‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 34 sur 153 · BONI FACE VIII · texte numérisé non relu

BONI FACE VIII

et d'un héraut qui criait : Voici deux épées ; voici le successeur de saint Pierre; voici le vicaire du Christ.

L'intervention de Boniface , comme pacificateur de l'Europe, termina la longue querelle entre les Aragonais et les Angevins pour la possession de la Sicile , et celle qui divisait Adolphe de Nassau et Albert d'Autriche pour l'Empire ; mais , lorsqu'il offrit sa médiation pour régler les débats de la France , de l'Angleterre et de l'Autriche, Philippe le Bel lui répondit que personne n'avait rien à voir dans un démêlé entre son vassal et lui; qu'il écouterait volontiers des conseils, mais qu'il n'accepterait point de commandements.

Comme Philippe le Bel continuait à réclamer les dons du clergé, et défendait de faire sortir de l'argent du royaume , ce qui diminuait les revenus de Rome, Boniface rendit, en qualité de défenseur des immunités ecclésiastiques, la bulle Clericis laicos, par itw. laquelle il excommuniait tout clerc qui, sans l'aveu du saint-siége , accorderait des subventions , prêts ou dons , et tout laïque qui en exigerait (1).

Bien qu'il se plaignit des princes qui taxaient les biens du clergé, il n'en désignait aucun nominativement , et la bulle s'appliquait tout aussi bien au roi d'Angleterre , qui rançonnait plus durement encore ses opulents prélats. Mais Philippe ayant accru , par dépit, ses exigences pécuniaires, Boniface lui en fit reproche, et lui représenta qu'il s'exposait aux censures encourues par ceux qui attentaient aux libertés de l'Église; il lui adressait en même temps des remontrances sur l'administration de son royaume et sur sa guerre avec l'Angleterre, qui entraînait de grandes charges pour le peuple. Philippe soutint les droits de la royauté , et lui répondit avec aigreur : Quelle personne sensée , disait-il , pourrait concéder qu'il est juste d'empêcher les ecclésiastiques d'offrir des subsides aux rois, par qui ils ont été enrichis, lorsqu'ils prodiguent le bien des pauvres à entretenir des histrions et des maîtresses , en festins, en vêtements et en chevaux ?

Malgré son caractère violent, Boniface, comme chef des Guelfes d'Italie, désirait rester en paix avec la France. Il adressa donc au roi, au sujet de la bulle , une franche explication, dans «srr. laquelle il lui disait qu'il n'avait nullement prétendu le priver des

de celles de Benoit IX, son successeur. La triple couronne apparaît pour la première lois sur les statues de Boniface IX.

(I) On fait un grand grief de cette bulle à Boniface VIII, et pourtant eHe ne contient que le sens précis du canon XLIV du concile de Latran, et la doctrine généralement acceptée dans le droit canonique du temps.

services et des prestations dus par les ecclésiastiques à titre de vassaux, mais bien empêcher, en général, qu'il fut mis des taxes sur le clergé; qu'il devait savoir, du reste , combien le pape avait à cœur l'intérêt de la France. Il terminait en laissant à la conscience du roi l'appréciation des cas où il conviendrait de frapper une contribution extraordinaire.

Une réconciliation parut s'ensuivre. Le pape accorda à Philippe les dîmes pouf trois années, et promit de faire obtenir le trône impérial à Charles de Valois, son frère, destiné à recevoir toutes les couronnes et à n'en porter aucune. Il canonisa saint Louis; Philippe, en retour, soumit à son arbitrage son différend avec l'Angleterre et la Flandre.

La Flandre, par ses richesses, excitait la convoitise delà France et de l'Angleterre, comme moyen d'alimenter la guerre. Le comte «te. Guy Dampierre voulait marier sa fille Philippine au fils d*Édouard Vr d'Angleterre. Philippe le Bel, n'osant pas s'opposer ouvertement à cette alliance avec son ennemi, invita le comte à se rendre à Corbeil , prétextant le désir qu'il avait d'embrasser la fiancée, dont il était le parrain, ettotisles deux furent jetés en prison ; la fille, tant qu'il vécut, ne recouvra pointsa liberté. Guy parvint à s'échapper, et se déclara l'ennemi du roi déloyal. Édouard envoyait de l'argent pour entraîner à des hostilités ouvertes l'empereur Adolphe de Nassau et les seigneurs; mais Philippe faisait les mêmes sacrifices pour acheter leur neutralité, et la guerre fut conduite lentement. Bonilace décida que les marchandises enlevées seraient restituées de part et d'autre; que le roi d'Angleterre tiendrait la Guyenne comme fief de la France, et que les villes enlevées au comte de Flandre lui seraient rendues, ainsi que sa tille.

