‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 6 sur 153 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

La prise de Constantinopïe par les croisés avait semblé y ré* veiller la vie. Quelques grands de l'empire, arrachés à un luxe efféminé et à une oisiveté verbeuse, avaient pris les armes pour s'emparer de quelque lambeau du territoire dépecé. Alexis Comnène fonda l'empire de Trébizonde au sud du Pont-Euxin, empire i*>*. qui s'est maintenu longtemps; Michel Comnène occupa Durazzo, l'Êpire, l'Italie et l'Acarnanie. Théodore Lascaris conserva laBythinie, laPhrygie, l'Ionie, la Lydie, et, raffermi par la défaite du sultan d'lconium,il établit l'empire de Nicée. Jean III Ducas Vatace, son successeur, grand politique dans le conseil, héros dans l'exé- '** cution, ne fléchit ni devant les nationaux, ni devant les étrangers. Il assiégea trois fois Constantinopïe, battit souvent les Latins, et Ht cultiver pour son compte une grande partie des terres restées en friche, travail qui fut pour lui une source de richesses et pour les autres un exemple à suivre ; il donna à l'impératrice un diadème acheté avec le produit des œufs, et cherchait à inspirer aux siens la simplicité des mœurs et le goût des lettres. Beaucoup de Grecs, fuyant le joug des Latins, se réfugiaient auprès de lui ; les nobles, au lieu de se livrer à des exactions, s'occupèrent de mettre leurs terres en valeur; les grains et les bestiaux qui excédaient les besoins de la consommation étaient vendus aux Turcs.

Théodore Lascaris 11, son fils, eut un règne aussi court que «w. languissant. Soupçonneux et opiniâtre, il accusait de ses maux les magiciens et les empoisonneurs.

Jean IV Lascaris, âgé de six ans, monta sur le trône après lui, sous la tutelle de Michel Paléologue, homme d'un sang illustre et connétable des mercenaires français. Économe, affable, habile à se ménager l'affection publique et surtout celle du clergé,

comme aussi à échapper aux embûches que lui tendait la jalousie des empereurs, il se prépara à tout oser. En effet, il ne tarda guère à obliger son pupille à l'accepter pour collègue ; puis il se fit couronner seul, etchercha à couvrir parla gloire une usurpation complète. Il déclara la guerre à Baudouin II, qui régnait alors à Constantinople ; mais, satisfait de sa condescendance à son égard, il lui accorda une trêve. Elle durait encore lorsque le César Alexis, marchant contre les Bulgares, trouva et saisit l'occasion de surprendre Constantinople, où il pénétra sans rencontrer la moindre résistance ; Baudouin s'enfuit en Italie, et l'empire des Latins sur le Bosphore cessa d'exister. Les barons francs s'étaient retirés avec le dernier empereur ; les individus obscurs restèrent dans leurs demeures, et les anciens maîtres revinrent. En entrant dans Constantinople par la porte d'Or, sous laquelle passaient les an-

Prtîntinopif?*' ciens empereurs à leur retour d'expéditions que Ton décorait du im' nom de triomphes, et qui, le plus souvent, n'étaient que des revers honteux, Michel mit piedà terre et fit porter devant lui une Vierge, comme s'il était ramené par la mère de Dieu, de même que Périclès l'avait été par Minerve dans Athènes. Après avoir fait crever les yeux à Jean Lascaris, il se fit proclamer empereur, et commença la dynastie des Paléologues.

p.iéoiotfue.. L'empire byzantin se bornait alors, en Asie, aux provinces suivantes : la Paphlagonie, la Mysie, la Bithynie, la grande Phrygie, la Carie et une partie de la Cilicie; l'Asie Mineure était occupée presque tout entière par les sultans mongols d'Iconium ; l'empire de Trébizonde se maintenait indépendant. En Europe, le royaume bulgare s'étendait de l'Hémus au Danube; la Servie, depuis ce fleuve jusqu'à Durazzo, le long du Drin-Blanc. Michel n'avait reconquis que les côtes situées au sud-est du Péloponèse ; les principautés établies par les croisés au centre et au midi de la Grèce, étaient encore indépendantes.

Les Génois, qui, pour humilier les Vénitiens, avaient aidé Michel à recouvrer Constantinople, obtinrent de grands avantages et le faubourg de Péra. Pise et Venise conservèrent d'ailleurs leurs anciens privilèges et leurs juges particuliers ; le consul des Pisans, le podestat des Génois et le baile des Vénitiens eurent le même rang parmi les grands officiers de la couronne de Constantinople.

Awèoc. Le patriarche Arsène ayant excommunié Michel Paléologue comme régicide, celui-ci le déposa et le relégua sur un Ilot de la Proponlide, où il n'eut pour vivre que I rois pièces d'or gagnées en copiant des psaumes. Joseph, qui le remplaça, releva Michel

& d'orient.

de l'excommunication ; mais les partisans d'Arsène formèrent un schisme qui, à la longue, déchira l'empire. Rome favorisa l'exilé; alors Michel, pour détourner la croisade dont le menaçaient les foudres du saint-père et les instigations de Baudoin, proposa de se réconcilier avec l'Église latine. Clément IV suspendit donc les préparatifs de Charles d'Anjou, qui s'était fait céder les droits de Baudouin; de son côté, Michel, quoiqu'il trouvât de la résistance parmi les évéques, envoya des députés au concile de Lyon, et le symbole de Nicéè fut chanté en grec et en latin avec l'addition im. du mot /iliaque, sujet du différend. Mais peu de personnes voulurent reconnaître le nouveau patriarche Jean Vaccos, dont se sépara la plus grande partie du clergé et de la nation, en dépit des emprisonnements et des supplices. Michel louvoya donc, et le pape, l'accusant de perfidie, l'excommunia, mesure qui l'attrista jusqu'à sa mort.

