CHAPITRE XII
LES OONDOTTIF.M. — LES VI SCO NT!. — LES SPORZA.
Nous avons vu qu'au moyen âge la guerre se faisait avec des troupes féodales et les milices des communes. Les premières disparaissaient avec le système qui les avait produites , et par la nécessité croissante de les employer dans des expéditions lointaines. Les milices communales s'étaient armées énergiquement d'abord pour délivrer la patrie, pour se défendre elles-mêmes, et enfin pour attaquer les autres ; dans celles où prévalut la monarchie, les rois cherchèrent à se former des armées avec les hommes des communes, comme en France et en Angleterre, au grand déplaisir des barons, qui se voyaient enlt ver leurs vassaux pour les soumettre à l'obéissance du roi. D'un autre côté , ces barons,
la place au légat. Il ajouta beaucoup de raisons pour la déterminer, lui remontrant qu'il n'y aurait rien de honteux à cela pour le plus vaillant capitaine du monde, dans les circonstances pareilles. La dame répondit à son père : Mon père, quand vous m'avez donnée a mon seigneur, vous m' avez commandé de lui être obéissante en toutes choses; ainsi ai- je fait jusqu'ici et entends-je faire jusqu'à la mort. Il m'a remis cette place , en me recommandant de ne l'abandonner pour aucune cause, et de ne rien faire hors de sa présence, ou sans être avertie par certain signe secret qu'il m'a donné. Je me soucie peu de la mort ou de toute autre chose quand j'obéis à ses commandements. Ni l'anlorité paternelle, ni la menace des pénis imminents, ni les exemples semblables que lui cita un homme considérable ne purent ébranler la fermeté de la dame. Lorsque son père eut pris congé d'elle, elle s'occupa a\ec sollicitude de pourvoir à la défense et à la garde de cette citadelle qui lui avait été confiée, non sans admiration du père et de ceux qui connurent la force d'âme toute virile de cette dame. Je pense que, fi cela fût arrivé du temps des Romains, les pins grands auteurs n'auraient pas laissé cette femme sans honneur d'éclatante renommée, parmi les autres qu'ils citent comme dignes de louanges singulières pour leur constance. • Mvtthieu Vilhwi, VII, 69.
lorsqu'ils eurent des luttes avec les communes, furent obligés d'avoir recours à des bras mercenaires, armés non dans le but de laisser les citoyens travailler et trafiquer en paix , mais pour les tenir dans la dépendance, et les empêcher de sentir leur force. Les rois eux-mêmes, dans leurs démêlés avec les barons, trouvèrent plus sûr d'employer refîort brutal de mercenaires indifférents, que de recruter des troupes parmi des hommes accoutumés à obéir héréditairement à ces seigneurs , et dont la fidélité pouvait être ébranlée par la réflexion ou le sentiment.
L'usage des troupes mercenaires s'introduisit donc partout; les provinces suisses et les pays confédérés de l'Allemagne, où le gouvernement démocratique avait permis à la population de croître et de s'exercer aux armes, fournirent le plus grand nombre de ces recrues vénales. Les Armagnacs, les routiers et autres bandes, qui longtemps causèrent plus de mal à la France qu'à l'ennemi contre lequel ils étaient enrôlés, nous ont déjà suffisamment appris comment ils se comportaient avec les amis et les ennemis.
En Italie, les citoyens avaient combattu contre le premier Frédéric pour conquérir leur indépendance, et contre le second pour la défendre ; mais, quand les guerres se prolongèrent et devinrent des querelles de partis, ou lorsqu'un seigneur les fit, soit dans son intérêt propre, ou par caprice, ils prirent les armes avec d'autant plus de répugnance qu'ils s'étaient habitués davantage aux douceurs d'une existence tranquille et aux jouissances des arts. Rien ne pouvait être plus désirable pour les seigneurs que ce dégoût des armes qui, dans les mains des citoyens, sont un frein redoutable aux abus de la puissance; aussi les dispensèrent-ils volontiers de cette corvée, qu'ils changèrent en un tribut dont ils se servirent pour stipendier des troupes appelées du dehors. Venise, qui, par sa défiance jalouse, n'avait jamais confié à ses nobles les commandements militaires, se servit de soldats mercenaires dans toutes les campagnes de terre ferme; Florence, bien qu'elle jouît de la liberté démocratique, s'arrangea de ce système, qui laissait à ses citoyens le loisir de vaquer au négoce et de s'occuper de tous les travaux intellectuels et manuels.
