JEAN DE LUXEMBOURG
rent tous les esprits, d'autant moins ombrageux qu'il n'invoquait aucun droit, et qu'il devait tout à la libre élection. Les Ber^amasques l'invitèrent à accepter leur seigneurie, et Crème , Crémone , Pavie, Verceil, Novare, Parme, Reggio, Modène, Lucques,lui tirent la même proposition; après, vint Milan, où il constitua , comme son vicaire , Azzon , qui attendait sans jalousie la fin d'un règne qu'il prévoyait devoir être éphémère.
Alors Jean , qui , désireux d'être agréable à tous , se montrait non moins ami des papalins que des Impériaux , entra en pourparlers avec le légat ; cette entrevue suffît pour le rendre suspect mi. aux Italiens, qui craignaient de le voir s'entendre avec le pape, afin de réduire le pays en servitude. Les Florentins rompirent les premiers avec lui, et se rapprochèrent du roi de Napies; puis, comme les affaires d'Allemagne le rappelaient, il laissa l'autorité à son fils Charles , qu'il recommanda aux ducs de Savoie , lesquels l'eurent bientôt abandonné. Les Gibelins de Lombardie et les Guelfes de Toscane s'entendirent pour lui reprendre les villes qui s'étaient données à son père ; une ligue fut conclue à Orzinovi im. entre les seigneurs gibelins, la république de Florence et le roi Robert, dans le but de se garantir réciproquement leurs possessions. Charles n'opposa point une grande résistance ; il lui suffisait d'obtenir de l'argent et d'avoir le champ libre pour d'autres entreprises.
Jean reparut en Italie avec seize cents cav aliers levés en France, et cent mille florins que lui avait prêtes Philippe VI ; en outre , il était favorisé par le pape, qui voulait humilier les Florentins, hostiles au cardinal-légat ; mais, s'apercevant qu'il ne pourrait se soutenir, il songea du moins à faire de l'argent, et, dans ce but, il vendit Parme et Lucques aux Rossi , Reggio aux Fogliano , Modène aux Pio, Crémone à Ponzino Ponzone; puis il s'en alla. Pauvres rois et pauvres empereurs qui , sans soldats et sans argent, se montraient un moment parmi ces seigneurs et ces républicains, bien pourvus de ces deux ressources puissantes ! Occupés exclu sivement de garnir quelque peu leur bourse , ils se faisaient conspuer ou haïr ; s'ils obtenaient des louanges en Allemagne , ils paraissaient des barbares au milieu de la civilisation et du raffinement de l'Italie , des tyrans au milieu de ses droits. Louis de Bavière vendit tout , et fut perfide envers tous ; Jean de Luxembourg fut plus loyal sans montrer moins de vénalité ; Charles, son fils, depuis empereur, engagea à Florence, pour seize cent vingt florins , la couronne impériale , que les Siennois furent ensuite obligés de recouvrer à leurs dépens. Il nous est donc impossible
Seallgcrl.
de comprendre la pensée de Dante lorsqu'il appelait la vengeance de Dieu sur Rodolphe de Habsbourg et sur Albert , son fils, coupables de laisser dévaster le jardin de L'Empire, et de ne pas venir rajuster le frein de la cavale indomptée; et Pétrarque , que voulaitil aussi lorsqu'il adressait à Charles de si pompeux appels ? Des empereurs et des papes, que pouvaient attendre les Italiens? et pourtant ils ne cessaient de déplorer leur absence ; en attendant , ils se servaient du nom des autres pour former des partis, couvrir leurs ambitions particulières, et s'agiter au milieu des orages d'une liberté qu'ils ne savaient ni établir d'une manière durable, ni se décider à perdre.
Le roi Robert .-devenu vieux et trop faible pour commander les Guelfes, la faction opposée reprit partout le dessus. Azzon Visconti, qui par la splendeur des arts, des lettres et du faste, éblouissait les populations sur la perte de leur liberté , possédait, outre Milan , Bergame , Crémone , Plaisance, le bourg Sandonino, Triviglio, Vigevano, Pizzighettone, Corne , Lodi, Crè ne , Brescia, Lecco. A la m£me époque, son oncle Jean enlevait aux Torricelli Novare, dont il occupait le siège épiscopal.