Philippe prétendit que cette sentence lésait la majesté royale ; ii lit déchirer et brûler la bulle, et recommença la guerre jusim. qu'à ce qu'il eut réuni la Frandre à la couronne. Devenu l'ennemi déclaré de Boniface, il accueillit, pour le braver, les Golonna, qui s'étaient enfuis de Borne , traita sans pitié le comte de Flandre, et s'allia avec Albert d'Autriche. Le pape avait investi du nouvel évéché créé à Pamiers, dans le diocèse do Toulouse, Bernard de Saisset, homme orgueilleux et mal vu du roi, d'abord à cause de démêles antérieurs, et puis parce qu'en sa qualité de descendant des comtes de Toulouse , il avait pour amis les principaux personnages du pays. Ce fut lui que le pape chargea de réclamer de Philippe la mise en liberté du comte de Flandre, et de lui rappeler la promesse qu'il avait faite de se croiser. Le prélat, ayant

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montré de la hauteur ou de la fermeté dans l'accomplissement de son mandat, fut chassé violemment de la présence du roi, quichargea Pierre Flotte, un de ces légistes qui mettaient leurs sophismes au service du pouvoir, de lui faire son procès comme coupable de lèse-majesté. 11 en résulta la preuve, vraie ou fausse, que Saisset méditait le rétablissement du royaume de Languedoc ; ceux qui avaient reçu ses confidences se firent ses délateurs, et rapportèrent ses plaisanteries contre le roi (4). Philippe écrivit au pape, avec une ironie cruelle, pour qu'il eût à dégrader ce prélat, traître envers Dieu et les hommes, dont il voulait offrir un sacrifice au Seigneur.

Le pape ne put tolérer cette indignité , et il écrivit au roi ( Ausculta,fili ) , pour lui reprocher ses abus contre les libertés ecclésiastiques, ses altérations de monnaies et ses usurpations des biens de l'Église; il suspendit le privilège qu'avaient les rois de France de ne pasêtre excommuniés, et convoquale clergé gallican à unconcile à Home. Il ajoutait que le pouvoir du pape, tant au temporel qu'au spirituel, est au-dessus de celui des rois (2). Le garde des sceaux Pierre Flotte et l'avocat général Nogaret, dont la malice égalait l'opiniâtreté, non contents d'insulter le pape dans les réponses arrogantes du roi, firent circuler deux lettres supposées ou interpolées. Dans l'une, le pontife exposait, avec une franchise absolue et en termes précis, les prétentions que la cour de Rome prenait soin de voiler sous des expressions adoucies ; dans l'autre, était la réponse du roi, violente et brutale.

C'était un moyen de sonder l'opinion publique. Le peuple, qui croit toujours que celui qui frappe fort frappe bien, applaudit à Philippe ; le parlement, dans lequel le tiers état fut, pour la première fois (3) , réuni aux nobles et au clergé, après avoir entendu la harangue de Pierre Flotte, déclara qu'il ne souffrirait jamais en France d'autres maîtresque Dieu et le roi (4) , et proclama la liberté gallicane c'est-à-dire le pouvoir absolu du monarque (5). Quant au concile

(1) Il le comparait.™ roules oiseaux, ieplus beau de tous, nais le plu* lâche.

(2) 11 déclara eu consistoire , Tannée suivante, qu'il n'entendait pas s'arroger les prérogatives du roi, mais que celles-ci sont subordonnées au pape en ce qoi concerne le péché.

(3) C'est la première mention des états généraux.

(4) « A vous, Irès-noble prince, notre père, Philippe, par la grâce de Dieu roi de France, supplie et requiert le peuple de votre royaume, pour ce qui lui appartient, que ce soit fait que vous gardiez la souveraine franchise de votre royaume, qui est telle que vous ne reconnaissiez de votre temporel souverain en terre que Dieu. «

(b) Sisinondi lui-même , adversaire systématique du saiul-siege , ue l'entend

général en question, on parut n'y voir qu'un moyen de priver les églises de leurs pasteurs, le roi de conseils et le peuple de sacrements ; en conséquence, l'autorisation de s'y rendre fut refusée au clergé (i); puis on fit écrire par les trois ordres des lettres où les prétentions du saint-siège étaient réfutées avec un grand étalage de dialectique, d'érudition et de servilité, et la bulle supposée fut livrée aux flammes (2).

