‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 55 sur 153 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

EMPIRE D'OCCIDENT

Le saint-empire romain, dans lequel la force paraissait sanctifiée par la religion, avait dominé le moyen âge en vertu d'une

sorte de supériorité sur les rois , avec alternative , à l'occasion de la suprématie , d'entente et de lutte avec les papes qui consacraient les Césars. Réunissant à son territoire la Lorraine sous Henri l'Oiseleur, l'Italie sous Othon Ier, le royaume d'Arles sous Conrad III , les Deux-Siciles sous les Hohenstaufen ; apportant la civilisation et l'ordre social aux Slaves de la Bohême , de l'Elbe, de la Saale et de la Vist ule ; ayant des rois pour ministres , des reliques pour joyaux de la couronne, il avait fait renaître , mais mitigée , la suprématie de l'ancienne Rome.

Les quatre nations germaniques avaient prévalu tour à tour, et, avec elles, le pouvoir impérial; mais la manie de conquérir l'Italie eut pour résultat d'altérer la constitution. Le droit d'élire les évéques se perdit dans la guerre des investitures , et celui d'élire les magistrats, dans la guerre avec la ligue lombarde; la classe bourgeoise resta donc affranchie de la société féodale. Pendant la lutte , les possessions impériales furent dépecées, et déjà Frédéric Ier les prodiguait pour se faire des partisans. Si , Ton avait joint ces lambeaux aux duchés primitifs, il en serait sorti autant de royaumes distincts; mais les duchés étaient en partie détruits, en partie réunis à la couronne, en partie subdivisés. Les évéchés en avaient été détachés , de manière à former autant de pouvoirs indéterminés , et qui grandissaient sans attirer l'attention. Dans la nomination des anticésars, ce droit fut restreint à un petit nombre d'électeurs. Les classes moyennes se substituaient donc aux envahisseurs armés , les petites souverainetés aux grandes souverainetés nationales.

L'Empire, en luttant contre les papes , cessa de paraître le tuteur de la liberté, et perdit le caractère religieux que lui avait imprimé Charlemagiie; il ne rallia pas même toute l'Allemagne dans l'unité établie par Othon, et se résolut, comme les autres, en un royaume réparti entre des princes chaque jour moins dépendants, et tendant lui-même à rendre héréditaire une dignité dont l'essence consistait à être élective (I).

Dans l'intervalle désigné par le nom de grand interrègne, s'il y eut des empereurs, aucun d'eux ne fut généralement reconnu , et il ne restait aucune autorité capable de réunir toutes les parties de l'Allemagne.

(1) Fréd. Scblegel, qui aime tant à lonanger les princes autrichiens dit que « l'intervalle de Rodolphe à Maximilien peul, eu épard aux mœurs et au gouvernement, être appelé la période barbare. » Tableau de rhistoire moderne. Vcy. aussi I. D. OnLfiNsciiLANm , Histoire de V Empire romain dans la première moitié du quatorzième siècle, et Histoire de l'interrègne.

EMPIRE D'OCCIDENT

Le duché des Frédéric, qui , outre la Souabe , embrassait l'Helvétie et l'Alsace , se Irouva morcelé , et ses nouveaux maîtres ne furent pas seulement des prélats et des comtes, mais aussi de simples paysans qui s'affranchissaient, non pour acquérir une liberté individuelle, mais pour la transmettre à tous les États. Au lieu des ducs chargés d'administrer le pays au nom de l'empereur, ce furent des intendants qui perçurent les revenus qu'il en tirait.

Les autres grands duchés de l'Allemagne se trouvèrent aussi démembrés. Du duché de Saxe sortirent les marquis de Brandebourg; l'Helvétie fut divisée en cinquante comtés et cent cinquante baronnies ; l'archevêque de Cologne vit ses vassaux se soustraire à l'obéissance , comme aussi plusieurs autres princes et villes. L'Autriche , la Garinthie , la Styrie , pour ne citer que les divisions les plus grandes, s'étaient déjà détachées du duché de Bavière. La Franconie , à l'époque où s'éteignit la maison salique , avait été divisée entre les landgraves de Hesse , les comtes de Nassau et Pévèque de Wurlzliourg , sans parler du comté palatin. La Lorraine fut aussi distinguée en haute et basse , la première appartenant aux comtes d'Alsace, et l'autre aux comtes de Louvain; de celte même province se formèrent encore les comtés de Hollande, de Zélande, de Frise, de Juliers, de Glèves et autres. Plusieurs francs-alleux furent réduits en fiefs par l'hommage volontaire de leurs possesseurs, comme ceux de Brunswick et de Luxembourg , que I on érigea en duchés. Les ecclésiastiques s'exemptaient de l'obligation de contribuer à l'entretien de la cour; les villes impériales s'intitulaient libres et cessaient de payer les impôts; enfin les quatre électeurs du Rhin se partageaient entre eux l'Empire. Voilà donc la grande monarchie d'Othon le Grand dissoute , pour devenir une polyarchie , une confédération confuse , où tous les feudataires prétendaient n'être vassaux que de l'Empire, même pour les pays héréditaires , quand déjà ils s'étaient soustraits de fait à toute juridiction , pour s'élever à la souveraineté.

Cette souveraineté , ils l'exerçaient en vertu du droit de la force, c'est-à-dire en se faisant la guerre les uns aux autres, véritables passes d'armes, quoique sérieuses, qui faisaient de l'Empire un vaste champ de bataille. Quelques uns se rendaient formidables par leur seule épée , comme Éberhard de Wirtemberg, qui avait inscrit sur sa bannière : Ami de Dieu, ennemi de tous les hommes. Dans ce boulev ersement, chacun cherchait l'ordre par l'organisation d'un système intérieur; pour attaquer ou se défendre, on formait des ligues, d'où plus tard sortit la fédération générale. Telle était

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celle de la petite noblesse, dite Ganerbinat, dont les premières conditions étaient de fortifier un château pour fournir à tous un refuge , de posséder et d'hériter en commun ( gemein-crben ). Les villes formèrent la confédération du Rhin et de la Hanse ; enfin , comme la justice impériale était entravée ou usurpée , les États qui désiraient la paix constituèrent l'association arbitrale des Austrègues, qui survécut au désordre , comme sauvegarde de Tindépendance.