Il se trouva donc des gens pour spéculer sur cette nouvelle chance de lucre, des hommes disposés à verser leur sang pour de l'argent, et des capitaines d'aventure qui les achetaient, levaient leur bannière quand il leur plaisait, et s'en allaient guerroyer où ils trouvaient plus de profit. Cette engeance nouvelle, connue sous le nom de condottieri, joue un rôle important non-seuie-
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ment dans les guerres, mais encore dans les événements politiques de cette période.
De tant de mercenaires descendus en Italie avec Henri VII, Frédéric d'Autriche, Louis de Bavière, le duc de Garinthie et le roi de Bohême, bien peu étaient retournés dans leur pays ; il leur convenait bien mieux de rester à la solde des seigneurs italiens, qui, de leur côté, avaient plus d'avantage à se servir de gens étrangers aux factions intérieures, et dont l'àme était fermée aux sentiments de patrie et presque d'humanité- Mais ils ne formaient pas encore de véritables bandes ; la plus ancienne fut celle des Alniogavares, dont nous avons déjà vu les vicissitudes romanesques enSicile et en Orient (i). En 1329, quelques aventuriers, congédiés du service par les Florentins, s'unirent à DeoTolomei, exilé de Sienne, qui, après en avoir formé une compagnie, ravagea le territoire de cette ville (-2). Une autre bande d'Allemands, soldée par Florence et Venise, demeurée sans direction, tourmentait le pays quand Lodrisio Visconti, cousin de Galéas, auquel il portait envie, leur proposa de le suivre contre le seigneur de Milan, leur promettant, au lieu de solde, le sac de cette riche contrée. Ils acceptèrent, envahirent la Lombardie sous le nom de Bande de Saint-Georges, et ils tentèrent de surprendre Milan; mais,' défaits à Parabiago dans la bataille la plus sanglante qui se fût livrée avant Charles VIII (3), ils se dispersèrent en dévastant la campagne, jusqu'au moment où ils furent surpris et Livrés à des supplices atroces.
Un duc allemand du nom de Werner (Guarnieri), d'Urslingen, venu avec beaucoup de cavaliers de sa nation, pour servir les Pisans contre Florence, fit la guerre pour son propre compte lorsqu'il eut été congédié; il s'intitulait ennemi de Dieu, de la pitié, de la miséricorde, rançonnait l'Italie et se mettait au service de toutes les rébellions et de toutes les vengeances ; enfin , chargé de trésors, il s'en retourna par le Frioul avec les quelques hommes qui lui restaient de sa bande. Lorsque ses compagnons eurent dissipé dans la débauche le butin fait en Italie, il revint avec Louis de Hongrie, qui, pour le flatter, se lit armer chevalier par lui.
(I) Vov. chap. IL
(î) J. Villani, IX, 162.
(3) La bataille de Parabiago est restée, dans les traditions populaires, plus vive que celles de Legnano et d'Alexandrie ; consacrant cette victoire pour le mer- >eilleux, on dit que saint Ambroise avait été vu dans l'air, à cheval , pourfendant les étrangers; c'est depuis ce moment qu'on le représenta dans cette attitude, si opposée à sa douce fermeté.
Réuni au vay vode de Transylvanie et à d'autres chefs de bandes, Werner ravagea la Capitanate et la Terre de Labour, à la tête d'une troupe de dix mille hommes d'armes. Le butin qu'ils se partagèrent fut évalué à cinquante mille florins (onze millions), sans compter les armes, les chevaux, les étoffes et les objets communs ou dérobés. Après les massacres et les violences de toute espèce, suivis de prisonniers et de femmes enlevées, ils traversèrent l'Italie épouvantée.
Parmi ces bandes, et dans les guerres de Louis de Hongrie, sur le territoire de Naples, un hospitalier nommé frère Moriale (Monreale d'Albano) s'était signalé par sa valeur; associé à quelques aventuriers, il les habitua à voler et à assassiner avec ordre.