Andronic II, qui lui succéda, chassa Vaccos, et lui substitua George de Chypre , sa créature , en destituant les évéques qui avaient adhéré à la réunion; de là des querelles qui, de l'école, atteignaient le peuple et la cour. Ce n'est pas qu'en Orient on vît jamais entre le sacerdoce et le trône cette opposition qui remua l'Europe; les patriarches, au contraire, étaient toujours dans la dépendance du souverain , si bien que cette Église n'eut jamais ni droit canonique propre, ni un recueil de décrétâtes, attendu qu'elle ne reconnaissait pas dans le chef de l'Église le droit d'é- • mettre des décisions (1); néanmoins, comme l'élection du patriarche devenait d'une haute importance à cause de la position éminente qu'il occupait , les factions s'en mêlaient activement , luttant non comme en Occident pour la liberté de l'Église , mais pour des ambitions cléricales et le triomphe d'un parti. Les arsénites exposèrent qu'au temps du concile de Chalcédoine, les prélats avaient placé une copie du décret contre Eutychès dans la châsse de sainte Kuphémie, et que la sainte, ayant ouvert la main, la prit, la baisa et la restitua aux évéques ; ils demandèrent donc que cette épreuve fût renouvelée dans les circonstances présentes, et obtinrent de la faire sur le corps de saint Jean Damascène.

Michel-Ange Ducas Comnène, prince d'Épire, fut appelé à Constantinople , où Andronic le fit arrêter; mais, comme il par-

(1) Sous Andronic le Jeune, le moine Matthieu lilastares composa un ouvrage élémentaire pour faciliter l'élude de» loi» ecclésiastiques publiées par les conciles et les empereurs. Cette Exposition ( otivr*Y|xoi ), mm forme alphabétique, est la source de tout ce que nous savons concernant l'Église grecque.

vint à s'échapper, il fut tué dans sa fuite; avec lui finit encore un des États nés de la conquête des Latins. Restait Chypre , donnée par Richard Cœur de Lion à Guy de Lusignan ; les descendants de ce dernier conservèrent quelque temps cette possession dont, par la suite , ils transmirent le titre à différentes familles.

C'est à cette époque que les Turcs se montrèrent pour la première fois en Europe. Azzeddin Kai-Kaus II , sultan des Seldjou- »«. cides d'Iconium, dépossédé parKokneddin, s'expatria avec douze mille Turcs, et s'établit, du consentement de l'empereur, au lieu appelé encore Tartaria Dobroudjé, entre Silistrie et les bouches du Danube. De là il jeta les yeux sur la cité impériale; mais Michel , qui l'apprit , le condamna à mort. Azzeddin prit la fuite , et s'en alla demander asile et secours au gengiskhanide Berké-Khan, qui , passant le Danube sur la glace , s'approcha de Constantinople, et emmena toute cette colonie dans la Crimée. Un millier de Turcs restés dans la ville reçurent le baptême , et furent enrôlés dans la garde des Turcopoles , ou Turcs convertis ; mais ceux qui avaient conservé leur liberté commencèrent à faire des conquêtes sur l'empire, ce qui décida Andronic à prendre à sa solde les Almogavares ou Catalans , aventuriers d'une renommée fabuleuse.

Aimogmrfi. Les troupes mercenaires étaient au moyen âge le fléau que la guerre laissait à la paix , comme aujourd'hui les dettes publiques • et les impots destinés à les éteindre. Les Catalans , habitués à combattre les Maures dans leur patrie , avec peu de besoins et un courage farouche, s'habituaient au sang et au pillage; puis, lorsqu'ils ne trouvaient plus chez eux à se gorgerde butin, ils allaient chercher aventure à la solde des étrangers. Quelques-uns d'entre eux vinrent avec le roi d'Aragon arracher la Sicile aux Angevins. La guerre finie, il voulut les renvoyer dans leur patrie; mais ils lui répondirent qu'ils étaient libres, et se mirent à ravager l'île pour leur propre compte ; c'est alors qu'ils offrirent leurs services à l'empereur grec. Ils ne connaissaient d'autre patrie que leur camp , d'autres biens que leurs armes , d'autre vertu que la valeur. Des hauts-de-chausses en cuir, un sac pour mettre leur pain et leur battefeu , une résille de fer sur la tête , un petit bouclier, l'épée et quelques javelots formaient tout leur équipement ; mais on disait qu'un Catalan pourfendait d'un coup le cavalier et le cheval ; leurs femmes même montraient une énergie farouche. Ils avaient pourchef Roger de Flor, né d'un gentilhomme allemand de la cour de Conradin et d'une fille noble de Brindes. Devenu chevalier du Temple, il s'empara , après la prise de Saint-Jean

d'Acre , des richesses de son ordre, se fit pirate , et devint toutpuissant sur la Méditerranée (1).

Avec dix-huit galères, quatre gros vaisseaux et huit mille aventuriers, il fit voile de Messine pour Constantinople ; les Génois s'étant permis de rire de ces étranges figures , il les fit massacrer. Aux termes de conventions scellées de la bulle d'or, il obtint pour taOÎ logement un palais , pour femme une nièce de l'empereur, et le titre de grand-duc de Romanie. Ayant attaqué les Turcs, il en tua trente mille dans deux batailles, et fut proclamé le libérateur de l'Asie ; mais Dieu délivre nos ennemis de pareils libérateurs ! Ces farouches Catalans , se considérant comme maîtres de la fortune im' d'une population désarmée, ne lui épargnaient aucune avanie, et attentaient à l'honneur, aux biens , à l'existence des habitants. Andronic ne pouvait que s'affliger des plaintes qui frappaient son oreille , obligé qu'il était de subir les prétentions insatiables de ces aventuriers , et, pour subvenir à leur entretien, de grever ses sujets, d'altérer les monnaies, de diminuer d'un tiers le traitement des employés. Bientôt il se vit contraint de donner le titre de César à Roger, qui opprimait ses amis plus que ses ennemis, et dont les exigences augmentaient sans cesse; il refusa de réduire à trois mille le nombre toujours croissant de ses aventuriers, même aux prix du gouvernement de l'Asie.

