CHAPITRE XIV
Les pays dont la maison d'Autriche était originaire secouèrent son autorité , et conquirent leur indépendance malgré tous ses efforts.
Les montagnes d'où les fleuves descendent sur le sol italien et sur l'Allemagne occidentale avaient été visitées par les armées de Rome. Les rives du Léman virent les aigles latines s'enfuir devant les Cimbres ; César vint empêcher les Helvétiens de pénétrer dans la Gaule, vers laquelle ils s'avançaient déjà, après avoir mis le feu à leurs villages ; il les défit , et les contraignit à regagner leurs foyers désertés. Les Rhèteset les Vindéliciens, qui habitaient les cantons actuels d'Uri, de Saint-Gall, d'Appenzell et des Grisons, furent des ennemis redoutables pour l'empire des Césars romains. Une fois leur ardeur belliqueuse calmée , une partie de la Suisse resta unie à l'Italie , une autre partie à la Gaule et à l'Allemagne. Malgré les nombreux châteaux qui la défendaient contre les in-
(1) J..A. Fessler, Matthias Corvinus; Breslau, 1806. S. Horvath, Verthadiyung Ludwigs l und Matthias Corvin' s ; Pc*th,
Glycéaivs Si'Abyw, Mist. pragmatica regni Hungarix; ibid., 1844.
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vasions des barbares , ils en occupèrent différents districts. Les Bourguignons s'établirent à l'occident de Berne, sur le territoire deFribourg et du Valais, dans la Savoie et le Dauphiné, tandis que les Allemands s'asseyaient dans l'Argovie , sur les rives de la Reuss, du lac de Constance et du Rhin jusqu'à Cologne : ceux-ci faisaient paître leurs troupeaux , ceux-là cultivaient les champs; les uns détruisaient les villes, les autres se civilisaient peu à peu. LaRhétie appartenait au gouvernement d'Italie, et, comme elle avait reçu moins d'étrangers, elle conserva la plus grande partie de l'idiome latin ; une variété du français s'introduisit à l'occident, etla langue allemande dans les bassins de l'Aar et du lac de Constance. Dans le partage de Charlemagne, une partie du pays appartint au duché d'Allemagne, une partie à la Bourgogne transjurane.
Nous avons raconté les vicissitudes de la Bourgogne en parlant de la France. S'il est un pays où la civilisation apparaisse l'œuvre de la religion , c'est au milieu de ces montagnes , où chaque couvent devenait non-seulement un foyer de sainteté et d'instruction, mais encore de commerce et de vie industrielle, pour se transformer bientôt en une ville. Gall et Sigebert accouraient de l'Irlande et de l'Écosse pour fonder sur les bords du Rhin des abbayes, qui devenaient Saint-Gall , Dissentis , asiles de l'opprimé et du savoir, d'où sortirent les premiers ouvrages écrits en langue allemande et les premiers poèmes chevaleresques. Sur les rives du lac des quatre Cantons prêchait le pieux Meinrad, dont l'ermitage devint ensuite le magnifique monastère d'Einsiedeln ; Ruprecht en bâtissait un à l'endroit où la Limmat devient fleuve, et Wickhard un autre où la Reuss sort du Léman , ermitages qui donnèrent naissance aux villes de Zurich et de Lucerne. La cellule d'un abbé ( Abt-Zell) fut le berceau d'Appenzell; celle de Saint-Hilaire produisit Claris. Dans l'Holvétie romaine tlorissaient déjà les abbayes de Saint-Maurice , de Payerne, de Romans-Moutiers et de Saint- Ursin de Lausanne.
Les bergers et les chasseurs du voisinage aimaient à construire leurs cabanes auprès des serviteurs de Dieu. Comme partout ailleurs , les moines enseignèrent à vivre moralement , à défricher les forêts, à régler les torrents, à dessécher les marais; ils créèrent la richessed'un pays qui aujourd'hui leur refuse un asile. Quand les Hongrois dévastaient l'Europe , les montagnes ne parurent pas un boulevard suffisant contre leur furie; il fallut entourer les bourgades de murs et de fossés, pour que les habitants de la campagne pussent s'y réfugier à la première alerte. Alors des
hameaux où n'existait qu'un fanal pour diriger les navigateurs ou une anse pour abriter les barques, se changèrent en villes (Lucerne, Schaffouse) rivales des villes anciennes, Genève et Lausanne ; là se formèrent des communautés d'hommes libres, gouvernées par des patriciens. Différents comtes exercèrent l'autorité, puis la souveraineté ; le système ecclésiastique et féodal contribua à y accroître la population , dont l'histoire se confond avec celle des royaumes voisins.