Au premier rang, parmi les seigneurs de cette époque , était Ottokar de Bohême. Les habitants de cette contrée sont issus des Tchèques , nation slave qui se transporta des rives du Don sur les terres occupées quelque temps par les Boïes et ensuite par les Marcomans. Prague obtint la prééminence sur les autres États, jusqu'au moment où Croc ou Crac se fit roi du pays , et donna sa fille Libussa à un Przémysl , dont la famille a produit les ducs de Bohême jusqu'en 1310. C'est là ce que fournit la tradition; mais m- l'histoire n'acquiert de certitude qu'à l'époque où sainte Ludmille amena le duc Borziwoï Ier à recevoir le baptême , et où Spitignew et Wratislas, leurs fils, se rendirent vassaux de l'empereur d'Allemagne. Du temps de Conrad II , Udalrich ou Ulric enleva aux îw.ioi». Polonais la Moravie , habitée par des Slaves. Son fils Brzetislas décréta que la couronne passerait non pas au fils aîné du duc défunt, mais au membre le plus âgé de sa famille; ce qui s'appela justice des Bohémiens.

Le titre de roi , attribué personnellement à Wratislas II (1086), puis à Wladislas II (1U0) , avec la charge de grand échanson, lm- fut conféré héréditairement à Przémysl Ottokar Ier. Ce roi , grâce à l'appui qu'il avait prêté tantôt à Philippe, tantôt à Othon IV, acquit de l'influence, et fut admis par les électeurs de l'Empire; il cassa la justice des Bofiémiens pour lui substituer l'ordre de primogéniture, en réservant à l'archevêque de Mayence le droit de couronner les rois.

!t30. Ce fut sous Wenceslas m, son fils , qu'eut lieu l'irruption des Mongols qui , n'ayant pu pénétrer à travers les gorges de la BoiMf-7*. héme, allèrent dévaster la Moravie. Ottokar II , fils et successeur de ce prince , réunit à ses États l'Autriche , la Moravie , la Styrie , la Carinthie , la Carniole , la marche des Yénètes et Pordenone. A la tête de soixante mille croisés , il tomba sur les Prussiens idolâtres, et donna la Sambie à l'ordre Teu tonique; il fit aussi la guerre à Béla IV, roi de Hongrie , et le défit complètement à liM. Kressenbrunn. Lorsqu'il eut refusé par deux fois l'empire qui lui était offert, les princes, menacés d'excommunication par Gré-

EMPIRE d'occident. 253

goirc X s'ils ne faisaient pas un autre choix , jetèrent les yeux sur un seigneur faible qu'ils espéraient diriger à leur gré.

L'adulation a voulu rattacher la maison de Habsbourg à cet Éticon, duc d'Alsace, en 684, duquel sont issues les maisons de Lorraine et de Bade ; il est de fait qu'elle ne possédait , à l'époque dont >nuon nous parlons, que le château situé en Suisse dont elle tirait son d'Aul^U:be• nom. Rodolphe, après avoir été élevé à la cour de Frédéric II, s'était réfugié à celle d'Ottokar. Pendant les troubles de l'interrègne , il tua Hugues de Trieffenstein , et s'empara de ses domaines, auxquels il joignit ceux d'autres seigneurs ; ces domaines comprenaient différentes terres dans la Souabe et dans le canton de Zurich, les comtés de Kibourg et de Baden , outre le patronage des cantons forestiers d'Uri , de Schwitz et d'Unterwald ; puis, à la téte d'une bande qui suivait le parti de Conrad IV, il avait saccagé le faubourg de Bâle, et brûlé un monastère, ce qui lui avait fait encourir l'excommunication.

La renommée le disait prudent et religieux ; il rapiéçait luimême ses vêtements, et la seule dépense un peu importante qui résulte de ses comptes est celle qui regarde l'achat d'habits neufs pour lui , sa femme et ses enfants. Un jour qu'il parcourait la campagne , il rencontra un curé portant le viatique , qui se déchaussait pour franchir un torrent à gué. Aussitôt il mit pied à terre , fit monter le prêtre à sa place , et le conduisit lui-même jusqu'au village; puis, il fit don à l'église de son palefroi, en disant : Jamais un cheval qui a porté Notre-Seigneur ne saurait me servir de monture.

Ce curé devint secrétaire de l'archevêque de Mayence , qui, dans son voyage à Rome pour recevoir le pallium, s'était fait escorter, à prix d'argent, par Rodolphe, attendu que les routes étaient peu sûres. Au milieu de ces débats soulevés pour le choix de l'empereur, le comte de Habsbourg revint à l'esprit du prélat; les autres électeurs le trouvèrent convenable, d'abord parce que, seigneur de petit État, il ne pourrait abuser du pouvoir, ensuite parce que, veuf avec plusieurs tilles à marier, ils espéraient s'allier à lui par des mariages et grandir en influence.

Il fut donc élu; comme à la cérémonie de son couronnement, Rodolphe i«. le sceptre sur lequel les vassaux devaient prêter l'hommage man- «« «Jeun», quait, il saisit une croix , en s'écriant : Ce signe qui a sauvé le monde peut bien remplacer le sceptre ; mouvement qui charma la multitude.

Oltokar II protesta contre l'élection , comme illégale , ce qui offrit à Rodolphe l'occasion de tirer sa famille de l'obscurité. U se •

TRE1ZIÈ.UE KPOOUE

réconcilie avec le pape, auquel il abandonne tout ce qu'il veut en Italie; il marie ses filles, de manière à environner de ses gendres le prince qui s'était fait son ennemi , le met au ban de l'Empire, et appelle sous sa bannière la noblesse de la Souabe et de 1 Alsace. Il entre alors en Autriche, et contraint Ottokar à lui céder co duché, la Styrie, la Carinthie, la marche des Vénètes et Pordenone, puis à recevoir à genoux l'investiture de la Bohême et de la Moravie.

On raconte que Rodolphe avait pris ses dispositions pour que les rideaux du pavillon tombassent au moment de la cérémonie, de manière que tonte l'armée put voir son rival à ses pieds. La colère rendit le courage à Ottokar humilié, et il se prépara de nouveau à la guerre; mais l'habileté calculée de son ennemi l'emporta sur son courage héroïque et passionné. Rodolphe gagna les Moraves, qui , trahissant Ottokar sur le champ de bataille , déterminèrent sa défaite et sa mort.

Alors Rodolphe occupa la Moravie, qu'il retint pour les dépenses de la guerre, etlaissa la Bohême àVenceslas, Mis du roi défunt, à la condition qu'il épouserait une de ses filles. Il forma de l'Autriche, de la Styrie et de la Carniole, qui avaient fait retour à l'Empire, un patrimoine à son lils Albert ; il déjouait ainsi les espérances des princes dont il avait eu l'assistance , comme il fit taire les réclamations des héritiers des biens allodiaux , et celles de Vienne , qui avait été déclarée ville libre. Telle fut l'origine de la maison d'Autriche, qui devait ensuite rendre presque héréditaire la couronne germanique , jusqu'au moment où elle érigerait en empire ses propres États immensément accrus.