Les services lucratifs qu'il rendait tantôt à un seigneur, tantôt à un autre, lui avaient inspiré une telle confiance que rien ne lui paraissait impossible à la force. Il envoya des invitations et des promesses à tout ce qu'il y avait de mercenaires en Italie ; quinze cents cavaliers et deux mille fantassins ayant répondu à son appel, il se mit à leur téte, et ravagea la Romagne. H avait des conseillers, des secrétaires, un trésorier pour discuter les intérêts communs, et des juges pour maintenir parmi les soldats une justice à sa guise, ou réprimer les faux frères. Le butin devait être partagé également entre les officiers et les soldats, puis vendu à certains privilégiés; c'était, en un mot, une république de brigands disciplinés. On en parlait en tous lieux, et beaucoup accouraient, jusqu'à des barons et des princes allemands, pour s'en rôler sous sa bannière. Les États lui payaient de fortes sommes pour s'épargner sa visite. Des villes de Toscane, qui n'osaient l'attaquer, formèrent une ligue pour se défendre ; mais il parvint à les désunir, et tira de chacune de riches rançons (1). Après avoir fait une campagne pour son compte , il alla , moyennant la somme de cent cinquante mille florins pour quatre mois, servir la ligue formée contre les Visconti. Ce temps expiré, il traversa l'Italie, traité avec honneur, afin d'aller chercher un engagement du même genre pour la nouvelle saison ; mais Nicolas Rienzi le fit saisir et décapiter.
Ses hommes eurent pour chef, après lui, le comte Landau, Allemand, sous les ordres duquel ils devinrent plus célèbres et plus redoutables, avec le nom de Grande Compagnie. Bernardin de Polenta avait outragé une Allemande venue en pèlerinage à l'oc-
(1) Sienne, par exemple, lui paya seize mille florins, Pise antant, Florence cinq mille, pour qu'il se Uni éloigné deux ans, sans compter les présente faiU aux chefs.
LES CONDOTTIERI
casion du jubilé, et qui ne voulut pas survivre à son déshonneur. Efcux de ses frères passèrent en Italie pour la venger, et, bien que dénués d'argent, ils communiquèrent leur courroux au comte Landau, qui mena la compagnie dévaster le territoire de Ravenne. Puis, avec des forces grossies de tous ceux qui s'arrangeaient de ce brigandage facile et impuni, il ravagea les Abruzzes, la Pouille, la Terre de Labour ; dans un traité fait avec lui, le roi Louis eut la lâcheté de s'engager à lui payer soixante mille florins en deux termes, et de lui permettre de piller le royaume jusqu'à l'échéance.
Lorsqu'il en fut sorti, il menaça tantôt un État, tantôt l'autre, jusqu'au moment où il se mit à la solde de la ligue formée contre les Viscontî ; mais, au lieu de se conformer aux plans de ceux qui le payaient, il s'arrêtait où il trouvait le plus de butin, le meilleur vin, les plus belles femmes, et recrutait tous les hommes les plus renommés pour leurs méfaits.
Appelé au secours de Sienne contre Pérouse, il fut assailli à la Scalella, dans les gorges des Apennins, par les paysans av ides de vengeance , qui taillèrent en pièces sa bande ; blessé lui-môme, il tomba prisonnier. u JSui
Ces chefs de bandes étaient, pour la plupart, de maisons nobles d'Allemagne, comme Werner d'Urslingen, Montfort, Landau, et Hannequin de Baumgarten [Bongardo), qui rallie les restes de la Grande Compagnie. Landau, guéri de ses blessures eut bientôt réuni cinq mille cavaliers, mille Hongrois, deux mille hommes de troupe et un ramassis de douze mille serviteurs et goujats, avec lesquels il vint tomber sur les Florentins. Résolus de mettre un terme à une tyrannie aussi dégoûtante, ils firent appel aux Italiens, qui, de même qu'ils avaient tremblé par imita- 1359. tion, reprirent du courage par imitation. Landau offrit de l'argent en réparation des dommages que les siens pourraient causer en traversant le territoire des Florentins; mais ils refusèrent, et sortirent contre lui, guidés par Pandolphe Malatesta, seigneur deRimini. Des trompettes vinrent de la part du chef allemand, avec un gant ensanglanté sur des branches d'épine, et provoquèrent à l'enlever celui qui se sentirait le courage d'accepter le combat avec le comte. Pandolphe s'en saisit, et disposa l'armée de telle manière que Landau, intimidé, battit en retraite après avoir brûlé son camp. Dès ce moment la Grande Compagnie se dispersa, et les États d'Italie apprirent en vain qu'il faut combattre de pareilles gens, et non les payer.
Le comte Landau fut tué près de Novare, en J 363. Les hom-
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mes de sa compagnie suivirent alors son frère Lucius Landau , qui occupa Reggio; au lieu de la donner aux marquis d'Esté, à la solde desquels il était, il la vendit pour vingt-cinq mille florins à Barnabé Visconti.