Que restait-il à Andronic? l'arme des lâches. Roger, qui avait i»s. alors vingt-sept ans, fut poignardé sous les yeux de l'impératrice. Quelques-uns des siens furent massacrés; d'autres se réfugièrent sur leurs vaisseaux , et allèrent jeter la terreur sur les côtes de la Méditerranée , ayant à leur tète Bérenger d'Étenza , ami de Roger. Les perfidies multipliées des Grecs et des Génois vinrent à bout de ce que les armes n'avaient pu faire ; Édouard Doria parvint à s'emparer de Bérenger par trahison. Mais V armée des Francs régnant en Thrace et en Macédoine, titre que les Catalans donnaient à leur république militaire, se défendit avec opiniâtreté dans Gal- Iipoli , où ils arborèrent la bannière d'Aragon; ils offrirent un combat de dix ou décent contre un pareil nombre d'ennemis, 1SÛ7 pour justifier leur général. Michel, fils et collègue d' Andronic, réunit, à grands frais, treize mille cavaliers et trente mille fantassins ; mais il les vit taillés en pièces par les aventuriers , dont l'audace s'accrut par cette victoire. Des gens de toute nation se réunirent à eux , et jusqu'à trois mille mahométans convertis qui étaient à la solde de l'empereur. Malek Isaac, prince seldjoucide,

(I) Movtvser, Chron. d'Aragon, cap. Bichon, t. VI. uist. unit. — T. XII.

TREZIÈME ÉPOQUE.

leur offrit huit cents cavaliers et deux mille hommes de pied ; ce qui fut la seconde apparition des Turcs en Europe.

Sous le nom de grand* compagnie , et conduits par Fernand Ximenès d'Arénos, chef de grand renom , les A Imogavares dév astèrent les frontières d'Europe et d'Asie. Une fois jls sortirent tous pour une expédition, à l'exception décent trente-quatre fantassins et de sept cavaliers , qui furent laissés à la garde de Gallipoli ; Antoine Spinola profita de l'occasion pour assaillir la ville ; mais deux mille femmes la défendirent, repoussèrent les Génois

1*8. et tuèrent Spinola lui-même. Constantinople se voyait menacée, par ces terribles voisins, de la famine et de l'invasion ; or, le seul remède que l'on trouva, ce fut de dévaster tout le pays alentour, et de pousser dans la ville les paysans avec leurs bestiaux. Heureusement pour les Grecs, la discorde se mit parmi ces guerriers terribles , qui s'éloignèrent du Bosphore pour atteindre ia Macédoine , ferre vierge, d'où ils pénétrèrent dans la Grèce (1).

Cette province était bouleversée par plusieurs petits tyrans qui se la disputaient , abritant leurs brigandages dans les débris de l'ancienne magnificence grecque, où ils se retranchaient. Gauthier, delà maison de Brienne, dans laquelle la principauté d'Athènes et de Thèbes avait passé par mariage , était parvenu , avec l'aide de ces Catalans , à enlever plus de trente châteaux forts à ses voisins et à ses vassaux. Apprenant alors que la grande compagnie s'avançait, il réunit sept cents chevaliers, six mille hommes de cavalerie et environ huit mille fantassins , et vint à sa rencontre sur les rives du Céphise ; mais la bande aventurière inonda la campagne autour de son camp , et Gauthier périt dans la fange avec la plupart des

im siens. Il ne resta à son fils que le titre de duc d'Athènes, sous lequel nous le verrons tyranniser l'Athènes italienne.

La patrie de Tliémistocle et d'Épaminondas fut alors livrée aux Catalans, qui se la partagèrent par lambeaux; ils y restèrent

me. terribles aux Grecs et hostiles entre eux, jusqu'au moment où ils se décidèrent à accepter pour souverain le roi d'Aragon et de Sicile. Plus tard, Thèbes, Argos, Corinthe, Delphes et une partie de la Thessalie, États jadis puissants et dont l'influence avait été si grande sur la civilisation du monde entier, dev inrent un fief d'une famille plébéienne, les Acciaiuoli de Florence.

(I) Les aventures romanesques de ces soldM de fortune sont racontées jusqu'ici par Ramon Montaner, l'un d'eux. Un fragment historique plein d'intérêt et de détails sur ces Catalans, les Espagnols du quatorzième siècle, a éui insère dans VEspugne en is()8 (allemand). Voy. Pac.iiimkk et Nicki'Hûkk, dans les Historiens byzantins, et nu Cange, dans VHist. de Constantinople.

£ d'orient.

Ces pertes de territoire rendirent misérable le règne semiséculaire d'Andronic l'Ancien, que troublèrent à l'intérieur les dissensions religieuses et des querelles entre ses fils nés de différentes inères. Théodore, qu'il avait eu d'Yolande, fille de Guillaume VI deMontferrat, hérita de ce dernier pays, où il commença la dynas- '«»• tie des Paléologues, qui dura jusqu'en 1533. De son premier mariage avec Anne de Hongrie, Andronic avait eu Michel, qu'il associa à l'empire, et le prince Constantin. Michel était devenu père de deux fils, Andronic et Manuel; l'aîné faisait les délices de son aïeul, qui lui destinait la couronne, et le faisait élever à la cour; mais ce jeune homme, corrompu par la flatterie, par le libertinage et perdu de dettes, médita une révolution. Son aïeul, après l'avoir réprimandé, l'obligea à épouser Agnès ( Irène ) , princesse allemande , qu'il ne tarda point à négliger pour une femme d'une naissance illustre, mais de mœurs dépravées. Comme il s'aperçut qu'elle recevait des visites nocturnes d'un rival, il apposta des sicairesqui le tuèrent; ce rival était son frère Manuel. Leur père en mourut de chagrin; pendant vingt-cinq ans, il avait partagé l'autorité avec Andronic sans rien ambitionner déplus. Andronic, prenant alors en haine l'ancien objet de son affection, lui préféra Michel Cataro, bâtard du prince Constantin. Le fratricide, poursuivi criminellement, eut recours à la révolte pour se soustraire à la condamnation, et se mit à la tète de cinquante mille hommes. Après avoir ravagé l'empire sept années durant, il prit Constantinople et se fit seul empereur. Le vieux monarque résigna le scep- im. tre , et resta dans le palais sous l'habit de moine, mais dans uue telle pénurie qu'à peine avait-il de quoi suffire à son entretien, qui, par pénitence, était cependant très-modeste. Malgré ce dénûment, il donna à un ami, qui était encore dans un plus grand besoin que lui, trois pièces d'or qu'il avait eu beaucoup de peine à obtenir.

