‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 36 sur 153 · LIERS · texte numérisé non relu

LIERS

le faubourg qui en conserve encore le nom (le Temple); il formait on tiers de la ville , et avait pour habitants une foule de chevaliers, de serviteurs , d'employés, d'affiliés, sans compter ceux qui venaient y chercher un asile. Grâce à leurs services, ils avaient obtenu de nombreux privilèges. Le pape les avait affranchis de toute juridiction , avec défense de conférer aucune commanderie à la recommandation de rois ou de seigneurs. Alphonse le Batailleur leur avait légué le royaume d'Aragon ; mais les grands mirent obstacle à cette libéralité. Ils possédaient dix-sept places fortes dans celui de Valence. Philippe lui-môme avait dit : h s œuvres de piété et de miséricorde; la généreuse libéralité pratiquée dans le monde entier et dans tous les temps par le saint ordre des templiers, fondé depuis longues années par l'autorité divine; le courage de ses membres , qu'il importe d'exciter à un zèle plus actif et infatigable pour la défense périlleuse de la terre sainte, nous induisent à répandre notre munificence royale sur Cordre et sur les chevaliers, en quelque lieu de notre royaume qu'ils se trouvent, et à distinguer, par une faveur spéciale, ce corps, que nous chérissons sincèrement.

Les privilèges et les richesses de Tordre inspirèrent aux cadets des familles les plus distinguées de l'Europe le désir de s'y faire admettre , non plus pour défendre la terre sainte et les pèlerins, mais pour mener une existence agréable et se procurer des plaisirs licencieux. La corruption des mœurs en fut la suite. Dans leurs rivalités avec les hospitaliers , les templiers -troublèrent la Palestine, au point de faire alliance avec le vieux de la Montagne. Ils donnèrent asile à un sultan fugitif, firent la guerre aux royaumes chrétiens de Chypre et d'Antioche, ravagèrent la Thrace et la Grèce, lancèrent des flèches contre le sépulcre du Christ, et refusèrent de contribuer à la rançon de saint Louis. Une fois la terre sainte perdue» ils restèrent oisifs, inutiles, et se corrompirent au milieu d'orgies, de débauches contre nature (1), que voilait le mystère, et que leurs chapitres pardonnaient sous une forme de confession générale; en même temps, ils se resserraient de plus en puis dans leur corporation , et devenaient égoïstes, insolents. Comme il arrive pour tout ce qui est secret, le peuple s'exagérait leurs iniquités , et de la vénération qu'il avait pour eux, il tomba dans une frayeur mystérieuse, alimentée par les formes orientales dont ils environnaient l'initiation.

(i) On disait en France, boire comme un templier; en Angleterre, les jeunes garçons criaient : Cmfodite vos eb osculo (emploriorum.

L'initiation se faisait dans leurs églises , de nuit et les portes closes. Tout le monde en était exclu, même le roi, comme aussi les membres inférieurs de l'ordre; on y représentait quelque chose d'analogue aux anciens mystères d'Éleusis. En effet , par imitation de ces anciennes solennités , dans lesquelles on symbolisait le passage de l'état sauvage à la civilisation , les templiers figuraient le changement de l'homme passant du péché à la vertu. Le néophyte devait d'abord renier la foi , blasphémer, cracher sur la croix. On l'introduisait par trois fois dans le chapitre , où il demandait par trois fois le pain, l'eau et la société de l'ordre , et faisait trois vœux ; de même les chevaliers observaient trois grands jeûnes par an , communiaient trois fois et faisaient distribuer des aumônes trois fois la semaine.

Tout cela pouvait scandaliser comme impiété et comme paganisme, et laisser croire que l'on révélait parmi eux la doctrine d'une autre Église , dont le temple terrestre n'aurait été que le symbole. On parlait de gens tués pour avoir vu ou dévoilé un grand arcane qu'on appelait le bafamet, tête effrayante qui figurait le mauvais principe. Les figures étranges sculptées sur leurs églises fournirent occasion de leur imputer des doctrines gnostiques. Quelques écrivains modernes, ayant découvert chez eux plusieurs degrés différents d'initiation , ont voulu y voir l'origine des loges maçonniques j mais les accusations portées contre eux furent si nombreuses, et la preuve établie par des moyens si iniques , que nous avons de la peine même à croire la vérité.

Tandis que le vulgaire s'épouvantait des énormités mises à la charge des templiers , les grands , souvent aussi crédules que le peuple, leur imputaient une pensée que nous avons vue attribuée à un autre ordre puissant , celle d'aspirer à la domination universelle en instituant une république aristocratique qui embrasserait toute l'Europe , idée moins improbable de la part de chevaliers armés, qui dépendaient entièrement d'un grand maître. Mais leur crime le plus réel et le plus dangereux était leur grande richesse , et on allait répétant qu'ils avaient rapporté de la terre sainte en France cent cinquante mille florins d'or et dix charges d'argent.

Philippe, qui s'efforçait de consolider l'autorité royale , haïssait cette société , qui échappait à son action , qui faisait parade , au lieu des vêtements splendides qu'il avait prohibés , d'armures magnifiques et de coursiers arabes d'un grand prix. Il haïssait les templiers, parce qu'ils l'avaient sauvé dans une émeute , et qu'il était leur obligé ; il les haïssait, parce qu'ils avaient refusé de le recevoir dans leur ordre, et de signer l'appel au futur concile

LES TEMPLIERS. iiii

contre Boniface VIII; il les haïssait , enfin , parce qu'il convoitait leurs richesses , dont il avait besoin.

