AFFAIRES ECCLÉSIASTIQUES
la question relative à la pauvreté; il ne la fit pas moins soutenir publiquement , et punit ceux qui pensaient autrement , bien que la faculté théologique de Paris se fût prononcée dans un sens opposé; mais il se rétracta avant de mourir. Nous avons une lettre de lui où il recommande à Philippe de ne pas causer pendant la messe, comme il le faisait d'habitude; de porter un habillement long, et de ne pas perdre le dimanche à se parer.
11 eut pour successeur Jacques Fournier de Saverdun , sous le Bci)n|t Xti. • nom de Benoit XII, homme non moins humble que pieux et sa- Im vaut, qui dit aux cardinaux : Vous avez élu le plus âne d'entre vous. S'appliquant à remédier en partie aux abus du règne précédent, il débarrassa la cour pontificale d'une foule de gens dotés de bénéfices pour ne rien faire , et corrigea beaucoup de choses mauvaises. Il économisa, mais non pour enrichir les siens, car il voulut même que ses parents ne sortissent pas de leur humble condition; il se serait réconcilié avec Louis de Bavière si le roi de France n'y avait pas mis obstacle, comme il l'empêcha aussi de reporter, selon son désir, le saint-siége en Italie.
Pierre Roger, natif du Limousin, élu après lui sous le nom de aé^xu Clément VI, promit des grâces à tous les clercs pauvres qui se présenteraient devant lui dans un délai de deux mois. Il lui en vint près de cent mille, et il put donner à tous, au moyen des épargnes faites par ses prédécesseurs et des nombreux bénéfices qu'ils avaient laissés vacants : Il vaut mieux, disait-il, qu'Us soient vides que mal remplit. Matthieu Villani parle en ces termes de Clément VI : a II tint son hôtel d'une façon royale , ayant toujours une table servie de nobles mets, d'autres tables en grand nombre pour les chevaliers et les écuyers , avec force destriers dans son écurie. Il chevauchait souvent pour son plaisir, et entretenait à ses frais une suite nombreuse de chevaliers et d'écuyers. Il aimait beaucoup à faire de ses parents de grands personnages, et leur acheta de grandes baronnies en France. Il remplit l'Église de plusieurs cardinaux de sa famille , et il en fit de si jeunes et d'une vie si déshonnête qu'il en résulta des choses de grande abomination ; à la requête du roi de France, il en nomma d'autres, parmi lesquels quelques-uns n'avaient pas l'âge requis. A cette époque , on n'avait point égard à la science ou à la vertu ; il suffisait de rassasier l'envie du chapeau rouge. Ce fut un homme d'un savoir convenable, très-chevaleresque, peu religieux. Archevêque, non -seulement il ne s'était pas gardé des femmes, mais encore il avait dépassé les habitudes des barons séculiers. Pape, il ne sut ni se contenu» ni se cacher plus que par le passé, car les grandes dames
venaient dans ses appartements comme ses prélats, entre autres, une comtesse de Turenne , qui était si fort de son gré qu'il faisait pour elle une grande partie de ses grâces. Quand il était malade, les dames le servaient et le gouvernaient, comme de proches parentes font avec des séculiers. Il distribua le trésor de l'Église d'une main large. »
Sa rigueur contre Louis de Bavière pourrait sembler de la constance; mais elle ne prouvait que sa faiblesse, puisqu'elle était commandée. Nous verrons ailleurs les maux de l'Italie abandonnée, et les remèdes funestes employés pour les conjurer. Ce fut à ce pontife que Jeanne de Naples céda la ville et le territoire d'Avignon.
m*. Innocent VI (Étienne Aubert de Mont), qui lui succéda, chercha à réintégrer le pouvoir pontifical en Italie , modéra le luxe de sa cour et celui des prélats , chassa les parasites et les femmes de mauvaise vie qui se livraient , dans Avignon , au trafic de leurs charmes et l'avaient rendue scandaleusement célèbre. Après
im, avojr enrichi ses neveux, il laissa la tiare à Guillaume de Grimoald, de Beauvais, pontife éclairé et bon chrétien , qui prit le nom d'Urbain V. Ce pape résolut de reporter à Rome le siège pontifical; par cette mesure, il voulait enlever aux évèques toute excuse pour laisser leurs églises veuves, et se soustraire lui-mfrne à l'obligation de condescendre aux exigences croissantes du rot de France, comme à celles des bandes de routiers qui , de temps à autre, venaient le mettre à rançon. Il fut donc accueilli en Italie comme un sauveur, au milieu des fêtes et des transports de
1M7- joie. Il reçut l'empereur d'Orient venu pour abjurer le schisme, tandis que Charles IV, empereur d'Occident, conduisait par la bride le cheval du pontife dans une procession qui, en rappelant les temps passés, ne faisait que mieux sentir combien ils étaient changés. Mais, quels que fussent ses motifs , il ne fit que river ses fers en continuant de nommer des cardinaux français; enfin, malgré les exhortations de Pétrarque et les menaces de sainte Bri-
i37«. gitte (1), il retourna en Provence , où il mourut.