Andronic le Jeune avait coutume de s'écrier : Alexandre se plaignait que son père ne lui laisserait rien à conquérir ; je crains que le mien ne me laisse rien à perdre ; mais contraint par les murmures populaires à marcher en personne contre les Turcs, il mm. fut battu, et perdit Nicée. Alors il fit alliance avec les Seldjoucides contre les Génois unis aux Ottomans ; ces derniers jetèrent l'épouvante dans Constantinople, auprès de laquelle ils avaient dé- un. barqué ; mais ils furent repoussés et défaits sur terre comme sur mer.

Cette victoire fut due à la valeur et à l'habileté de Jean Cantacuzène, qui, après avoir contribué à faire monter Andronic sur

TREIZIÈME ÉrOQUE

le trône , l'aidait désormais, en qualité de grand domestique, à le conserver. A la mort de l'empereur, élu régent du jeune roi,

JmiV' ^ean V' Cantacuzène administra le royaume avec autant de loyauté que de modération. Il possédait autant de terres que mille paires de bœufs peuvent en labourer ; deux mille cinq cents chevaux paissaient dans ses herbages, sans compter deux cents chameaux , trois cents mulets, cinq cents ânes, pareil nombre de bœufs, cinquante mille pourceaux, soixante-dix mille moutons. Ses greniers contenaient une masse énorme de froment et d'orge; enfin il put distribuer en don deux cents vases d'argent. Les trésors que lui procurèrent les requêtes de ses amis et les rapines de ses ennemis lui suffirent pour armer soixante-dix galères. Son opulence et sa noblesse excitèrent la jalousie du patriarche Jean d'Apri et du grand amiral Apocauqne, qui poussèrent l'imje«n vi. pératrice à confisquer ses biens et à emprisonner sa famille. Mais l'armée le proclama empereur, et, pour sauver sa vie, il fut contraint de chausser les cothurnes rouges ; puis, voyant ses propositions de paix repoussées, il en vint à une guerre ouverte qui dura plusieurs années, les deux partis ayant recours aux barbares, au krol des Serbes et aux khans des Turcs.

Nous avons déjà vu ces derniers mettre le pied en Europe sans s'y établir; les Seldjoucides, arrivés avec les Catalans, avaient été tués ou dispersés par ces aventuriers; le triomphe était otiomjos. réservé à une autre portion de cette race, aux Ottomans (4) ou Osmans. Quand Gengiskhan entra dans le Kharizm, Souleïman-

«wi- Chah, noble rejeton des Ogouzes, passa avec cinquante mille hommes du Khorassan dans l'Arménie; puis, à la mort du conquérant, il voulut revenir; mais il se noya dans le trajet, et les siens se dispersèrent. Deux de ses fils, Dundar et Ertogroul, rentrèrent dans le Khorassan ; ils s'établirent, avec quatre cents familles, dans les environs d'Erzeroum ; puis, s'étant dirigés vers l'Occident, Ertogroul vint en aide à Alaeddin , souverain des Seljoucides, dont il obtint des vêtements d'honneur et la montagne Karadja-tag, à l'ouest du district d'Angora. Plus tard il reçut d'Alaeddin , comme récompense d'autres victoires remportées sur les Grecs et les Tartares, le fief de l'ancienne Phrygie pour en faire une barrière contre les Grecs. Les Turcs y passaient l'hiver à Séraï-Djik, l'été sur les hauteurs de Toumanig et d'Ermeni. Ertogroul eut trois fils , Osman ou Othman, Gundouzalp et Sa-

(1) DbHawkb, Gesch. des Osmanischcn ftriches grossentheiles ans bisher unbenutzten Handschrtftcndund Avchiven; Pestli, 1835.

rouiati Sawégi. Le premier, animé par des présages glorieux, loué pour sa justice, eut à peine succédé à son père qu'il exerça sa vaillance contre les Grecs et les Tartares, leur enleva plusieurs territoires , et reçut du sultan des Seldjoucides les insignes de prince, à savoir la timbale, la bannière et la queue de cheval; il affermit sa puissance, tandis que celle des Seldjoucides tombait en ruine à la mort de Gaïatheddin Massoud ( 1294).

Devenu alors prince indépendant du pays situé autour de l'Olyinpe, il en partagea l'administration entre les plus braves des siens, et bâtit lénischer (ville neuve) , qui fut la capitale d'un royaume d'une journée environ d'étendue. 11 fit réciter son nom dans les prières, battre monnaie, percevoir des droits sur les marchandises, et soumit plusieurs forteresses mal défendues par les mercenaires au service des Grecs, depuis que Michel Paléologue avait réduit leur paye; il pilla Scio et d'autres lies de cette mer, et poussa jusqu'à Nicée, dont il n'osa cependant attaquer les fortes murailles. Avant de mourir, ayant appris que les siens s'étaient emparés de Brousse, l'ancienne Prusa, il voulut être enseveli dans cette capitale de laBithynie. 11 laissa pour tout héritage une cuil- t3r«. 1er, une salière, un habillement galonné, un turban de toile neuf, quelques bannières d'étoffe rouge, de beaux chevaux, quelques paires de bœufs et des troupeaux de moutons.

