‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 24 sur 153 · ESPAGNE. JURIDICTION · texte numérisé non relu

ESPAGNE. JURIDICTION

décisif, et ordonnèrent que tous les mâles âgés de plus de quatorze ans, et toutes les femmes au-dessus de douze , eussent à recevoir le baptême ou à sortir de Grenade. Comment auraientils pu résister sans armes et couverts encore du sang de leurs fraîches blessures? Neuf cent mille d'entre eux sortirent du royaume de Castille, avec défense de passer en Afrique; ils furent obligés de se disperser sur le territoire du Grand Seigneur. Les grands d'Aragon s'opposèrent à l'exil des Maures, qui aurait amené la ruine des manufactures. Les habitants du royaume de Valence représentèrent que la contrée resterait dépeuplée , et firent passer dans leurs cortès une loi portant qu'aucun Maure ne serait forcé à recevoir le baptême. Entraînés par des motifs humains, l'amour de la patrie, de la famille , des richesses et du repos, le plus grand nombre des Maures acceptaient le baptême ; mais ils faisaient un mélange adultère de pratiques chrétiennes et de superstitions musulmanes. C'était pour l'inquisition un prétexte de les persécuter et, par suite, d'exaspérer les esprits.

Ceux qui s'étaient réfugiés dans les rochers des Alpuxarres, d'où ils bravaient les missionnaires et les soldats, opposèrent une résistance vigoureuse. Ferdinand dut marcher contre eux en personne avec une armée, et ne se retira que lorsqu'ils se furent engagés à lui payer cinquante mille ducats de tribut. Mais les causes du mécontentement continuaient de subsister ; les Maures n'obéissaient que là où pouvait les atteindre l'épée du soldat ; ils regardaient toujours sur les côtes d' Afrique.et c'est de là qu'ils attendaient du secours pour reprendre les armes, et peut-être le royaume.

11 fallut donc que Ferdinand songeât à réprimer les Barbaresquesj en effet, à la suite de campagnes glorieuses, il occupa Orau, Marsalquivir, Penon, Melilla, Bougie, Tripoli. Les rois de Tunis , de Tlemcen et d'Alger, effrayés , se reconnurent ses tributaires. Chaque défaite subie par ees princes était un coup porté aux espérances des Maures d'Espagne* A cette époque remonte une institution qui fut inspirée par la politique plutôt que par la foi; nous voulons parler de l'inquisition.

L'hérésie n'avait pas pris racine en Espagne; à l'exception de inquisition, quelques mystiques, on y disputait peu sur la foi , qui était considérée comme liée à l'indépendance de la patrie ; mais il restait à extirper de la vigne du Christ les débris des Maures et les Juifs, qui avaient attiré dans leurs mains l'industrie et toutes les richesses du pays. Quand la Sicile fut réunie à l'Espagne , François- u79 Philippe de Barberis, inquisiteur du premier de ces royaumes , se rendit clans lu Péninsule pour demander confirmation du droit ac-

cordé par Frédéric II aux inquisiteurs de prélever un tiers des biens confisqués sur les hérétiques ; en outre , il exhorta les souverains d'Aragon et de Castille à établir l'inquisition dans leurs États, pour les purger des hérétiques et des païens mal convertis , dont on racontait les plus horribles infamies. Isalielle, malgré sa piété de femme, s'y opposa d'abord ; mais on finit par faire prévaloir dans son esprit l'idée du bien qui en résulterait pour l'Église »wo. et pour les âmes de ses sujets. Ferdinand y aperçut un moyen de remplir les coffres de l'Etat; il s'adressa donc au pape, qui lui permit de nommer trois inquisiteurs investis des mômes privilèges que ceux de Sicile. Deux dominicains installèrent leur tribuual dans Saint-Paul de Séville; or, tandis que la reine restait dans la croyance qu'ils mettraient en œuvre les moyens de persuasion , ils commencèrent à procéder avec une extrôme rigueur; en effet, du 2 janvier 1481 au 4 novembre , ils brûlent dans cette ville deux cent quatre-vingt-dix-huit nouveaux chrétiens, et, avant la fin de l'année, deux mille dans les provinces de Cadix et de Séville.

