TA VER LAN
Le vaste empire des Mongols, fondé par Gengis-Khan , tombait en dissolution, destinée commune à tous les peuples sortis brusquement de l'état de barbarie. Leur dynastie était renversée en Chine, centre de leur puissance, et leurs princes avaient été renvoyés de Pékin à Karakorum. Dans la Perse et la Syrie, ils étaient chaque jour plus resserrés par les agrandissements sucsessifs des Ottomans. A Saraï résidaient les khans du Kaptchak, ou la Horde d'or (1), dont nous parlerons ailleurs, et qui prenait son nom de khan Usbek, neveu de Nogaï. Les Ouloug-Khans, descendants de Dschagataï, qui occupaient Bisbalig, furent bientôt
(1) Selon Clarke, or, en tartare, veut dire royal.
en proie à la discorde, et le pays sur lequel ils dominaient se
trouva divisé entre une trentaine de petits khanats.
Dans ces contrées asiatiques, dont la Russie s'efforce, depuis deux siècles, de soumettre les habitants nomades, témoin encore l'expédition récente (1839) et peu heureuse des tribus kirghizes, armées par elle contre celle de Khiva, s élève le village de Samarcande. Ce village, sjtué dans le royaume de Boukharie, fut autrefois la résidence glorieuse de Mohammed-Alaeddin ; dans la suite, Gengis-Khan l'enleva aux Turcs. Karadgiar-Nouyan, Turc d'origine, s'étant montré favorable aux conquérants et à l'islamisme, obtint le gouvernement du territoire de Kesc, près 13W de Samarcande, et le commandement de dix mille cavaliers (1) ; mais Toglouk-Timour, khan de Kasgar, quand il tenta de relever la puissance d'Ouloug-Khan avec l'assistance d'un parti de Kalmouks, enleva ces possessions au petit-tils de Karadgiar, qui resta, à l'âge de trois ans, sans autres biens qu'un cheval et un chameau.
Il s'appelait Timour, et une blessure qu'il avait reçue dans son enfance le fit nommer Leng (boiteux) ; de là le nom de Tamerlan.
(I) Le nom véritable du père de Timour et l'origine de sa famille se trouvent dans d'IlFituELOT, à l'article Karadgiar Kotiyan, et Teveira confirme ce qu'il en dit. Mai* aucun des deux, non plu» que les autres historiens européens, ne disent rien de l'inlluence puissante et de la grande considération dont jouissait la famille de Karadgiar ( dont Timour descendait au septième degré ) dès le temps «les Gengis-Khan, dont il était cousin , étant issu au troisième degré de Touménei-Klian, trisaïeul de Gengis-Khan et frère de Caïcoul, trisaïeul de Timour. Pour assurer leurs droits respectifs, il fut convenu entre les deux Irères, Touméuéi et Cajcoul, que la principauté resterait aux descendants de Touménéi .
Lorsque Gengis-Khan sentit approcher sa fin, il ordonna que le traité lui fat apporté, et le fit renouveler par Karadgiar-Nouyan, qui le signa de sa propre main ; celui-ci , fidèle au traité et *à sa parole, mit tout en œuvre, après la mort de Gengis, non-seulement pour assurer sa succession à Okthaï, mais encore pour régler les affaires d'Ouloug-Dscliagatai, fils puîné de Gengis-Khan, de la principauté duquel il aurait pu facilement s'emparer. « Il (ut tellement juste, dit le généalogiste de la famille de Gengis-Khan, que huit, de son temps, se passa tranquillement et sans désordre, sauf les cheveux bouclés des belles, et qu'il n'y avait d'autres inquiétudes que celle qui était causée par leurs yeux. » L'émir Zéil, (ils de Karadgiar, engendra Bélenghir, vizir de Dawa, onzième des princes d'Ouloug, c'est-à-dire de la (amille Dschagataï. Bélenghir observa scrupuleusement envers Dewa-Khan le pacte de famille. Il fut le trisaïeul de Timour, qui descendait donc en ligne directe d'un cousin de Gengis-Khau. Si Timour avait marché sur les traces de ses ancêtres , il aurait prêté appui au prince Kiamil, pelit-iils de ce môme Dewa ; mais, poussé par l'ambition, il soutint Scourgoutmisché, qui ne descendait pMd'Onloug-Dschagatai, mais d'Ouloug Oktat, et se trouvait va-wi! du conquérant de l'Asie, qui était lui-même allié à la grande maison de Gengis-Khan. Voyez m: HvMMi n, Revue viennoise, 1810.