La partie allemande et celle qui est contiguë à la France dépendaient également de l'Empire , la première comme partie du royaume de Germanie, l'autre comme province du royaume mi. d'Arles, gouvernée par les recteurs de Bourgogne, dignité héréditaire dans la maison de Zâhringen. Lorsque cette famille fut éteinte , ses diverses branches , alliées de l'Empire , dont elle relevaient immédiatement , ou bien les ecclésiastiques investis par l'empereur, se partagèrent ses domaines. Les possessions de la Souabe échurent aux comtes de Fribourget de Furstemberg; une partie de celles de la Suisse furent données aux comtes de Kybourg; le comte de Savoie occupa le pays de Vaud , et le clergé, les nobles, les villes delà Suisse, se rendirent immédiats. Il en fut de môme quand les Hohenstaufen cessèrent de gouverner la Suisse allemande ; le pays resta donc morcelé en seigneuries ecclésiastiques ou laïques , et les municipes ne trouvaient place que dans les cités qui reconnaissaient la suzeraineté de l'Empire. Le pouvoir de l'empereur lui-même était fort limité, puisque toute chose se trouvait inféodée, excepté les cantons forestiers et l'HasIi, qui avaient des lois propres, outre la Thurgovie occidentale, moins la partie soumise à l'évêque de Constance ; l'abbé de Saint-Gall possédait le Rhintal et Appenzell. La ville de Lausanne appartenait à son évêque, et celui de Bâle y jouissait de droits souverains, quoiqu'il n'en fût pas véritable seigneur. Lucerne était possédée par l'abbaye de Murbach en Alsace ; une partie de l'Unterwald formait la propriété du chapitre de Saint-Séger à Lucerne; le chapitre de Munster dansl'Ergau dominait sur une autre de ce môme territoire et des cantons d'Uri et de Schwitz. Au treizième siècle, on y comptait cinquante comtés, cent cinquante baronnies, mille familles nobles. Lausanne, Fri bourg, Genève , Berne et Bâle surtout avaient des privilèges et des franchises. Schwitz , qui donna ensuite son nom à tout le pays, jouissait obscurément de sa liberté à l'ombre du monastère d'Einsiedeln , s'associant avec tri et Unteiwalden pour repousser quiconque voulait y porter atteinte, ou suscitait quelque querelle à l'occasion des pâturages.
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Les constitutions étaient très-variées , tout à la fois féodales et patriarcales. Le mouvement contre la féodalité se fit sentir là comme ailleurs; les baillis impériaux s'efforçaient de briser la tyrannie des barons par des alliances avec les petits contre les puissants , avec la multitude contre les seigneurs , et les forteresses bourgeoises s'élevèrent contre les châteaux aristocratiques. Les seigneurs de Zàhringen furent des plus animés à la ruine de la féodalité, et Berthold V, de cette maison, fut le fondateur de Berne; c'est lui, en effet, qui ceignit de murailles le village primitif sur les rives de PAar, rives couvertes de sapins au sombre feuillage et cultivées par de pauvres serfs.