Orkhan-Beg, son successeur, établit sa résidence à Brousse , d'où il étendit ses conquêtes, tandis qu'Alaeddin, son frère et son vizir, améliorait l'administration et rédigeait les statuts (kanoun), qui, avec le Koran, la Sunna et les décisions des quatre grands imans, furent la quatrième source du droit politique des Ottomans. Ces statuts concernent les monnaies, le vêtement et l'armée. La monnaie prit le nom d'Orkhan. Pour se distinguer des Grecs, qui portaient pour coiffure des toques brodées en or, et des Turcomans , qui faisaient usage de bonnets de feutre rouge ceints de turbans de couleur, les Ottomans les adoptèrent de feutre blanc. L'armée se composa de fantassins soldés, force permanente établie un siècle avant celle du roi de France Charles VII, et recrutée parmi les jeunes garçons enlevés aux chrétiens; ils furent appelés janissaires (troupe nouvelle). Cette mesure fut tout à la fois la plus perverse et la plus politique des Turcs; une milice organisée les rendit redoutables à toutes les puissances, à une époque où aucune d'elles ne possédait encore d'infanterie régulière et capable de tenir pied ; étrangers à la famille et à la patrie, les janissaires ne combattaient que pour leurs propres enseignes. Leur étendard était rouge, avec le croissant d'argent et l'épée h deux

tranchants d'Omar ; c'était autour de la marmitecommunc qu'ils se réunissaient pour tenir conseil. Au nombre de mille d'abord, ils furent portés à douze mille sous Mahomet H ; à vingt mille sous Soliman , au double sous Mahomet IV. Ils devinrent alors toutpuissants , jusqu'au moment où nous les avons vu exterminer, de nos jours, sur la place de l'Atraéfdan (1).

L'ancienne infanterie [piade) eut des terres au lieu de solde, à la charge d'aplanir les chemins pour le passage de l'armée ; il y avait en outre les asabes (c'est-à-dire libres), infanterie irrégulière, et les akings ou éclaire urs à cheval. La cavalerie régulière formait quatre corps ( sipahi) , auxquels fut donné l'étendard rouge, qui devint la couleur des Ottomans, comme le jaune était celle de Mahomet, le vert celle des Fatimites, le blanc celle des Ommiades, le noir celle des Abbassides, le bleu celle des sophis de Perse.

A la UHe de son armée organisée de la sorte, Orkhan attaqua Nicée, retombée au pouvoir des Grecs depuis que Théodore Lascaris en avait fait la capitale de son empire. La famine et la peste l'aidèrent à s'en emparer; là, comme à Brousse, il établit des mosquées, des écoles, des cuisines pour les pauvres, des caravansérais pour les voyageurs, des cellules pour les derviches.

Ici commence, pour ne plus s'interrompre, la série des relations, tantôt pacifiques, tantôt hostiles, entre les Ottomans et les Grées. Andronic le Jeune s'allie avec Orkhan, et Cantacuzène lui donne une de ses filles en mariage. Les Turcs combattent tantôt avec les Grecs contre les Serbes, tantôt contre les Grecs avec les Génois, trouvent à faire du butin dans toutes les circonstances, et apprennent a connaître la faiblesse de l'empire. L'Italien Facciolati, grand amiral de la flotte grecque, livra Constantinople à Cantacuzène, qui pénétra dans la ville sans effusion dû sang, et jura fidélité à Jean Paléologue, auquel il maria sa fille. Une amnistie fut alors proclamée, et les deux compétiteurs convinrent de régner ensemble, à la condition que, pendant dix ans encore, le plus jeune suivrait lesconseils de l'autre.

Dans les fêtes qui lurent célébrées en cette occasion, on fit usage de verre taillé au lieu de diamants, d'étain et de cuivre au lieu de vaisselle d'argent; pierreries, ustensiles précieux , tout avait été converti en espèces pour subvenir aux dépenses des guerres passées. Cette pacification ne fut même qu'éphémère, car

(1) D'antres attribuent à Amurat l'institution des janissaire», comme nous le verrons bientôt.

EMPIRE D'ORIENT. S8

les deux partis continuèrent à s'agiter, mécontents les uns d'avoir succombé, les autres «l'avoir vu leur victoire amoindrie, sanstrouver un dédommagement pour la perte de leurs biens et de leur tranquillité. A mesure que vieillissait Cantacuzène, Paléologiie atteignait à la force de l'Age, et s'indignait du frein à l'aide duquel son collègue avait voulu modérer ces vices; enfin, stimulé par ses courtisans, il lui déclara la guerre. Les Bulgares et les Turcs se trouvèrent mêlés à leurs querelles jusqu'au moment où Cantacuzène, par philosophie et par religion, comme il l'affirme, ou par im- uu. puissance, abdiqua la couronne, et se retira dans un cloître, où il mena vingt ans encore une vie sainte et littéraire. Il cri sortit par moments atin de prononcer des paroles de paix el de pardon, passant le reste de son temps à écrire l'histoire des quarante années qui s'étaient écoulées depuis l'iilsurrection d'Andronic le Jeune jusqu'à sa propre abdication. Ces événements sont racontés, comme ils pouvaient l'être, par un des acteurs principaux, avec une connaissance sentie des choses, mais aussi avec beaucoup d'amour-propre et un grand étalage de vertu, là même où se manifestent les intrigues de l'ambition et les symptômes de la décadence.

