LES FLAGELLANTS
La peste passa de là en Italie, où elle trancha des vies précieuses; la moisson et la vendange y périrent sur pied, faute de bras pour les faire. Venise perdit cent mihe habitants, et Florence un nombre égal; à Pise, il mourut sept personnes sur dix; à Sienne, quatre-vingt mille dans quatre mois? a liènes, quarante mille; à Rome, cent soixante mille, autac'' à Naples, et dans tout le royaume cinq cent trente mille. Ef° beaucoup d'endroits , il ne resta qu'un dixième des habitants ! il n'en survécut pas un à Trapani. Le fléau gagna ensuite l'Espagne - et la France; à Paris seulement , il mourait huit cents personnes par jour. L'année suivante, il envahit l'Angleterre, où, pendant neuf ans , il moissonna quatre cent cinquante mille âmes. L'Islande fut dépeuplée. Précédé par d'horribles tremblements de terre et des pluies torrentielles, il fit aussi des ravages dans l'Allemagne et la Hollande. On disait qu'un tiers de l'Europe avait péri. Le mal commençait par une fièvre très-violente, que suivaient le délire, la stupeur, l'insensibilité. La langue et le palais devenaient livides et Thaleine fétide. Un grand nombre de personnes étaient atteintes d'une violente péripneumonie, accompagnée d'hémorragies instantanées et de taches noires qui révélaient la grangrène. La plu- .< ( part succombaient le premier jour. Heureux celui à qui survenaient des abcès externes ! mais, quant à des remèdes humains, en n'en connaissait pas contre ce terrible fléau.
L'Allemagne était en outre désolée par une sentence d'excommunication, de telle sorte qu'on voyait une damnation certaine succéder à une mort affreuse. Le pape accorda des indulgences à ceux qui se voueraient au soin des malades. D'après un document, cent vingt-quatre mille quatre cent trente-quatre franciscains furent les victimes de leur dévouement; mais aux services rendus se mêlaient des excès de dévotion , de folie et de libertinage. Des troupes de flagellants couraient les villes et les campagnes, se fus- \„ tigeant jusqu'au sang, chantant des psaumes et des litanies. Le 1i*8tlla, vertige commença en Allemagne. Deux cents de ces fanatiques vinrent de Souabe à Spire ; là ils se rangèrent en cercle autour de l'église, et, vêtus seulement de hauts-de-chausses, se prosternèrent l'un à la suite de l'autre pour donner et recevoir la discipline. Les actes de foi, les adorations et des chants en langue allemande accompagnaient ces ridicules cérémonies. Un d'entre eux se mit ensuite à lire une lettre qu'il disait apportée par un ange à l'église de Saint-Pierre a Jérusalem ; cette lettre annonçait que le Christ était irrité contre le monde pour ses péchés; mais qu'à l'intercession de la vierge Marie, il voulait bien faire miséricorde aux
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hommes, à la condition que chacun resterait hors de sa maison trente-quatre jours, et se fustigerait.
On leur fit un bon accueil ; ils reçurent de l'argent pour acheter des cierges et des croix. Le jour, ils se flagellaient publiquement du matin au soir, et la nuit en secret ; ils s'abstenaient d'avoir aucune relation avec les (Tînmes et de dormir sur la plume. En voyage, ils ne s'arrêtaient pas plus d'une nuit dans une paroisse, à l'exception de la nuit du dimanche. Leur vêtement était noir, avec des croix rouges devant, derrière et sur le bonnet; des verges étaient suspendues à leur ceinture. Beaucoup de gens se joignaient à eux sur la route, et juraient d'obéir au chef pendant trente jours; ils devaient pouvoir dépenser par jour quatre deniers au moins, avoir obtenu le consentement de leurs femmes, s'être approchés de la sainte table et réconciliés avec leurs ennemis.
Les flagellants passèrent ensuite dans les Pays-Bas, en France . en Italie; mais il n'était pas possible d'éviter les désordres dans une pareille foule, surtout quand les femmes voulurent les imiter. La superstition s'alliant au fanatisme, ils chassaient les démons, se m?. confessaient les uns aux autres et se donnaient l'absolution; en conséquence, le pape les condamna, et ordonna aux dominicains d'informer contre eux. Le roi Philippe leur défendit d'entrer en France, sous peine de mort (\ }.
Pendant que, d'un côté, on tombait dans les excès de la dévotion , de l'autre on se livrait à la débauche pour jouir d'une vie près d'échapper. Quelques-uns, entraînés par un égoïsme déplorable, comme les amis de Boccace, cherchaient au milieu de fugitives distractions à s'étourdir sur les désastres publics.
Les juifs, accusés de nouveau d'avoir empoisonné les puits, furent massacrés par centaines, malgré les efforts de Clément VI pour refréner la fureur du peuple. Épouvantable fléau qui retarda la marche de l'Europe dans la voie de la liberté et de la civilisation.
ns«. Philippe de Valois, malgré ces désastres qui affligèrent aussi son royaume , trouva le moyen de s'agrandir par de nouvelles acquisitions, dont la plus importante fut le Dauphiné ; mais, comme, il était peu favorable aux gens de lettres et prodigue au milieu de tant de nécessités, il no sut pas se concilier l'amour de ses sujets.
(1) L'exemple notait pas nouveau , et ne s'arrête pas là. Voyez Cobio; Muratori, Ant. it. m. œvi, 1; IV; Chron. Pata?., ad. an. 1309 ; — RllWCClW, ntmrdi xforicû juillet et aoAt 1399; — VMtrnr.
GUERRES DE IA FRANCE AVEC ^ANGLETERRE. 479
Jean II, son fils, monta sur le trône du moment où le pays était /«□ ie Bon. menacé par les Anglais, et troublé au dedans par Charles II, roi de Navarre , dit le Mauvais, qui affichait des prétentions à la couronne du côté des femmes. Jean , mal à propos surnommé le Bon, commença par faire périr Rodolphe ou Raoul de Brienne, comte d'Eu et de Guines, connétable de France, soupçonné d'intelligence avec le roi d'Angleterre. Cette procédure secrète lui aliéna les esprits, indignés de voir le roi diriger la même accusation contre tous ceux dont il voulait se débarrasser. Pressé par le besoin d'argent, il coupait l'arbre pour en avoir le fruit. Faire banqueroute, battre de la fausse monnaie, en élevôr et diminuer la valeur jusqu'à seize fois dans une année, confisquer les biens des Lombards, tout cela lui paraissait des expédients admirables ; ce n'était pas du reste pour accumuler des trésors, mais pour rassasier les nobles et les favoris. Sous le règne de son père, une loi fondamentale très-importante avait posé en principe qu'aucun impôt ne pouvait être établi sans le consentement des états gé- . néraux.
Jean convoqua donc les états de la langue d'oiï, qui lui ac- tm cordèrent trente mille hommes d'armes, c'est-à-dire quatrevingt-dix mille combattants, à l'entretien desquels furent affectés un impôt sur le sel et huit deniers par livre sur toutes les ventes; en retour, il renonça à plusieurs genres d'exactions, et promit davantage. Séduits par ces concessions, les députés se soumirent à une capitation générale (4).
La perfidie de Jean souleva la Normandie, où se hâta d'accourir le prince Noir, qui ravageait alors la France; mais il se trouva dans une position si critique près de Poitiers que, si le roi se fût contenté de le cerner, il aurait été réduit à capituler. iall,„e de Jean avait une armée quadruple de la sienne; il était accom- *ï£ftm pagné de ses quatre fils, de son frère et des plus illustres barons ' du royaume. Les seigneurs français brûlaient de combattre au premier rang et de faire preuve de vaillance, dût-il leur en coûter la vie; car le roi avait institué l'ordre de la Noble maison, dont les membres s'engageaient à ne jamais céder à l'ennemi plus de quatre arpents de terrain, et à se faire tuer plutôt que de fuir. La 10 victoire paraissait donc certaine ; cependant six mille des plus vaillants Français tombèrent dans le combat , et le roi lui-même fut obligé de se rendre avec son fils Philippe; dix-sept comtes et plus de huit cents barons et chevaliers restèrent prisonniers.
(1) Chaque lance coulail .îo <ou^ par jour, t Vst-à-ilire n francs 00 centimes.
Si dans cette guerre le peuple était foulé aux pieds, les seigneurs prisonniers se voyaient traités avec une courtoisie toute chevaleresque; il y avait sans cesse des fôtes, des banquets etdeschasses, dont l'ennemi faisait les honneurs. Les prisonniers faits à Poitiers furent envoyés, sur leur parole qu'ils reviendraient à Noël avec lesgrosses rançons promises. Le prince Noir traita en roi ce Jean à qui jusqu'alors il avait refusé ce titre; il voulut même le servir à table, disant qu'il n'estoit encore mie si suffisant qu'il lui appartint de lui seoir à la table d'un si hault prince et de si vaillant homme (1). Il fut reçu comme en triomphe à Londres; on lui assigna pour prison le château et le parc de Windsor, avec la faculté d'y recevoir tous ceux qu'il voudrait (2).
(1) «Quand ce vint au soir, le prince de Galles donna à souper au roy de « France et à monseigneur Philippe, son fils, à monseigneur Jacques de Bourbon m et à la plus grande partie des comtes et des barons de France, qui prisonniers « estoient. Et assit le prince le roy de France et son (ils monseigneur Philippe, « monseigneur Jacques de Bourbon , monseigneur Jean d'Artois, le comte de « Tancarville, etc., à une table moult haute et bien couverte; et tous les autres « barons et chevaliers aux autres tables. Et servoit toujours le prince au-devant de « la table du roy, et par toutes les autres tables, si humblement comme il | ion - « voit. Ni oneque ne se voulut seoir à la table du roy, pour prières que le roj « lui sçust faire ; ains disoit toujours qu'ils n'estoit encore mie si sulûsant qu'il « appartenir de lui seoir à la table d'un si haut prince et de si vaillant homme « que le corps de lui estoit, et que montré avoit la journée...