Rodolphe aurait dù se rendre en Italie pour recevoir la couronne; mais, en caressant toujours le pontife et en lui cédant toute prétention sur le patrimoine de Saint-Pierre , sur lequel il n'avait d'ailleurs aucun droit, il sut, quoiqu'il ne fût pas encore couronné, se soustraire à cette formalité; car il comparait l'Italie à la caverne du lion , où le renard apercevait plusieurs traces à l'aller, mais aucunes au retour.

Il avait beaucoup à faire, il est vrai , pour réformer l'Allemagne, mettre un terme aux guerres privées , abolir les privilèges prodigués par les Césars éphémères . et faire rentrer au trésor les droits royaux. Après avoir brisé les plus forts par les armes et la démolition d'une foule dechàteaux (soixante-dix dans la seule Thuringe), il parcourut le pays, rendant justice en personne. On ne m'a pas fait roi pour que je me cache, disait-il. Aux termes de la paix publique qu'il proclama , certaines provinces s'engngèrenl par ser-

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ment à se rendre justice , au lieu d'exercer des violences les unes

contre les autres. Non content d'avoir mis ses filles sur des trônes il],

et tiré sa famille d'une cabane, comme il le disait , pour la porter

au plus haut degré de puissance , il aurait voulu assurer l'empire

à son fils ; mais, avant d'avoir pu vaincre les répugnances des élec- ttM.

teurs . il mourut à l'âge de soixante-treize ans.

Albert, son fils, occupa aussitôt le château de Trifels, où étaient gardés les joyaux de la couronne; mais les électeurs, qui avaient eu des preuves de sa dureté et de son avarice, lui préférèrent Adolphe de Nassau. Bien qu'il appartint à l'une des plus anciennes familles de l'Allemagne, c'était le prince le plus pauvre qui jamais "Jjjjw* fut parvenu à l'Empire, mais en même temps le chevalier le plus im vaillant et le plus généreux de son époque. Apres avoir battu dans cinq batailles Jean 1er, duc de Brabant,il fut défait et pris à la sixième. Qui es-tu P lui demanda le duc lorsqu'il fut conduit devant lui. — Le comte de Nassau, pauvre seigneur de l'Empire. Et toi? — Jean , à qui tu as fait une guerre obstinée , et tué cinq de ses meilleurs généraux dans cinq batailles. — Je m' étonne que tu aies échappé à mon épée, qui n'était dirigée que contre loi. Cette intrépidité charma le duc, qui le renvoya avec des dons et des assurances d'amitié.

Le nouvel empereur imita Rodolphe en cherchant à maintenir la paix et la justice, à se procurer des alliés par des mariages, et à enrichir sa famille avec les principautés de l'Empire. Mais Albert d'Autriche, dt çu dans l'espoir d'une couronne , rassemble ses partisans, met une armée sur pied, et fait déclarer Adolphe déchu du trône, comme coupable de vols, d'assassinats, de viols, de sacrilèges» de tous les méfaits dont ses troupess'étaient souillées j puis il en vient aux mains avec lui à Gelheim, le bat, achète les A,hrr' i". électeurs à prix d'argent et de concessions, et se fait couronner. *lmms.

Livide de visage et privé d'un œil, sévère, hostile à toute liberté, Albert eut de la fermeté, si l'arbitraire mérite ce nom ; il eut à regretter d'avoir appris aux électeurs qu'ils pouvaient détruire leur créature, et ce fut en frémissant qu'il entendit l'électeur de Mayence lui dire : Mon cor de chasse peut faire sortir de terre le roi des Romains. Le pape Boniface VIII le cita devant lui pour qu'il eût à se justifier, et déclara qu'il appelait sur sa propre tête la colère de Dieu si jamais il reconnaissait ce régicide.

(1) Il les maria à Louis comte palatin du Rhin, duc de Bavière; à Albert, duc de Saxe ; à Otiion, marquis de Brandebourg; à un autre Othon, duc de Bavière; à Venceslas, roi de Bohême; à Charles Martel , roi de Hongrie ; à Thierry, comte de Clèves.

Albert, pour l'en punir, s'allia avec Philippe le Bel. en abdiquant toute prétention sur le trône d'Arles, à la condition qu'il l'aiderait à rendre la couronne impériale héréditaire dans sa maison. Fort de cette alliance, entouré de la cavalerie hongroise et de cuirassiers, et traînant toujours derrière lui des machines de siège, il obligea les Viennois à lui apporter, pieds nus, les clefs de leur ville sur le Kalenberg, où il déchira les Diplômes de leurs franchises; il attaqua les quatre électeurs du Rhin, et les contraignit à lui céder les péages sur ce fleuve, ainsi que les avantages dont il les avait leurrés pour les entraîner à la félonie. Boniface lui-même eut la faiblesse de le reconnaître, afin surtout de donner un supérieur au roi de France; de son côté, Albert s'obligea particulièrement à protéger le pape, et à ne pas faire de ligues contre lui. On ajoute qu'il lui promit d'attaquer la France , si le pontife assurait l'hérédité de l'Empire à la maison d'Autriche (4).

Mais les moyens qu'il employa pour agrandir sa famille dans la Suisse, la Thuringe, la Misnie et la Bohême le rendirentodieux, et lui suscitèrent partout de l'opposition. Quand Jean de Souabe, son neveu et son pupille, réclama de lui l'héritage paternel, il lui fit donner une corbeille de fleurs. Le jeune homme, irrité, trame une conspiration contre son oncle , et le tue au moment où il allait réprimer les Suisses, qui venaient de s'insurger au cri de liberté.

L'assassin s'enfuit, et, proscrit par tout le monde, il se rend à Rome pour implorer le pardon du pape Clément V (2). Ëlisabeth, femme d'Albert, et Agnès, l'une de ses vingt et un enfants, ven-

(1) Le fait est affirmé par Albert de Strasbourg, écrivain contemporain.

La confirmation qui lui fut donnée par Boniface V I J i respire tout l'orgueil de ce pontife : Fecit Deus duo luminaria magna; et luminare majus ut prxesset diei, luminare minus at prxesset nocti. Hxc duo luminaria fectt Deus ad literam, sicut dicilur in Cenesis : Et nihilominus spiritualiter intellect a, fecit luminaria prxdicta, scilicet , id est pot estât em ccclesiasticam , et lunamf hoc est temporal em et imperialem, ut regeret universum. Et sicut luna nullum lumen habet% nisi quod recipit a sole, sic nec aliqua terrena potes tas aliquid habet, nisi quod recipit ab ecclesiastica potestate... Nie insurgat hic superbta gallicana , qux dicit quod non recognoscU superiorem. Mentiuntur; quia de jure sunt et esse debent sub rege romano et imper a tore. . . Nunc uutem c a label se dévot um et prompt um ad facienda omma qux volumus nos et fratres noslri et ecclesia if te... Si autem ipse vellel contrarium facere, non posset : quia non habemus alas nec manus ligotas, nec pedes compedilos , quin bene possimus eum reprimere, et çuemcumque principem alium terrenum.