Cantacuzène employa aussi, dans sa retraite, l'arme du syllogisme contre les juifs et les musulmans, et soutint avec chaleur la question la plus puérile qu'ait soulevée la subtilité sophistique des Grecs. Les opinions de l'Inde, qui faisaient consister le comble de la félicité et delà sagesse à s'isoler des sens et à méditer, abtraction faite de toute chose terrestre, avaient pénétré parmi les moldes du mont Athos. Sous le règne d'Andronic le Jeune, le im*. moine calabrais Barlaam, qui s'était retiré dans ces solitudes, tourna leur quiétisme en ridicule ; mais beaucoup d'entre eux persistèrent à croire que la lumière était l'essence inaccessible de la Divinité. Grégoire Palamas professa même qu'elle consistait en une lumière éternelle, pareille à celle qui apparut aux disciples du Christ quand il se transfigura. Cette distinction de deux substances éternelles , l'une visible, l'autre invisible, parut un blasphème, et la querelle s'échauffa. Portée par Barlaam à la cour de Byzance, elle envenima les guerres civiles; des patriarches furent élevés ou déposés, selon leur degré de foi en celte ineptie incompréhensible; enfin un synode, présidé par l'empereur Cantacuzène, établit comme article de foi que la lumière apparue sur le Thabor était incréée.

Les Génois avaient conservé le faubourg de Galata comme vassaux de l'empereur, auquel leur podestat prêtait serment avant

d'entrer en exercice ; en cas de guerre, ils étaient obligés de fournir cent galères, et de payer la moitié de la dépense. Mais, forts de la faiblesse des Grecs, ils devinrent arrogants : un marin se vanta que ses compatriotes ne tarderaient pas à être maîtres de la capitale, et tua le Grec qui releva ses paroles; un autre refusa le salut des armes en passant devant le palais. Néanmoins, comme ils habitaient un faubourg sans défense extérieure, ils se trouvaient exposés à la puissance légale des empereurs et aux violences des Vénitiens, qui les assaillirent une fois, les forcèrent de se réfugier dans Constantinople, et brûlèrent leurs habitations. Les Génois demandèrent alors qu'il leur fût permis d'entourer Galata de murailles et de fossés. De là, parcourant la mer Noire, ils vendaient aux Grecs les blés de l'Ukraine, le caviar et le poisson du Palus- Méotidc , et allaient charger dans les ports de la Crimée les épices et les pierreries transportées de l'Inde par les caravanes. Venise et Pise se voyaient obligées, bien qu'à contre-cœur, de courber la tête, et les forteresses élevées dans tous les comptoirs génois devenaient aussi redoutables pour les Européens que pour les Tartares.

Lorsque Cantacuzène fut proclamé empereur, les Génois étaient plus maîtres à Gonstantinople que les Grecs eux-mêmes, et bravaient la majesté impériale ; ils battirent sa flotte et bloquèrent sa capitale. CantacUzène ne put conjurer le danger que par des »>i concessions forcées, et par une alliance avec les Vénitiens. Les flottes des républiques teignaient ces mers de sang; Nicolas Pisani, qui commandait les forces navales combinées des Vénitiens, des Grecs et des Aragonais, fut défait à l'île des Protcs par Doria. L'amiral génois insulta Cantacuzène jusque dans son palais, et le contraignit à signer un traité par lequel il concédait aux sujets de la république tous les privilèges enlevés aux Vénitiens et i» t«nier. aux Gatalans« Gênes ne se serait pas même arrêtée là, si les factions intérieures n'avaient ébranlé sa puissance, au point de la réduire à se soumettre à une domination étrangère.

Durant cette guerre et les discordes civiles, les Ottomans avaient été appelés de nouveau en Europe. Soliman bâcha, fils d'Orkhan, ayant défait les Bulgares et les Serbes , se présenta devant Constantinople gorgé de butin et rempli d'audace. Une nuit qu'il était assis, à la clarté de la lune, sur les ruines de Cyzique, dans la Mysie, il avait entendu des voix surnaturelles lui rappeler qu'un songe avait promis à son aïeul l'empire du monde. Encouragé par ce présage, il avait résolu de s'établir en Europe ; dès le lendemain, accompagné de trente-neuf guerriers d'élite,

il surprenait le fort de Tzymbe sur le rivage européen, à deux lieues de Gallipoli. Ce fut la première conquête des Ottomans en Europe. Sur ces entrefaites, un tremblement de terre des plus désastreux démantela plusieurs villes de la Thrace, et renversa les murs de Gallipoli, clef de l'Hellespont, ce qui permit aux Ottomans d'y pénétrer sans coup férir; ils appelèrent d'autres Turcs, occupèrent les ports et les villes, et chaque année vit s'accroître le nombre de leurs colonies.

Orkhan mourut à l'âge de soixante-dix -sept ans, après trente- 1,6°cinq ans de règne; comme Soliman s'étaif tué dans les exercices du djérid, il eut pour successeur Amurat, qui étendit ses conquêtes sur toute la Romanie et la Thrace, de l'Hellespont au mont Hémus, et ensuite dans la Bulgarie et la Servie. A l'époque du traité de protection qu'il conclut avec les Ragusiens , Amurat , ne sachant pas écrire, trempa sa main dans l'encre et l'imprima sur le papier. Les sultans adoptèrent ensuite cette application de mi* la main en guise de signature, et les écrivains se chargèrent de l'embellir d'arabesques comme aussi d'y enlacer le chiffre du prince. Enfin, devenu maître d'Andrinople, Amurat y établit un ,8M* gouvernement et un culte ennemis du gouvernement et du culte de Constantinople.