La puissance des Visconti était balancée par celle des Scaligeri, qui de Vérone étendaient leur autorité sur la Marche de Trévise, favorisés qu'ils étaient par les empereurs, comme ardents Gibelins. La réunion de Padoue à leur territoire agrandit les seconds. Cette nu nia. ville, qui s'était affranchie du joug des Ezzelin , avait ensuite soumis aux Carrare sa tumultueuse indépendance; pour se défendre contre Cane de la Scala, dit le Grand , elle arma dix mille chevaux et quarante mille fantassins, tant elle était puissante.
« Cane le Grand fut le prince le plus magnifique de son temps, « heureux à la guerre, sage dans le conseil, ami des hommes de o lettres et des artistes , fidèle à ses promesses. » Mastin II, son neveu qui lui succéda, réunit à Padoue et à Vérone Vicence, Feltre Bellune, Trévise; il occupa Brescia, dont il chassa le vicaire Jean de Luxembourg , et Parme en vertu d'un traité. Lucques étant restée au pouvoir des Allemands de Céruglio , Florence le chargea d'en négocier pour elle l'acquisition ; il conclut le marché, mais pour son propre compte. Il eut ainsi l'autorité suprême sur neuf cités , qui lui rendaient par an sept cent mille florins, somme que la France rapportait à peine à son roi. Il répondit aux Florentins, qui lui en proposaient trois cent mille s'il voulait leur céder Lucques, qu'il n'avait pas besoin de pareille misère ; en effet, il méditait de se faire roi d'Italie , et Lucques lui aurait servi de poste avancé pour soumettre la Toscane. Il s'était allié, dans ce
LES SCALIGEIR
but; avec les petits seigneurs des Apennins, et tenait une cour si splendide qu'il excitait l'admiration, même au milieu du luxe de ce temps. L'historien Cartusio (4) trouva Mas tin entouré de vingttrois princes dépossédés par les catastrophes subites , si fréquentes alors. Il avait dans son palais un grand nombre d'appartements diversement décorés, et toujours en rapport, par les symboles et les ornements, avec la condition des hôtes qu'il recevait : des trophées pour les guerriers, l'espérance pour les exilés, Mercure pour les artistes, le paradis pour les prédicateurs. Pendant le repas, des musiciens, des bouffons, des jongleurs, égayaient les convives, et les salles étaient couvertes de tableaux représentant les vicissitudes de la fortune (2).
(1) Histoire, liv. VI, ch. 1.
(2) Muzio Gazata, ap. Muratori. — Un contemporain s'exprime ainsi à son sujet dan» le dialecte de son pays : « Ce raessirc Mastin fut , des [dus grands tyrans de Lombardie, celui qui eut le pins de cités, le plus de puissance , le plus de châteaux, le plus de communes, le plus de magasins. Il eut Vérone, Vicence, Trévise, Padoue, Cividale, Crème, Brescia, Heggio, Panne; en Toscane, il eut Lucques, laLunigiane, el tut seigneur de quinze grosses villes. Il vainquit Parme par force de guerre. Lorsque son armée soutenait le siège devant une ville, il n'était pas de ruses qu'il n'employât, et jamais il ne partait qu'il n'eût fini par sVn rendre maître. Il voulait être seigneur, soit par force, soit par amour. Il mit le pied en Toscane , et il acquit Lticques en t rompant les Florentins ; aussi les Florentins ourdirent contre lui le complot qui causa ensuite sa ruine. Il menaçait de vouloir s'emparer de Ferrare et «le Bologne. Il récompensait les nobles qui lui livraient lés villes, les gardant près de lui , et leur accordant grande protection. Il avait a son service beaucoup de barons, beaucoup de soldats à pied et à cheval, >>eaucoup de bouffons, beaucoup de fourgons, beaucoup de palefrois, de chars, de destriers de joute; il était toujours au milieu des armes. On voyait des courtisans otant leurs capuchons, des Tudesques n'inclinant jusqu'à terre, des festins qui ne finissaient jamais, tandis qu'on entendait des trompettes , dos chalumeaux, des cornemuses, des timbales ; que des tributs arrivaient de tous côtés chargés sur des mulets, et que de* joutes, des tournois, des chants, des danses , des jeux de force et de toute espèce d'amusements avaient lieu tour à tour. C'étaient des draps français, des étofies tartares, des velours magnifiques, «les habits brodés, entaillés, dorés. Quand il montait à cheval, la ville entière de Vérone paraissait s'écrouler; quand il menaçait, toute la Lombardie tremblait. Kntre autres magnificences, on raconte que, voulant une fois dîner dans sa chambre, il y fit servir quatre-vingts petites tables , chacune avec deux rouverts pour deux barons. Dans sa résidence il y avait un nombreux cortège de juges, de médecins, de littérateurs, «les talents de toute espèce. Sa réputation était grande à Rome; il n'avait pas d'égal en Italie. Ce qui ajoutait le plus d'éclat à sa gloire, c'était de pouvoir se vanter qu'avec toute sa puissance il ne savait pas ce que c'est que la fragilité humaine. Entouré de tant de grandeur et d'aisance, il fit bâtir le palais que l'on voit à Vérone ; mais pour cela il fit abattre l'église de Sarut-Salvato, et il lui en arriva mat. Dès lors il commença à mépriser les autres tyrans de la Lombardie , et ne se présenta plus à leurs réunions. Puis il fit faire une couronne toute garnie de perles, de saphirs, de rubis, d'escarboucles et d'émeraudes , .dam?