(1) Brigitte, née en 1302 d'une famille noble de Suède , épousa à l'âge de treùc ans le jeune Wulfon, et en eut huit enfants; après quoi tous deux firent \œ» de continence, lisse rendaient en pèlerinage à Saint-Jacques , en Galice, quand le mari mourut; ce fut pour elle un motif de redoubler de piété et d'aumônes. Le roi de Suède lui donna un terrain à Wadstène, diocèse de Lincop, où elle bâtit un couvent dont elle disait que la règle lui avait été dictée par le Christ, et qui donna naissance à un ordre appelé, par ce motif , ordre du Saint-Sauveur. A chaque monastère de soixante religieuses en était joint un de treize moines prêtre*, avec quatre diacres et huit convera. Brigitte vint réclamer du pape la confirma-
LE GRAND SCHISME
Le pouvoir pontifical, en Italie, quoique étendu de nom, était fort limité. Les Romains voulaient se gouverner à leur guise; les vicaires pontificaux avaient mécontenté les sujets par leur rapacité, à tel point qu'à la suggestion des Florentins, quatre-vingts villes de l'État ecclésiastique se soulevèrent; Bologne les imita et Barnabé Visconti reprit les armes (i).
Pierre Roger, de la famille des comtes de Belfort et de Turenne, successeur d'Innocent sous le nom de Grégoire XI, fut un homme modeste, vertueux, savant et libéral. Touché des maux qu'il voyait, des exhortations que lui adressait sainte Catherine de Sienne et des révélations que lui communiquait sainte Brigitte, il revint à Rome, malgré l'opposition du roi et des cardinaux , et ta77. s'établit au Vatican ; mais la mort seule l'empêcha peut-être de repasser les Alpes.
Il avait autorisé les cardinaux à élire le pape à la pluralité des voix , sans attendre leurs frères absents , pour abréger la vacance autant qu'il serait possible; or les Romains, dans la crainte que le nouvel élu ne retournât à Avignon , entourèrent le conclave d'armes et de tumulte , criant : Nous le voulons Romain ! Us sonnèrent le tocsin , et menacèrent d'y entrer de force pour rendre les têtes des cardinaux aussi rouges que leurs chapeaux s'ils n'élisaient pas un Italien. Les suffrages s'arrêtèrent donc sur Barthélémy Prignani , de Naples , qui prit le nom d'Urbain VI. C'était 9^L un homme instruit et consciencieux, mélancolique et sévère, beaucoup plus que n'auraient voulu les cardinaux; aussi ne tardèrent-ils pas à protester contre l'élection , sous prétexte qu'elle n'avait pas été libre , et , placés sous la protection de Bernard de Sala, chef d'aventuriers basques et bretons , qui fit un facile massacre des Romains, ils élurent , à Fondi , Robert de Genève, sous *» septembre, le nom de Clément VII.
«on de sa règle, à Montefiascone, en 1370, et elle l'obtint. Elle lui annonça que la sainte Vierge lui avait révélé que, s'il quittait l'Italie, il lui arriverait malheur, et qn'il mourrait promplement ; elle ne fut pas écoutée, et sa menace s'accomplit. Klle fit ensuite un pèlerinage en terre sainte, puis mourut à Rome à son retour, en 1373.
(I) Baltoics, Vit* paparum avenionensium ; Paris, 1693. Theodorici a. Nieh Libri IV de Schismate. Il mourut en K19, et fut secrétaire du pape.
Colicii Pierii S a lut ati, Epistolx ; Florence , 1742; secrétaire d'Urbain V et de Grégoire XI.
L. Mambourc, Hist. du grand schisme des papes ; Paris 1079. Pierre nu Puy, Hist. gén. du schisme d'Occident; Paris, 168». Jo. Gersosii, Tractalus djs Unitatc Ecclesiac; de auferibilitale papx ab Ecclesia.