Boniface démasqua les calomnies de l'astucieux légiste, qui avait mis le droit de son côté en lui prêtant un faux langage; il prit*» pitié l'Église française, fille en délire, à qui une mère

pas différemment : « La nation française est la première chez qui l'affection « pour le souverain se soit confondue avec le devoir; le culte de la famille « régnante semblait avoir quelque chose de sacré, et Ton osait ['opposer à la « religion même... Les prêtres français, qui pendant plusieurs siècles se trou- « vèrent en lutte avec l'Église romaine , avaient donné un sens bien étrange à « ce nom de liberté qu'ils invoquaient; ils ne songèrent pas, et les conseils, les « parlements n'aspirèrent pas à l'invoquer pour eux-mêmes ; ils la confinèrent k tout entière à cemaitre au nom et par l'ordre duquel ils la réclamaient. Era- « pressés de sacrifier jusqu'à leurs consciences aux caprices du monarque . m ils repoussèrent la protection qu'un chef étranger et indépendant leur offrait « contre la tyrannie ; ils refusèrent au pape le droit de prendre connaissance des « taxes arbitraires que le roi levait sur son clergé ; de l'emprisonnement arbitraire « del'évêque de Pamiers; de la saisie arbitraire des revenus ecclésiastiques de « Reims, de Chartres, de Laon et de Poitiers ; ils refusèrent au pape le droit de « diriger la conscience du roi, de lut faire des remontrances sur l'administration m de son royaume et de le punir par les censures ou l'excommunicaliou lors- « qu'il violait ses serments. »

(1) Voyez Dcpuy (Ptolémée de Lucques), Hist.des différends entre le pape Boniface VU! et Philippe le Bel, etc.; Paris, 1655, in-folio. .

Jo. Rubel, Bonifacius VII!; Rome, 1651.

Caillet, Uist. des démêlés du pape Boni/ace VIII avec Philippe le Bel; Paris, 1718.

(2) La lettre du pape était ainsi conçue : « Boniface, serviteur des serviteurs de Dieu, à Philippe , roi de France. Crains Dieu et observe ses commandements. Sache que tu nous es soumis dans le temporel et dans le spirituel ; que la collation des bénéfices et des prébendes ne t'appartient pas ; que tu administres les bénéfices vacants uniquement pour en réserver les revenu» aux successeurs. Si tu en as conféré quelques-nns , nous invalidons la collation comme nulle en droit et en fait, déclarant hérétique quiconque pense autrement. »

Voici la réponse :

« A Boniface , se disant pape, peu ou point de salut. Sache ta grande fatuité que dans le temporel nous ne sommes soumis à personne ; que la collation des bénéfices et des sièges vacants nous appartient par le droit de notre couronne ; que les revenus des bénéfices vacants sont à nous ; que nos nominations sont valables pour le présent et pour l'avenir, et que nous maintiendrons de tout notre pouvoir ceux que nous avons investis. Quiconque pense autrement sera tenu pour fou et insen«é. »>

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affectueuse était prête à pardonner des discours insensés ; puis, ayant réuni le concile, il publia la bulle Unam sanctam, où il déclare que l'Église, une, sainte, catholique, apostolique, a pour chefs le Christ et son vicaire sur la terre; que la puissance spirituelle, bien que confiée à un homme , est pourtant divine, et que lui résister, c'est résister à Dieu; que la puissance temporelle est inférieure à l'autorité ecclésiastique , et doit se laisser guider par elle, comme le corps par l'âme ; que le pape peut, quand les rois tombent dans des erreurs graves, les admonester et les ramener dans le droit chemin ; que si, dans l'exercice de leur pouvoir, ils n'étaient pas soumis aux censures de l'Église, ils resteraient en dehors d'elle, et que les deux puissances seraient distinctes l'une et l'autre, ce qui, par l'admission de deux principes, conduirait au manichéisme. En somme, que toute créature humaine est subordonnée au pontife , et qu'on ne peut obtenir le salut dans une croyance contraire.

Jamais la supériorité de la puissance pontificale sur le pouvoir temporel n'avait été exprimée plus nettement. Boniface fit bientôt l'application de sa doctrine en décrétant que les empereurs et les rois devaient comparaître à l'audience apostolique chaque fois qu'ils seraient cités : telle étant notre volonté à nous , qui, avec la permission de Dieu, commandons à tout l'univers.

