‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 26 sur 153 · ESPAGNE. EXPULSION DES JUIFS · texte numérisé non relu

ESPAGNE. EXPULSION DES JUIFS

la guerre , et de se soumettre à tous les règlements qu'on voudrait leur imposer. Le roi et la reine n'étaient pas éloignés d'accéder à ces propositions, quand le grand Inquisiteur Torquemada se présenta devant eux un crucifix à la main , et leur dit : Judas vendit Notre- Seigneur pour trente deniers; vos altesses vûndront-etles aujourd'hui le revendre pour trente mille ducatil

H fut donc décrété que les juifs recevraient le baptême ou sof- u«. tiraient du royaume dans le délai de trois mois, sous peine de la vie et de la confiscation des biens, tant pour eux que poûr les chrétiens qui leur donneraient asile. Ils purent vendre leurs biènsfonës, emporter leur fortune mobilière, à l'exception de l'or et de l'argent, pour lesquels ils devaient recevoir soit des marchandises, soit des lettres de change. Cette mesure fit perdre à l'Espagne huit cent mille citoyens industrieux.

Jean II, qui régnait alors en Portugal, déterminé par l'avarice plus que par l'humanité, promit asile aux juifs pôur dix ans, et ensuite des moyens de transport pour aller avec leurs biens où ils voudraient, sous la seule condition de payer huit écus par t rte. Ils accourent en foule ; mais la haine, née de la superstition et de la jalousie, poursuivit ces hommes laborieux. Les souverains de l'Espagne insistaient pour que leur exemple fût imité. Les patrons de barque, atfcc lesquels les exilés traitaient de leur passage, devenaient de jour en jour plus exigeants, leur demandaient de grosses sommes* et les retenaient prisonniers sur leurs navires jusqu'à ce qu'ils leur eussent payé d'énormes rançons; ou bien ils leur enlevaient leurs enfants et leurs femmes pour les baptiser.

A la mort de Jean II, Emmanuel ne se crut pas lié par les pro- un. messes de son prédécesseur. Par son ordre* et sous peine de la servitude, les juifs durent quitter le pays, avec tous leurs biens, dans un délai de quelques mois. Afin de sauver tant d'Ames dè l'enfer, H leur fit enlever leurs enfants au-dessous de quatorze ans, pour les faire instruire dans la religion chrétienne. Qu'on juge du désespoir des mères ! Quelques-unes jetèrent leurs enfants dans des puits, d'autres les égorgèrent. Plusieurs voulaient s'ertibarquer pour l'Afrique, où ils espéraient trouver chez les musulmans la tranquillité que leur refusaient les chrétiens; ils en furent empêchés. On en vit alors donner une maison pour un âne, une vigne pour une pièce de toile. Un grand nombre pût débarquer en Italie, et quelques-uns vinrent mourir de faim près du môle de Gènes, seul coin de terre où ils étaient reçus ; ceux qui laissèrent

expirer le délai fixé pour le départ furent faits esclaves ; ils feignirent alors d'être convertis, recouvrèrent leurs enfants, et prirent le nom patronymique de ceux qui les avaient adoptés. Mais ils conservaient leur foi aux rites nationaux ; lorsque leurs enfants avaient atteint quatorze ans, ils leur révélaient leur condition, et les mettaient dans la terrible alternative d'adorer le Dieu des patriarches ou de livrer leurs parents aux tribunaux. Souvent aussi le peuple se souleva pour les massacrer; enfin Jean III établit contre eux l'inquisition.

L'Espagne, en soumettant les Maures, s'était assuré l'inestimable trésor de l'indépendance et du christianisme ; mais était-il nécessaire de les chasser (1)? Cette question est ordinairement résolue d'une manière négative ; néanmoins il faut songer que les Turcs menaçaient l'Europe de toutes parts, et qu'ils auraient doublé leurs forces en donnant la main aux Mauresques, lesquels, s'appuyant sur l'Afrique, se trouvaient au cœur de l'Espagne, et pouvaient d'ailleurs être soulevés par la France et d'autres ennemis. Il est certain toutefois que leur départ priva le pays de ce qui était sa force et son besoin, c'est-à-dire de population. L'Espagnol, fier d'être issu d'un noble qui avait porté les armes contre les Maures, ne voulut pas se déshonorer par un travail manuel, et, dans sa fainéantise orgueilleuse, il s'assit les bras croisés, à l'ombre des grands monuments que les Maures avaient laissés. Les maisons et les terres qu'il occupait, ne pouvant subvenir au payement de lourds impôts, restèrent désertes; de là ce proverbe que, pour traverser la Gastille, l'alouette doit apporter du grain à manger. Le manque de revenus réduisit beaucoup de familles à la misère.

Le peuple espagnol ne s'était pas rendu maître du sol qu'il habitait par une conquête rapide, comme on l'a vu ailleurs, mais l'avait recouvré pied à pied sur ses oppresseurs, en fortifiant les trônes de ses différents princes; ceux-ci ne vantèrent pas leur généalogie de conquérants, mais la gloire d'avoir combattu plus vaillamment pour la délivrance de la patrie. Le peuple s'était formé au milieu de ces combats; de là, chez lui, un sentiment élevé de sa propre dignité et une obstination devenue proverbiale (2). Les Maures construisaient et commerçaient dans les villes, goûtaient les plaisirs de la campagne, cultivaient les mûriers,

(1) On compte qu'il en sortit trois millions, de Ferdinand à Philippe IV.

(2) On disait : Donnez un clou a un Aragonais, il renfoncera avec sa tête plutôt qu'avec un marteau.

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