Ici commence le grand schisme qui, durant un demi-siècle (4378-1429), déchire la chrétienté et la divise en deux corps ennemis qui se renvoient l'un à l'autre des calomnies, et s'accusent d'usurpation et d'hérésie. Au milieu de cette lutte déplorable, le saint-siége perdait le respect des fidèles, et les princes diminuaient son autorité. Les savants le soumirent à une investigation sévère et passionnée (1). Les satires contre la papauté, qui d'abord n'étaient qu'un exercice littéraire , auquel on applaudissait pour l'oublier bientôt , acquirent du poids lorsqu'elles sortirent de la bouche des pontifes eux-mêmes, et portèrent à des applications immédiates.
Nicolas de Glémenges, recteur de l'Université de Paris, recueillit ces accusations avec les plaintes générales, et s'éleva, dans un livre intitulé De corrupto Ecciesûv statu, contre l'accumulation des bénéfices, dont quatre ou cinq cents se trouvaient quelquefois réunis dans une seule main : il gourmandait la négligence des pasteurs, qui souvent n'avaient pas même vu leur troupeau; l'ignurance éclatante, la juridiction tyrannique, la corruption effrontée du clergé , la vénalité des sacrements. Si l'on rappelle au prêtre, disait-il, l'obligation évangélique de donner gratuitement comme il a reçu, il répond qu'il a acheté , et que dès lors il peut revendre. Ces reproches et tant d'autres, dont quelques-uns
(t) Papes durant le schisme.
Urbain VI (Barthélémy Prignano deNaples), 9 avril 1378, élu par 16 cardinaux,
quinze desquels, 5 mois après, élisent Clkxent VU
J (Robert de Genève),
Bon ii ai i; IX 21 septembre 1378.
(Piérin Tomacelli de Maples ) , |
2 novembre 1389. RenoIt XIII
| (Pierre de Luna),
Innocent VII 28 septembre 139*;
(Cosme Mellorati de Sulmone), déposé
17 octobre 1404. par le concile de Pise,
| 6 Juin 1409,
Grégoire XII Alexandre V puis par «lui de
(Ange Correr de Venise), (Pierre Filargo de Candie), Constance le 26
30 novembre 1406; 26 Juin 1409. Juillet 1417.
déposé par le concile de Pise , | • |
6 Juin 1409, Jean XXIII Clément VIII
abdique le 4 Juillet 1415. (Balthasar Cossa de Naples), (Gilles de Muiîoz),
I 17 mai I4in; élu par deux
Martin V déposé par le concile de cardinaux le
(Othon Colonnn de Rome), Constance , le 29 mai 1415, mois de juin 1421,
il novembre 1417, abdique le 13 mat 1419. abdique
reste pa|H' et termine le SCOl&me le *J6 Juillet 1429.
LE GRAND SCHISME
étaient exagérés, d'autres trop vrais , chacun les répétait, sans toutefois que Ton pensât encore, comme un siècle plus tard, qu'il ne s'agissait pas de réformer l'Église, mais de la détruire.
Si Urbain VI avait écouté sainte Catherine de Sienne , qui lui avait écrit huit lettres et s'était rendue à Rome à son invitation; s'il avait nommé des cardinaux dont les vertus et le caractère pussent inspirer le respect ou la crainte, le schisme, au début, pouvait être étouffé ; mais son zèle déplut à plusieurs, et la chrétienté fut déchirée.
Urbain VI fut reconnu en Italie, en Allemagne, en Angleterre, m Danemark, en Suède, en Pologne et dans le nord des Pays-Bas; Clément VII , par la reine de Naples, par la France, l'Écosse , la Savoie, le Portugal , la Lorraine et laCastille. Les autres puissances hésitaient (1), et les deux pontifes s'excommunièrent. Clément VII, établi à Avignon , multiplia les cardinaux , prodigua les xepectatives, constitua l'État pontifical en royaume d'Adria, en faveur de Loui3 d'Anjou (2), le tout pour se procurer des partisans et de l'argent; de son côté, Urbain VI, en proie à de continuels soupçons, se soutenait par des rigueurs sanguinaires , par des tortures dignes d'un tyran, sans avoir égard ni à la dignité, ni à l'Age des prélats et des cardinaux, accumulant des excommunications scandaleuses , des décrets non moins scandaleux , dans son propre intérêt, et non dans celui de l'Église.
Après sa mort , les cardinaux de son obédience élurent Boni- 13W face IX, homme ignorant et avide; il dut occuper Rome de vive 2 w™*** force , ainsi que les autres possessions ecclésiastiques qui se trouvaient déchirées par les factions et ravagées par les bandes d'aventuriers. De leur côté, les cardinaux de Clément VII proclamèrent à sa mort Benoit XIII (Pierre de Luna), homme d'une im ambition rusée. Tandis que les princes , les universités , les M "p1™*™.