Lorsque le traité de Brétigny eut rétabli la paix entre la France et l'Angleterre, d'autres bandes, attirées par les richesses qu'elles sentaient de l'autre côté des Alpes , vinrent y moissonner à leur tour. L'une des principales fut celle de la Compagnie Blanche, commandée par Jean Hawkwood (Acuto) ; elle se mit d'abord au service du marquis de Montferrat, ensuite h celui de Pise contre Florence, et, pendant (rente ans, elle continua de combattre pour quiconque la stipendiait. Les armées se composaient de gens d'armes et de barbutea; ces derniers tiraient leur nom de leur casque sans cimier, mais avec visière et crinière sur le haut. Leurs armes étaient simples, leurs chevaux petits, et ils n'avaient qu'un seul sergent monté sur un palefroi ; à cette troupe se réunirent les Hongrois, avec de petits chevaux, deux par cavalier; ils portaient un arc long, une longue ëpée, un plastron de cuir; agiles à la course, ils n'avaient aucun souci du bien-être. Hawkwood, supérieur aux chefs précédents par la prévoyance et l'habileté , se montra maître dans l'art de la guerre (i). Il enseigna le premier en Italie à compter les cavaliers par lances, chacune de trois hommes, avec cotte de maillés' et plastrons d'acier sur la poitrine, casque , cuissards et brassards de fer, grande épée, dague et une longue lance que l'on soutenait par le milieu. Le poids de ces armes imposait l'obligation de faire les marches à cheval ; sur le champ de bataille, on combattait souvent à pied, unissant ainsi la rapidité à la solidité de l'infanterie. On portait aussi, pour les assauts, des échelles qui se démentaient par morceaux (2); mais si l'armure, plus propre à la défense qu'à l'attaque, ne pouvait
(1) « Au dix-sept «)e mars, mourut messire Jean de l'Acnto d'Angleterre, capitaine général de guerre de la commune de Florence; il fut enseveli le 20 dudit mois dans Sainte-Marie del Fiore, avec très-grand honneur de bannièivs, les clercs, hommes et citoyens étant vêtus de noir. 11 n'y eut point de son temps, en Italie, un homme aussi savant que lui en fait d'armes. La commune de Florence l'honora vivant et mort pour son mérite, plus qu'elle n'avait jamais fait d'aucun citoyen ou étranger ; signe manifeste du mérite singulier qui était en lui. » Rimccini, Ricordi storici.
(2) Le magnifique chevalier messire Cullucio de Grisis deCalahre, que Iolaude de France, durhesse de Savoie, enrôla à son service le 6 novembre 1475, pour l'espace d'une année, dut fournir quatre hommes par lance, aux conditions suivantes : « Premièrement , ledit messire chevalier amènera vingt-cinq hommes « d'armes, c'ot-à-dire vingt* cinq lances à quatre chevaux, dont un bien bardé, « avec bonne têtière à la mode italienne, pour l'homme d'armes; les autres pour
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être traversée par les nombreux archers et le petit nombre d'arbalétriers que comptaient alors les armées, elle était très-incommode par son poids dans les pays chauds, comme aussi au passage des fleuves à gué, ou lorsque l'homme d'armes venait à tomber.
Des Anglais, des Provençaux, des Gascons, des Bretons, furent amenés par d'autres chefs encore , et , pendant longues années , ils furent les maîtres de l'Italie, a 0 douleur! s'écrie Benvenuto • d'Imola, ma mauvaise étoile m'a fait naître dans ces temps où « l'Italie se voit inondée de barbares de toute espèce, Anglais « rusés , Allemands furieux, Hongrois incommodes, qui tousac- « courent pour ruiner le pays , moins par la force que par l'as- « tuce et les trahisons, dévastant les provinces et saccageant les « plus nobles cités. »
Les Italiens ne tardèrent pas à adopter cette nouvelle manière <j2JjjJJ|Jt d'utiliser leur activité et leur courage , à défaut d'occasions plus honorables. Albéric de Barbiano, seigneur des environs de Bologne, forma une compagnie tout entière de nationaux, appelée ,r"aussi Bande de Saint-Georges , et d'où sortirent les plus grands capitaines , comme Jacques del Verme , Facino Cane , Ottobon Terzo, Braccio de Montone, gentilhomme pérousin, Sforza Attendolo.
