‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 27 sur 153 · ESPAGNE. FERDINAND ET ISABELLE · texte numérisé non relu

ESPAGNE. FERDINAND ET ISABELLE

élevaient des vers à soie, faisaient de la musique, étalaient de riches vêtements; les Espagnols, au contraire, issus de sang noble et dédaigneux du commerce, se complaisaient au silence, aux luttes sanglantes et personnelles, au noble far mente, aux vêtements sombres qui dérobent aux regards. Les idées religieuses présidèrent à leur première constitution. Lors de la venue des Arabes, ils soutinrent leur nationalité au nom de la religion, et chaque victoire était suivie de la fondation commémorative d'une église ou d'un monastère ; ils se rattachaient au pape comme au symbole de l'unité, et lui faisaient hommage de terres et de principautés. Ils dotèrent splendidement le clergé, qui excitait l'ardeur nationale et venait au secours de ceux qui ne pouvaient ni combattre ni travailler (i). Les deux ordres militaires leur valurent une grande partie de leurs succès. Cet esprit religieux se révèle dans la jurisprudence, dans la poésie, dans les découvertes, dans la persécution contre les Maures et les juifs , enfin dans la constitution où se trouvaient fondus les trois éléments de la monarchie, du peuple et du clergé.

Le sentiment de leur dignité porta les Espagnols à établir de sages institutions destinées à prévenir l'abus du pouvoir, et à déterminer les droits respectifs des grands, du peuple et du clergé; toutefois ils surent résister aux exigences de Rome. Mais la diversité d'origine ne leur permit jamais d'arriver à une forte unité. Les Castillans jalousaient les Aragonais ; chaque ville avait ses franchises particulières, et les privilèges de quelques-unes devenaient oppressifs pour les autres ; les cortès n'étaient pas dirigées par des vues uniformes ; aussi suffisait-il de laisser le champ libre aux rivalités pour que les Espagnols s'affaiblissent réciproquement. Les rois qui voulurent les abaisser n'eurent qu'à se servir des grands contre les villes, des villes contre les seigneurs, de l'inquisition contre tous. Le principe monarchique et le principe religieux avaient triomphé ; mais on voulut les pousser tous deux à l'excès : l'un devint intolérant, l'autre détruisit tous les privilèges acquis dans le moyen âge. Le titre de Catholique attribué aux rois d'Espagne parut les investir d'une responsabilité d'apostolat et de surveillance, en même temps que d'une sorte d'universalité, analogue à celle dont jouissait l'empire.

Dans sa première joie d'avoir reconquis l'indépendance et de

(1) Il fat attesté en 1822 que l'archevêque de Tolède distribuait dix mille soupes par jour, celui de Séviiie, six mille. Le couvent de San-Salvador, à Madrid, avait deux millions de propriétés et un seul moine.

se trouver réuni à la société européenne, à laquelle il avait pu jusqu'alors se considérer comme étranger, ce peuple se plaça au premier rang, et menaça même la liberté d'autrui avec l'ardeur qu'il avait apportée à défendre la sienne ; il la perdit dans ces conflits, et tomba dans une servitude ignoble et paresseuse. Son caractère de générosité, de loyale franchise, de dévotion spontanée, étranger aux astuces de l'égoïsme, à la versatilité de l'inconstance, se convertit alors en cruauté përfide, en partialité exclusive, en haines violentes, en Vanité ridicule, en sombre dévotion.

Nous renvoyons au livre suivant le récit de l'autre entreprise qui signala le règne de Ferdinand et d'Isabelle, c'est-à-dire la découverte de l'Amérique ; nous raconterons ensuite la conquête du Roussillon et celle du royaume de Naples, dont ils obtinrent l'investiture d'Alexandre VI, sous le prétexte que ce royaume offrait de meilleures positions pour attaquer les infidèles.

Ferdinand s'appliqua à constituer les déux royaumes de manière à immoler les anciennes libertés à la monarchie. Dans ce but, il diminua par degrés là puissance des nobles, èt détermina le peuple, pour assurer les finance^ de la couronne, à se soumettre à un impôt permanent. Il se fit nommer, dans la même intention, grand maître des ordres de Saint-Jacques, de Calatrava et d'Alcantara, réunion personnelle que le pape rendit ensuite perpétuelle, et qui mit à la disposition du roi le bras et les richesses de ses chevaliers. Ferdinand se déclara de même le protecteur de confréries (sainte Hermandad), que les villes de Castille et d'Aragon avaient formées pour garantir la sécurité des routes, parce qu'on les jugeait propres à restreindre la juridiction des barons. En effet, tous les cas de violence étalent déférés à là sainte Hermandad, qui, disposant d'une grande force, infligeait des peines en proportion des vols commis, y compris la mort, que l'on donnait à coups de flèches : institution vigoureuse, tnais qui perpétuait une espèce de guerre civile et de bandes armées ; aussi le peuple contracta-t-il ces habitudes de brigandage qui n'ortt pas encore disparu. %

Roi religieux avant tout, Ferdinand dut être flatté du titre de Catholique que lui décerna Alexandre VI ; mais, dans sa piété aveuglé ét sans modération, il procédait âvec une inexorable sévérité. Ses sujets trouvaient en lui un protecteur, pourvu qu'ils fussent catholiques; il punissait rigoureusement les magistrats prévaricateurs, les grands qui se livraient à des violences, «t il favorisait quiconque se signalait dans les armes ou dans

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