(2) Le fiape lui donna l'absolution , mais en la consignant entre les mains 'le Itairi VI! qui l'enferma dans un couvent «le Vko.

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gèrent la mort d'Albert dans le sang de plus de mille personnes ; soixante-trois vassaux de Palm furent décapités en un seul jour. Thibaut de Blamont, qui s'était trouvé présent à l'assassinat, fut attaché à une roue, où il souffrit cruellement pendant trois jours, tandis que sa femme était torturée à ses pieds. Agnès ellemême tuait les complices de sa main ; elle s'apprêtait à égorger le petit enfant d'un conjuré lorsqu'il lui fut arraché par ses guerriers. Ces femmesatrocesfondèrent sur le lieumême l'abbaye de Kônigsfeld, monument de vengeance dans un pays où s'élevaient tant de témoignages de piété et tant de foyers d'instruction. Elles y appelèrent Strobel d'Offtringen ; mais le vieil ermite refusa en disant : Cest mal servir Dieu que de verser le sang innocent , et de doter les monastères par larapine. Dieu n'aime que la bonté et la miséricorde (1).

Frédéric le Beau, qui succéda à Albert dans ses domaines d'Autriche, aspirait a l'Empire ; mais les princes/qu'eff rayaient les projets ambitieux de cette famille, lui préférèrent Henri de Luxem- Luxembourg, bourg, prince de petit État et chevalier fameux dans les tournois. On voulait encore obliger Frédéric à restituer l'Autriche à la maison de Bohême ; mais il parut à la diète avec une suite si nombreuse que Henri le confirma dans ses possessions, un peu par crainte, comme aussi dans l'espoir de s'assurer son aide pour l'expédition d'Italie et l'acquisition de la Bohême (2).

A Ottokar II ( 1278 ) avait succédé, dans ce royaume, Wen- im. ceslas IV, l'un des princes les plus justes, s'il en existait à cette époque; il se proposait défaire rédiger un code par des jurisconsultes italiens ; mais il en fut empêché par les grands, qui profitaient du désordre de la justice, et qui s'opposèrent même à la fondation d'une université. Il avait tellement accru ses domaines que son père n'en possédait pas davantage avant d'être dépouillé par les Autrichiens. Par élection, il était, en outre, roi tm \. de Hongrie et de Pologne. Albert d'Autriche, son beau-père, qui le haïssait parce qu'il était un obstacle à l'agrandissement de sa maison, lui enjoignit, comme vassal, de renoncer à ses couronnes, et le mit au ban de l'Empire, sans toutefois parvenir à le déposséder.

Lorsqu'il fut mort, à Pâge de trente-quatre ans, Wenceslas V, un. son fils, acheta d'Albert, au prix de la Misnie, la paix et l'investiture de la Pologne et de la Bohême; mais il fut bientôt asti) Coxe, Ifouse oj Ausdïa.

(2) W. Doexices, Acta Jfenrici VU; Berlin, 1840.

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258 TBE1ZÏÈMB ÉP0ÛUE.

i3« sassiné. Comme la ligne slave masculine finissait en lui, Albert, sans égard pour les quatre soeurs de ce prince, déclara la Bohème fief vacant, et en investit son fils Rodolphe, qui épousa Elisabeth de Pologne, veuve de VVenceslas. Il fut stipulé, au cas où la ligne autrichienne viendrait à s'éteindre, que les rois de Bohême hériteraient de ses duchés, et réciproquement. Rodolphe, en effet, qui mourut peu de temps après, aurait dû avoir Frédéric le Beau pour héritier ; mais le parti national proclama Henri de Carinthie, gendre de Wenceslas IV. Ce prince mécontenta le pays par son avidité et sa rigueur ; les seigneurs s'adressèrent alors à Henri VII, et lui offrirent la couronne de Bohême pour son fils, avec

me la main d'Élisabeth, autre fille de Wenceslas. La proposition fut acceptée , Jean de Luxembourg proclamé roi, et Henri de Carinthie détrôné. Voilà comment les empereurs enrichissaient leurs familles. H n'était plus question des querelles des Guelfes et des Gibelins, du sacerdoce et de l'Empire, mais uniquement des maisons de Bohème, de Bavière, d'Autriche, qui se disputaient le tronc et les provinces.

Henri de Luxembourg rêvait encore l'idéal de l'Empire, lorsque les esprits se tournaient déjà vers les choses possibles ; mais telle était la disparité entre le but et les moyens qu'il se (it mépriser. Il avait à coeur l'expédition d'Italie , pour faire étalage de dignité impériale, et déployer sa valeur chevaleresque sur un champ plus glorieux que dans ses démêlés avec les petits princes allemands. Il passa donc les Alpes, et, comme nous le dirons ailleurs avec plus de détails , il ranima partout le parti gibelin, et

mi se fit couronner roi à Milan et empereur à Rome. Il songeait à réunir toute l'Italie, et peut-être à y fixer sa résidence ; mais, dans les guerres qu'il fit avec des succès divers, il se trouva toujours en pénurie d'argent. Il marchait contre Robert, roi de

„u. Naples, qui était à la tête des Guelfes, quand il mourut à Buonconvento.

Mh v Frédéric le Beau se mit sur les rangs pour lui succéder, tandis que le parti de Luxembourg favorisait Louis de Bavière. Cette concurrence divisa les suffrages, et produisit une double élection ;

nu. Louis fut couronné à Aix-la-Chapelle , et Frédéric à Bonn. La guerre civile ensanglanta, pendant huit années, les rives du Rhin et du Danube : mais enfin Frédéric, vaincu à Muhldorf sur l'Inn.où

clobfi'. ~ t ...

il combattait avec la cuirasse dorée et 1 aigle impériale sur son

cimier, resta prisonnier. Léopold, son frère, soutint encore quelque temps son parti; niais, dans l'impossibilité de conserver la couronne à sa maison, il alla jusqu'à l'offrir au roi de France.

EMPIRE D'OCCIDENT

Louis V de Bavière, toujours pauvre, quoique victorieux, dis- Jjjjj* tribua les fiefs de l'Empire pour acquérir des amis et de la puissance; mais il fut brisé par ses longs démêlés avec le pape Jean XXIL Ce pontife ne voulut reconnaître ni l'un ni l'autre César, et, considérant l'Empire comme vacant, il prétendit avoir le droit de nommer un vicaire non-seulement pour l'Italie , mais encore pour l'Allemagne.