« Et toujours s'agenouilloil par devant le roy, et disoit bien : Cher sire, ne « veuillez mie faire simple chère pour tant si Dieu n'a voulu consentir « huy votre vouloir; car certainement monseigneur mon père vous fera « tout V honneur et amitié qu'il pourra, et s'accordera à vous si raison- « noblement, que vous demeuriez bons amis ensemble ù toujours. Et m'est « avis que vous avez grand'raison de vous rejouir, combien que la besogne « ne soit tournée à votre gré ; car vous avez aujourd'huy conquis te haut « nom de prouesse, et avez passé tous les mteux faisant , de vostre coste. • Je ne die mie, cher sire, sachez, pour vous rallier; car tous ceux de noslre « partie, et qui ont vu les uns et les autres, se sont pour pleine science à « ce accordés , vous en donnent le prix et le chapelet , si vous le voulez « porter.
f A ce point commença chacun à murmurer ; et disèreut eutr eux, François «etAnglois, que noblement et à poinct le prince avait parle. Si le prisoiem « durement, et disoient communément que lui avoient et auraient encore gentil « seigneur, s'il ponvoit longuement durer et vivre, et en telle fortune persévérer.. Fhoissart.
(2) • Le duc de Galles et les autres barons d'Angleterre, ayant conduit le roi de France, son fils et les autres barons pris en la bataille dans l'Ile d'Angleterre, lirent savoir leur arrivée au roi Edouard. Le roi aussitôt réunit à Londres les barons les chevaliers d'armes et les grands bourgeois de toute l'Ile, voulant faire fêle singulière en l'honneur du roi de France, pour sa venue; il lit en sorte que les chevaliers se vêtissent uniformément, ainsi que les écuyers et les bourgeois. Chacun d'eux, pour plaire au roi, s'efforça donc de se montrer honorablement
OCERRES DE LA FRANGE AVEC L'ANGLETERRE
La France , dans répouvante, voyait déjà Paris au pouvoir de l'ennemi. Le Dauphin Charles, lieutenant général du royaume, faisait oublier sa première conduite, faible et déloyable, au point de mériter le surnom de Sage; mais les tumultes et les révolutions de 1 "intérieur empiraient la situation du pays. Les états du Languedoc se montrèrent dociles, en fournissant des troupes; en outre, ils ordonnèrent que, durant la captivité du roi, les hommes et les femmes ne porteraient ni or, ni argent, ni perles, ni fourrures de prix, ni capuces découpés, ni ornement quelconque. Défense fut faite à tout ménestrel ou jongleur d'exercer son art.
Les états généraux étaient devenus puissants depuis qu'ils votaient l'impôt et nommaient des commissaires pour sa perception; mais depuis la disparition de la haute noblesse, morte sur les champs de bataille , la petite se faisait mépriser par son luxe et sa paresse. Les députés du peuple se déclarèrent hautement mécontents du roi, et plus encore du Dauphin , à cause du mauvais
et avec élégance; il leur Tut ordonné* à tous d'aller au-devant du roi de France et dé fui témoigner beaucoup de respect, en lui faisant honneur et compagnie. L» roi fcdouard en personne, vêt» de ta même manière que plusieurs de ses pins; hauts barons, ayant commandé une grande chasse dans une foret aur le .chemin en avant de Londres, envoya, toute la susdite chevalerie au devant du roi de France. Quand celui-ci s'approcha, le roi d'Angleterre, sortant de la forêt en travers de la route, aborda le roi de France, et, abaissant son capuce, il loi dit en le saluant, après s'être incliné avec respect : Beau cher cousin, soyez le bien venu dans Vile d'Angleterre. Le roi lai répondit1, en rabattant son capuce, qu'il était le bien rencontré. Kn suite le roi d'Angleterre l'invita à lâchasse, et lui le remercia, disant que ce n'était pas le moment. Le roi reprit alors : Vous pouvez prendre votre amusement dans toute Vile, soit à la chasse, soit à In pêche. Le roi de France lui rendit grâces, et le roi Édouard, ayant dit , Adieu, beau cousin, rentra dans la forêt poor continuer sa chasse. Le roi de France , suivi de toute la compagnie des Anglais, fut conduit avec grande lète dans la vdle de Londres, monté sur le plus grand destrier de l'Ile, de race espagnole, royalement enharnaché , et tenu en bride et à la selle par les barons. Il fut mené ainsi, arec des démonstrations de grand honneur, par toutes les bonnes rues de la ville, disposées et ornéea pour cette cérémonie royale, a lin que tous les Anglais petits et grauds, femmes et enfants, puissent le voir. On le conduisit ensuite avec cette solennité hors de la ville, à l'habitation royale. Le dîner y était préparc; par une table magnifiquement sarnie en or, en argenterie et autres objets précieux, et couverte de mets délicats. Il y fut servi royalement. Tous les autres barons, ainsi que le fils du roi , qui étaient prisonniers , furent, honorés selon leur rang dans cette même journée, qui fut le 24 mai de ladite aoiuje. Celte allégresse singulière et cette grande fête lit ajouter foi plus entière à la conclusion'définitive de la paix; mais ceux qui voudront observer la vérité du fait reconnaîtront dans cette démonstration nn accroissement de misère powr l'nn des rois et un étalage de splendeur de la pari de l'autre. » Mattbieu Villasi ,
emploi des finances, exclurent de l'assemblée les envoyés du lieutenant, qui entravaient les délibérations, et proposèrent d'éloigner de lui plusieurs personnes considérées comme la cause de tout le mal, et de mettre en liberté le roi de Navarre; ils allèrent même si loin que le Dauphin crut devoir dissoudre l'assemblée. Mais le prévôt des marchands, Étienne Marcel , démagogue rusé, fait fprmer tous les ateliers, contraint les ouvriers de s'armer, et force le Dauphin à rappeler les états , qui déposèrent les ministres odieux, en choisirent d'autres pour diriger les affaires du gouvernement, changèrent les fonctionnaires et prirent les mesures nécessaires au bien du pays.
Le roi Jean, à qui les honneurs dont il se voyait l'objet faisaient oublier qu'il était prisonnier, cassa ces actes ; mais les troubles, au lieu de s'apaiser, montèrent jusqu'à la guerre civile. La noblesse et le clergé se retirèrent des états généraux ; les démocrates s'appuyèrent sur Charles de Navarre , ennemi perpétuel des Valois. Sorti de prison, il proclamait ses mérites, l'injustice des hommes, la loyauté de ses amis , et demanda la mise en liberté d'une tourbe d'assassins, d'empoisonneurs, de faussaires et autres misérables, avec l'aide desquels il méditait de se faire roi de France. Le Dauphin fut obligé de consentir à toutes ses exigences. Les démocrates prirent pour signe de ralliement le capuce rouge et bleu , avec cette devise : A bonne fin; leur nombre s'accrut avec leur audace. Marcel s'avança un jour jusqu'auprès du Dauphin , et lui dit : Messire, ne vous étonnez pas de ce que vous allez voir; et s'adressant à ceux qui le suivaient : Allons, exécutez ce que vous êtes venus faire ; ils égorgèrent deux ministres coupables d'avoir appliqué la loi. Le Dauphin effrayé se jeta à ses pieds , et Marcel lui sauva la vie en le couvrant de son capuce rouge et bleu.
Le Dauphin, pour le moment, condescendit à tous leurs désirs ; mais aussitôt qu'il eut atteint sa vingtième année , il se fit déclarer régent, et feignit d'entrer dans les vues de la faction dominante. 11 convoqua les états généraux à Compiègnc , où se rendirent en plus grand nombre les députés de la noblesse et du clergé , attendu qu'ils s'y trouvaient plus en sûreté. Tous les actes accomplis dans Paris furent improuvés , et le Dauphin ne voulut traiter avec cette ville qu'à la condition qu'on lui livrerait les chefs du parti contraire.
Marcel avait pour but de substituer à l'aristocratie féodale les magistratures bourgeoises; mais il ne tenait compte que des habitants des villes, et négligeait les gens de la campagne et la petite noblesse, exclusion qui mécontenta beaucoup de ses partisans. ïl
GUERRES DE LA FBANGE AVEC» l/ANGLETERRE. 183
dut lui-même faire nommer Charles le Mauvais commandant de la milice bourgeoise. Le Dauphin , renforcé par les nobles , qui désertaient le parti démagogue , marche sur Paris. Charles "J'entre en pourparlers, et perd dès lors la confiance du peuple , qui n'admet pas la modération; il est destitué. Marcel ourdit une trame pour lui livrer Paris; d'autres s'y opposent ; une mêlée s'engage, et Marcel est tué. Alors les factieux sont massacrés dans la première fureur, ou condamnés à mort, et le Dauphin rentre à Paris. Malheur à la France si le roi Édouard n'eût alors été retenu en Angleterre par des embarras intérieurs !
Sur ces entrefaites, les bandes mercenaires qui avaient été licenciées dévastaient le pays ; le gouvernement , ballotté entre le roi , les états et la municipalité de Paris , était impuissant à les réprimer. On ne saurait dire l'effroi qu'inspiraient ces hommes d'armes qui , bien différents des anciens chevaliers , semblaient avoir pris à tâche d'opprimer le faible. On n'osait pas même sonner les cloches dans Paris , de peur que le bruit n'empêchât d'entendre l'approche de l'ennemi. C'était pis encore au dehors : les paysans riverains de la Loire passaient la nuit dans des tles ou dans des bateaux, et ceux de Picardie dans des grottes souterraines, où ils s'enfermaient avec leur bétail , et dans lesquelles les enfants et les femmes demeuraient des semaines , des mois entiers.
Le nord de la France était agité par la ligue des vilains, dite la Jacquerie (1). Une fois le trône brisé , ce trône qui jusqu'alors u Jacquerie, avait été son refuge , le peuple tombait sous la domination des nobles, qui voulaient s'indemniser à ses dépens des sacrifices qu'on leur avait imposés. Jacques Bonhomme est un animal patient, disaient les seigneurs et les hommes d'armes, et ils le rançonnaient , le pillaient , le torturaient , pour lui soutirer de l'argent; puis ils le tuaient, pour ne pas être étourdis de ses plaintes. Mais cet animal patient devint enragé, et mordit. Les »m. paysans, comme les bourgeois de Paris , ne s'étaient pas soulevés pour conquérir l'émancipation politique , mais pour satisfaire leur vengeance contre une caste tyrannique; en un mot, c'était
(f ) « Car aucunes gens des villes champestres sans cbefs s'assemblèrent, et ne (tirent mie cent hommes les premiers , et dirent que tous les nobles du royaume de France , chevaliers et escuyers, trabissoient le royaume , et que ce seroit grand bien qui tous les détruiroit; et chacun d'eux dit : Il dit voir, il dit voir ! Honni soit celui par qui it demeurera que tous les gentilshommes ne soient détruits! Lors se assemblèrent, et s'en allèrent sans autre conseils et san* nulles armures, fors que des bastons ferrés et des cousteaux.» Frois^aut, U, p. î, c. Câ.
