‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 65 sur 153 · LE CLERGÉ · texte numérisé non relu

LE CLERGÉ

de mœurs pures, austères et instruits; il voudrait en conséquence que l'on choisît 1rs plus distingués d'entre eux pour le gouvernement des âmes, sauf à restreindre la variété de leurs études et de leurs prédications pour les amener à une doctrine plus solide.

Mais ces éloges à l'adresse des ordres religieux fondés dans les siècles précédents n'étaient pas dans la bouche de tout le monde. Ils avaient eux-mêmes perdu cette ferveur sublime qui les animait à leur naissance ; les uns faisaient divorce avec la pauvreté épousée parleur patriarche, et les autres, par exagération de zèle, oubliaient le précepte de la charité. Sans parler des diatribes écrites par les ennemis des franciscains, tels que Matthieu Pàris et Pierre des Vignes, saint Bonaventure, général de l'ordre, s'adressant en aux provinciaux et aux gardiens, se plaignait de ce qu'à titre de charité les frères se mêlaient d'affaires publiques et privées, de testaments, de secrets domestiques. Les villes les appelaient pour négocier des arrangements depaix, etles papes les chargeaient d'accomplir certaines commissions délicates, comme gens offensifs et dont les voyages coûtaient peu ; l'inquisition en faisait une espèce de magistrats criminels, avec des huissiers, des sergents armés, et la libre disposition du bras séculier, eux qui étaient voués à une humilité profonde et à une pauvreté rigoureuse. Prenant le travail en dégoût, ils étaient tombés dans la fainéantise ; quand ils priaient agenouillés ou qu'ils méditaient dans leur cellule, ils se livraient h de vaines études, bâillaient ou dormaient; s'ils composaient des livres, ils en tiraient vanité, écueil qu'ils auraient évité en tressant des paniers et des nattes, comme les premiers ermites ; puis, comme ils erraient partout, ils étaient pour leurs hôtes un sujet de gêne et de scandale. Afin de se remettre de leur fatigue, ils mangeaient et dormaient au delà de ce qui était fixé par la règle; ils demandaient avec une telle importunité qu'on les craignait encore comme des larrons. La grandeur des édifices troublait la paix des couvents, incommodait les amis, exposait à des jugements sinistres ; enfin les curés voyaient avec déplaisir le zèle déployé par les franciscains pour les sépultures et les testaments.

Lorsque fut soulevée laquestion relative à la propriété des choses affectées à l'usage personnel , on vit pénétrer dans l'ordre un esprit de subtilité bien contraire à l'intention de son fondateur, etles questions vaines etoiseuses pullulèrent, comme les suivantes : si la règle astreint sous peine de péché mortel, ou seulement de péché véniel ; si elle oblige aux conseils de l'Évangile autant qu'aux préceptes, et aux admonitions autant qu'aux commandements.

De là les franciscains passèrent à sophistiquer sur le Décalogue et l'Évangile.

On s'étonna néanmoins de la persécution dirigée contre les ordres nouveaux, dont le zèle à soutenir l'autorité du pape était poussé quelquefois à l'excès, même dans les choses temporelles. Augustin Trionfe d'Ancône, de l'ordre de Saint-Augustin, qui avait professé à Paris et à Naples, où il fut très-aimé des rois Charles et Robert, dédia à Jean XXU une Somme de la puissance ecclésiastique qui peut être considérée comme le nec plus ultra de l'omnipotence papale. D'après ce livre, le pontife tire immédiatement de Dieu sa juridiction, qui est supérieure à toute autre, parce qu'il est le juge de tous et n'est jugé par personne. Cette puissance est sacerdotale et royale, attendu que le Christ, qu'elle remplace, possède l'une et l'autre ; elle n'est pas moins temporelle que spirituelle, car qui peut le plus peut aussi le moins. Le pape ne peut-être déposé que pour cause d'hérésie par le concile général, qui même a le droit de le juger après sa mort. Il est inutile d'appeler au concile, puisqu'il ne tire son autorité que du pape. Le pape peut seul décider ce qui est de foi, et nul ne peut sans son ordre informer sur une hérésie. Comme époux de l'Église universelle, il a la juridiction immédiate sur chaque diocèse, et il peut y faire, soit par lui-même, soit par ses délégués, ce qui est du ressort des évêques et des curés. Les chrétiens, les juifs et les gentils doivent obéissance au pape ; il peut punir les tyrans et les hérétiques, même par des châtiments temporels, en proclamant contre eux la croisade ; lui seul peut excommunier, et les évêques non, si ce n'est en vertu de la juridiction qui leur est communiquée dans certaines limites ; son autorité s'étend jusqu'au delà de la tombe par le moyen des indulgences. Il pourrait élire l'empereur sans le ministère des électeurs, ou choisir ces derniers partout ailleurs qu'en Allemagne, ou rendre l'empire héréditaire. L'empereur doit être confirmé par lui, et lui jurer fidélité; il peut être déposé par lui ; comme tous les rois sont tenus d'obéir au pontife, dont ils tirent la puissance temporelle. les peuples ou les individus qui se sentent opprimés par eux peuvent en appeler au pape, qui peut corriger les princes pour leurs péchés publics, les déposer même, et instituer un autre roi dans quelque royaume que ce soit.