11 désigna Robert, de Naples pour exercer ces fonctions en Italie, et envoya le cardinal del Poggetto comme son légat; mais les troupes de Louis triomphèrent des partisans du pontife. m». Jean XXII fit alors afficher aux portes d'Avignon, où il résidait , un procès contre Louis de Bavière, dans lequel il l'accusait d'avoir usurpé les droits de l'Église, parce qu'il s'était arrogé le titre de roi des Romains avant que son élection eût été examinée et reconnue légitime par le pape; en conséquence, il lui enjoignit, sous peine d'excommunication , de se démettre du gouvernement 4 et d'annuler toutee qu'il avait fait comme roi des Romains.

Louis protesta contre cet acte, et en appela au futur concile ; mais la déclaration du pape, répandue par milliers, troubla les consciences, et jeta une grande agitation tant en Allemagne qu'en Italie. 11 ne vint pas se justifier dans le délai fixé de deux mois ; défense alors fut faite de le reconnaître pour roi. Louis répondit avec violence, traitant le pape de perturbateur du repos public, d'hérétique, de scandaleux. Les universités de Paris et de Bologne désapprouvèrent le pape ; des jurisconsultes et des théologiens prirent la défense de l'empereur dans des écrits où la cour pontificale était rudement traitée. Enfin Jean prononça la condamnation définitive du roi.

Tout ce feu était attisé par Léopold d'Autriche, qui, afin d'écraser Louis, ne manquait pas de caresser le pape; s'étant réconcUié avec le roi de Bohême par sa renonciation à tout droit sur ses États, il marcha contre le prince bavarois, qu'il is««. défit àBurgau. Soit détresse, soit générosité, Louis se rendit au château de Traussnitz, où Frédéric était renfermé, et, après lui avoir rappelé leur parenté et leur amitié d'enfance , il lui proposa la paix. Le prince autrichien renonça au titre impérial, et promit de lui restituer tout ce que l'Autriche possédait au détriment de l'Empire, de demeurer l'allié de Louis, et de l'assister contre tous ses ennemis soit laïques, soit ecclésiastiques, y compris le pape; en outre, il s'engagea, dans le cas où il ne pourrait amener ses frères à exécuter ces conventions, à revenir se constituer prisonnier. Après avoir juré sur l'hostie et embrassé

Louis, Frédéric sortit, et, bien que le pape le relevât de son serment, il voulut le tenir ; mais, comme son frère refusa de souscrire à ses promesses, il reprit ses fers. Louis, cédant alors de ses prétentions, le reçut en ami, et les deux princes mangèrent et dormirent ensemble, avec l'intimité qui les avait unis dans leurs premières années; bien plus, ils régnèrent ensemble, après convention de porter tous deux le titre de roi de Germanie, de signer l'un et l'autre les actes souverains, de se servir d'un sceau commun, et de conférer d'accord les grands fiefs (1).

Gela ne suffit pas cependant pour ramener la paix. Les électeurs trouvèrent leurs droits lésés, et le pape persista dans son dissentiment. On proposa de faire régner l'un des prmces en imo. Italie, et l'autre en Allemagne ; enfin Frédéric mourut peu après son frère Léopold, et, comme il ne laissait pas de fils, leurs biens passèrent à Albert le Sage et à Othon, leurs frères.

Avant ces deux morts, Louis avait passé les Alpes pour rétablir Tordre en Italie. Les chefs gibelins allèrent au-devant de lui à Trente, lui fournirent de l'argent et des troupes, et l'amenèrent recevoir les deux couronnes à Milan et à Rome. Le mécontentement général que causait, dans cette dernière ville, le séjour prolongé du pape à Avignon, y avait assuré la prééminence au parti gibelin; mais le pape déclara le couronnement nul, et renouvela l'excommunication. L'empereur fit accuser formellement le pape par les syndics de Rome, et, personne ne se présentant pour le défendre, il le déposa comme hérétique, avec défense aux pontifes de rester à l'avenir plus de deux jours éloignés de Rome sans le consentement du peuple ; mais une contribution de trente mille florins, qu'il voulut imposer, souleva les Romains, qui le poursuivirent à coups de pierres, et l'obligèrent de s'enfuir avec son antipape Nicolas V.

Enfin, après avoir essayé de tous les moyens pour faire de l'argent, vente de titres, occupation d'États, mutation de gouvernements, il retourna en Allemagne, sans alliés ni ressources; ,M0- il y fut poursuivi par l'excommunication du pape et la guerre d'Othon d'Autriche , avec lequel il finit par s'entendre en lui abandonnant quelques villes pour les frais de la guerre, je» de €*tte Pa*x ava,t été ménagée par Jean de Luxembourg, fils de Lu«mt>uurg. j|enri \\[ ei roi Bohême. Élevé en France et peu capable de s'accoutumer aux usages slaves, il resta, le plus qu'il put, éloigné de la Bohême; il fit la guerre en Italie avec son père, et fut Tau-

(I) Mentsel rejette tout ce lécit, comme une légende poétique.

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leur principal de l'élection de Louis de Bavière. Dans son comté de Luxembourg, il passait le temps au milieu des fêtes, des chasses et des tournois. Les Bohémiens , qui supportaient avec impatience le gouvernement, tout modéré qu'il était, du prince autrichien, ou plutôt celui de la reine, à laquelle il l'abandonnait, finirent par se révolter. Jean dut alors leur promettre de ne tenir dans le pays ni soldats ni employés étrangers.

Aimant les aventures (1), il alla en chercher en Lithuanie, où les chevaliers teutoniques faisaient la guerre aux idolâtres ; après les avoir secondés dans leurs victoires , il se mit, à tort ou à raison , à distribuer des terres , se fit reconnaître , par force ou par des traités , suzerain des différents seigneurs de la Silésie, et maria son fils à l'héritière de la Garinthie.

11 conçut alors l'idée généreuse de prendre en Europe le rôle de pacificateur. A peine s'élevait-il un différend entre les princes ou les peuples , on voyait arriver à cheval un guerrier d'un aspect noble et beau , qui , s'interposant avec chaleur et loyauté , rapprochait ou conciliait les partis opposés. Il courut ainsi , dans un mouvement perpétuel , d'une extrémité de l'Europe à l'autre ; aussi , quand sa femme mourut , les courriers ne surent où lui en porter la nouvelle , et ce fut par hasard qu'ils le trouvèrent dans le Tyrol.