0 résolut donc leur perte , et cela à sa manière, en leur intentant un procès criminel. Les sophistes , gens de loi hostiles par nature aux nobles et aux chevaliers, et tous les ordres monastiques, envieux ou jaloux, lui prêtèrent la main. Quelques adeptes révélèrent des choses étranges , et Sechin de Flexian , ancien prieur de Toulouse , condamné par eux à une prison perpétuelle , étant parvenu à s'évader, dévoila leurs turpitudes et leurs projets ambitieux.

Jacques de Molay, leur grand maître , vaillant soldat, plein de "osloyauté, fut invité par Clément Va se rendre auprès de lui, sous le prétexte de le consulter au sujet de la réunion des templiers et des hospitaliers ; le grand maître eut vent des imputations dirigées contre son ordre , et , pour les détruire , il demanda une satisfaction juridique. Philippe , après l'avoir amusé de belles paroles , le fit arrêter à l'iraproviste avec tous les chevaliers qui se trouvaient en France, et séquestra leurs biens.

Clément V, qui avait cherché vainement, par des tergiversa- i*& tions pusillanimes, à les soustraire à une pareille procédure, voulut alors l'empêcher en suspendant l'autorité des inquisiteurs et des juges ordinaires. Mais les avocats de Philippe mirent en avant une foule de bonnes raisons ; on lui assura qu'il aurait luimême à statuer sur le procès, et que les biens séquestrés seraient employés pour une croisade; enfin Clément autorisa les poursuites. Le roi d'Angleterre, qui d'abord s'y était opposé, comme à un acte de cupidité de la part de Philippe, fit ensuite arrêter lui-même les templiers dans son royaume. Des lettres royales, des prédications de moines répandirent la haine contre

ces chevaliers : justification nécessaire à l'iniquité qui se pré-

— parait.

Philippe avait pourtant réprouvé déjà les procédures de l'inquisition, surtout la torture , en disant que la violence de la douleur ne peut arracher la vérité, et que l'accusé doit être tenu prisonnier ad eustodiam, non ad pamam. Alors il oublia tout, et de nombreux aveux furent extorqués, à l'aide d'une information rigoureuse dirigée par le dominicain Guillaume Imbert. Le pape envoya des agents pour les vérifier, et, comme les chevaliers les confirmèrent hors de la torture, il leur donna l'absolution et les recommanda à la clémence du roi. Mais ce n'étaient pas les procédures ecclésiastiques, iudulgentes et douces, que voulait le roi ; il excita donc quelques grands seigneurs a se porter accusateurs.

UliT. IMV. — T. XII. H

Molay excipa des privilèges de son ordre; neuf cents chevaliers se constituèrent ses défenseurs, et ceux qui l'avaient chargé se rétractèrent. L'iniquité de la procédure fut mise au jour; on connut aussi les souffrances de leur prison , où ils étaient contraints de tout payer, leurs cachots , le péage du fossé qu'ils traversaient pour aller à l'interrogatoire, et même l'homme qui ouvrait ou rivait leurs fers. L'un d'eux avait été torturé trois fois et tenu trente-six semaines dans un cachot humide , au pain et à l'eau ; un autre avait été suspendu par les parties génitales; un troisième montrait deux os sortis de ses talons quand on lui avait mis les pieds dans le feu ; d'autres révélaient les tortures non moins cruelles de l'interrogatoire , avec ses pièges captieux , ses artifices perfides dont plus d'un procès a offert le spectacle môme après l'abolition de la torture.

Cependant, à Ravenne, les chevaliers étaient déclarés innocents ; il en était de même à Salamanque. En Allemagne, ils se présentèrent armés de pied en cap devant les archevêques de Mayence et de Trêves , en déclarant solennellement qu'ils étaient irréprochables. Une protestation unanime s'éleva en faveur de l'innocence de l'ordre et contre l'illégalité du procès. Clément V s'écria qu'il avait été trompé, et, sentant la faiblesse d'un pontife résidant sur le territoire d'autrui , il tenta de fuir; mais Philippe, pour l'effrayer, mit de nouveau en avant le procès de Boniface V1IL Des accusations de toutes sortes furent accumulées sur le pontife mort, de même que sur les templiers destinés à mourir. Nogaret à genoux , les mains jointes , insistait avec des pleurs et des gémissements, en invoquant l'honneur de l'Église, l'amour de la pat rit», toutes les choses les plus sacrées , pour que le cadavre de Boniface fût exhumé et brûlé, disant que le saint-père y était obligé en conscience. Quel scandale pour la chrétienté si la mémoire d'un pape eût été condamnée ! Pour l'éviter, Clément V céda , et , afin que Philippe le tint quitte du jugement de son prédécesseur, il le laissa libre du reste. Phrlippe de Marigny , qu'il nomma archevêque de Sens , présida le synode de Paris, qui condamna au bûcher cinquante-quatre templiers comme relaps, c'est-à-dire pour avoir rétracté leurs aveux; ils furent brûlés à petit feu, en protestant de leur innocence. Neuf autres eurent ensuite le même sort. L'effroi causé par ces nombreux supplices rendait muets beaucoup de leurs défenseurs, mais pas tous cependant (I).

(1) Ce passage du procès nous parait d'une éloquence terrible : « Le mardi 13 mai, durant l'interrogatoire do frère Jean Berthaud, les commissaires ponti-

a mat.

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