JEAN DE PROCIDA
maintint les charges que les besoins de la guerre avaient imposées, et les lois sévères à l'aide desquelles la main robuste de Frédéric II avait gouverné le pays. Il embellit Naples d'édifices, favorisa l'université , se concilia quelques gros bourgeois en les faisant chevaliers, et s'entoura, pour le défendre au besoin, de nobles français, entre lesquels il avait distribué les fiefs enlevés aux partisans des Souabes. Mais l'ancienne noblesse vit d'un mauvais œil ces nouveaux venus; les malheurs de la dynastie déchue avaient converti la haine en compassion, et le peuple frémissait aux supplices de ceux qui n'avaient pas été assez lâches pour renier leurs anciens bienfaiteurs. Le clergé, dont Charles était la créature, espérait recouvrer ses biens envahis par les Souabes ; mais il fut déçu dans son attente. Malgré le serment qu'il avait fait nu saintsiège d'abolir les perceptions arbitraires introduites par les Frédéric, et de rétablir les immunités ecclésiastiques comme au temps du bon Guillaume, Charles, pour satisfaire son ambition et son avarice, ou bien pour s'acquitter de ses promesses envers son armée, avait recours à toutes les subtilités fiscales, mettant des taxes sur les moindres objets, altérant les monnaies , mesurant les terres , distribuant les eaux , et faisant emprisonner pour une simple réclamation ou le plus léger retard. Puis les siens se comportaient , envers une nation accoutumée depuis longtemps aux franchises normandes et aux procédés courtois des Souabes, avec cette étourderie insolente qui empêcha toujours les Français de se faire aimer en Italie , si ce n'est quand ils n'y sont pas.
La Sicile était d'autant plus mécontente que les princes souabes vêpre* l'avaient plus favorisée. Dépouillée désormais de ses privilèges , *,c,"imjc dépendante de iNaples, qui avaient du moins la consolation d'être devenue la capitale du royaume, abandonnée à des magistrats violents ou avares, elle n'attendait qu'une occasion pour déchaîner sa colère. La légende raconte que Jean de Procida, noble salermitain, privé de ses biens comme créature des Souabes , animé des passions de sa patrie , s'associant à ses douleurs et à ses anathèmes, parcourut l'Europe pour chercher des ennemis aux Angevins; on dit aussi que Conradin jeta, du haut de Péchafaud , son gant en signe d'investiture, et que Procida le porta à Pierre III d'Aragon , qui pouvait, par sa femme Constance , fille de Menfred et cousine du jeune prince , prétendre à sa succession.
Le fait n'a rien de certain; mais ce qui n'est pas douteux, c'est la crainte que Charles inspirait aux souverains, et leurs intelligences pour affaiblir son pouvoir menaçant. Les villes du Piémont qui s'étaient mises sous la seigneurie de Charles s'en affranchi-
renl avec Paide de Guillaume , marquis de Monferrat, et des Génois, qui défirent plusieurs fois dans la Méditerranée la flotte provençale. Grégoire X, ami de la paix, dans la crainte d'être obligé de combattre l'ancien champion de 1 Église, s'était borné à des iî76-Tr. doléances paternelles, restées sans effet. Les trois pontificats trèscourts qui se succédèrent après lui ne tentèrent rien de nouveau; mais Nicolas III, de la maison Orsini , homme orgueilleux et violent, qui désirait la délivrance de l'Italie pour agrandir sa propre famille, avait pris en haine le Provençal hautain, depuis qu'ayant voulu marier un de ses parents à une princesse d'Anjou, on lui avait rapporté cette réponse : Aurait-il donc la prétention, parce qu'il porte la c/iaussure rouge, de mêler le sang des Orsini à celui de France ?
Nicolas , qui s'était concilié l'amitié de l'empereur d'Allemagne, dont la condescendance lui avait assuré la possession du patrimoine de Saint- Pierre , et appuyé par sa famille, qu'il avait rendue puissante, aurait pu se mettre à la tête de l'Italie et renverser Charles; mais il mourut trop tôt. Michel Paléologue , qui avait usurpé et ravivé l'empire d'Orient, observait avec inquiétude les préparatifs faits contre lui par Charles, auquel l'exilé Baudouin avait cédé ses droits ; pour les faire valoir au plus tôt , Charles écrasait la Sicile. Pierre d'Aragon surtout , stimulé par sa femme, intriguait activement dans l'ombre , et comme il voulait engager une lutte sérieuse, il s'était procuré des alliances et de l'argent ; pour écarter les soupçons , il feignait de préparer contre l'Afrique une de ces descentes que les Espagnols opéraient de temps en temps. Lorsqu'on cherchait à pénétrer son but véritable : Je suis si jaloux de mon secret, répondait-il, que si ma main droite te savait, je la couperais avec la gauche.
Peut-être est-il vrai qu'il employa comme son agent le banni Procida, et que cet ennemi des Angevins noua des intelligences avec les barons siciliens, non pour recouvrer la liberté du pays, mais pour lui donner un nouveau maître. Le peuple , lui, tournait plutôt ses regards vers le pontife, comme vers le pouvoir qui, en lui donnant Charles, avait imposé à ce prince des obligations; mais Martin IV (Simon de liion), Français et créature de Charles, avait succédé à Nicolas III, et ce pontife ne répondit à
us!. leurs plaintes qu'en faisant jeter en prison l'évéque et le moine qu'ils lui avaient députés.
Sur ces entrefaites, de nouveaux outrages déterminèrent la
mi. fougue populaire à devancer les calculs ambitieux des rois et les intrigues des barons. En effet, le troisième jour de Pâques,