On peut donc se figurer avec quelle ardeur il aspira à la gloire de réconcilier l'empereur avec le pape ; mais le pontife ne voulait rien céder, et réclamait toujours la déposition de Louis. Sur ces entrefaites, le Roi de la paix est appelé contre les Gibelins par les Brescians, qui mettent leur ville à sa disposition. ïl arrive, et ré- mt concilie les bannis avec leurs concitoyens; il agit de mêmeàBergame, et bientôt Crème , Pavie, Verceil, Crémone , Milan , Parme, Reggio, Modène, Lucques, veulent l'avoir pour seigneur. Ni les villes ni le pape ne savaient pour qui il travaillait ; car, après avoir fait même accueil aux Guelfes et aux Gibelins , il soumettait les uns et les autres. Florence , plus habile et moins passionnée que les autres cités italiennes, résista à cet engouement, et s'allia contre lui avec le roi Robert; il était devenu suspect au pape depuis qu'il avait tranché du maître avec son légat. La même défiance s'était glissée chez Louis de Bavière, qui, après avoir formé une ligue avec les ducs d'Autriche , l'électeur palatin et le landgrave de Misnie, s'apprêtait à envahir la Moravie et la Bohême.

(1) Conquérant paix et honneur, donnant fiefs, joyaux, terres, or, argent» ne retenant rien, fors r honneur. Goill. Mâchait , Confort d'Ami*,

Ainsi le Roi de la paix se trouvait être devenu l'occasion de nouvelles guerres.

U5s. Effrayé, Jean de Luxembourg revole en Allemagne, dissipe les soupçons de l'empereur, court sauver ses États, et, non moins brave à la guerre qu'habile en négociations , il contraint le roi de Pologne à lui demander une trêve, puis il disperse les Autrichiens et les Hongrois: mais à peine est-il retourné en France pour essayer une seconde fois de réconcilier le pape avec l'empereur, que les Hongrois et les Autrichiens rentrent en Moravie, et obligent la Bohême de renoncer à certaines possessions qui avaient* appartenu à l'Autriche. Jean ne put calmer le pontife; mais, pendant cette expédition, il remporta le prix dans des tournois célè-

iwa, bres, négocia des mariages et se fit armer chevalier. Après avoir reçu de Philippe VI cent mille florins, il arma seize cents chevaliers, et descendit en Italie, où toutes les villes paraissaient d'accord pour effacer toute trace de sa domination et de celle de son fils Charles, son délégué. Il s'unit au cardinal del Poggetto dans l'espoir de dompter les Florentins; mais, réduit bientôt à la plus

1;m grande pénurie, il renonce à la conquête, vend les différentes

ctobre. cj^s aux famiues qUj s>en étaient emparées , et repasse les Alpes.

Son fils avait grandi auprès du roi de France, qui changea son nom slave de Wenceslas en celui de Charles; aussi, quand il fut nommé margrave de Moravie et gouverneur de la Bohême , il ignorait les usages du pays et ne parlait pas la langue maternelle. Il l'eut bientôt apprise, rétablit Tordre dans les finances épuisées par les entreprises chevaleresques de son père, racheta les châteaux engagés, et mérita l'amour des Bohémiens, au point- d'exciter la jalousie de son père. Blessé à un œil dans un combat où. il soutenait les Français contre les Anglais, Jean fut si mal soigné qu'il perdit les deux yeux. C'est alors qu'il apprit que l'Autriche s'était fait investir, par l'empereur, de la Carinthie et du Tyrol, qu'il regardait comme formant la dot de sa bru; outré de tant d'ingratitude, il combina une ligue formidable contre Louis et les Autrichiens , et se fit conduire de cour en cour pour leur susciter des ennemis.

me. II réussit même à faire nommer son fils anticésar, retourna en France avec lui , voulut assister, vieux et aveugle comme il l'était, à la bataille de Crécy . Lorsqu'il apprit que la chance tournait contre les Français, il obligea ceux qui l'accompagnaient à lier leurs chevaux au sien à l'aide des brides , et à pousser en avant le plus loin qu'ils pourraient; frappant alors au hasard, il vint tomber an plus épais de la mêlée, tdouard III, connue témoignage de ton

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respect pour l'héroïque vieillard, lui fit faire des obsèques magnifiques, chargea douxe chevaliers d'accompagner ses restes à Luxembourg , et adopta sa devise.

Les ennemis suscités à Louis de Bavière par l'excommunication ne iuî laissaient pas de repos. Les Polonais et les Lithuaniens , sous prétexte d'exécuter la sentence pontificale , mettaient à feu et à sang tout le pays, de la Warta à l'Havel, tandis qu'ailleurs on foulait aux pieds une autorité qui s'égarait en prétentions mondaines; mais le pacifique Benoit XII (Jacques Fournier) ayant succédé à Jean XXII, des négociations s'engagèrent, et l'empereur se résigna à des conditions humiliantes : il promit de rétracter tout ce qu'il avait fait contre la cour romaine et ses alliés , de désapprouver quiconque s'était prononcé contre le saint-siége , de venir chercher l'absolution de ses fautes , et de se croiser ensuite par pénitence , pour aller outre-mer. Mais le pape n'était pas libre dans une ville étrangère; Philippe se rendit en personne à Avignon, pour le contraindre à refuser cette soumission, comme dénuée de sincérité, et, quand les évéques du diocèse de Mayence le supplièrent de l'accepter, Benoît leur répondit, les larmes aux yeux , qu'il en était empêché par les menaces du roi de France.

La confusion était donc au comble en Allemagne, où les prèlres n'osaient plus célébrer les offices divins , ni ensevelir les morts en terresainte. Louis, que cette lutte fatiguait, et qui d'ailleurs crai- ^JJjJjj gnait Dieu, songea à abdiquer en faveur de Henri de Bavière ; mais les électeurs, les états, les villes libres s'accordèrent unanimement pour l'en empêcher. Afin de trouver quelque remède à l'anarchie, il convoqua les états à Francfort, où il exposa les prétentions du pape , la conduite insidieuse du roi de France , sa propre humiliation , et fit profession de foi catholique. En conséquence, les états annulèrent la condamnation , levèrent l'interdit, et déclarèrent ennemis publics les prêtres qui se refuseraient à célébrer les offices; après examen des prétentions du pape, ils s'obligèrent à défendre le saint-empire romain contre tout adversaire, l'honneur des princes, leur élection, leurs droits et ceux de l'Empire. Gomme loi générale , ils proclamèrent que l'autorité et la dignité impériales émanent de Dieu ; que celui qui a été élu empereur et roi par la majorité des électeurs n'a pas besoin de la confirmation papale ; que , dans l'interrègne , le vicariat appartient à l'électeur palatin, et qu'il n'existe aucune différence entre le roi des Romains couronné en Allemagne , et l'empereur romain couronné à Home ; que, si le pape refuse , tout évêque peut faire la cérémonie du couronnement. Les États notifièrent

ces décisions au pape avec invitation de casser les actes de son prédécesseur, sinon ils prendraient des mesures efficaces pour que l'autorité impériale ne fût point amoindrie.