Voyez Naidet, Conspiration d'Etienne Marcel, etc.
rage tmammc d'extérminer ceux qui les avaient accablés de souffrances. Ils mettent le feu aux châteaux, massacrent les nobles, outragent leurs femmes et leurs filles, se revêtent grotesquement de leurs habits et de leurs titres; ils font rôtir un seigneur, qu'ils donnent à manger à sa femme et à ses filles. On leur demande pourquoi ils insultent aux lois divines et humaines : Nous n'en savons rien,- répondent-ils , nous faisons ce que nous avons vu faire auiï autres , ajoutant qu'ils veulent extirper de la surface de la terre toute l'engeance des nobles et des chevaliers, pour en détruire à jamais le germe (4) ; c'était donc la lutte suprême des derniers 'chevaliers, -qui, vainement héroïques, succombaient sous les masses populaires. Enfin la noblesse se réunit de toutes parts et de toutes les contrées autour de Charles le Mauvais , attaque et met en déroute cette tourbe' indisciplinée r tue Gharlot son chef, et sou9; la -hache du bourreau étouffe la voix menaçante du peuple. Charles, après avoir dévasté les provinces du nord, passe du côté des Anglais f * .mi;
La nation épuisée se rallia au Dauphinymii mit quelque ordre dans le gouvernement. Le roi- Jean, désireux dtobtenir sa délivrance, promit tout ce que-' voulut Edouard; mais ces concessions exorbitantes furent rejetées par les états généraux , qui auraient mieux aimé; la guerre que de les ratifier (*)..En conséquence, Édouat d rassemble à Calais cent mille hommes de tous pays (3), ravage le nord et attaque Reims, où il prétendait se faire couronner; il s'approche de Paris en faisant étalage de sa magnifi-
•* '■ 'tu .'"j 'Il ■ î ; i' , i ':• . . .. ...ii' . l' .. » ,
0)FB9i«u|iT, 111, 257.
(2) « Que mieux valoit que le roi Jehan demeurast encore en Angleterre. ■
FftOISSART.' ' fl
(3) «Vous devez savoir «{ne les seigneurs d'Angleterre et les riches hommes menoient sur leurs rhars tentes , pavillons , moulins». ionrs pour cuire, et forges pour forger fers de chmux.et toutes autres choses nécessaires ; et pour tout ce estoffer, ils menoient bien huit mille chars tout attelés, chacun de quatre roucihs bons et forts quÎTs ' avoient mis IjoVs d'Angtclefre'. Et avoient encore sur ces chars prosieurs nacelles et batelets - faits et ordonnas si subUvement de ouïr boulin, que c'esioit merveille à regarder; et si pou voient bien trois hommes dedans pour aider à nager parmi un eslang ou un vivier, tant grand qu'il fust, et prescher a leur volonté. De quoi Meurent grand'aise tout le temps et tout le oaresme, voire les seigneurs et le» gens d'Estal; mais le h communes se passoientde ce qu'ils ti ou voient. Et avec ce le roi avoit bien pour lui trente tauconiers, quatre du- val chargés d'oiseaux , et bien soissant couples de forts chiens et autant de lévriers, dont il al loi t chaque jour ou en chasse ou en rivière, ainsi qu'il lui plaisoit; et si y avoit plusieurs des , seigneurs de riches hommes qui avoient leurs chiens et leurs oiseaux aussi bien comme le roi , e«toit toujours leur ost parti en trois parties , et chevochoit chacun ost par soi. » Frois&aiit, I, p. 2. *
GUERRES DE LA FRANCE AVEC L'ANGLETERRE
cence et de sa force, tandis que le Dauphin s'obstine à rester dans l'inertie. Enfin les légats du pape amènent la conclusion de la paix , qui est signée à Brétigny. Par ce traité, la France cède au 1M0monarque anglais la souveraineté de la Guyenne et de plusieurs autres provinces , et s'engage à payer trois millions d'écus d'or (166 millions de francs) pour la rançon du roi Jean. Charles le Mauvais, reçu à pardon , prête serment de fidélité.
Le malheur avait enseigné la prudence au roi Jean. Afin de ramasser la somme promise, il permit aux juifs de revenir en France pour vingt années. H obtint du pape les dîmes sur le clergé, et les villes lui octroyèrent des dons ; Jean Galéas Visconti lui compta soixante mille florins d'or, pour prix de la main d'une de ses filles (4). De nouvelles contributions furent inventées, sans compter l'altération trop habituelle des monnaies.
Mais les dévastations ne cessèrent pas avec la guerre; en effet, les troupes licenciées devinrent des bandes qui , sous le nom de Tard- Venus, désolèrent des provinces entières, imposèrent des tailles énormes, et défirent les troupes du roi. Enfin/ le pape, effrayé lui-même dans sa résidence d'Avignon , offrit soixante mille florins d'or au marquis de M on tf errât , qui les prit à son service, sauf quelques-unes qui se retirèrent en Guyenne.
Il était bien difficile, dans une telle détresse, d'exécuter le traité de Brétigny; cependant le roi, jaloux d'accomplir ses promesses, disait : Si la justice et la bonne foi étaient bannies de la terre, elles devraient se retrouver sur les lèvres et dans le cœur des rois. Son fils, le duc, l'un des otages, parvint à s'échapper, et refusa de retourner en Angleterre. Jean alla reprendre ses fers , % t*»(. et mourut à Londres, âgé de quarante-cinq ans, au milieu des fêtes et des plaisirs qui lui faisaient préférer sa'captivité à la rude tâche de régner sur la France. Ce fut un prince chevaleresque, et rien de plus ; bon peut-être pour un temps où Ton aurait moins calculé et spéculé , mais qui , pour le sien, fut extrêmement nuisible à la France. Tandis que ses prédécesseurs avaient travaillé de toutes leurs forces à constituer l'imité dn territoire français, il adjugea le duché de Bourgogne, devenu vacant, à son quatrième fils, Philippe le Hardi, qui, par son mariage , .y joignit la Flandre , Nevers, Rethel, Malines, Anvers, créant ainsi une opposition puis* santé, qui entraîna la France dans une guerre interminable avec l'Empire.
La mort de Jean permit à Charles V d'agir avec plus de har- cb«k»v.
(I) Matthieu Villani esl le seul qui en fas«e foi. i •
diessc. Dans la force de l'âge, mûri par les circonstances , il sut refréner l'impétuosité française, et quoique maladif au point de se couvrir de fourrures dans toutes les saisons , il contraignit Edouard de s'écrier : Jamais roi n'a moins revêtu l'armure , et ne m'a donné plus à faire. Ce n'était pas son mérite , mais son '■éauu^ Donnenr et surtout l'assistance du Breton Bertrand DuguescJin . que son père avait placé près de lui. Laid de sa personne, entouré d'un grand nombre de frères, il fut âpre et dur comme tout individu injustement opprimé. Certain de ne pouvoir se faire aimer des femmes, il résolut de se signaler par sa valeur. Son père lui ayant défendu de se rendre à un tournoi qui devait se donner à Rennes, il prend un roussi n, et , armé de son mieux , il arrive à la dérobée. Les prouesses dont il est témoin l'exaltent et le font gémir ; enfin il voit un chevalier qui se retire de la lice; il le suit jusqu'à sa tente, et le conjure de lui prêter ses armes et son destrier. Lorsqu'il les a obtenus, il se présente au champ clos, et désarçonne douze chevaliers. Sa visière ayant été brisée, il est reconnu par son père, dont les louanges mettent le comble à son triomphe (4).
Ce fut le commencement d'une vie d'aventures. Comme les autf es preux, il tourne d'abord ses regards vers l'Orient; mais il combat ensuite sur le sol de la patrie , et le cri de Notre-Dame Guesclin! devient la terreur des envahisseurs de la France. Une fois il pénètre dans un château fort, travesti en vigneron, et en favorise l'entrée à ses hommes d'armes. Une autre fois il monte avec trois compagnons sur le pont du château de Fougeray, chacun d'eux chargé de bois comme des bûcherons; ils jettent leurs fascines de manière à empêcher le pont de se relever, tirent leurs armes, et combattent jusqu'à ce que l'armée arri%*e. La place esjt prise, et les vainqueurs s'assient en riant à la table servie pour d'autres.
Les armées se composaient alors d'hommes d'armes appartenant aux domaines de la couronne, du contingent que les grands vassaux étaient obligés de fournir au roi , et d'hommes libres qui, faisant de la guerre un métier, vendaient leur épée à qui les payait pour un temps et à des conditions déterminées. Les hommes libres s'engageaient, soit au roi lui-même , soit à un capitaine qui se chargeait de l'entreprise, moyennant une solde qu'il leur
(I) Dr. Fblxlmille, Hisl. de Bertrand du Gueslin ; Paris, 1841, iii-S0.— E. CHARim.Ki. a public une longue Chronique do Bertrand duGiteslin ;par Ct> vLL.iF.fi , trouvère du quatorzième siècle
GUERRES DE LA FRANCE AVEC i/ANGLETERRE. 187
assurait. Quand l'obligation du service féodal se limitait à un petit nombre de jours , les rois étaient forcés , pour de longues expéditions, d'avoir recours à des troupes mercenaires, autant que le permettaient les bornes étroites de leurs revenus. Uue fois la paix faite , ces gens , habitués à guerroyer, ne pouvaient rentrer dans aucune des classes dont se composait la société ; ils se trouvaient donc avec elles en état d'hostilité ouverte , infestant les routes, rançonnant les villages, les cités même, sous la conduite de capitaines d'aventures. Ces chefs appartenaient quelquefois aux premières familles du royaume.
Du Guesclin lui-même exerça le métier de chef de bande, et se fit adorer des soldats , qu'il laissa piller et commettre tous les excès. Les ennemis eux-mêmes admiraient sa valeur. Édouard 13M voulut le voir; du Guesclin se présenta devant lui, et lui dit qu'il était tout à ses ordres, pourvu qu'il ne lui commandât rien contre son chef.
Et quel est donc ce chef?
Monseigneur Charles de Blois, à qui appartient de droit le duclié de Bretagne.
Messire Bertrand, avant qu'il en soit comme vous le dites, cent mille vies y auront passé.
Tant mieux; les demeurants auront les habits des autres.
On se mit à rire, et le héros breton fut honorablement traité.
