CHARLES IV EN ITALIE
défait, par l'espoir de lui soutirer de l'argent, il prêta l'oreille aux invitations des ennemis de Visconti et aux Florentins. Innocent VI lui donne l'autorisation de passer les Alpes. Il arriva donc au milieu de l'attente générale ; mais quel ne fut pas l'étonnement de ses amis pleins d'espoir et de ses ennemis intimidés, quand on le vit arriver avec trois cents cavaliers , et a traverser l'Italie sur • un roussin au milieu de gens désarmés , comme un marchand « pressé d'arriver à la foire (1)! » Les gens de lettres n'en prodiguèrent pas moins à ce mannequin impérial des adulations latines, et les juristes se mirent à rappeler les droits de la monarchie suprême; les Gibelins et les petits tyrans recouraient volontiers à lui pour en faire le juge de leurs différends , et lui disaient que les gouvernements municipaux n'avaient été institués que pour fonctionner en son absence, mais qu'à son arrivée toute autorité , toute restriction cessait.
Pendant que les ambassadeurs de tous les pays d'Italie débitaient devant lui de savantes harangues , Sa Majesté s'amusait à peler des branches de saule avec un canif. Il dissimulait mal sa frayeur lorsque les Visconti faisaient défiler, deux ou trois fois par jour , devant le palais où ils l'avaient reçu désarmé, six mille chevaux et dix mille hommes d'infanterie bien équipés. Quant aux droits de sa couronne , il n'en était pas très-jaloux ; mais il savait les invoquer au besoin , ainsi que le titre d'empereur et roi , pour avoir quelque chose à vendre, et faire de l'argent destiné à embellir sa ville de Prague.
Il ménagea quelques paix , confirma aux Paléologues les seigneuries de Turin , Suse , Alexandrie , Ivrée , Trin et de plus de cent bourgs fortifiés. Arrivé à Pise, il y fut proclamé seigneur suprême , ce qu'il accepta ; puis il envoya au supplice , sur des soupçons , la famille Gambacurti , qui s'était sacrifiée pour lui. Les Pisans ne tardèrent pas à se repentir; il leur rendit son pouvoir, et traita de même Sienne , qui , à l'exemple de Pise, ne s'était déterminée que par la crainte des Florentins. Ces derniers, qui d'abord l'avaient appelé , s'effrayèrent à la vue des nobles, leurs ennemis, qu'il réunissait autour de lui, et surtout lorsqu'ils l'entendirent promettre justice. Quoiqu'ils se fussent rachetés plusieurs fois de toute sujétion à l'Empire, ils pensèrent qu'il importait peu de reconnaître les droits d'un prince qui ne tarderait pas à s'éloigner, et qu'il valait mieux, pour éviter la guerre, faire quelque sacrifice d'argent. Ils firent donc serment de vasse-
(1) Matthim Villa**, IV, 39.
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lage, sous l'obligation de confirmer leurs Lois et les statuts faits et à faire; d'avoir pour vicaire impérial les membres delà seigneurie, avec pleine autorité d'exercer les droits en son nom ; de ne mettre le pied ni dans Florence ni dans aucune ville murée , et de se contenter de cent mille florins pour rachat de tous droits royaux , et de quatre mille par an sa vie durant.
Pétrarque , à qui ses réminiscences classiques faisaient désirer de voir la dignité d'Auguste et de Constantin renaître dans sa splendeur, écrivait à Charles : a Tu opposes en vain à mon impatience « le changement des temps , et tu l'exagères en de longues pbra- « ses , qui me font admirer en toi plutôt l'esprit de L'écrivain que a le cœur d'empereur. Qu'y a-t-il à présent qui n'ait été autrefois? a Nos maux peuvent-ils donc se comparer à ceux des anciens , « quand Brennus, Pyrrhus et Annibal dévastaient l'Italie? Ce a n'est pas la nature des choses , mais notre mollesse qui a ouvert o les plaies que je vois dans le beau corps de l'Italie. Le monde a est encore le même ; c'est le même soleil, les mêmes éléments; a seulement le courage a diminué. Mais tu es élu pour une tâche a glorieuse ; tu dois détruire les difformités de la république , et a rendre au monde son ancienne forme ; alors seulement tu seras a âmes yeux un véritable César, un véritable empereur (1). »
Quand il apprit son arrivée , il ne se tint pas de joie : « Que di- « rai-je"? Je désirais longanimité et patience dans mon attente ; je a commence à désirer maintenant de bien comprendre toute ma « félicité , à ne pas être inférieur à tant de joie. Vous n'êtes plus a le roi de Bohême , vous êtes le roi du monde , l'empereur ro- « main , véritable César. Vous trouverez tout disposé , comme je « vous l'ai assuré : le diadème , l'empire , une gloire immortelle a et la route du ciel ouverte. Je me glorifie , je triomphe de vous a avoir animé par mes paroles. Je n'irai pas seul vous recevoir à a votre descente des Alpes; avec moi, une foule infinie, toute « l'Italie, notre mère, et Rome, tête de l'Italie, viennent au-devant a de vous , en chautant avec Virgile : ,
Venisti tandem, tuaque spectata parenlis Vicit iter durum pie (as (2) ! »
Eh bien , ce roi glorieux avait promis au pape de ne pas s'arrêter plus d'un jour dans Rome; arrivé donc quelques jours à l'avance, il y entra en pèlerin , sans être connu, et se contenta de visiter
(1) Ep.famil.% IX, I.
(2) Ep.famiL, X, 1.