A tous égards, les ordres nouveaux mendiants l'emportaient sur les anciens, dont les membres, s'étant relâchés de leur discipline primitive, se trouvaient bien loin de l'activité et de l'abstinence des moines mendiants; ils étaient bien vêtus, logés com-

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modément, avaient un pécule particulier, et recevaient en outre une prébende de leur couvent, avec laquelle ils vivaient dans des maisons particulières. Honteux de ce contraste, les ordres anciens furent obligés de se réformer et de s'adonner à l'étude ; mais, comme il leur paraissait impossible de s'instruire dignement ailleurs que dans les universités, ils y envoyèrent les moines, et cela devint une nouvelle cause de dissipation et de désordres pires que les précédents.

La chaire était le triomphe des ordres nouveaux ; ils n'y appor- cbairctaient pas une science profonde ni une précision dogmatique, mais un zèle ardent qui, à l'aide des locutions populaires et des allusions aux circonstances de chaque jour, opérait des prodiges. Celui qui affronte l'ennui de lire les prédications qui nous sont restées n'y trouve que des traités arides de scolastique et de morale, surchargés confusément de lambeaux et de fragments d'auteurs sacrés ou profanes, et des peintures ridicules ou d'un mysticisme exagéré ; on ne saurait donc attribuer les grands effets produits par ces conceptions étranges qu'au geste, à la voix, à l'appareil déployé, et quelquefois à l'influence qu'exerçait sur l'auditoire la réputation de sainteté du prédicateur.

Frère Bernardin de Sienne « eut la réputation d'un homme mo-uw. « grand et merveilleux dans la prédication ; partout où il allait il « entraînait tout le peuple; éloquent et vigoureux dans le raison- « nement, d'une mémoire incroyable, il était doué de tant de grâce « dans le débit que jamais il ne lassait ses auditeurs ; il avait une c voix si forte et si continue que jamais elle ne lui faisait dé- « faut, et, chose plus étonnante, au milieu d'une foule immense, « il était entendu par le plus éloigné avec la même facilité que « par le plus voisin. » (Fazio.) Cependant son argumentation étranglée et toute sa scolastique nous paraissent misérables (1).

Nicolas de Glémenges, Gerson , Pierre d'Ailly, avaient aussi réclamé, pour la chaire » la réforme qu'ils introduisaient dans l'enseignement; ils échouèrent. Vincent Ferrier parut lui rendre uu 1357-1*1». instant son austérité primitive; mais, obligé de s'adresser au peuple , de l'entretenir des choses actuelles et d'entrer dans les détails de la vie pratique , il finit par séculariser la prédication , et la faire descendre jusqu'à des vanités , à des bouffonneries indignes des temples. Ses imitateurs cherchèrent à captiver l'attention

(1) Le Carême de saint Bernardin de Sienne a été recueilli par Benoit Barthélémy, tendeur de draps à Sienne, un des plus anciens sténographes dont il soit fait mention. Voir Sopra un codice cartnceo del secolo w, etc., «•!»•. Osservazioni entiche (tell' ab. Louis i»t A>cllis, Coll. 1820.

en mêlant à leurs discours des allusions politiques. Les uns prêchèrent pour les Armagnacs, d'autres pour les Bourguignons, ceux-ci pour les Médicis, ceux-là pour les Sforza; parfois la liberté était poussée jusqu'à l'opposition ouverte contre les rois ou les papes. Jean de Schio et le frère Jacques Bussolari opérèrent de véritables révolutions dans leur patrie; Jacques le Grand, prêchant devant Charles VI, avait dit que les rois étaient vêtus du sang et des larmes des peuples; Guillaume Pépin soutenait que la monarchie était une invention du diable, et que la liberté seule est de droit divin ; Jean Petit fit l'éloge de l'assassinat ordonné par les rois, première tentative qui menait à l'apologie du régicide ; Maillard, prédicateur de Louis XI et de Charles le Téméraire , attaquait les grands et les petits, contrefaisait les personnes en chaire, pleurait et chantait; lorsque maître Olivier le Daim le menaça de le jeter à l'eau , une pierre au cou , Va dire à ton maitre, lui répondit-il, que f irai plutôt en paradis par eau que lui avec ses chevaux de poste.