Au moment où il allait partir, se présente à lui Guillaume Bembré , le plus vaillant parmi les Anglais-, qui lui dit : A la prise de Fougeray , vous avez tué un de mes parents; je veux le venger, et je demande à rompre trois lances avec vous.
Six même, s'il vous duit, répond du Guesclin , et il revêt son armure. Avant d'en venir aux mains, il trempe trois morceaux de pain dans un verre de vin , et les mange en l'honneur de la trèssainte Trinité; puis, du premier coup, il étend l'Anglais à ses pieds, s'incline devant le duc, et s'en va.
Il signala le commencement du règne de Charles par la victoire i** de Cocherel , où il défit les Anglais , qui protégeaient le roi de Navarre; en récompense , il fut créé maréchal de Normandie. Mais à la journée d'Auray, où Charles de Blois et Charles de Montfort combattaient pour le duché de Bretagne , le premier fut tué , et du Guesclin resta prisonnier. Toute la Bretagne se déclara pour Montfort, qui la tint comme fief de la France. Du Guesclin fut racheté moyennant cent mille livres (un million).
Charles V, qui se proposait de chasser les Anglais de France , achetait des amis, préparait des armes et de l'argent , envoyait
des proclamations et des prédicateurs. Commençant ensuite les hostilités, il s'empara du Ponthieu et du Limousin; le bonheur voulut même que Jean Chandos, le plus grand général de l'ennemi, fût atteint d'un coup mortel. La nation, encouragée par ce début, offrit des subsides sans murmurer. Du Guesclin fit encore plus de bien ; il réunit les bandes d'aventuriers éparses sous le nom de grandes compagnies, et les mena combattre en Castille C'était proposer à cette activité inquiète un but plus utile , assimiler les forces au lieu de les détruire, et transformer les routiers en soldats, ce qui valut au roi de l'influence dans la politique extérieure, et un ami dans le princequi régnait en Castille. Du Guesclin, à son retour, fut reçu comme en triomphe ; Charles lui remit l'épée de connétable avec le commandement de toute l'armée, quelque effort qu'il fît pour se soustraire à cet honneur.
La victoire fut alors assurée aux lis. À la nouvelle de la prise de Limoges, qu'il attribuait à la trahison de l'évoque , le prince de Galles , quoique usé de corps , alla reprendre la place , fit massacrer et jeter au feu tous les habitants, et termina par cet acte de cruauté une expédition pendant laquelle il avait montré
(I) Voy. ci-dessus, page 112. Il est curieux de lire, dans la Chronique publiée par Charrière, le discours tenu par du Guesclin aux rouliers, paur les décider à le suivre en Espague :
En Avignon irons, où je sais bien aller; ' Et absolution vous irez impetrer
De trestous vos péchés de tuer et cmblcr, v, .
Et puis ensemble irons no voyage achever. iVo port ions bien, de vrai, en nous considérer Que fait avons assez pour nos âmes dampner. . Pour moi te dis, seigneurs, fe U sais bien au cler, Je ne fis oncques bien dont il me doit peser : , Et si y ai fait des maux, bien vous poez compter D'estre mes compagnons , encore de passer D'avoir fait pis de moi bien vospoex vanter... 1 • ' ' M Faisons à Dieu honneur, et le diable laissons ; A la vie visons comment usé l'avons; Les dames efforcées et arses les maisons; Hommes, enfants occis, et tous mis à rançons-, Comment mangé avons vaches, bœufs et moutons, Comment pillé avons oies, poucins, chapons, Et bêu les bons vins; fait les occis ion s, :•
Églises violées et les religions : .., .»
Nous avons fait trop pis, que ne font les larrons. Pour Dieu, avisons nous, sur les païens alons; Je nous ferai tous riches, si mon conseil treons, Et atvns paradis aussi quand mus morron*.
GUERRES DE LA FRANCE AVEC L'ANGLETERRE. 189
des sentiments généreux. Il regagna l'Angleterre pour s'y rétablir ; mais il mourut en 1376 , et son père l'année suivante.
Non-seulement les Français battaient les Anglais sur le continent, mais encore , avec l'aide de la flotte castillane , ils ravageaient leurs cotes; ils déployèrent plus de vigueur encore pendant la minorité de Richard II. ,
Du Guesclin n'avait accepté l'épée de connétable qu'à la condition que le roi ne croirait à aucun rapport fait contre lui avant de l'avoir entendu; en effet l'envie, éternellement compagne des belles actions , commença de l'assaillir, au point que le roi finit par concevoir des doutes sur sa fidélité. Aussitôt du Guesclin dé- 1574 pose le commandement et part pour l'Espagne afin d'y chercher cette estime méritée que l'homme trouve hors de la patrie. En route, il tombe malade; lorsqu'il sent qu'il est près de sa fin, il prend l'épée de connétable, sur laquelle il fixe en silence ses yeux humides: Tu m'as aidé, dit il , à vaincre les ennemis démon roi; mais lu m'en as procuré de terribles près de lui. Puis, se tournant vers le maréchal de Sancerre , il ajouta : Je le la remets en protestant que je n'ai point manque à l'honneur que l'on m'a fait en me la donnant. U découvrit alors sa tête, et la baisa. Aux guerriers qui l'entouraient, et comme dernière recommandation, il dit qu'en quelque lieu qu'ils fissent la guerre, ils se souvinssent que les ecclésiastiques, les femmes, les enfants ne sont point des ennemis ; puis il mourut , âgé de soixante-six ans. Charles V fit dé- um. poser ses restesauprès deceux des rois, h Saint-Denis, où il le suivit *J peu après, empoisonné, dit-on, par Charles le Mauvais. A son lit de mort , il donna de sages conseils à son fils , se fit apporter la couronne d'épines, la révéra , et puis demanda la couronne royale; quand on l'eut déposée au pied de son lit : 0 couronne de France ! s'écria-t-il , couronne précieuse et à cette heure si impuissante et si abjecte ! Précieuse pour le mystère de justice que tu renfermes, mais vile plus que la chose la plus vile par les angoisses , les tourments, les fatigues, les douleurs de cœur, de corps, d'esprit, tes périls de conscience que tu causes à celui qui te porte! Oh ! si l'on pouvait les connaître par avance, on te laisserait tomber dans la fange, plutôt que de te placer sur la tête.
Au milieu des désordres antérieurs , les édifices étaient tombés, les manufactures avaient cessé, les terres restaient en friche, le nombre des mendiants s'était accru ; il fallut tout restaurer, combler les vides de la population et rétablir l'ordre général (I). Les
11) Pétrarque, qui renvoyait Paris en UiO, en parle en ces termes dans ses
bourgeois s'unirent au roi pour repousser les routiers. La sécurité revint sur les routes , les communications se rétablirent ; tandis qu'Ëdouard avait ruiné ses sujets par ses conquêtes, Charles V, à force de bonne volonté , parvint à rendre l'aisance aux siens. Il s'était proposé un but ; il le poursuivit avec constance. Ministres, conseillers, capitaines, il fit toujours de bons choix. Il arrêtait les gens dans les rues de Paris , pour s'entretenir avec eux et recueillir leurs discours; il disait : J'aime mieux avoir bonne opinion d'un vaurien que penser mal d'un homme de bien. Comme on lui rapportait qu'une personne qui lui devait beaucoup médisait de lui , Cela n'est pas possible , répondit-il ; quelqu'un à qui nous avons fait tant de bien pourrait-il dire du mal de nous?
Au milieu de tant de guerres, il put encore laisser dix-sept millions (200 millions) dans le trésor, sans avoir altéré les monnaies; afin d'abréger les régences , il décréta qu'à l'avenir les rois de France seraient majeurs à quatorze ans.
Charles Vf. Ce roi laissait lui-môme un pupille , et comme il avait voulu que la régence fût distincte de la tutelle, la première appartint au duc d'Anjou. Après la mort de la reine, les ducs de Bourgogne et de Bourbon se disputèrent la tutelle avec tant d'acharnement que la guerre civile était près d'éclater, lorsque les prières et les remontrances des trois ordres les déterminèrent à nommer quatre arbitres pour résoudre la question. Les arbitres décidèrent
Lettres familières, liv. XXII, ép. 14; et dansas Senil,, liv. IX, 1 : « A la vue «le ce royaume dévasté par le fer et le feu, je ne pouvais me persuader qoe ce fût le même que j'avais trouvé naguère si riche et si florissant On ne découvrait à la ronde que solitude, misère, désolation effrayante, universelle ; «les terres incultes, des campagnes ravagées, des maisons en ruine , ou plutôt nulles maisons, honnis celles qui étaient défendues par des forts, ou renfermées dans l'enceinte des villes. Partout apparaissaient les traces des Anglais , et les cicatrices fraîches encore des blessures qu'ils avaient ouvertes. La rage des hommes et les fureurs d'une guerre prolongée avaient changé l'aspect de ce pays :.u point que je ne puis retenir mes larmes; car je ne suis pas de ceux à qui leur prédilection pour le sol natal fait haïr ou mépriser les autres contrées. — Je ne vis plus autour de la déplorable ville que ruines, décombres et vestiges d'incendies. Où est ce Paris qui, bien qu'au-dessous de sa réputation et grandi par les jactances des siens, fut pourtant une éminente métropole? Où sont les nombreuses Iroupesd'étudiants? Où l'ardeur des études? où les richesses ? où la gaieté de ses habitants ? Tout concours de voyageurs a cessé; à peine y a-t-il sûreté dans les villes closes. Mais ce qu'il y a de plus honteux et de plus digne de pitié, c'est que le roi Jean lui-même et son fils Charles ne purent arriver sains et saufs à Paris qu'en traitant avec des brigands qui les assaillirent sur la route. 0 royaume infortuné ! La postérité pourrait-elle jamais croira à un si terrible jeu de la fortune? »
GUERRES DE LA FRANCE AVEC L'ANGLETERRE
que le roi serait déclaré majeur et couronné , et que le duc d'Anjou gouvernerait en son nom.
A la féodalité abattue avait donc succédé un autre fléau, celui des princes du sang, ou, comme on les appelait, des sires aux fleurs de lis. Tenus en bride par des rois forts , ils abusaient de leur pou voif sous des monarques faibles ou pendant les régences. Les duc d'Anjou , qui avait besoin d'argent , s'approprie le trésor royal, épuise les provinces, sacrifie les juifs , laisse les soldats sans paye, et met dans Paris une taxe sur tous les comestibles. L'exac- mtm teur vint la réclamer à une pauvre femme qui revendait un peu de cresson ; le peuple le met en pièces, se révolte, et, comme il n'avait pas d'armes , il force l'arsenal , et s'empare de masses garnies de plomb ( maillot ins ) , dont il se sert pour tuer les hommes Les mnuotms. du roi. Le duc fit jeter dans la Seine les chefs des maîtrises.