(!) Lequel des deux papes était le véritable? l'Église n'a pas prononcé. Saint Aûtonin de Florence s'ex prime ainsi : « Bien que nous soyons tenus de croire q«e, de même qu'il n'y a qu'une seule Église, il n'y a qu'un seul pasteur, quand pourtant il arrive un schisme, il ne paraît pas nécessaire de croire qu'un seul peut l'être , sans s'arroger le droit d'en décider. »
(2/ iiiea de plus étrange que les concessions qu'il fit à ce prince, dans l'espoir d'être délivré par lui de son antagoniste : toute la dlme en France et au Mort, à Naples, en Autriche eu Portugal, en Écosse ; la moitié des revenus de la Castilte et de l' Aragon; de plus toutes les dettes et arrérages; tout cens de «leui années; les dépouilles des prélats venant à mourir; tous les émoluments de la chambre apostolique. Il s'engagea à donner en hypothèque au duc, pour les dépense* qu'il ferait, Avignon, le comtat VenaUsin et d'autres terres de l'Église; il lui assigna en outre, pour fiefs , Ancône et Bénévent , le tout avec serment >ur la crou.
jurisconsultes, les théologiens discutaient sur les moyens de rétablir l'unité de l'Église , l'un et l'autre pontife ne visaient qu'à se maintenir et qu'à enrichir leurs partisans. La mesure la plus opportune était la réunion d'un concile général ; mais comme , depuis des siècles, le droit de le convoquer était regardé comme une attribution des papes, on ne savait à qui des deux elle appartenait. Il fallut avoir recours aux synodes particuliers. Le roi de France assiégea Benoît XIII dans le palais d'Avignon ; mais celui-ci réussit à s'enfuir. La persécution accrut le nombre de ses partisans; il se soutint, et compta parmi ses adhérents non-seulement le pieux Vincent Ferrier, mais encore les deux lumières de l'Université de Paris, l'éloquent Nicolas de Clémenges et le chancelier Pierre d'Ailly. Dans cet intervalle, Innocent VII (1404) et Grégoire XII (i 406) se succédaient à Rome, l'un et l'autre , affirmaientils, prêts à se démettre aussitôt que Benoît XIII leur aurait donné l'exemple. Enfin les cardinaux des deux obédiences , après être convenus d'assembler un concile à Pise, enjoignirent à chacun des deux papes de s'y rendre pour abdiquer, avec une menace de procéder contre le défaillant.
Mais, s'il dépendait du concile de déposer le pape, la constitution de l'Église, monarchique depuis des siècles, ne devenaitelle pas républicaine? Un pareil changement était-il opportun au milieu d'un si grand désordre? Les deux papes ne tinrent aucun compte de la sommation. Grégoire XII déclara les cardinaux apostats et blasphémateurs, et convoqua le synode à Udine ; Benoît XIII en ouvrit un autre à Perpignan, sa résidence ; ainsi il y eut trois conciles avec trois papes, et la chrétienté se trouva morcelée entre eux.
On ne saurait dire combien la société en fut bouleversée. Si un évéque vient à mourir, les différents papes veulent lui donner un successeur, et la discorde éclate entre les citoyens; ils prétendent pouvoir détrôner les rois, et donnent lieu à des guerres intestines : Naples se trouve disputée entre Louis d'Anjou et Charles de Hongrie ; la Castille, entre Jean, duc de Léon , et Jean de Gand , duc de Lancaster ; la Hongrie, entre Charles de la Paix et Marie; pas une voix ne pouvait se faire entendre assez haut pour imposer la tranquillité.
Malgré la protestation des deux pontifes, il se présenta au concile de Pise 22 cardinaux, 4 patriarches , 26 archevêques, 80 évôquesen personne, et 12 par représentants; 97 abbés en personne, et 202 par procureurs; 41 prieurs, les ambassadeurs et les députés de plus de 100 métropoles et cathédrales. Les uni-
LE GRAND SCHISME
vénales de Paris, Toulouse, Orléans, Angers, Montpellier, Bologne, Florence, Vienne en Autriche, Prague, Cologne, Oxford, Cambridge, Cracovie, etc., y envoyèrent trois cents docteurs en théologie et en droit canon.
Au premier rang parmi ces derniers se trouvait Jean Gharlier Je»n c<r*..«. de Gerson , chancelier de l'université de Paris, homme d'un caractère ferme, qui avait réprouvé l'assassinat du duc d'Orléans et résisté aux flatteries des princes comme aux fureurs de la multitude. Supérieur à la plupart des préjugés de son temps, il désapprouva les associations des flagellants, contrairement à l'opinion de saint Vincent Ferrier ; il soumit à l'examen les révélations dont beaucoup d'entre eux se prétendaient favorisés, chercha à écarter de l'université les discussions oiseuses et les subtilités scolastiques, et combattit l'astrologie et le système de l'union passive de l'âme absorbée en Dieu. Cependant il ne dédaignait pas de descendre de ses hautes contemplations pour faire, le dimanche, le catéchisme aux petits enfants.