Il est singulier de voir chez un 'grand nombre de ces prédicateurs une piété sincère et une extrême naïveté associées à l'inclination pour le burlesque et le théâtral, ce qui produisait des compositions bizarres et sans goût. Robert Caracciolo de Lecce , regardé par ses contemporains comme le nec plus ultra de l'éloquence, mais dont il nous reste malheureusement quelques sermons (4) qui ne justifient pas sa grande renommée , monta un jour en chaire pour prêcher la croisade, se dépouilla de sa tunique et parut en habitde général, tout prêt à guider en personne l'expédition. Paul Attavanti cite à tout propos Dante et Pétrarque, ce dont il se fait gloire dans sa préface. Les discours de frère Gabriel Barletta, si estimé de son temps que l'on disait : Nescit prœdicare qui nescit barlettare, seraient excellents pour exciter le rire de quelque réunion joyeuse. Dans son sermon pour le jour de Pâques, il raconte que plusieurs personnes s'offrirent au Christ pour annoncer sa résurrection à sa mère : il ne voulait

(f) - Dites-moi un peu, messires, dites-moi un peu d'où naissent tant et de si diverses infirmités dans les corps humains, gouttes, douleurs de côté , fièvres, catarrhes ? De rien autre chose que de l'excès de nourriture et de trop de délicatesse. Tu as du pain, du vin, de la viande, du poisson , et cela ne te suffit pas; mais il te faut à tes banquets du vin blanc , du vin rouge, des vins de Malvoisie, de Tyr, du rôti, des ragoûts, de la salade, de la triture, des beignets des câpres , des amandes, de» figues, des raisins secs, des confitures, et tu en remplis ton sac à ordures. Emplissez- vous , gorgezvous, lâchez les boutons, et, après avoir mangé, va-t'en dormir comme un pourceau. »

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pas d'Adam, parce que, friand de figues, il se serait amusé en route; d'Abel, parce qu'il aurait pu être tué par Gain; de Noé. parce qu'il aimait le vin; de Jean-Baptiste , à cause de son costume trop connu ; du bon larron , parce qu'il avait les jambes rompues; mais des femmes, pour leur grande loquacité, capable d'attirer le peuple.

Frère Mariano de Genezzano , porté aux nues par Politien et Pic de la Mirandole, « prêchait si bien qu'il attirait la foule par son « éloquence; car il avait des larmes à volonté, et, lorsqu'elles « coulaient de ses yeux sur son visage, il les recueillait parfois, « et les jetait au peuple (i). »

C'est probablement dans le genre de ces orateurs en renom que prêchaient Tauler, et le bienheureux Albert de Sarzane, et le bienheureux Michel de Carcano, et Oresme ; Goëler de Schaffouse mêle le sacré et le profane, le latin et l'allemand, et prend pour texte de ses sermons les vers de la Barque des fous de Sébastien Brandi; il ne fallut rien moins que la protection de Maximilien pour le sauver des ennemis qu'il s'était faits par la liberté de son discours.

Dante tonna contre ces prédicateurs; c'est d'eux qu'il dit :

Avec des jeux de mots et des fadaises pures On prêche maintenant, et, quand la foule rit. En renflant son capuce en soi Ton s'applaudit, Sans en demander plus (2).

Benvenuto d'Imola cite pour exemple, en commentant ces vers, diverses niaiseries d'un évêque de Florence nommé André, qui exhibait en chaire une graine de rave , puis tirait de dessous son surplis une rave énorme, et s'écriait : « Voyez combien est ad- « mirable la puissance de Dieu, qui d'une si petite semence fait • sortir un si gros fruit î » Un autre jour, il dit aux fidèles assemblés : 0 damini et dominx, sit vobis raccomandata Monna Tessa, cognala mea, qux vadit Romam; nain , in veritate si fuit per tempus ullum satis vaga et plaeibilis, nunc estbene emendata ; ideo vadit ad indutgentiam (3 ) .

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