TAMERLAN
Beau de sa personne, avantage nécessaire pour jouer un rôle parmi des peuples grossiers, il parlait le persan, le turc et le mongol. Plein de respect pour l'islam , il fit tous ses efforts pour le propager ; faible par les ressources , mais fort de la confiance qu'il avait en lui-même , il se proposa de délivrer son pays et de relever l'empire du Dschagataï. Il commença donc à recruter, dans les forêts et les steppes de la haute Asie , des compagnons , qui firent serment de le seconder. Vaine promesse ; quand il les invita à assaillir Toglouk , soixante à peine se présentèrent. Surpris avec eux par un millier de Kalmouks, il s'enfuit, mais après avoir fait preuve d'une valeur terrible. Demeuré avec sept compagnons seulement, quatre chevaux et sa femme, il erra jusqu'au moment ou il conçut le hardi projet de revenir dans son pays, où il trouva mo. bon accueil et des partisans. A peine me virent-ils que, pleins de joie. Us sautèrent de leurs clœvaux , et se jetèrent à genoux en baisant mes étriers. Je mis pied à terre, et les pressai l'un après l'uulre entre mes bras; puis je posai mon turban sur la téle du premier chef ; je ceignis au second une bande d'étoffe brodée en or et chargée de pierreries. Ils pleurèrent , et je pleurai aussi; puis, l'heure de la prière étant venue, nous priâmes. Remontant ensuite à cheval, nous nous rendîmes à mon habitation ; je réunis mon peuple , et je fis un banquet.
Lue querelle ayant éclaté entre l'émir Hussein, de la maison m*de Dschagataï , gouverneur de Khorassan , et le fils de Toglouk , chef du Mavyarannahar, Tamerlan s'allie avec le premier, et lui donne sa sœur en mariage ; malgré cette union , il lui déclare la guerre quatre ans après, et prend Balk, qu'il détruit. Hussein est tué; après sa mort, Tamerlan est proclamé khan avec le titre de Saheb-Keran , ou maître des Cornes, c'est-à-dire de l'Orient et de ,ro-
I Occident. Il prend la couronne d'or, jure aux émirs agenouillés de conquérir le monde entier, et inscrit sur son sceau Rasti-rusli , c'est-à-dire toujours par le droit chemin , ou toujours prêt à combattre. Toutefois il affectait de n'être que le ministre de Kaboul , descendant légitime de Gengis-Khan, qui servait dans son armée, sous les ordres de son prétendu serviteur. C'est alors qu'il annonça l'intention de rendre au royaume de Dschagataï son ancienne unité , répétant, avec un poète, que , de même qu'il n'y a qu'un Dieu au ciel, il ne doit y avoir qu'un maître sur la terre.
II fit de Sarmacande sa capitale , qu'il embellit de jardins, de palais, et qu'il entoura de murailles; puis, dirigeant ses armes tantôt contre le Kasgar (petite Boukharie), tantôt contre le Mawarannahar, il s'empara de plusieurs provinces et de toutes les rives
orientales de la mer Caspienne. Près de Tauris, il dispersa 1rs Turcomans du Mouton-Noir, qui, répandus dans l'Arménie, dévalisaient les caravanes en marche pour la Mecque.
un. Après ces diverses conquêtes, Tamerlan marcha contre la Perse, qui se trouvait divisée entre les diverses dynasties issues de la souche d'Oulagou. Les deux principales étaient , à l'occident, celle des Ilkaniens dans l'Irak persan ; à l'orient, celle des Mozaffériens dans lirak arabe. Le chef de la première opposa quelque
is»c résistance, et obtint ensuite de régner dans Bagdad comme vassal ; l'autre se soumit, et par son mariage entra dans la famille de Tamerlan. Ormutz se résigna à un tribut annuel de 600,000 deniers d'or, tant elle avait de richesses. Tout ce qui résista fut exterminé , et les vainqueurs égorgèrent tous les habitants d'Ispahan , à l'exception de ceux du quartier des théologiens légistes. A chaque homme de l'armée il fut imposé d'apporter un certain nombre de têtes; pour satisfaire à cet ordre, le soldat en achetait , las qu'il était de tuer, et 7,000 crânes humains formèrent un horrible trophée. A cet exemple épouvantable, on ne songe plus qu'à se rendre au vainqueur. Bagdad et toutes les villes sur le Tigre sont soumises; les grands du royaume, les princes deMozaffer, les seigneurs de Kerman et de Yezd , les Atabogs du Loristan viennent baiser la terre devant Tamerlan. On prie pour lui du haut des chaires, et on lit d'élégantes relations de ses glorieux massacres. Il investit son fils Miran de toutes ses conquêtes occidentales, qui s'étendaient jusqu'aux frontières des Ottomans, et embrassaient presque tout le royaume d'Oulagou.