Après le départ du duc d'Anjou pour l'Italie , le gouvernement passa au duc de Bourgogne Philippe le Hardi, prince qui n'était pas avide d'argent, mais de puissance. Comme il devait hériter de la Flandre par sa femme , il porta la guerre chez les Flamands, qui s'étaient soulevés de nouveau. Les rebelles, réunis en confrérie sous le nom de Capuces Blancs et sous la conduite de Philippe im , d'Arteveld , fils du roi brasseur, tuaient quiconque avait les mains moins calleuses qu'eux, démolissaient les édifices, criaient qu'ils ne voulaient faire quartier à personne , sauf au roi , par égard pour sa jeunesse. Un capitaine disait à Arteveld: Sois cruel et fier, car c'est ainsi qu'il faut être pour conduire les Flamands; il ne faut pas avec eux tenir compte des vies , ni user de plus de pitié qu'avec les hirondelles et les alouettes à la chasse. En effet , il déploya autant de rigueur que l'aurait pu faire un noble ; mais il excita des séditions. Les Flamands furent défaits , et leurs bâtons rompus par les lances des gentilshommes français; Arteveld luimôme fut tué. Le jeune roi, enorgueilli de l'issue decette bataille, dont on lui attribuait le succès , parce qu'il en avait donné le signal , réprima les maillotins par les supplices , et châtia Paris et les autres villes qui , désunies ou inhabiles dans les armes , ne purent résister à une noblesse guerrière.
Le duc de Bourgogne , une fois affermi dans les Pays-Bas par m». le double mariage de ses fils avec la maison de Bavière, et se voyant un pied sur le sol de l'Empire , comme il en avait un en France , voulut faire une tentative contre l'Angleterre , et reporter dans cette île la guerre qu'elle n'avait cessé de faire a la France. Au port de l'Écluse, on réunit plus de quinze cents navires, sur lesquels frit chargée une ville portative de trois mille pas de diamètre,
destinée à abriter les troupes débarquées et à offrir un asile aux mécontents. La noblesse et le roi devaient s'embarquer sur cette flotte, avec cent mille hommes et vingt mille chevaux.
L'Angleterre s'effrayait avec raison de ces préparatifs; mais le duc de Berry, soit trahison , soi t dépit de ce que le projet avait été conçu par d'autres que par lui, retarda l'embarquement jusqu'à la mauvaise saison, qui fit échouer l'entreprise. Les munitions
«M. furent gâtées , les bâtiments dispersés , et l'Écluse menacée ; enfin on conclut une trêve de vingt-huit ans, et cette expédition, comme toutes celles qui furent suggérées par les ducs, oncles du roi, non dans l'intérêt de la France, mais pour leur propre avantage, eut l'issue la plus déplorable.
isM. Charles VI prit enfin les rênes du gouv ernement ; mais , si d'abord il s'était montré léger et dissolu , il ne tarda point à devenir
im insensé. Déjà il avait donné des signes de mélancolie et d aliénation mentale à l'époque de son expédition contre Pierre de Craon, assassin du connétable de Clisson. Il traversait la forêt du Mans, lorsqu'il en vit sortir une figure étrange qui arrêta son cheval en lui disant : Ne chevauche pas plus avant , car tu es trahi. Depuis lors il fut partout obsédé de visions effrayantes; il assaillait l'épée à la main ceux qui l'entouraient , et se conduisait comme un homme en démence. Il recouvra cependant la raison; mais, à l'occasion d'une fête, il voulut se déguiser en satyre avec cinq jeunes seigneurs liés par une chaîne les uns aux autres ; le feu prit au costume d'étoupe de l'un d'eux , et tous, à l'exception d'un seul, furent brûlés vifs. ; Le roi lui-même ne dut son
t»s salut qu'au courage de sa belle-sceur Valentine de Milan. L'effroi dont il fut saisi lui causa une rechute , et depuis ce jour il ne recouvra plus la santé. Les trente années qu'il vécut encore, il les passa dans la démence et l'idiotisme. Seule , Valentine Visconti parvenait à lui rendre par moments quelque lueur déraison. Quelquefois, pour retrouver le calme, il visitait les sanctuaires, persécutait les blasphémateurs et les juifs, ou bien recourait au cabalistes , aux charlatans, aux sorciers ; le plus souvent, il se livrait à la débauche; mais son amusement favori était le jeu des cartes . qui devint alors à la mode (1), et qui l'étourdissait ou lui procurait l'oubli de son infortune.
Alors renaquirent les démêlés pour la régence, que se disputérent Louis d'Orléans, frère du roi, et les ducs de Berry et de Bourgogne , stimulés encore par l'ambition de leurs femmes. Le
(1) Voy. lomeX.
GUEREES DE LA FRANCE AVEC L'aNGLETERÎIE. 193
duc d'Orléans, dilapida tour des finances et célèbre par ses galanteries, s'étant vanté d'avoir triomphé de Marguerite de Bourgogne , citée comme un modèle de vertu , fut assassiné par son mari le farouche Jean sans Peur, qui venait de communier avec lui. Le meurtrier, effrayé de l'horreur qu'il inspire , avoue que le diable l'a tenté , se joint aux mécontents , acquiert une puissance qui rivalise avec celle du roi , et , à la téte de huit cents cavaliers, IW* revient à Paris pour se justifier. Maître Jean Petit, professeur de théologie à l'université, démontra, à l'aide de douze raisons, d'après le nombre des apôtres , que le duc avait agi avec droiture à l'égard de Dieu , du roi et de la chose publique , soutenant qu'il est licite et môme méritoire de tuer un tyran , quel que soit le moyen employé. En vain le chancelier de l'université Gerson et l'archevêque de Paris réfutèrent cette proposition ; ils ne purent obtenir que Petit fût condamné par le concile de Constance, tant l'appui du duc de Bourgogne était puissant. Jean sans Peur, déclaré absous , se rendit maître de la famille royale , et s'empara du gouvernement.
Le royaume était agité par les différentes factions de la reine , ^JÇ^JE^ du duc de Berry, du duc d'Orléans , du roi de Sicile , qui tous se liguèrent contre Jean sans Peur, et se laissèrent guider principalement par le comte Bernard d'Armagnac , qui donna son nom à ce parti. Alors la guerre civile se fit tout à la fois entre des troupes régulières et des milices bourgeoises, entre des chevaliers et des manants , entre les bouchers du Bourguignon et les routiers de d'Armagnac. Des deux côtés on avait recours à l'étranger, et c'était à qui commettrait le plus de trahisons et de massacres. Sur ces entrefaites , le roi restait plongé dans ses idées sombres , ou donnait des fêtes , et se laissait gouverner par le duc de Bourgogne.
Le Dauphin voulut se soustraire à cette tutelle ; mais les bou- im. chers, qui faisaient la principale force des émeutes populaires, assaillirent son palais ainsi que la Bastille , et firent attribuer à leurs chefs ou à des confrères le gouvernement de Paris , de Saint- Cloud et de Charenton. Le duc d'Orléans réussit pourtant à leur "l'enlever Paris et à forcer à la retraite Jean sans Peur, qui essaya de soulever la Flandre, échoua, et dut courber la tête; il fut alors défendu de désigner personne par le nom d'Armagnac ou de Bourguignon (1).
(1) Voyex dans Voltaire ( Essais, chap. 79) le beau panégyrique qu'il fail de Jean Juvénal des Crsins, qui seul osa conserver la dignité de la magistrature dans ces temps d'horreur.
ÎIUT. lmv. — t. \h. 13
La paix était nécessaire pour résister aux Anglais , dont le nouveau roi, Henri V, demandait la restitution de tous les pays cédés par le traité de Bréligny, et ce qui restait dû de la rançon du roi Jean; comme on ne fit pas droit à ses réclamations, il débarqua
imi. en Normandie à la tête de trente mille hommes. Les Français marchèrent contre lui avec des forces plus considérables ; mais ils
natanio se trouvèrent engagés à Azincourt dans un terrain fangeux , et ils
nncourt. furent vaincus , malgré la supériorité du nombre et un courage digne d'un meilleur sort. Beaucoup de gentilshommes des premières familles furent tués, après s'être rendus sous parole , et mille quinze demeurèrent prisonniers , parmi lesq uels on compta les ducs d'Orléans et de Bourbon t colonie de noblesse française qui fut transportée en Angleterre.
La France, alors sans chefs ni argent, se trouva dans une position très-critique; la victoire avait coûté cher aux Anglais, qui n'en tirèrent d'autre avantage que de pouvoir se rembarquer sans être inquiétés, et de se faire payer d'énormes rançons. Le duc de Bourgogne, qui , de même que le comte d'Armagnac, n'avait pris aucune part à la bataille d' Azincourt , reparaît alors avec vingt mille cavaliers, auxquels se joignent les bouchers. Le roi est réduit h se jeter dans les bras de Bernard d'Armagnac , qui , revêtu du titre de connétable , prend en main les finances , I»» commandement des forteresses, et gouverne avec une sévérité inflexible , exerçant des vengeances à peine justifiées par la nécessité de la défense. Le
imc duc de Bourgogne , déçu dans ses espérances , s'allie avec l'Angleterre, en promettant de reconnaître Henri V pour roi de France et de l'aider à occuper le trône ; il est secondé par la reine Isabelle de Bav ière , irritée contre le connétable, qui avait révélé à son mari ses déportements. Jean sans Peur lance une proclamation dans laquelle il expose l'orgueilleuse tyrannie exercée envers la cour par le comte d'Armagnac , et promet l'abolition des impôts. Beaucoup de villes se déclarent pour lui , et Paris même lui est livré. Le peuple vainqueur exerce des vengeances sauvages ; plus de deux mille Armagnacs sont massacrés dans les prisons, et parmi eux plusieurs personnes de haut rang , sacrifiées soit par animosité personnelle, soit par cupidité ; puis, le duc de Bourgogne fait pendre le bourreau Capeluche et les principaux instruments de cette sanglante terreur.