Mais le pape était" véritablement esclave du roi de France. Clément VI (Pierre Roger), non moins obstiné que son prédécesseur

uu. ^ l'égard de Louis de Bavière, fulmina contre lui une excommunication chargée des plus terribles imprécations qui pussent être adressées d'ennemi à ennemi. Et pourtant , c'était le père commun des fidèles qui les proférait contre un roi, sans doute arrogant, mais qui offrait de se soumettre , et qui , du reste , défendait l'indépendance de sa couronne; sur ces entrefaites, Louis de Bavière,

«w- frappé d'apoplexie foudroyante , dans une chasse à l'ours près de Munich, termina sa carrière.

ch«ri« nr. L'empire resta dès lors à Charles IV de Luxembourg , qui s'était concilié la faveur du pape en lui prodiguant les promesses, et qui se trouvait alors sans compétiteur. On espérait que son habileté et son adresse parviendraient à rétablir la tranquillité; mais il négligea les intérêts communs pour s'occuper de ceux de la Bohême, à laquelle il ajouta, par mariage, le haut Palatinat, avec des droits sur la basse Lusace et toute la Silésie , plus , ce qui valait mieux, l'électorat de Brandebourg. Avec l'Autriche , il

uw, raffermit le pacte de succession réciproque; il institua à Prague, dotée déjà par son père d'un code municipal , une université modelée sur celle de Paris, et divisée en quatre langues, bohémienne, bavaroise, polonaise et saxonne. La cité fut ensuite érigée en métropole, sur le serment, prêté au pontife par Charles, que la langue bohémienne était différente de l'idiome allemand parlé par l'archevêque de Mayence , dont relevaient alors la Moravie et la Bohême. Le nouvel empereur chercha à faire de cette ville un centre de commerce comme l'étaient Hambourg et Lubeck. il creusa des canaux , appela des architectes flamands ; les arts , le savoir se répandirent dans le pays, et la langue y atteignit un degré de perfection qu'on était loin de trouver chez les autres peuples slaves.

Il est donc juste que les Bohémiens applaudissent aux améliorations introduites par Charles IV ; mais les Allemands lui reprochent d'avoir imposé à l'Empire des sacrifices onéreux. En effet, il confirma la vente du comtat Venaissin faite au pape par Jeanne de Naples,et la cession du Viennois consentie par Humbert au fils de Philippe de Valois, à la condition que les fils aînés des rois de France prendraient le titre de Dauphin; il dispensa le Brabant de porter les causes litigieuses devant les cours germaniques. La Pro-

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vence acheva également sous lui de se détacher de l'Empire pour devenir bientôt une province française ; il négocia ensuite avec les électeurs pour leur faire nommer son fils Wenceslas. Pour suppléer aux cent mille florins exigés par chacun d'eux , il leur céda les villes impériales et les domaines qui restaient encore au chef de l'Empire. Son couronnement le fit descendre en Italie , désiré »»*• par les faibles , redouté des forts; mais, comme il ne voulait acquérir des droits que pour les vendre et faire de l'argent, il eut l'air d'un marchand plutôt que d'un empereur, et s'en retourna promptement en Bohême à la manière d'un fugitif.

Sur l'invitation que lui fit le pape de l'accompagner en Italie, iW. où il songeait à rétablir le siège pontifical , Charles repassa les Alpes pour se montrer dans un état plus misérable que la première fois, et subir une défaite plus sensible. Que gagna-t-il malgré son habileté? le mépris. En Allemagne, son indifférence fut taxée de lâcheté; sa continuelle pénurie le déshonora. A Worms, un mi. boucher l'arrêta pour dettes ; il avait écrit lui-même sa vie, qu'il termina à l'âge de soixante-deux ans. On a dit de lui qu'il avait ruiné sa maison pour acquérir l'Empire, et ruiné l'Empire pour agrandir sa maison.

Néanmoins il a bien mérité de l'Allemagne en lui donnant une constitution ; c'est pourquoi l'empereur Maximilien l'appelait le père de l'Empire , bien qu'en réalité il n'eût guère fait autre chose que de rédiger par écrit les droits déjà acquis et exercés par les princes.

Jusqu'alors la coutume et les armes avaient servi d'unique coMtitutioa. règle au droit public et aux privilèges respectifs des États , du roi, du pape, des électeurs; privilèges qui ne s'appuyaient que sur des usurpations et des précédents. Rien n'indique d'une manière certaine comment les sept électeurs parvinrent à s'approprier le droit qui , après la cessation des diètes générales, semblait appartenir aux chefs des quatre nations saxonne, franconienne, suève et bavaroise. Peut-être il en fut ainsi dans le principe. Lorsque les duchés de Souabe et de Franconie furent éteints , il ne resta plus que le comte Palatin , le marquis de Brandebourg, les maisons de Saxe et de Bohême et les trois archevêques du Rhin, à l'exclusion complète de la Bavière , qui protesta plusieurs fois.

Mais tous les princes d'une maison avaient-ils voix collective , ou le privilège du vote appartenait-il à l'atné seul ? Le droit était-il inhérent à une terre particulière , ou à toutes les possessions de ces familles? On ne savait pas résoudre ces difficultés.

Pour obvier aux désordres qu'elles produisaient, Charles convoqua les étals à Nuremberg, et leur fit accepter une charte qui, Bu,liîM°r' du 8CPau dont e^e f11* revêtue, fut appelée Bulle d'or.

Cette bulle déclare que le droit des sept électeurs est attaché à une terre non susceptible de partage, et transmise par ordre de primogéniture; que l'élection doit se faire par eux à Francfort-sur- le-Mein, et a la pluralité des voix; qu'ils peuvent se réunir en diète électorale sans l'autorisation de l'empereur; que certains droits royaux leur appartiennent , comme ceux de battre monnaie, d'exploiter des mines et des salines sur leur territoire , de juger sans appel , et que toute offense à leur égard est un crime de lèse-majesté.

11 ne leur manquait donc que le nom de roi. L'empereur ne les élevait si haut que pour humilier les maisons d'Autriche et de Bavière. Parmi ces électeurs, la même charte institua l'archevêque de Cologne archichancelier pour le royaume d'Italie, celui de Trêves pour la Lorraine , et pour l'Allemagne celui de Mayence, unique ministre de l'empereur, comme roi de Germanie. Ce Dernier convoquait la diète pour l'élection , toujours à Francfort et sur la terre des Franks, quoique l'empereur, sans résidence fixe, habitât les châteaux de son patrimoine.