A l'approche du péril, Jean VU Paiéologue avait eu recours Jcao vl à Innocent VI ; pour le déterminer, il promettait de soumettre son Église à celle de Rome. Le pape offrit de fournir vingt vaisseaux de guerre , avec cinq cents chevaux et mille fantassins ; mais les Génois, les Pisans, les chevaliers de Rhodes et le roi de Ghy- im. pre furent sourds à ses exhortations. Le seul Amédée VI de Savoie, dit le comte Vert, se mit à la tête d'une expédition contre les Turcs, et leur reprit Gallipoli. Non content d'envoyer des ambassadeurs à Urbain V, l'empereur se rendit en personne à Uome, et reconnut la double procession du Saint-Esprit et la su- 1*0. prématie de l'Église latine ; mais la mort du pape interrompit mo. toute la négociation, et Jean Paiéologue se trouva dans une telle pénurie que ses créanciers l'arrêtèrent à Venise, où il resta jusqu'à ce que son fils eût vendu, pour le racheter, les débris de la fortune paternelle.

Amurat faisait le maître à Constantinople; toutes les fois qu'il ordonnait à Jean et à ses quatre fils de se rendre à son camp, ils obéissaient ; mais, au lieu de soumettre cette ville, il tourna ses armes contre les Slaves. Il est question plusieurs fois des Serbes, tribu guerrière des Slaves, qui, après s'être jetés sor la partie orientale de l'empire, se mêlèrent, par force ou concession, aux

58 TREIZIÈME ÉFOQUE.

peuples de la Grèce en décadence. Les empereurs auraient pu en tirer parti ; mais quand ils les virent constituer entre le Danube et l'Adriatique un grand empire qui paraissait destine à un avenir magnifique, ils en furent si contrariés qu'ils appelèrent les Turcs contre eux. Amurat, se souvenant que le Coran ne lui accordait que le cinquième du butin et des prisonniers faits sur Pennemi, choisit les plus vigoureux parmi leurs jeunes gens; un derviche, étendantsurla tête de l'un d'eux la manche de sa robe, bénit en lui ,w9- tousles autres janissaires. A Casso vie, cette milice écrasa la ligue des princes de Servie, de Bosnie, d'Erzegowine, d'Albanie, auxquels s'étaient joints les Valaques, les Polonais et les Hongrois. Les Slaves perdirent alors leur indépendance ; mais Miloseh Kobilovitz, se dressant du milieu des cadavres, frappa Amurat d'un coup mortel ; dès lors le nom dé Miloseh , célèbre par les chants serbes, se perpétua glorieux comme celui d'Harmodius et d'Aristogiton. Dans ces provinces, encore aujourd'hui, on chante l'empereur Étienne et Marc Craglievitz , dont le nom a jeté un si vif éclat sur les vingt-sept années de l'empire serbe.

Bajazet 1er, surnommé la Foudre ou l'Éclair ( Ilderim ) pour l'énergie de son caractère et la rapidité de sa marche , succéda à son père Amurat. Il commença son règne par faire étrangler son frère Iakoub , expédient politique qui passa en coutume chez les Turcs, d'après l'exemple de Dieu, qui n'a point de rivaux, et d'après ces paroles du Coran que « l'inquiétude est le pire des

n»i.w. supplices (1). » Bientôt il se précipita dans la voie des conquêtes, et, sans plus d'égards pour les musulmans que pour les chrétiens, il subjugua toutes les dynasties des Seldjoucides , et prit Philadelphie , ville de Lydie, dernière possession de l'empire grec en Asie ; en Europe , il assujettit régulièrement les Serbes et les Bulgares, pénétra dans la Moldavie, et enleva aux empereurs tout ce qui leur obéissait en Thrace , en Macédoine , en Thessalie ; pour assurer ses communications entre l'Europe et l'Asie , il établit à Gallipoli une flotte qui le rendit maître de l'Hellespont. Ses soldats étaient soumis à une discipline rigoureuse , et sévèrement punis s'ils touchaient aux moissons. Pour empêcher la vénalité des cadis, il accrut leur salaire. Le calife d'Égypte lui ayant envoyé la patente de sultan, il se dirigea bientôt contre la Hongrie ; mais le roi de Po-

tm- logne, Sigismond, appela toute la chrétienté à se défendre elle-même

(I) Une aulre raison c>t l'énorme dépense qu'entraînerait l'entretien des princes, dont le nombre est infini dans un pays de polygamie. Telles sont les conséquences d'un premier principe erroné.

E D'ORIENT

en prêtant secours à son royaume ; en effet, la fleur des chevaliers

français et allemands accourut a *on aide. Cent mille chrétiens,

qui se vantaient , si le ciel venait à tomber, de pouvoir le soutenir

avec leurs lances, se trouvèrent réunis pour repousser les Turcs.

Mais, en rivalité continuelle pour les prééminences et les titres,

ils ne savaient point se résigner à l'obéissance ; aussi , comme leur

courage ne s'alliait point à la prudence , ils essuyèrent une défaite

sanglante à Nicopolis, où restèrent prisonniers les princes les plus

illustres. On peut concevoir l'effroi de l'Europe. L'orgueilleux M «epteœbrc.

Bajazet envahit la Styrie , menaça Bude , et se vanta d'aller bientôt

faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Piorre au

Vatican.

Arrêté dans sa course par un accès de goutte , il se fit amener les prisonniers; sauf vingt-quatre des plus illustres, tous ceux qui refusèrent d'abjurer leur foi eurent la tète tranchée. Dix mille périrent ainsi , depuis l'aube jusqu'à quatre heures après midi (I); les autres , après avoir été donnés en spectacle pour rehausser le triomphe du vainqueur, turent renfermés à Brousse. Les princes chrétiens envoyèrent à Bajazet des présents pour la rançon des captifs : Lusignan, une salière d'or, dont le travail surpassait la matière ; le roi de France Charles VI, un vol d'oiseaux de fauconnerie tirés de la Norvège , six chevaux chargés de drap écarlate fabriqué à Reims, des tapisseries d'Arras. Enfin Bajazet se décida, moyennant deux cent mille ducats, à mettre en liberté les survivants , entre autres le comte de Nevers , fils du monarque français. Des marchands génois se rendirent caution du payement pour le quintuple de la somme convenue. Avant de partir, les prisonniers purent voir la cour du sultan Bajazet , qui employait dans ses chasses sept mille veneurs et autant de fauconniers. Une pauvre femme ayant accusé l'un de ses chambellans d'avoir bu de son lait, Bajazet lui fit ouvrir le ventre en présence des prisonniers français;