Henri V entre à Rouen , où il fait battre de la monnaie avec son nom et le titre de roi de France (i). Le duc de Bourgogne, qui,
(I) Le titre de roi de France acquérait un surcroît d'importance ponr le priri-
GU1RRES DE LA FRANCE AVEC L'ANGLETERRE. 1^5
ime fois maître de Paris, ne se souciait plus de lui , se rapprocha du Dauphin Charles, le quatrième prince qui portât ce titre ; mais le Dauphin . se défiant de sa loyauté, le fit ou le laissa assassiner au pont de Montereau , par Tanneguy du Châtei. C'était tout à la fois un crime odieux et un détestable expédient. Philippe le Bon, fils du duc assassiné , la perle des preux et l'étoile de la clievalerie, se leva pour venger sa mort. Le roi, la reine, Paris, se déclarèrent en sa faveur, et il conclut avec l'Angleterre une paix honteuse qui donnait à Henri V la main de la belle Catherine , fille two. da roi, avec l'expectative du trône de France, à l'exclusion du Dauphin.
L'horreur du joug étranger rallia les Français au prince déshérité, qui forma une ligue avec l'Écosse, effrayée de l'agrandissement de ses voisins, et vainquit les Anglais a Baugé. Henri V revint alors sur le continent avec vingt-huit mille hommes, punit ses adversaires avec cruauté, et déploya dans Paris une pompe insultant*1; mais la mort le frappa à l'Age de trente-quatre ans, et Charles VI le suivit de près au tombeau : prince malheureux, digne de «««• piété, et qui, outre ses souffrances physiques, eut encore à déplorer la perte de cinq fils. Charles VU, le seul qui lui eût ciwries vu. survécu, fut salué roi sans autre cérémonial que celui d'une bannière aux armes de France déployée sur sa téte; il se fit couronner à Poitiers, tandis que le prince anglais Henri VI était proclamé à Paris. Charles VII , qui représentait la légitimité et l'indépendance, devint populaire pour ses qualités aimables et pour sa bravoure; mais la fortune lui fut contraire dans les combats , et il se vit enlever successivement tout le pays situé au nord de la Loire. Les Anglais l'appelaient par dérision le rot de Bourges, et s'apprêtaient, de concert avec le duc de Bourgogne, à lui porter le dernier coup. Sur ces entrefaites, le duc de tilocester, frère de Henri V, débarqua sur le continent pour occuper la Hollande, la Zélande et la Wetsfrise, que lui avait apportées en dot Jacqueline, fille du comte de Hainaut. Philippe le Bon, qui prétendait y avoir des droits, se mit en marche pour les faire-valoir contre lui, et réduisit Jacqueline à le reconnaître pour . héritier, au cas oh elle n'aurait point d'enfants. Cet allié puissant se trouva ainsi détaché de l'Angleterre.
lege qu'il conférait de guérir Ici scrofuleux en les touchant ; or on discuta sériettiement le point de «avoir ai ce privilège appartenait an roi de France ou
à celui d'Angleterre , et des volume* furent écrite sur ce sujet. Peut-être dirat-on qu'il suftisait d'avoir recours à l'expérience ; mais, là encore, des témoins oculaires attestaient des guérisons opérées par l'un et par l'autre.
Soit qu'il cherchât à s'étourdir lui-même, ou qu'il voulût tromper les autres, Charles VII passait joyeusement le temps dans les fêtes, si bien que, selon la parole d'un loyal chevalier, il était impossible de perdre plus gaiement un royaume; mais beaucoup de Français s'indignaient du joug étranger, et songeaient à s'en affranchir. De ce nombre étaient Dunois, qui se vantait d'avoir tué de sa main mille Bourguignons, et la Hire, vaillant par devoir, sans ambition ni jalousie, qui adressait à Dieu cette prière : Mon Dieu, faites pour moi ce que vous voudriez que je fisse pour vous si fêtais Dieu, et vous la Hire. Ces valeureux champions et d'autres encore procurèrent quelques avantages aux armes françaises ; mais la soldatesque féodale et les orgueilleux chevaliers dédaignaient le peuple et les milices bourgeoises, dont ils ne connaissaient pas la force, ou de laquelle ils étaient jaloux. C'était, au contraire, à la tête de soldats tirés des rangs du peuple que marchaient les chefs anglais, et que, de victoire en victoire, ils venaient assiéger Orléans après s'être réconciliés avec le duc de Bourgogne.
im Charles perdait tout espoir et songeait à se retirer dans le Dauphiné, déserteur de sa propre cause; mais la France était destinée à devoir son salut à des femmes. Marie d'Anjou, femme du roi, commença à ranimer son énergie en lui promettant le secours du ciel et en vendant tout ce qu'elle possédait pour subvenir aux dépenses de la guerre. Agnès Sorel, sa maîtresse, se fit pardonner ses faiblesses en soutenant son courage. Un astrologue lui annonçait un jour qu'elle était appelée à enchaîner le cœur d'un grand roi; elle se tourna vers Charles, et lui dit : Souffrez, sire, que je me rende auprès de Henri VI; car il aura bientôt réuni les deux couronnes. Ce fut ainsi que la femme et la maîtresse de Charles le détournèrent d'une retraite qui aurait été la perte du pays.
Mais, si la Grande-Bretagne ne porte pas aujourd'hui le titre fastueux de royaume-uni de France et d'Angleterre, et si elle n'opprime pas les consciences dans la Gaule comme elle le fait jcaone dire en Irlande, c'est à cause d'une autre femme, qui ne fut souillée ni par la couronne ni par l'amour. On montre encore, près du village de Don rem y, dans le diocèse de Toul, les ruines de l'ermitage de Yermont, sur une colline entourée d'une antique forêt de chênes. Cet ermitage était dans tout le pays l'objet d'une vénération particulière, et il est probable qu'il avait été consacré anciennement à la célébration des rites païens; car la tradition y rattachait d'étranges récits d'apparitions effrayantes et de sor-
JEÀNtfE D'ARC.
cières. Là s'élevait un hêtre magnifique, à l'ombre duquel le châtelain et les paysans du voisinage venaient chaque printemps former des danses, après l'avoir paré de rubans et de guirlandes, comme lorsqu'on plante un mai.
Une simple paysanne, pleine de candeur et de piété, nommée Jeanne, venait rêver à l'ombre de cet arbre des fées, allumait chaque samedi un cierge devant une image de la Vierge dans le bois voisin, et y -joignait l'offrande des plus belles fleurs qu'elle avait cueillies en faisant paître le troupeau de son père ; elle ignorait le monde, et ne savait qu'une chose qu'elle avait ouï dire à ses parents : la patrie était menacée de la honte du joug étranger. Son imagination vivement émue crut voir dans ce lieu l'archange Michel, sainte Marguerite et sainte Catherine; souvent même elle entendit des voix qui l'encourageaient à délivrer le pays de ses envahisseurs. Fille paisible, appelée à une tâche guerrière , à quitter sa quenouille pour ceindre l'épée, humble au fond de l'âme et en présence des saints, dont elle se croyait l'instrument, mais ferme en face des puissants de la terre, que jamais elle n'avait désiré connaître, elle se présente au sire de Vaucouleurs, et le prie de la faire conduire auprès du roi. On la repousse plusieurs fois comme visionnaire; mais on cède enfin à l'enthousiasme d'une conviction invincible et à l'impulsion du peuple, qui croit et admire quand la prudence discute et hésite. Elle est présentée à Charles, à qui elle révèle un secret connu de lui seul, et lui fait la promesse solennelle que Dieu aura pitié de la France ; enfin, lorsqu'on a compris quels services peut rendre l'intervention de l'humble bergère de dix-neuf ans (pavpercula bergereta) , on l'accueille magnifiquement. Mise au défi de faire un miracle : Je ne suis pas venue pour cela, répond-elle; mais le signe qui m'a été accordé , c'est de délivrer Orléans.
Une commission de théologiens déclara que rien n'empêchait de regarder comme divine la mission de cette jeune fille, et le parlement se prononça dans le même sens. La belle -mère du roi, assistée de matrones, s'assura de sa chasteté ; mais le peuple faisait éclater hautement son admiration , et tous, hommes , femmes , vieillards, accouraient pour la voir ; puis ils repartaient les larmes aux yeux, en s'écriant : Elle est vraiment envoyée de Dieu!
Les docteurs et les prêtres insistaient pour l'examiner sur la foi ; elle soutint avec calme leur interrogatoire, et répondit à leur citations savantes : Écoutez : dans le livre de Dieu il y en a plus
19H TREIZIÈME JiPOOUE.
que dans le vôtre. Je ne tais, moi, ni A ni B; mais je viens delà part de Dieu pour délivrer Orléans et faire sacrer le Dauphin à Reims. Mais auparavant je dois faire la sommation aux Anglais; Dieu le veut. Avez-vovs du papier et de ï encre? Écriveê,jevous dicterai... « A vous , Su/fort, Clatsidas, la Poule , au nom du Boi du ciel, je vous enjoins de retourner en Angleterre, et sine te jattes, bientôt, à votre grand dommage* il vous en souviendra.
On lui accorda donc des arme», telles que les portaient lca chevalier* bannereU, une armure blanche, un cheval noir et l'épée de Charles Martel, qu'elle avait demandée, mais «ans la tenir à la main; elle portait l'étendard blanc aux fleura de lis d'or. Après avoir exhorté les soldats à se confier en Dieu, à aimer la patrie, à se confesser, à fuir les femmes de mauvaise vie, elle s'élança à leur tête sur les bastilles des Anglais. Les vainqueurs de Crécy et d'Azincourt s'enfuirent devant l'admirable Pucelle, qui était venue donner de l'unité à la valeur, de l'autorité au coinmandement ; ils durent lever le siège d'Orléans, qui fut encore une fois délivré par miracle (1).
Elle marchait toujours en avant des combattants, mais sans tuer aucun ennemi : pure de carnage et de vices, au milieu du sang et de la corruption des camps ; simple comme une bergère et robuste comme une héroïne ; redoutable aux ennemis, prompte à pleurer lorsqu'elle en voyait un mourir, comme aussi lorsque, par vengeance ou par envie, quelque outrage était lancé contre son honneur, elle s'affligeait surtout de voir dans les batailles tant de chrétiens périr sans confession. Ce ne furent donc ni la valeur ni les combinaisons politiques qui sauvèrent la France, mais la piété. On éprouve le plus vif intérêt à l'entendre elle-même exprimer la conviction profonde qui la rendit la libératrice de son pays.
