230), Jacques ne voulut pas faire dequartier, bien que le roi lui promît de se soumettre.
Toutefois les Maures, dépourvus de vigueur, auraient plutôt reconnu l'autorité des Espagnols, si l'on avait usé de tolérance à leur égard; mais les mauvais traitements excitaient des soulèvements. Jacques déclara donc qu'il les chasserait du royaume de Valence, pour les remplacer par des agriculteurs chrétiens; les seigneurs , dans la prévision du dommage qui en résulterait pour leurs domaines, s'opposèrent à cette mesure; mais apaisés parquelque concession, ils cessèrent de protester, et il fut ordonné aux Maures de se retirer dans le délai d'un mois, avec autorisation d'emporter tous les biens mobiliers qu'ils pourraient. Le roi , dans son histoire, rapporte que leur caravanne occupait sur la route une étendue de sept lieues. L'infante de Castille les reçut sur les terres de Murcie moyennant un besant par tête. Quelques-uns restèrent; mais, en butte à des vexations continuelles, ils étaient souvent arrêtés dans les champs et vendus comme esclaves, ou bien on les forçait d'entretenir les bandes royales qui se conduisaient comme en pays ennemi.
Les convertis (et ils étaient nombreux ) jouissaient de tous les
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droits ; mais l'opinion publique les repoussait, et ils pouvaient difficilement former des alliances avec les chréliens de pure race. La condition des esclaves était déplorable; les outrages qu'ils recevaient, et la mort mémo qu'on leur donnait, se rachetaient à prix d'argent, soit en proportion de l'habileté de chacun, ou du dommage qui en résultait pour le maître. L'esclave . dans aucun cas, ne pouvait épouser une femme libre, et les enfants que le noble avait eus d'une esclave n'étaient jamais légitimés. Si l'esclave séduisait une religieuse ou une veuve honnête, il périssait dans les flammes; on livrait aux bôtes celui qui volait des enfants.
Les Maures toutefois n'étaient pas légalement persécutés, et le mépris les atteignait moins que les juifs. Dans les Siete Partidas (p. VII, titre 85), il est ditque les juifs sont tolérés, afin que leur servitude perpétuelle rappelle sans cesse aux hommes ceux qui crucifièrent Jésus-Christ; les Maures, bien que leur religion soit mauvaise, doivent être à l'abri de violences, tant qu'ils vivent parmi les chrétiens.
Les persécutions commencèrent avec Pierre le Cruel do Caslille. Henri II, au lieu de chercher à fondre les deux races, contraignit les Maures à porter une marque distinctivc comme les juifs, avec défense de prendre des noms chrétiens. Jean Ier punit du fouet le chrétien convaincu d'avoir élevé chez lui un fils de >«* Maure ou de juif. Le tribunal des cadis fut supprimé, et l'on obligea les Maures à vivre dans des quartiers séparés. Jean II défendit aux juifs et aux Maures de manger avec les chrétiens, d'employer des ouvriers chréliens, de visiter les chrétiens malades, d'être médecins, pharmaciens, droguistes, et de prêter à intérêt. Le Maure arrêté pendant sa fuite vers la frontière de Grenade devenait l'esclave du roi, et le seigneur qui accueillait des Maures fugitifs perdait ses terres. Les conditions ont donc changé, les persécuteurs sont persécutés à leur tour, et attirent la compassion (1).
rmBF* Des anciens royaumes des Maures, celui de Grenade était le seul qui survécût; il comprenait quatre-vingts bourgs, une infinité de hameaux, trente villes, et parmi elles Grenade, qui comptait quatre cent mille habitants, Baeza, cent cinquante mille, Malaga et d'autres, peuplées à proportion. Après la mort de Mohammed II,
(1) Voir Albert ne Cinr.oinT, Hist.des Maures mudejares et des Morisqttes, ou des Arabes d'Espagne sous la domination des chréliens. Taris, 1646, 3 vol.
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