Bfrne releva immédiatement de l'Empire. Tout noble qui achetait une maison dans son enceinte devenait citoyen , et beaucoup d'artisans des environs vinrent s'y établir; l'étéque de Lausanne y construisit une église, et, bien que la cité ne possédât que quelques pâturages et quelques bois, elle opposait une résistance énergique à quiconque se montrait hostile à ses franchises. Vingtsept ans après sa fondation, mourut le dernier des Zàhringen , et une charte de Frédéric II reconnut la liberté de Berne. On y devenait majeur à quatorze ans ; le serment de fidélité à l'Empire, à la cité, aux magistrats, se prêtait à quinze, et tous s'obligeaient à se soutenir réciproquement. En cas de meurtre d'un citoyen , chacun pouvait provoquer le jugement, soit par le duel , soit par les tribunaux. On était en droit de se faire justice à soi-même quand on était assailli dans sa maison, ou lorsqu'il arrivait qu'un étranger se prenait de querelle dans la ville avec un citoyen. Dans les contestations , surtout avec les étrangers , tous intervenaient, non pour faire prévaloir le droit, mais l'honneur et l'intérêt de la cité. Chaque année, on élisait un prévôt et des conseillers; un officier décidait des affaires de guerre, de finances , de tutelle , de succession , et nul autre que l'empereur ne pouvait abroger ses sentences. Aux termes d'un statut particulier, le fils qui habitait avec sa femme dans la maison maternelle était tenu de céder à sa mère la meilleure place au foyer.
Plusieurs des seigneurs qui , de l'Oberland , d'Argovie et de lUehland , étaient venus se faire citoyens de Berne, avaient conservé les châteaux de leurs aïeux ; par ce moyen , il se forma une confédération qui s'étendait de Soleure jusqu'à la cime des Alpes, et qui , puissante par les armes, comme d'autres parle commerce ou les arts , éleva cette ville au rang des cités les plus importantes. Delà, le caractère particulier de sa population, où coexistent sans fusion ni répulsion les plébéiens affranchis et les seigneurs , maî-
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très dans les châteaux, bourgeois dans la cité. Berne était pour eux comme une citadelle dont les artisans formaient la garnison , et où ils se réfugiaient en temps de guerre pour trouver de la force dans l'union de tous; puis ils s'habituèrent aux commodités de la ville; les uns y dépensèrent tranquillement leurs revenus, et les autres, par les armes , la rendirent la plus guerrière des cités suisses.
Zurich , centre des expéditions pour l'Italie , l'Allemagne , les Pays-Bas et une partie de la France , était gouvernée en commune par un consul réuni à des juges ecclésiastiques. Quiconque jurait de servir la république pendant dix ans au moins, de ses avis, de son bras et de son argent, d'acheter ou de bâtir une maison, était admis comme citoyen. Au son de la cloche , tous se réunissaient sur une hauteur, pour discuter sur les intérêts publics, sur la guerre, sur le prix des denrées, sur le droit de reconnaître l'empereur Tous les quatre mois , on renouvelait le conseil, composé de douze chevaliers et de vingt-quatre bourgeois qui, chargés du gouvernement, exerçaient le pouvoir exécutif et rendaient la justice. Les bourgeois qui s'enrichissaient devenaient chevaliers sans changer de nom ni renoncer au négoce; mais, tout en vivant de commerce, ils ne négligeaient ni l'étude ni les muses. Les indi\idus qui formaient des associations ou confréries nouvelles, sauf celles des métiers, étaient punis. Deux citoyens devenaient- ils ennemis, on les bannissait tous deux ; celui qui en tuait un autre perdait le droit de cité et ses biens; il perdait la vie, s'il était étranger. La punition d une injure était indépendante de la poursuite de l'offensé. L'avocat impérial n'intervenait au conseil que lorsqu'on l'y appelait , et les crimes qui entraînaient la peine capitale étaient de sa compétence; on ne pouvait imiter aux noces plus de vingt matrones et y appeler plus de deux hautbois, deux violons et deux chanteurs.
Les comtes de Savoie, de Kybourg, de Tockembourg et de Habsbourg étaient puissants en Suisse. Cette dernière famille grandit encore lorsque Rodolphe, qui devint ensuite empereur, eut ajouté aux domaines de ses aïeux ceux de Kybourg et de Lenzbourg. Ces accroissements, qu'il devait à des héritages ou à des achats, lui suggérèrent, la pensée d'en former un nouveau duché de Souabe, ou de ressusciter le royaume de Bourgogne, qu'il destinait à son second lils, lorsqu'il eut doté l'aîné avec les biens de l'empire. C'était une menace pour les Suisses, qui l'observèrent avec crainte, pour respirer enfin lorsque Adolphe de Nassau lui succéda sur ism. le trône impérial; mais, lorsque celui-ci eut succombé, vaincu