Le P. Thomas de Torquemada , de Valladolid , fut investi de la présidence de la Suprême, conseil royal de l'inquisition de Castille et d'Aragon , dont les membres avaient voix délibérative dans toutes affaires de droit civil, et voix consultative dans celles de droit canonique. Séville , Cordoue, Jaën , Tolède eurent des tribunaux subalternes; les inquisiteurs , assistés de deux assesseurs et de conseillers royaux , promulguèrent un code de procédure «M-1W8. extrêmement sévère (1). On rapporte que Torquemada vit brûler, en dix-huit années, huit mille huit cents personnes vivantes, et six mille cinq cents en effigie ou mortes. Dans la même période, le nombre des personnes exclues des emplois, condamnées à la prison perpétuelle ou dont les biens furent confisqués, s'élevait à quatrevingt-dix mille. Les nouveaux chrétiens firent entendre leurs plaintes , qui ne furent point écoutées ; ils conspirèrent alors , et tuèrent un inquisiteur, meurtre qui fut expié par des flots de sang. un. los viues d'Aragon opposèrent une vive résistance à l'établissement de l'inquisition , et ce fut seulement après plusieurs années que Ferdinand put la leur faire subir, et encore n'y parvint-il que par la force (2).

(1) Louta de Gérant, inquisiteur, a écrit l'histoire de ce tribunal (Madrid, 1589), en faisant remonter son institution jusqu'au paradis terrestre. Dieu dit à Adam : Vbies? Voilà la citation. Les vêtements de peaux sont le san-benUo; les biens dont jouissaient Adam et Èvc dans tèdeu, sont confisqués. Il assure que plus de cent mille hérétiques furent livrés aux flammes.

(2) L'inquisition avait été sans règles fixes jusqu'à Torquemada, qui, en 1494,

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Dès ce moment, la tyrannie, toujours croissante, prit en Espagne le voile de la religion. Les papes s'opposèrent à cette politique hypocrite, et Nicolas V défendit toute différence entre les anciens et les nouveaux chrétiens ; Sixte IV, Innocent VIII, Léon X, reçurent des appels contre les sentences des inquisiteurs, auxquels ilsrappelaient la parabole de l'enfant prodigue. PaulUI encouragea

convoqua une junte générale à Se ville, ou furent portées les premières lois stables de l'inquisition d'Espagne. Ce code nouveau comprenait vingt- huit articles, dont les trois premiers regardaient la composition des tribunaux dans les villes, ainsi que la publication des censures contre les hérétiques et les apostats qui ne se dénonçaient pas spontanément, et déterminaient un délai de grâce pour échapper a la confiscation des biens.

Le quatrième article portait que les confessions volontaires faites dans le délai de grâce devraient être écrites après l'interrogatoire des inquisiteurs. De cette manière, il n'était accordé grâce à un homme qu'autant qu'il eu avait livré d'au* très aux poursuites.

L'article s défendait de donner secrètement l'absolution, sauf le seul cas où personne n'aurait connaissance du délit remii.

Par le sixième, le pécheur réconcilié était privé de tout emploi honorifique , ainsi que de l'usage de l'or, de l'argent, des perles, de la soie et de la laine fine.

L'article 7 imposait des pénitences pécnniaires, même à ceux qui avaient fait une confession volontaire.

Le huitième portait que le pénitent volontaire, en se présentant après le terme de grâce, ne pourrait être exempté de la confiscation des biens , encourue [•ar loi du jour de son apostasie et de son hérésie. Ou peut juger par ces deux articles combien la cupidité de Ferdinand s'était promis de tirer bon parti de l'inquisition .

Le neuvième enjoignait d'imposer des pénitences légères à ceux qui , n'ayant pas atteint encore vingt ans, se dénonçaient spontanément.

Le dixième imposait l'obligation de préciser le temps où le réconcilié était lombé dans l'hérésie, pour savoir dans quelle proportion ses biens appartenaient an fisc.

Si un hérétique détenu dans les prisons du saint-office, touché d'un repentir liocère, demandait l'absolution, le onxiètne article la lui accordait, en lui imposant pour pénitence l'emprisonnement à vie.

Le douzième autorisait les inquisiteurs à condamner à la torture , comme fanx pénitent, tout réconcilié dont ils jugeraient la confession imparfaite et le repentir simulé. Ainsi la vie d'un homme dépendait de l'opinion d'un inquisiteur.

L'article 13 prononçait la même peine contre ceux qui se vantaient d'avoir caché plusieurs fautes dans leur confession.