Mais les Vénitiens, qui jusque-là ne s'étaient mêlés des affaires du continent qu'à titre d'étrangers, et sans ressentir la moindre déHance pour leurs voisins les évêques de Padoue , de Vicence et d'Aquilée , conçurent de l'ombrage lorsqu'ils virent près d'eux les puissants seigneurs de la Scala. En effet, Mastin forma le projet de soustraire ses domaines à la servitude que leur imposaient les Vénitiens par le privilège de leur vendre le sel ; il fit donc cons- 1337. truire des forts sur le Pô, afin de soumettre à desdroitsceux qui en remontaient le cours. De là naquit une guerre où Venise s'allia avec Florence contre les ambitieux Scaligeri. Azzon et les seigneurs dépossédés profitèrent de la circonstance pour se liguer ad desolationem cl ruinam dominorum Alberti et Mastini , fratrum delà Scala; déjà ils se partageaient en idée leurs possessions, et faisaient insurger contre eux les différentes villes. En définitive , 1SW Mastin fut obligé d'en céder plusieurs à la paix. Padoue elle-même revint aux Carrare , Guelfes zélés ; les Vénitiens occupèrent Trévise, Castelfranco et Ceneda , qui furent leurs premières possessions en terre ferme. Mastin, voyant ses ressources s'épuiser, offrit Lucques aux Florentins; mais, tandis qu'ils marchandaient sur le prix de la vente , ils furent prévenus par les Pisans , qui s'y soutinrent avec l'aide des Visconti , d'ailleurs charmés de se voir détail, barrassés d'un voisinage incommode.
La famille des Scaligeri ne se releva plus; elle perdit même le reste de ses possessions au temps de Jean Galéas , et cessa de former une maison régnante. Vérone atteste encore leur grandeur par ses monuments, et leurs tombeaux sont un éclatant témoignage de la renaissance des arts, dont une imitation servile n'avait pas encore amorti la vigueur.
!!î$- Les Gonzague avaient enlevé Mantoue aux Bonacossi. Les marquis d'Esté furent de nouveau proclamés seigneurs de Fer-
Pintention avouée rte se Taire prochainement proclamer roi de Lombardie. Celi déplut aux autres tyran», qui avisèrent à ne pas devenir les sujets de l'un de leurs pairs. Messire Mastin fut chevalier du Bavarois, homme de beaucoup d> tête, et seigneur ami de la jusUce. Dans ses Élats on voyageait en pleine sûreté, l'or en main. Il «Hait brun, avait un gros ventre et une grande barbe. Cinquante palefrois étaient nourris dans ses écuries. Il changeait d'habit tous le* jours , et quand il chevauchait il avait a sa suite deux mille hommes à cheval et deux mille fantassins bien habilles et bien armé?, il était maître en lait de guerre. Sa personne, t int qu'il demeura vertueux , était florissante ; mai* elle dépérit aussitôt que la superbe et la luxure le corrompirent. 11 se glorifiait d'avoir violé cinquante jeunes filles pendant un carême. Ces vices marquèrent sa déchéance. Il mangeait gras le vendredi, le samedi et le carême, ne faisant aucun cas des excommunications. » Stoiia romana, ap. Murvtori, Ant. It.