(I) Le récit «le cette boucherie nous a été laissé par Schitlbergrr, hallchanlicr bavarois, que sa jeunesse fit épargner. Son Voyage en Orient, publié à Munich en 1813, est plus byzarre qu'instructif. Après ce massacre, il accompagne l'armée de Bajazet, et tomba en même temps que lui prisonnier de Tamerlan à Ancyre. Il se met alors avec le vainqueur, et, à sa mort, avec Rok-Chah, son lils. Il parcourt la grande Tartarié avec un envoyé de Idaktier-Khan, qu'il suit à travers la Géorgie, et va jusque dans Yfssibour ou Sibérie. Son maître étant mort, il erre dans la Mingrélie, et arrive à la mer Noire, où il trouve un bâtiment européen. Lne capUvité de trente ans parmi les Tartan» et les Turcs lui avait donné un air, si ét range qu'on ne voulut pas le croire chrétien tant qu'il n'eût pas récité le Pater, VAve et le Credo. Il tut alors reçu à bord, et, ramené en Europe, il retourna à Munich.

puis, congédiant le comte de Nevers , et lui dit : Je le dispense du serment de ne plus porter les armes contre moi; au contraire, si tu as quelque sentiment d'honneur, reprends-les au plus tôt; réunis toute la chrétienté, et offre-moi l occasion d'acquérir une gloire nouvelle.

Jean Paléologuc avait dû suivre, avec ses troupes, Amurat dans son expédition pour subjuguer les Seldjoucides de Romanie; ma- or, pendant l'absence des deux princes, Andronic, fils de Jean , laissé à la tête du gouvernement , ourdit avec Saoudji (Contuza), fils d'Amurat, une trame dont le but était de renverser chacun leur père. Le projet fut découvert , et l'on condamna les conspirateurs à perdre la vue sous l'action du vinaigre bouillant. Andronic en fut quitte pour rester louche, et Jean , son jeune fils, pour avoir la vue affaiblie. Amurat fit mourir son propre fils, et voulut que les pères de tous ceux qui avaient participé à la conjuration fussent jetés dans i'Hèbre; il assistait lui-môme tranquillement à leur supplice, et riait de voir un lièvre (nom que les Turcs donnaient aux Grecs) poursuivi par les chiens.

Andronic , emprisonné dans la forteresse d'Anemas , fit parvenir ses plaintes à Bajazet, qui, volant à Constantinople , renferma l'empereur et son fils Manuel dans la tour, d'où il fit sortir Andronic pour le mettre sur le trône. Deux ans après, Jean Paléologue réussit à s'enfuir avec l'aide des Génois , se réfugia luimême sous la tente de Bajazet, et, l'ayant gagné à sa cause par la promesse de douze mille hommes et d'un tribut de trente mille écus d'or, il rentra dans la capitale.

Le pays qui conservait encore le nom d'empire d'Orient n'était désormais qu'une lisière de la Thrace , longue de cinquante milles sur trente de large, avec une capitale riche encore, d'une grandeur imposante et digne de son ancienne gloire. Or il fallut encore diviser ce lambeau entre Jean et Andronic; le père eut la capitale, et le fils le reste , avec Sélimbrie pour résidence. Jean avait fortifié une porte de la ville ; Bajazet lui ordonna de la démolir : Si f ai chassé ton prédécesseur, lui écrivait-il , je V ai fait pour moi, et non pour toi. Si tu veux être notre ami, va-t'en, et je te donnerai telle préfecture que tu désireras ; sinon , je jure à Dieu et à son prophète que je détruirai tout. Les chrétiens répondirent : iVows sommes faibles ; il ne nous reste aucun lieu où chercher refuge; mais Dieu aide les faibles et précipite les puissants . Fais maintenant comme il le plaira (1). Jean apaisa cependant Bajazet

(I) DtJC AS, XV.

TÀMERLAN

en lui donnant en otage son fils Manuel; ainsi, méprisé autant que méprisable, insouciant, dissolu, il traîna ses jours jusqu'en 1391.

Alanouvelledesamort, Manuel s'enfuit de Brousse, et vint prendre le gouvernement. Bajazet irrité lui écrivit : Avec la faveur de Dieu, notre invincible cimeterre a réduit sous notre obéissance presque toute l'Asie et une bonne partie de l'Europe. Constanlinople seule nous manque; sors-en, et laisse-la-nous aux conditions que tu voudras, ou tremble pour toi elpour ton peuple.

Ce fut beaucoup pour Manuel d'obtenir une trêve de dix ans au prix de trente mille écus d'or. Un tribunal de cadis fut en outre établi à Constantinople, avec une mosquée pour le culte. Ces concessions n'empêchèrent pas Bajazet de favoriser le prince de Séiirabrie, avec qui Manuel était toujours en guerre, ni de venir bloquer Constantinople. Manuel eut alors recours aux Latins, les conjurant de se croiser pour venir le défendre. Le maréchal de »w, Boucicaut, envoyé par le roi de France, fit lever le siège, et re- Jean vu. prit plusieurs places; mais, un an après, il repartit, faute de subsistances. Manuel, auquel il proposa de l'accompagner en France pour exciter l'enthousiasme, se décida à le suivre, et abandonna le royaume au prince deSélimbrie, son neveu. Loin d'être apaisé par le triomphe de son protégé, Bajazet demanda Constantinople, et l'assiégea de nouveau ; il allait la prendre, lorsque survint un ennemi qu'il n'attendait pas.

CHAPITBE III.

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