Le quatorzième établissait que si l'accusé convaincu persistait à nier, il devait être condamné comme impénitent : article qui conduisit des milliers de victimes à J'échafaud, car on tenait pour convaincus une foule de gens qui étaient bien loin de l'être.

Aux termes de l'article 15, toutes les fois qu'il y avait une demi-preuve contre un accusé qui niait son délit, il devait être soumis à un procès. S'il se confessait coupable dans les tourments et confirmait ensuite sa confession , il était

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,3Q WWWÏ épooue.

les Napolitains à résister à Charles-Quint quand il voulut introduire riiez eux ce tribunal de sang; mais nous voudrions que les pontifes eussent déployé la fermeté de Grégoire VII et d'Alexandre III, contre des assassinats légaux, si contraires à l'esprit évangéliquef aux décisions des Pères et à la civilisation dont le Cnrist a été le prompteur et le chef,

Diègue Deza , successeur de Torquemada , persuada au roi d'établir ce tribunal dans le royaume de Grenade , malgré les conventions écrite*. Isahelle s'y refusa , mais elle autorisa celui de Cordoue à poursuivre, pour apostasie, les Maurisques, comme on appelait les nouveaux convertis. Mieux inspirés par l'archevêque Ximenès , les deux souverains promirent de racheter les esclaves maures qui seraient baptisés , et de leur donner la liberté; ils ordonnèrent que le père maure fût tenu d'accorder le baptême à ceux de leurs enfants qui le demanderaient. Grâce à ces moyens , on compta bientôt cinquante mille convertis.

L'intolérance des Espagnols s'accrut durant l'absence prolongée de Charles Ier (Charles-Quint), et les Maurisques se plaignirent au roi des violences faites à leurs consciences; il renvoya leurs griefs à l'examen d'un tribunal de théologiens et d'inquisiteurs , qui décidèrent qu'on devait respecter le caractère du bap-

condamné comme convaincu ; a'i| la rétractait, il devait subir on second interrogatoire.

Par le seizième article, il était dérendu de communiquer aux accusés la copie entière des déclarations des témoins.

Le dix-septième prescrivait aux inquisiteurs d'interroger eux-mêmes les témoins.

Le dix-huitième voulait qu'un ou deux inquisiteurs fussent toujours présents à Pinlerrogatoire, pour recevoir les déclarations des accusés.

Aux termes du dix-neuvième, devait être condamné comme hérétique convaincu l'accusé qui ne comparaissait pas après avoir élé cité dans les formes.

Par le vingtième, le mort que ses livres ou sa conduite prouvaient avoir été hérétique devait être jugé et condamné comme tel, son cadavre exhumé , et ses biens confisqués au préjudice de ses héritiers naturels.

Le vingt et unième imposait aux inquisiteurs d'étendre leur juridiction sur les vassaux des seigneurs, et de censurer ces derniers en cas d'opposition (le leur part.

Le vingt-deuxième accordait aux enfants des condamnés une portion de leur* biens, a titre d'aumône.

Les six autres articles concernaient les procédés que les inquisiteurs devaient observer entre eux et à l'égard de leurs subordonnés.

Cette constitution fut augmentée plusieurs fois, même dans les premiers tempsmais, malgré toutes ces modifications, les formes de la procédure furent presque toujours les mêmes, et les inquisiteurs ne renoncèrent jamais à l'arbitraire qui constitue le fond de cette jurisprudence cruelle.

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teine , de quelque manière qu'il eût été reçu , et remplir les obligau'onsqu'il imposait. Les Maurisques furent donc invités à quitter l'Espagne, ou à se montrer dans tous leurs actes chrétiens fidèles; puis, on essaya, pour déraciner des opinions et des usages sucés avec le lait, de substituer des habitudes nouvelles aux habitudes anciennes, et, dans ce but, l'archevêque de Séville, inquisiteur suprême, ordonna que tous les Maures renonçassent à leur costume, à leur langue, à leurs coutumes nationales. Tout chrétien fut tenu d'y veiller, et le tribunal de l'inquisition , installé dans Grenade, chargé de punir les contrevenants. Charles-Quint, dont on obtenait tout à prix d'or, adoucit la rigueur de cet édit moyennant quatre-vingt mille ducats; mais le germe de haine semé dans le cœur des victimes se développa. Les Maures, en repoussant les missionnaires, fournissaient eux-mêmes un prétexte à de nouvelles persécutions. A Valence, les habitants prirent contre eux les armes, et leur donnèrent la chasse, ne leur laissant de choix qu'entre la mort et le baptême. Effrayés par le soulèvement populaire, par les confiscations, par les auto-da-fè , ils n'osaient pas même se plaindre; mais ils rongeaient leur frein avec rage.