C'était jeter le gant à Philippe, qui le ramassa, assisté de ses avocats. H s'assura du peuple en promettant justice, protection, respect aux droits et aux personnes, en môme temps qu'il mettait sur pied des sergents , des patrouilles, et pourvoyait ses forteresses; il calma l'Angleterre par la cession de la Guyenne, objet de leurs débats, et soudoya des légistes pour écrire contre le pape. Nogaret lança une proclamation furibonde contre Boniface, qu'il appelait Maliface, faux, intrus, larron, hérétique, ennemi de Dieu et des hommes. Le roi s obstinant à interdire aux évéques le voyage de Rome, à falsifier les monnaies , à occuper les biens ecclésiastiques et la ville de Lyon, Boniface le frappe d'excommunication. Philippe alors ordonne l'arrestation du légat, à qui l'on enlève ses dépêches. Il fait énoncer dans le parlement, par ses avocats généraux, vingt-neuf chefs d'accusation contre Boniface, lui imputant des hérésies, des blasphèmes, toutes sortes de vices, et, fort de l'assentiment du clergé tout entier et de l'université, il eo appelle à un concile convoqué par le pontife légitime : acte inouï en France, et qui menait droit à un schisme.

Nogaret fut expédié à Rome pour notifier le tout au pape, mais avec Tordre secret de l'arrêter et de l'envoyer à Lyon. Du reste,

il avait carte blanche pour agir comme il l'entendrait ; il e m menait avec luiSciarra Colonna, l'ennemi acharné du pontife. Boniface eut vent de la trame, et s'enfuit à Anagni, où il préparait une excommunication destinée à reproduire les scènes de la maison de 8ouabe; mais il fut prévenu par Nogaret, qui recrute à prix d'argent une bande d'aventuriers , et se jette dans la ville aux cris de Vive France! Mort à Boni face! Au bruit de ce tumulte, le pontife, âgé de quatre-vingt-six ans, s'écria: Livré comme le Christ le fut à ses bourreaux, je mourrai , mais pape; il pose la tiare sur la tête, et s'assied sur son trône, avec la croix et les clefs à la main. Bientôt le palais est envahi par les hommes d'amies, qui scmettentà piller. Nogaret insulte le vieillard ; SciarraColônna, qui, pendant quatre ans, avait manié la rame sur des galères de pirates plutôt que de révéler son nom quand il s'était enfui de Rome, le souflette pour assouvir sa vengeance. Retenu prisonnier, Boniface refuse toute nourriture, dans la crainte d'être empoisonné. Le peuple, revenu de son effroi, se soulève, et délivre de vive force le pontife, qui, emmené sur la place publique, demande un moreeau de pain par charité. Conduit à Rome en triomphe , il rc nonce aux idées de pardon et de réconciliation qu'il avait manifestées à Anagni; mais les Orsini eux-mêmes, dans lesquels il avait mis sa confiance, l'enferment dans le palais. Alors, abattu par tant de coups, son esprit s'égare, et il expire dans des transports de rage. La toute-puissance du saint-siége finit avec lui (i).

Benoit XI (Nicolas Boccasini) , qui lui fut don né pour successeur, était « un homme d'une famille obscure et peu nombreuse, constant et honnête, discret et saint (2). » Il prononça l'excommunication contre les auteurs de l'outrage fait à son prédécesseur. Nogaret vint lui demander pardon au nom du roi ; peu de jours après, le nouveau pontife mourait empoisonné à Pérouse , tandis c jïct. 3ue ,e traitement de Nogaret était porté de cinq cents livres tournois à huit cents.

Philippe n'épargnait point aux peuples les outrages dont il avait abreuvé le pontife; mais ce ne fut pas avec la même impu-

(1) RaynaMi, continuateur de Raronius, fait preuve d'impartialité chrétienne en terminant ainsi son jugement sur Boniface : Super ipsum Uaque Bonifariuro, qui reges, ac pontijtces et religiosm , clerumque ne populum Aorrendc t réméré /eccrat^rrpente limor et trtmarct dolor una diei rrutrunt, ut e jus cxemplo discanlsuperiorespr&lati non superbe dominariinclero et populo; sed, forma facti gregis, curam subdttorum gérant, priusque appetant amari quant timeri.

('2) DlKO COMPAGM.

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