II avait émis diverses opinions sur le moyen de mettre fin au schisme : d'al>ord il avait suggéré l'abdication volontaire de Benoit XIII, puis sa reconnaissance avec certaines rrst fictions favorables à l'Église gallicane ; enfin la force lui paraissait désormais la seule ressource. D'après lui, les deux papes avaient des droits if tux ; il convenait donc de les déposer l'un et l'autre, et d'en élire un troisième. Il soutenait toujours que l'Église peut se réformer par elle-même dans son chef et ses membres quand le pouvoir est divisé; qu'elle se conserve môme sans chef visible, pourvu qu'elle maintienne ses rapports avec son chef invisible; que l'Église a le droit d'agir, comme toute société libre ( selon l'opinion d'Aristote ) qui peut déposer un prince incorrigible , et qu'elle peut se réunir par elle-même si son chef refuse obstinément de l'assembler. Il définissait le concile « une réunion de « toute l'Église catholique , y compris tout ordre hiérarchique, « sans exclure aucun fidèle ayant la volonté de se faire enten- • dre, » Dans cette république, les simples prêtres devaient aussi avoir droit de suffrage au concile.
Les deux papes ne s'étant pas présentés, l'obédience leur fut U09 enlevée comme étant contumaces, et on leur substitua Pierre Filargo, archevêque de Milan, qui, sous le nom d'Alexandre V, ferma le concile. Recueilli à Candie comme mendiant par un frère mineur, il s'était élevé à ce haut rang par son habileté. Comme évéque, disait-il , j'ai été riche; pauvre comme cardinal, misérable comme pape. En effet, il était prodigue jusqu'à la libéralité;
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mais il manquait de fermeté, et se laissait circonvenir par le cardinal Baithasar Cossa, qui tarda peu à lui succéder sous le nom de Jean XXIII. L'occupation du patrimoine de saint Pierre par Ladislas, roi de Naples, empêcha de réunir le concile à Rome , où il l'avait convoqué. L'empereur Sigismond l'amena, quoique à regret, cïïuncee & désigner Constance, cité impériale. Cette belle ville, située à l'endroit où le Rhin s'échappe du lac, avait déjà vu les Italiens y accourir une fois pour affermir leur liberté. Le concile qui s'y assemblait ne devait pas exciter moins de rumeurs et d'espérances que ne le fit, à la fin du dernier siècle, l'assemblée nationale de France.
Outre le schisme auquel on avait à mettre fin, la réforme était demandée sur des chefs nombreux. Les nations s'étaient d'abord formées autour des évéques, ce qui avait produit le pouvoir absolu du clergé, pouvoir analogue à celui d'un père sur les enfants qu'il a engendrés et élevés. Une fois qu'elles se furent constituées, que plusieurs territoires se trouvèrent réunis et que le pouvoir social fut né , elles commencèrent à se dégager des langes de l'Église pour vivre d'une vie propre, et comprirent que le temporel pouvait rester détaché du spirituel. Alors des sociétés particulières et distinctes se substituèrent à celle qui n'a point de limite dans l'espace, et des destinations partielles à la marche générale.
Les tentatives de Boniface VIII pour réintégrer la papauté dans la suprématie pontificale firent naître dans toute l'Europe cette jalousie qui provient moins de violences réelles que de la peur qu'elles inspirent . Les rois de France s'en garantirent en tenant le pontife sous leur dépendance; puis, à l'époque du grand schisme, impuissante à se restaurer elle-même, l'Église dut recourir à l'assistance séculière, et les princes firent sentir aux pontifes la nécessité de leur protection. Les papes, afin de se procurer des partisans, prodiguèrent les privilèges, se firent les complices des abus et des usurpations, et par les injures qu'ils s'adressaient les uns aux autres , ébranlèrent le respect qui faisait leur force. Les symboles perdirent leur sens une fois que la société fut devenue tout à fait pratique , et les hommes observaient avec dégoût cette cour pontificale qui , vivant dans le monde , en avait pris la licence et les passions , contractait les habitudes des cabinets profanes, se faisait de la religion un moyen de gouvernement, spéculait sur les choses saintes et trafiquait de titres en réserve, de provisions apostoliques, d'annuités, de revenus intermédiaires et d'autres choses de ce genre.