Le peuple , qui a recouvré sa confiance en Dieu et dans la patrie, se sent capable de tout croire et de tout faire; les Armagnacs, débauchés et mécréants , subissent l'influence de ces humbles et chastes vertus; l'épouvante est telle dans les rangs ennemis que les nouvelles levées refusent de venir d'Angleterre. Ëdouard a beau répandre des proclamations où l'héroïne est traitée de sorcière; il est encore vaincu à Patay, et le tremblant sire de Bourges voit son armée grossir chaque jour, et la prudence défaillir devant l'enthousiasme; enfin, malgré les conseils do la njmii-t. crainte, la Pucelle le conduit à Heims, où il est couronné.
Sa mission accomplie , Jeanne voulut retourner à ses champs et
(i) Vo). t. VI.
JEANNE D'ARC
à sa boulette; mais ni le roi ni les grands ne voulurent y consentir. Dès lors il semble que ses communications avec le ciel ont cessé : elle n'avait plus de décrets d'en haut à imposer là où suffisait la prudence humaine. Bien qu'elle déployât toujours la môme valeur dans les combats , ce n'était plus le chérubin assuré de la victoire. Peut-être la volupté farouche des batailles, la joie sauvage de la victoire et des triomphes envahissaient-elles la pureté de son âme innocente. Les réalités d'un monde pervers troublaient ses riantes rêveries, et, pour les retrouver, elle se réfugiait souvent dans quelque pauvre église de moines, au milieu d'un chœur d'enfants préparés à la communion ; enfin, elle tomba entre les mains des Anglais au pont de Compiègne. Un Te Deum et des feux de joie attestèrent combien ils redoutaient la pauvre bergère, combien leur âme était abreuvée de colère et d'humiliations.
Alors commença un procès qu'il faut ajouter à la liste de ceux qui font la honte de ce siècle. Enfermée dans le château de Beaulieu, puis dans celui de Beaurevoir, bien que ses saints l'exhortassent à la patience, Jeanne désespéra de son sort. Elle s'effrayait à l'idée que le nord de la France pouvait retomber sous le joug des Anglais : elle essaya de fuir, mais sans succès; elle se jeta d'une fenêtre, et ne se tua pas. Chargée de chaînes, elle se vit livrée aux outrages de vils geôliers, qui allèrent jusqu'à tenter de lui ravir cette tleur virginale qu'elle avait gardée avec un soin jaloux sous le haubert.
Les professeurs de l'université , asservis aux volontés de l'étranger, dociles aux ordresdu cardinal de Winchester, véritable roi de l'Angleterre, concoururent à faire condamner la libératrice de la France ; comme on craignait les formes légales dont s'entourait l'inquisition, Pierre Cauchon, évéque de Béarnais, fut chargé de conduire le procès, qui fut intenté d'abord pour cause de magie , ensuite pour cause d'hérésie, et dont l'issue était fixée d'avance. Les actes de cette procédure, qui existent encore (1), font connaître par quels moyens absurdes on parvint à la trouver coupable, au point d'obliger les greffiers à ne prendre note que des faits à sa charge. Charles VU manqua tout à la fois à l'honneur et k la reconnaissance en cédant à l'influence des seigneurs , à qui l'héroïne portait ombrage, et à colle d'Agnès Sorel, qui redoutait de l'avoir pour rivale ; il abandonna celle à qui il était redevable de
(i) Le procès entier a été publié il y i peu de temps par la Société de l'Histoire de France.
Le dernier volume contient des témoignages d'écrivains de lepoque.
la couronne , et la laissa seule sans une protestation , sans un avocat pour la défendre, en face d'ennemis acharnés, juges à la fois et parties.
Cependant l'ignorante jeune fille répondit avec netteté et précision aux questions insidieuses de légistes déloyaux (I); elle proclama hautement sa mission et prophétisa la complète délivrance de la France : saint patriotisme qui ne succombait pas à la pire des épreuves, celle de se voir méconnu. Les moyens infâmes de la suggestion furent tous mis en œuvre (2) ; on poussa l'indignité
(1) D. Quelle bénédiction files- vous' ou fîtes- vous faire sur votre épée?
R. Je n'en fis faire ni n'en fis jamais aucune. Elle m'était extrêmement chère, parce que je Pavais trouvée dans l'église de Sainte-Catherine, que j'aime beaucoup.
D . Lequel aimiez- vou s plus de votre étendard ou de l'épée ?
R. J'aimais quarante fois plus l'étendard, et je le portais moi-même en attaquant les ennemis , pour éviter de tuer quelqu'un , et jamais je n'ai toé personne.
D. Était-ce en votre étendard ou en vous que vous fondiez l'espoir de vaincre ?
R. Il était fondé en Notre-Seigneur, et non ailleurs.
D. Si d'autres que vous l'avaient porté, aurait-il eu fortune égale?
R. Je ne le sais; je m'en rapporte à Notre-Seigneur .
D. Pourquoi a-t-il été porté lors du couronnement dans l'église de Reims plutôt que celui d'un autre capitaine ?
R. Il avait été aux fatigues, il était juste qu'il fût à l'honneur.
D. Faisiez- vous croire aux troupes françaises que cette bannière portait bonheur?
R. Je ne faisais croire rien ; je disais aux soldats français i Entres hardiment au milieu des Anglais , et j'y entrais moi-même.
Au reproche d'avoir cherché à fuir, elle répond : « Oui, je l'ai fait, et c'est chose licite à un prisonnier. Si j'eusse réussi à m'échapper, on ne pourrait n'accuser d'avoir manqué à ma foi, puisque je n'avais rien promis. »
(2) On est étonné de l'habileté avec laquelle une femme sans aucune culture déjoue les pièges qu'on lui tend dans le but évident de la constituer en faute par ses réponses mêmes. On lui demande :
« Croyez-vous être en état de grâce? En répondant affirmativement , elle montrait de la présomption ; en répondant négativement, elle se reconnaissait mdigne d'être l'instrument des volontés de Dieu. Elle dit : SI je n'y suis pas, Dieu veuille m'y mettre ? Sify suis, qu'il m'y conserve.
D. Quand saint Michel vous apparaissait, était-il nu ?
R. Croyez- vous que Notre-Seigneur n'ait pas de quoi le vêtir ?
D. Sainte Catherine et Sainte Marguerite haïssent-elles les Anglais?
R. Elles aiment qui Notre-Seigneur aime, haïssent qui il hait.
Et quand ses juges lui parlaient d'Église triomphante et d'Église militante, distinctions qu'elle ne connaissait pas, et où il était presque impossible de ne pas pas dire un mot susceptible d'être interprété comme hérésie, elle répond : • L'Église et Notre-Seigneur sont tout un... Je vins au roi de la part de Dieu , de U vierge Marie, des saints et de l'Église victorieuse de là haut; c'est à elle que je me soumels, ainsi que mes oeuvres faites et à faire. «
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jusqu'à aposter deux témoins pour écouter ce qu'elle confiait à un religieux sous le secret de la confession. Ce moine lui ayant suggéré d'en appeler au concile général , elle demanda ce que c'était, et, l'ayant appris, elle suivit volontiers son conseil, invoquant l'autorité du pape. Pierre Gauchon ne tint aucun compte d'un appel qui annulait toute sa procédure : Le pape est loin, ditil; puis le pape, refuge des innocents, n'avait- il pas lui-même été souffleté? On lui dit que l'unique moyen de salut était une abjuration; ayant demandé et appris la signification de ce mot, elle s'y refusa, soutenant véritables les révélations qu'elle avait eues. Elle ne voulut pas même se prêter à dire // me parait, parce que le doute à cet égard aurait détruit cette conviction dont elle vivait.
Jeanne cependant avait le plus vif désir de recouvrer la liberté, et d'obtenir la vie sauve; elle ne pouvait se persuader que Dieu l'eût abandonnée, et qu'il ne dût pas faire un miracle pour sa délivrance. Une cédule lui fut présentée , qu'on lui dit être une promesse de ne plus porter les armes, ni de s'habiller en homme, sur laquelle elle dut faire une croix ( car elle ne savait ni lire ni écrire) ; mais c'était au contraire une confession par laquelle elle se reconnaissait hérétique, schismatique , idolâtre, sorcière.
Sur cette déposition spontanée, l'évêque Cauchon la condamna à l'emprisonnement perpétuel, au pain de douleur et à l'eau d'angoisse ; puis , une nuit, on cacha les vêtements féminins qu'on l'avait obligée de porter» et quand la chaste prisonnière voulut couvrir sa nudité, elle dut prendre les habits d'homme laissés à la place. Il n'en fallut pas davantage pour la condamner au feu comme hérétique, relapse et menteuse (1 ) ; elle retrouva tout son îwt.
(1) « Le char et la Pucelle étaient arrivés au lieu du supplice, sur le Vieux Mardi*, près de Saint-Sauveur ; ceux qui entendaient les prières ferventes par lesquelles elle se recommandait à Dieu et aux saints , en s'accusant avec contrition du moindre péché véniel, ne pouvaient retenir leurs larmes.
« La foule était immense. On avait dressé trois échafauds : un pour les juges, un autre pour les prélats et les personnes de distinction ; le troisième pour la Pucelle, auprès du .bûcher. Des Anglais et des Français de haut rang étaient parmi les assistants. On y voyait aussi Pierre Cauchon et Jean le Maître avec onxe assesseurs du tribunal ; mais le peuple regardait d'un œil irrité cette scène lugubre, sentant bien qu'il allait se commettre une énorme iniquité.
• Alors Nicolas Midy commença une prédication sur ce texte : Quand un membre souffre , les autres souffrent aussi. Il dit que l'Église avait déjà pardonné une fois à Jeanne ses fautes, mais qu'elle croyait ne devoir plus la défendre désormais, et la repoussait de son sein. Jeanne écoutait avec paUence et résignation ce discours, qu'il termina par ces paroles : Jeanne, allez en
'mat courage en présence de la mort. Un bûcher très-élevé , pour être vu de tout le monde, dressé sur la place du Vieux Marché de Rouen, et recouvert d'argile, afin de prolonger son supplice , fut
• paix ; l'Église ne peut plus mus défendre, et vous livre à la justice tem-
porelle.
