‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 80 sur 153 · VÊPRES SICILIENNES · texte numérisé non relu

VÊPRES SICILIENNES

au moment où les Palermitains se réunissaient à l'église du Saint- Esprit pour assister aux Vêpres, un soldat français, nommé Drouet, insulta une jeune fille, les parents de celle-ci le tuèrent; sa mort devint le signal du massacre des Français dans l'île entière.

Le peuple, qui ne savait rien des trames du roi d'Aragon, mais qui avait l'habitude d'associer les idées d'Église et de liberté, résolut d'établir une république sous la protection du pape, dont il arbora la bannière ; mais Martin V en conçut une fureur extrême, et, quand d'autres moines vinrent de Palerme lui entonner : Agnus f)ei, qui tollha peccala, miserere nobis, il leur répondit de même avec l'Évangile : Dicebant : Ave, rex Judœorum, cl dabant ei alapam. Il enjoignit ensuite « aux gens perfides et » cruels de l'île de Sicile, violateurs de la paix et meurtriers des chrétiens, » d'avoir à obéir à lui pape, de même qu'à Charles, comme à leur seigneur légitime, sinon « il les déclarait excom- « muniés et interdits, selon le droit divin. »

Le peuple sait très-bien faire les révolutions, mais il est inhabile à les conduire. Dans ces graves circonstances, les barons prirent en main le gouvernement ; alors les partisans du roi d'Aragon se déclarèrent, et l'invitèrent à venir se mettre à leur tète. Pierre débarqua donc à Palerme, où il ceignit la couronne des rois normands.

Charles, qui avait une forte armée et des approvisionnements tout prêts pour l'exécution de ses ambitieux desseins sur la Grèce, aurait pu facilement soumettre une province sans trésor, ni arsenaux, ni capitaines ; déjà même les Siciliens découragés s'offraient à lui promettre loyauté et obéissance, pourvu qu'il se contentât de percevoir ce qu'ils payaient au roi Guillaume, et ne mit dans les emplois ni Français ni Provençaux ; mais il refusa de les recevoir à merci. Ils rassemblèrent donc tout ce qu'ils purent en hommes et en argent ; une haine profonde, la crainte des châtiments, l'ardeurjd'une vengeance nationale, les rendirent capables de résister et de vaincre. Roger de Loria, Calabrais rebelle, qui joignait à une valeur intrépide autant de bonheur que de férocité, ayant été nommé amiral de Castille, surprit les troupes de Charles devant Messine, qui se défendait avec un courage opiniâtre, et lui brûla sa flotte. En apprenant ce désastre, Charles s'écria, en mordant son sceptre : Seigneur Dieu, vous m'avez beaucoup élevé , faites, hélas! que la descente ne soit pas trop rapide.

Cette première fureur de vengeance fut déçue par l'héroïsme de Messine ; Charles alors, afin de gagner du temps, accusa

Pierre de trahison, et le défia au combat avec cent chevaliers, à la condition que celui qui succomberait perdrait non-seulement tous droits sur la Sicile, mais encore son patrimoine, et qu'il serait tenu parmi les gentilshommes pour traître et foi mentie. Le défi fut accepté, on jura sur l'Évangile, et, malgré l'opposition du pape, le roi d'Angleterre accorda le champ aux deux adversaires à Bordeaux. Charles s'y rendit; mais l'Aragonais trouva des prétextes pour ne pas jouer sur un coup d'épée un beau royaume tout acquis. Alors son rival le traita hautement de félon, et le pape le déclara excommunié, parjure, déchu du trône de ses aïeux et de tout honneur quelconque ; mais Pierre se fit intituler, par plaisanterie : Pierre d'Aragon, père de devx rois et »«*• seigneur de la mer. Du reste, soit dans les eaux d'Italie ou dans celles d'Espagne, il continua de combattre avec succès, et fut même assez heureux pour faire prisonnier le fils de son ennemi. Ce fut un coup terrible pour Charles, qui, désolé de ses défaites et du soulèvement de Naples, termina ses jours après avoir a fait o pendre plus de cent cinquante Napolitains et pardonné à la a ville (\). »

Le pape Martin IV mourut sur ces entrefaites, et Honorius IV des Savelli, qui lui succéda, favorisa la guerre contre la Sicile; mais en même temps il promulgua deux décrets très- favorables aux libertés du royaume. Par l'un il consolidait des" privilèges ecclésiastiques; par l'autre il attribuait la rébellion de la Sicile aux avanies et aux injustices du gouvernement, défendait de dépouiller les naufragés, étendait le droit d'hériter des fiefs aux frères et leurs descendants, limitait le service militaire aux guerres dans les bornes du territoire, et prohibait la levée des impôts en dehors des quatre cas féodaux. Il permettait aux communes d'en appeler au saint-siége, et frappait d'interdit la chapelle du roi si jamais celui-ci violait ces franchises : vaine précaution ! les rois qui se succédèrent les foulèrent aux pieds.

On voulait sacrifier Charles le Boiteux, comme on appelait le fils du roi défunt, en expiation du sang de Manfred et de Conradin ; mais il fut sauvé par Constance, reconnu roi et rendu à la liberté, à condition que, s'il ne pouvait accomplir les stipulations du traité intervenu, il perdrait la Provence, et reviendrait se constituer prisonnier. Afin de s'attacher les Napolitains, Charles leur donna une constitution par laquelle il garantit au clergé ses privilèges, aux barons et aux chevaliers le droit de lever des

(1) Jean Villani, VII, 93.

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