‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 64 sur 153 · LE CLERGÉ · texte numérisé non relu

LE CLERGÉ

La dépravation de la cour d'Avignon, où ce qui est vice ailleurs paraissait coutumes, où l'impureté s'associait à la perfidie et à la bassesse, avait amené le mépris sur l'objet de l'antique vénération , et l'esprit d'obéissance se perdait dans le peuple à mesure que les pontifes abandonnaient celui de domination. On murmurait contre la juridiction ecclésiastique , qui , par la publication des livres VI et VII des Décrétâtes et celle des Extravagantes, avait pris une si grande extension que toute espèce de cause, même en première instance, pouvait être déférée au pape. Le différend avec les frères mineurs avait aliéné au saint-siége ceux qui étaient ses plus fermes appuis ; lorsqu'on vit condamner des personnes pieuses dont le seul tort était la pauvreté , on se rappela les doctrines d'Arnaud de Brescia et de Wiclef contre les possessions ecclésiastiques et la corruption qui en résultait.

Il est certain que la dépravation était extrême. Au moment où il s'agissait d'ouvrir le concile à Vienne , le pape invita les évêques jsn. à préparer des mémoires sur les abus qui existaient dans l'Église, et sur les moyens les plus propres à les réformer. Il nous en reste deux(l), l'un de l'évêque de Mende, l'autre sans nom d'auteur. Ce dernier se plaint qu'en France, les jours de fête, il se tient des marchés et des foires, que les tribunaux sont ouverts, et que le jour sacré se passe en affaires, en débauches, en péchés. Les archidiacres, les archiprêtres, les doyens ruraux, confient trop souvent leurs juridictions à des hommes méprisables et ignorants, ou bien ils en abusent pour lancer des excommunications sur les motifs les plus légers; d'où il résulte que trois ou quatre cents personnes dans une paroisse se trouvent exclues de la sainte table, ce qui discrédite les censures et provoque des discours scandaleux contre l'tèglise. Le mal provient de ce que l'on admet au sacerdoce des personnes indignes sous le rapport de la science et des mœurs; c'est pourquoi , en beaucoup de lieux, on fait moins de cas des ecclésiastiques que des laïques et des juifs même. Des prêtres sans mœurs affluent à Rome de tpus les pays pour solliciter des bénéfices qu'ils obtiennent , et les ordinaires sont contraints de les recevoir; puis, lorsqu'ils se déshonorent par une vie scandaleuse, il est interdit aux évêques de pourvoir leurs églises de sujets estimables, instruits et utiles. Dans une cathédrale de trente prébendes , sur vingt-cinq vacances survenues en vingt ans, l'évêque n'en avaiteu quedeuxà remplir, parceque Rome avait donné les autres aux postulants; plusieurs même avaient déjà l'expectative pour les

(1) Ap. Rain., 1311, n" 55 et suiv., et FLBtntT, liv. XCI.

vacances futures. Aussi beaucoup de personnes qui se destinaient au clergé retournent au siècle, et se dirigent vers les cours, aigris contre l'Église, qui les a négligées. A leur place elle a, pour la servir, des étrangers qui ne connaissent pas même la langue du pays, ou qui résident à la cour de Rome; d'où il suit que les biens sont dissipés, les offices négligés et les intentions du fondateur éludées. On accumule sur d'autres les bénéfices, jusqu'à douze pour un seul, nombre qui suffirait à l'entretien de cinquante ou soixante clercs instruits; puis, lorsqu'un siège vient à vaquer, on trouve difficilement un ecclésiastique éligible dans le clergé du diocèse , et, si par hasard il s'en rencontrait un bon, les mauvais s'opposeraient à sa nomination.

Ici l'auteur du mémoire s'élève contre l'inconvenance des vêtements et le luxe des tables. Les chanoines, lorsqu'ils sont au chœur, se mettent à causer et à rire ; ou bien ils vont se promener, et ne reviennent à leurs stalles qu'à la fin de l'office, pour recevoir leur rétribution. Les moines aussi quittent leurs cloîtres pour demeurer deux ou trois ans dans des prieurés éloignés; d'autres fréquentent les marchés et les foires, trafiquant comme des séculiers et menant une conduite scandaleuse. Quelques-uns, exempts de juridiction épiscopale, reçoivent les excommuniés à la sainte table, bénissent les mariages illicites, dénient ce qu'ils doivent aux évêques, qui les laissent faire plutôt que de recourir sans cesse à Home.

L'év éque de Mende ne signale guère moins d'abus : il exhorte à moins prodiguer les exceptions, qui détruisent la subordination nécessaire; à ne point changer les prêtres d'église en église, mais à les laisser dans celleoù ils ont été ordonnés. Il désire que le pape ne confère point de bénéfices à des étrangers tant qu'il y a dans le diocèse des hommes capables qui ne sont pas encore pourvus, et qu'il en soit assigné un dixième aux étudiants pauvres, pour former de bons prêtres; mais il insiste surtout pour qu'on réforme les études, qu'on instruise les clercs sur la foi et sur le salut des âmes ; qu'on s'occupe moins des gloses que des textes originaux, et que dans les universités les étudiants apprennent la doctrine, au lieu de perdre leur temps en vanités, en banquets, en luttes de parti, en intrigues, pour revenir chez eux docteurs mais ignorants. Il réprouve la vente qui se fait à Rome de toute chose à titre de chancellerie et d'expédition, de même que les vacances prolongées des évêchés, vacances pour lesquelles le saint-siège attirait à soi les questions soulevées à propos des nominations. Il fait un grand éloge des moines mendiants, religieux

Page 1