<■ Sans attendre cette exhortation , à peine le prédicateur avait-il Gni que Jeanne s'était agenouillée pour implorer avec ferveur la grâce et l aide de Dieu et des saints, de ceux en particulier qui Pavaient soutenue jusque-là dans les sentiers de la vie. Se rappelant les paroles du Sauveur expirant, elle demanda pardon à tous, amis ou ennemis, du mal qu'elle pouvait leur avoir lait, comme elle-même leur pardonnait tous les torts quelle en avait reçus ; elle pria ensuite le |»euple de se souvenir d'elle dans ses prières, et les prêtres présents de dire une messe à son intention.
« A cet instant môme où le bûcher allait être la récompeuse de tant de «délité et de dévouement, gardant toujours le souvenir de son roi et jalouse de son honneur, elle s'écria de manière à pouvoir être entendue de tout le peuple : Dans tout ce que fal fait, soit en bien, soit en mal, il n'y a faute aucune dê lui. Le fruit et l'éclat de ses victoires, elle les lui consacrait, ne réservant pour elle que l'infamie et les souffrances.
« Tels étaient les discours de la Pucelle en face de la mort; c'est ainsi qu'elle implorait le pardon de ceux qui, usant à son égard d'une si noire injustice , avaient déchiré son Ame et mis son corps à la torture. Ses douces et sublimes paroles pénétrèient soudain comme une épée tranchante au tond de tous les cœurs, et tous, amis ou ennemis , les juges eux-mêmes, fondirent en larmes. Ce fut le plus beau triomphe que pût remporter Jeanne au moment où, libre de toute haine et rancuue, dans la brillante auréole d'une Ame sainte, elle montait au bûcher comme l'archange Michel toulant le dragon sous ses pieds, et, les yeux levés an ciel, elle adressait à la terre des paroles de pardon et de paix : triomphe plus grand que celui où, suivie des plus vaillants chevaliers, au son des cloches et au milieu des cris de joie d'un peuple entier, elle arborait sa bannière victorieuse sur la dernière tour d'Orléans, et se voyait saluée des noms d'héroïne et de libératrice de la France. Alors le sang des ennemis vaincus avait coulé à flots; c'étaient maintenant les larmes des vaincus qui coulaient sur leur victime, abattue et condamnée à mourir.
« Par suite de cet ancien principe de l'Église qui défend l'effusion du sang u la puissance ecclésiastique, le châtiment de Jeanne était alors dévolu à l'autorité temporelle. Il aurait été raisonnable dexiger que celle-ci examinât la cause, pour rechercher Jusqu'à quel point ses lois avaient été violées par la Pucelle, et si vraiment elle était indigne de la protection qu'elle avait obtenue. Mais rien de cela ne fut fait. Nouvel exemple des abus que l'on ne rencontre que trop souvent dam les procès dits de foi. Aucune autre sentence ne fut prononcée, et la Pucelle fut livrée immédiatement au bourreau, qui se tenait tout prêt.
« Jeanne demanda une croix pour y puiser force et courage dans son dernier combat. Un Anglais charitable lui en ht une à l'instant avec son bâtou, et elfe l'accepta avec grand re$|>ect ; puis, l'ayant attachée sur sa poitrine, au milieu de ses vêtements, où elle continuait à la baiser, elle invoquait, au milieu des larmes, i'assistauce de ce Dieu qui , innocent aussi, expira sur la croix. Elle pria ensuite le frère kambert et le bedeau d'aller chercher la croix de l'église voisine, et de la tenir toujours droite devant elle, pour qu'elle pat jusqu'à son dernier soupir
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la dernière vengeance des Anglais; ils avaient raison, les Anglais , de s'acharner aux tortures d'une jeune tille qui les avait effrayés , de s'obstiner à vouloir prouver que ce n était pas elle, mais le
contempler le Rédempteur crucifié. Lorsque le prêtre lui eut apporté en effet celte croix, elle l'embrassa en pleurant amèrement, et en se recommandant à Dieu, à l'archange saint Michel et à sainte Catherine, sa première avocate.
m Mais cette scène attendrissante paraissait désormais trop lente à la fureur d'une soldatesque sans pitié; elle demanda que Jeanne fût remise entre ses mains, et serait à crier au bedeau, qui continuait à l'encourager sur l'échafaud : Maître Jean , en finirei-vous ? Voulez-vous nous faire rester ici jusqu'au diner? A ces vociférations, sans que les jug^s temporels légitimes eussent proféré aucune sentence, elle fut consignée aux mains du bourreau, avec ces paroles : A toi; fais (on devoir.
• Deux aides du bourreau s'approchèrent d'elle pour la descendre de Pécha* faud ; alors elle embrassa une dernière fois la croix, salua en parlant ceux qui l'entouraient, et descendit, accompagnée seulement de frère Martin. Quelques Anglais se jetèrent sur elle et l'entraînèrent avec une brutalité farouche jusqu'au pied du bûcher, tandis qu'elle allait proférant au milieu des pleurs et des gémissements le nom de Jésus, et s'écriait d'une voix désolée : Rouen , Rouen, tu es ma dernière demeure Les assesseurs qui avaient pris part au jugement finirent par être émus de ces plaintes, et, comme s'ils eussent entendu leur propre condamnation, ils désertèrent épouvanlés le lieu de l'assassinat. Fait vraiment extraordinaire à cette époque de guerre» prolongées et féroces, où le cceur des hommes s'était habitué et endurci aux spectacles et aux méfaits les plus atroces.
« On entoura la tôle de la victime de la bande de papier ordinaire, où étaient inscrits aes prétendus crimes; sur un tableau placé près de là se lisait la liste des erreurs et des méfaits dont l'iniquité de ses juges l'avait trouvée cou-
« Elle supplia le prêtre de descendre de l'échafaud, et de tenir la croix élevée devant elle, en lui continuant ses encouragements à haute voix , ainsi que ses. prières dans la dernière bataille.
« A ce moment, Pierre Cauchon t'approche d'elle de nouveau. Jeanne, qui avait pardonné à tous ses ennemis , environnée entièrement par les flammes comme elle Pétait , «é prit à lui dire une dernière fois , en secouant de son sommeil mortel la conscience du juge prévaricateur : Ah ! je meurs par vous ! car, si vous m'aviez remise aux prisons de V Eglise, au lieu de me livrer à mes ennemis, je ne serais pas ici. O Rouen, je crains fort que ma mort ne te soit une cause de deuil !
« Lorsque enfin la fumée et le feu l'eurent enveloppée entièrement, elle demanda un peu d'eau bénite, invoqua une dernière fois l'assistance de l'archange saint Michel et des autres saints, rendit grâces à Dieu des faveurs qu'il lui avait accordées ; puis , vaincue par les flammes , inclinant vers la terre sa tète mourante, elle envoya de son bûcher vers le ciel ces paroles suprêmes, dont les assistants les plus éloignés furent encore frappés : Jésus, Jésus, Jésus !
« Ce qu'il y eut encore d'étonnant, c'est que le bourreau eut beau répandre en quantité de l'huile, des charbons, du soufre, sur le cœur et sur les intestins de la Puceiie, la flamme ne put jamais brûler le cœur, comme il résulte des dépositions assermentées de l'exécuteur, qui, épouvanté de cette circonstance , crut fermement à un miracle.
« Alors le cardinal d'Angleterre ordonua que le cceui et les cendres de Jeanne,
diable qui avait causé leur épouvante. Nicolas l'Oiseleur, qui , en lui tendant des pièges dans sa confession , lui avait suggéré des réponses nuisibles , voulut se jeter à ses pieds pour lui faire connaître son infamie et son repentir, mais il fut repoussé. Nous ignorons si la foi qu'elle avait en son roi, ses saints et sa patrie fut ébranlée; mais il est certain qu'elle expira sans proférer une plainte à leur égard , en répétant le nom de Jésus et de son archange.
Sa mission , qui avait commencé par une vision, finit par le martyre, et jamais elle ne sépara la cause de son pays et de son roi des ordres du ciel. Vingt-cinq ans après , sur la demande de im Charles VII, et avec l'autorisation du pape Calixte III, son procès fut revisé , déclaré nul et inique ; mais l'héroïne n'était plus. La justice humaine ne pouvait que la proclamer innocente, et s'exposer de nouveau au danger d'erreurs irréparables (I).
et tout ce qui restait d'elle fût jeté dans la Seine, afin qu'il ne demeurât pas même un souvenir auquel pût se rattacher la vénération populaire.
« Ainsi mourut la vierge d'Orléans; ainsi expira l'héroïne qui se dévoua en victime pour ia France, et à qui seule son peuple est redevable de n'avoir pas été eiïacé du nombre des nations libres et indépendantes. Bien que livrée à ceUe horrible mort par d'indignes ministres du sanctuaire, qui trahissaient Dieu et l'Église, comme les faux apôtres avaient trahi le Seigneur, elle n'en resta pas moins toujours affectionnée à l'Église, et ne l'accusa poiut de méfaits commis en son nom par ces prévaricateurs. Elle ne cessa pas même d'aimer sa patrie, parce que les juges français l'avaient condamnée, et ne songea point, à l'article de la mort, à violer sa foi envers le roi, dont la lâche ingratitude l'avait abandonnée. Dans ce sens, Jeanne peut être offerte comme le symbole du sacrifice de la vie le plus beau et le plus chrétien.» Gorres, die Jungfrauge ion Orléans.
(1) Quand on pense que la France doit à Jeanne d'Arc le plus grand bien d'une nation, on doit déplorer qu'elle ait été chez elle un objet de dérision pour la philosophie dénigrante du siècle passé ; que l'homme de génie qui en fut le • patriarche ait dirigé contre sa mémoire un pamphlet dégoûtant, plein de sarcasmes, et où l'impiété le dispute à l'obscénité ; et que le siècle des lumières ait applaudi À ce triple sacrilège de religion, de patriotisme et d'honnêteté. Dans le cours du nôtre, on a vengé l'héroïne de la négligence des doctes et des dédains Impies de l'orgueil. Outre les historiens généraux, les écrivains qui ont traité spécialement de l'héroïne d'Orléans sont :
Chaussarh, Jeanne d'Arc, recueil historique et complet; Orléans, 1806.
Lebrun des Charmettes , Histoire de Jeanne d'Arc, tirée de ses propres déclarations , etc.
Jollois, Hist. abrégée de la vie et des exploits de Jeanne d'Arc.
Berriat Saint -Prix, Jeanne d'Arc, ou coup d'oeil sur les révolutions de Fiance.
Anonyme Anclais, Ment, of J. d%A. with the history of her times ; Londres, 1824?
G. Gorres, la Pucelle d'Orléans, etc. (en allemand , traduit par M. Léon Boré), Regensburg, 1834.