L'archevêque frère Ferdinand de Talavéra suivait une voie toute différente pour amener la fusion des Maures et les protéger : il ouvre des rues et des issues pour assainir la ville , introduit des métiers nouveaux, et fait imprimer de beaux livres, même dans les deux langues. Le matin , il ouvre lui-même les ateliers , où des pauvres nombreux trouvaient leur subsistance; il réprime l'insolence des nouveaux habitants, et recommande aux magistrats d'user d'indulgence envers les Maures , enfants qu'il faut nourrir avec du lait; enfin il propage l'Évangile par les seuls moyens que l'Évangile recommande, l'édification , la charité , la persuasion. Les Maures l'aimaient beaucoup , et leurs docteurs qui entraient en discussion avec le saint prélat lui trouvaient une bonne foi merveilleuse , une telle patience qu'ils le quittaient édifiés, même alors qu'ils n'étaient pas convaincus.

On lui attribue une foule de miracles, et certes il faut considérer comme tel le fait d'avoir baptisé en un jour trois mille Maures, dont aucun, n'apostasia. Il exigeait de son clergé savoir, conduite exemplaire et connaissance de la langue maure ; par charité, il donnait toute l'argenterie de sa chapelle, jusqu'à sa mule unique, pour n'être pas obligé de la nourrir pendant une disette. Deux cents personnes mangeaient tous les jours à sa table ; il rendait la justice en secret, et défendait les abus de cette fiscalité qui commençait à de-

venir la plaie de l'Espagne. Dans son antichambre il avait des quenouilles, des métiers, des dévidoirs, des joncs, et faisait dire aux Maures qui l'attendaient de travailler; puis il leur laissait le tissu , le fil et la natte qu'ils avaient faits. Mais ce gouvernement chrétien était trop éloigné des habitudes de persécution alors contractées.

Charles-Quint , à sa mort, recommanda vivement à son fils de maintenir la sainte inquisition; ses paroles ne furent pas perdues par Philippe II , qui chercha toujours à couvrir d'une apparence de politique et de justice sa sévérité naturelle. On prétendit alors que les Maures entretenaient des intelligences avec le dey d'Alger, avec les tribus de la Mauritanie, avec le Grand Seigneur, et des troupes furent expédiées dans les Alpuxarres pour les désarmer. L'archevêque de Grenade excitait l'ardeur de ce faux zèle, et un grand docteur de l'université d'Alcala proclamait cette maxime qui , bonne en politique, est détestable en morale : Des ennemis, toujours le moins (de los enemigos, siempre lo meno).

Philippe voyait donc la voie ouverte à ses projets sans avoir à redouter que l'odieux en retombât sur lui. a L'inquisition re- « doubla de rigueur contre les Maures; le roi leur fit défendre « de parler mauresque, et, de plus, leur ordonna de renoncer à « tout commerce , à toute relation entre eux. Il leur enleva les « esclaves noirs qu'ils élevaient avec autant de tendresse que leurs « propres enfants; il leur fit déposer leurs vêtements arabes , qui « leur avaient coûté des sommes énormes , pour en prendre d'au- « très à la mode castillane , au prix d'une dépense nouvelle. Les a femmes durent sortir sans voiles et tenir ouvertes les portes « des maisons, qui restaient fermées auparavant : règlements « qui parurent une violence intolérable à une nation jalouse. On a répandit aussi le bruit qu'il voulait leur enlever leurs enfants a pour les faire élever en Gastille. L'usage des bains , objet de « propreté et de délices pour eux, leur fut interdit; on leur ina terdit de même la musique, les chants, les fêtes, tous les amua sements habituels, toutes les réunions d'agr ément.Ces présence tions ne furent accompagnées d'aucune précaution ; le nombre « des gardes ne fut pas doublé, on n'expédia point de troupes, les a anciennes garnisons ne reçurent aucune augmentation , et l'on a n'en établit pas de nouvelles (1). »

Irrités sans être opprimés, les Maures conspirèrent. Les uns

(l) Mlndoza, Hist. de la guerre de Grenade. Nous rapportons ce pacage comme échantillon de la manière du premier historieo de Ils pagne.

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