Ourousk , khan du Kapchak , profita de son éloignement pour venger le pillage de Tauris en envahissant le Mawarannahar, de
im. concert avec le khan Kharizm. Tamerlan vole à Samarcande, et jette l'effroi parmi ses ennemis ; puis il s'avance par le Teschent et le Turkestan jusqu'au bord de la grande steppe des Kirghiz. Monté sur la cime de l'Ouloutagh , il resta un jour à contempler ces plaines ondoyantes , et ordonna d'y dresser une pyramide pour attester le moment où il entrait dans le grand désert. Il se met ensuite à voyager pendant quatre mois vers le nord, et commence une de ces grandes chasses dont ces peuples avaient l'habitude pour se procurer leur subsistance, en embrassant un immense espace où ils tendaient des rets. Arrivé sous le 40e degré, il s'arrête, et, magnifiquement vêtu, la couronne de rubis en tête , une cuisse de bœuf dorée à la main , il passe en revue son armée, dont les chefs s'agenouillent en passant devant lui, baisent la terre, et font une prière à sa louange; puisil donneordrede marcher vers l'Oural.
TAMERLAN
Ayant trouvé sur la rive de ce fleuve l'armée de Toklamisch , khan du Kaptchak, il la poursuivit jusqu'au delà du Volga, et célébra sa victoire avec une extrême magnificence. Les grands et ia cour furent servis sous d'innombrables tentes de toile d'or, semées de pierreries, dans des vases d'or, d'argent et de porcelaioe, par de belles esclaves ; les tables étaient d'or massif, et dix chameaux suffisaient à peine pour apporter les chevaux et les moutons cuits; puis, de temps à autre, on lançait au milieu des convives des turquoises et des pièces d'or et d'argent , tandis que des poètes chantaient les louanges du triomphateur (1).
Toktamisch ne tarda point à reprendre les hostilités, et une guerre des plus meurtrières l'abattit sans le briser. Dépouillé de ses États, il abandonna la tribu de Tousi au vent de la désolation, et s'enfuit en Lithuanie, où, s'étant uni au grand-duc Vitold , il tenta encore par deux fois la fortune , mais sans succès ; il périt enfin dans les déserts de la Sibérie, après avoir livré quinze batailles à l'ennemi.
Tamerlan , ayant passé le Volga , s'avança dans l'empire russe ; mais, au moment où Moscou était dans l'épouvante , il revint sur uw. ses pas. Arrivé sur le Don, les Vénitiens, les Génois, les Catalans, les Biscayens, qui avaient de riches magasins dans Azov, lui envoyèrent à l'envi de riches présents , qu'il reçut avec courtoisie ; malgré ces offrandes , un de ses généraux envahit cette ville , pilla les marchandises de l'Orient et de l'Occident , massacra les chrétiens qui ne purent s'enfuir, et la réduisit en cendres, ainsi qu'Astrakhan et Séraï.
Après avoir donné à son armée une grande fête au pied du Caucase, il la ramena à Samarcande. Là il fut accueilli avec joie par ses épouses et ses brus , qui répandirent sur sa tête chérie des paillettes d'or et des pierres précieuses , et lui firent présent de mille chevaux richement enharnachés, avec autant de mulets; il célébra les mariages de plusieurs des siens, occupé qu'il était toujours du soin de fortifier les liens de famille. Quatre de ses fils furent chargés de gouverner le Khorassan à l'orient, l'Irak à l'occident, l'Aderbidjan au nord , et le Fars au midi.
Prenant alors le titre de grand khan, il songea, une fois l'usurpation consacrée par la victoire, à conquérir l'Inde pour y répandre l'islamisme. Alp-Tékin, qui, dans le dixième siècle, y fonda la dynastie des Ghaznévides, avait introduit par la force
(1) Le banquet donné dans une autre occasion, et décrit par Clavigo, envoyé à Tamerlan en 1403 par Henri III de Castille, fut dans le même genre.