Les grandes charges de l'Empire (Erzamler) appartenaient aux autres électeurs. Le Palatin du Rhin, le premier entre les princes séculiers et vicaires de l'Empire pendant la vacance, était archisénéchal, la plus haute dignité de la cour, et portait la bannière à l'armée ; le duc de Bohême, le seul qui portât couronne, était grand échanson ; le duc de Saxe, arc lu maréchal , et le marquis de Brandebourg, archichambellan. Pas un mot sur le droit du pape de confirmer les empereurs, ni sur le vicariat de l'Italie.

La Bulle d'or n'était pas, comme on le voit, un remède radical, mais simplement un palliatif, comme le fut au dix-septième siècle la paix de Westphalie. Elle ne rétablit pas les duchés nationaux de Souahe et de Franconie; au lieu de tendre àl'u- .nité, elle prépara le démembrement de ce vaste corps, et, par l'indépendance qu'elle reconnut à quelques grands vassaux, enleva àl empereurson plus bel attribut, te rôle de protecteur de la liberté commune. Tandis que les empereurs de la maison d'Autriche avaient eu pour objet de conserver les privilèges et les hérédités germaniques, ainsi que la division entre lesquatre nations, de manière que la volonté nationale s'exprimât par le choix du monarque, les divisions établies par la Bulle d'or furent le résultat du caprice. Or, comme l'intérêt des princes différait de l'intérêt gé-

CONSTITUTION I>E L'EMPIUE D'OCCIDENT.

neral, on trafiqua de l'élection; chacun chercha des avantages particuliers, sans souci des intérêts de la communauté, et l'amour de la patrie fut étranger aux princes comme aux seigneurs ( I ) .

L'Empire demeura électif , malgré les tentatives faites pour L'empereur, le rendre héréditaire; les électeurs, pour faire contre-poids, s'étaient arrogé le droit de déposer celui qu'ils avaient nommé, et le couronnement à Rome cessa d'être regardé comme indispensable. La monarchie s'affermissait en France, grâce aux incorporations de tiefs et de provinces, opérées par la constante sollicitude des rois ; d'un autre coté, le royaume et les domaines de leur famille étaient une même chose pour eux. En Allemagne, au contraire, les empereurs tendaient à dépouiller l'Empire en faveur de leur famille. C'est môme désormais a cela que se hornent leurs vues, puisque, dénués de ressources, obligés à des ménagements misérables, ils se laissent conduire au lieu de diriger ; les princes en font autant pour les contre-balancer, et cherchent à s'agrandir eux-mêmes, et non ù donner de la force à l'État.

Les empereurs s'occupèrent d'abord d'absorber les seigneuries qui s étaient formées à l'époque où les charges de missi dominici et de comtes étaient devenues héréditaires; mais leur faiblesse, qui les empêchait d'exercer eux-mêmes l'autorité qu'ils avaient recouvrée, fit que, au lieu de cinq ou six souverains à la téte d'un territoire étendu, il y eut une foule de petits princes plus ou moins indépendants (â); puis, dans la crainte que chacun d'eux ne prit trop d'accroissement, ils garantirent l'indépendance même des plus minimes, et admirent aux diètes le moindre baron qui avait supériorité territoriale {Landes hoheit). Cette ombre de suprématie impériale eut un résultat déplorable, attendu que le prince qui avait du servir à boire à l'empereur, ou accepter un notaire de sa création, se sentait disposé à peser sur les siens, pour leur faire sentir qu'il était, malgré tout, le maître chez lui.

Les diètes n'étaient plus, comme aux temps féodaux, la réu- Dictes, nion des vassaux sous la présidence d'un souverain, ni des représentants de la nation ou des divers ordres qui la composaient, comme les chambres modernes, mais un congres de ministres plénipotentiaires de différents souverains, sans qu'il fût possible de secouer la lenteur naturelle aux Allemands.

Les princess'y font représenter par des députés, gens de lettres, qui débitent de longs et fastidieux discours, sans conclure jamais ;

(I) Voy. li?. XII, th. 2.

(3) AujonrtThni l'Allemagne compte trente-trois Élats monarchiques et quatre tilles libres.

on écrit pour et contre, au lieu de discuter, et, lorsqu'on est au moment de décider, arrive la protestation d'un seigneur qui n'est point intervenu aux débats; puis, si dans ces assemblées se révèlent les vices de l'État, le besoin de garantir les personnes et les propriétés, de mettre un terme aux divisions, de s'opposer en commun à un ennemi redoutable, tout le monde est d'accord, mais personne ne bouge.

C'était toujours au roi qu'appartenait la suzeraineté féodale, en vertu de laquelle il conférait principautés, seigneuries et droits royaux, entre autres celui de battre monnaie ou d'établir des péages; il décernait encore les dignités qui seules pouvaient faire monter la noblesse à un degré supérieur. Une des plus importantes était celle de comte palatin, à laquelle était attaché l'exercice de certaines prérogatives impériales, comme de légitimer et d'anoblir les bâtards et de créer des notaires. On vit en Italie les premiers exemples de ces concessions sous Charles IV, et ce fut Frédéric m qui les introduisit en Allemagne.

L'empereur avait aussi le droit de faire la guerre et la paix ; mais, n'ayant pas d'armées, il était contraint d'obtenir le consentement des États pour qu'ils lui en fournissent, juitiee. Sa haute juridiction civile et criminelle restait entravée par les prétentions féodales et surtout par les guerres privées. Le roi n'avait pas oublié sa primitive institution germanique de juge des causes du peuple ; il exerçait encore personnellement la juridiction suprême dans ses domaines et ceux de la couronne, et, dans les villes impériales, par l'intermédiaire d'avocats (vogte), qui transformèrent ensuite leurs fonctions en charges féodales. Dans les duchés, il y avait en outre un tribunal présidé par un comte palatin, un pour les Francs, un pour les Saxons, un pour les Thuringiens et les Frisons, un pour les Souabes, un pour les Bavarois; plus tard on en ajouta un pour la Lorraine, et un autre pour la Bourgogne. Ces comtes palatins parcouraient chacun leur district, exerçaient la haute juridiction, et recevaient les plaintes contre les ducs pour les transmettre à l'empereur.

Afin de diriger les décisions des juges féodaux ignorants, les empereurs établirent dans les cités principales des cours de scabins [Hof o Land-gericht), chargées de statuer en appel sur les sentences des autres tribunaux. Toutefois il manquait aux juges des règles fixes, c'est-à-dire un code général ; si le droit romain, ressuscité dans les écoles d'Italie, plaisait aux princes comme source de maximes favorables à l'absolutisme, il ne pouvait convenir à des coutumes très-diverses, comme étaient celles de l'Al-

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