Astorre Manfred, sur le territoire parmesan , réunit 600 lances et 2,000 fantassins, sous le nom de compagnie de l'Étoile ; mais, setant jeté sur Gênes, il fut exterminé dans la vallée de Bisogno. Une autre bande fut organisée dans les Apennins par Azzo des Ubaldini ; des mercenaires étaient encore au service de Pandolphe Malatesta, de Boldrino de Panicale et d'autres condottieri , qui accouraient là où il y avait à combattre ou à piller; aussi
« deux valets d'armée et un valet de soldat. Le premier valet aura l'arbalète, le « casque, le corselet, la pertuisane, et sera suivi par le troisième; le second sui- « vra le cheval de l'homme d'armes, la lance en main. Chaque lance ainsi com- « posée recevra tous les mois, pour sa solde, vingt florins de Savoie, qui seront « payés trimestriellement, sans aucune difficulté. L'engagement durera une année « a commencer du jour où les vingt-cinq lances auront été passées en revue. »
Il Tut aussi convenu que la duchesse payerait trente lances, et que la solde des cinq autres appartiendrait au condottiere, qui , de son coté, s'obligea a rester ou 'aller partout où il pl.iirait à la duchesse, en Italie ou dehors, selon les ordres qui lui seraient donnés; a'il faisait prisonnier un homme d'État, un caporal de guerre, ou prenait une ville, un château, il les mettrait à la disposition de l' excella nia dama
[Conto tTAlessandra Richanlon, tesorier générale, fol. 383 ; ap. Cibrauio, Op.)
TREIZIÈME ÉFOgi'E.
toute partie belligérante avait-elle à sa solde des troupes de nations diverses.
Quelque noble isolé s'armait avec ses hommes seuls , formait une lancia spezzata, lance détachée, et, libre de tout rapport avec les compagnies, servait comme volontaire tantôt l'un, tantôt l'autre. Quelquefois c'était une famille entière qui prenait du service; ainsi, en 139r>, la commune de Florence engageait la troupe des Tolomei , qui comptait vingt lances , chacune de trois chevaux.
Ces bandes se réunissaient à l'improviste, guerroyaient sans motif, et ne laissaient à personne l'espoir de vivre en paix. Elles avaient la précaution de ne pas rester trop longtemps dans un pays, dans la crainte de provoquer une défense désespérée; au contraire, elles flattaient les habitants de l'espérance d'un prompt départ. Les étrangers étaient plus terribles et plus opiniâtres, attendu qu'ils ne pouvaient déserter, et qu'ils avaient besoin de la guerre pour vivre.
A leur suite se traînait une tourbe d'espions , de maraudeurs , de goujats, qui tourmentaient le pays, sans souci de la paix ou de la guerre, des amis ou des ennemis; n'étant mues par aucun sentiment honorable , ces bandes n'inspiraient pas môme de confiance à ceux qui achetaient leurs services, disposées comme elles l'étaient à les abandonner lorsqu'elles trouvaient des conditions meilleures. Pour chaque expédition couronnée de succès , elle exigeaient double solde et le mois complet. Leur temps expiré, si elles n'étaient pas engagées de nouveau, ou si la paix désarmait leurs bras, leurs capitaines allaient guerroyer pour leur compte. Réussissaient-ils, ils avaient des villes et des villages à saccager, des prisonniers à rançonner ou des conquêtes à vendre; échouaientils, ils avaient diminué le nombre des bouches à nourrir (4).
(I) Franco Sacchelti dit que deux frères mineurs, étant allés à un château de Jean Hawkwood, le saluèrent à leur mode, en disant : Monseigneur, Dieu vous donne paix! Ce qui leur valut soudain pour réponse : Dieu vous enlève votre aumône! Comme ils en restaient lout étonnés, il s'expliqua en ces termes: Af savez-vous pas que je vis de guerre comme vous d'aumône, et que ta pats me ruinerait ? Ce à quoi l'auteur, moins frivole que de coutume, ajoute : El certainement ce fut l'homme qui dura sous les armes en Italie plus que jamais aucun autre; car il s'y maintint soixante ans, et il n'était presque pas de leiritoite qui ne lui payât tribut, sachant si bien faire qu'il y eut fort peu de pait eo, son temps. Or, malheur à ces hommes et aux peuples qui ont trop de foi en ses pareils ! car peuples , communes et cités s'accroissent par la paix, tandis qu'eux vivent et prandi^ent par la guerre, qui est la haine des cités, les minant et les affaibliNsant. Il n'y a chez eux ni amour ni bonne foi ; ils font souvent pis a qui leur donne la sold» qu'aux stipendiés de l'autre parti, attendu que, tout en roon-
LES CONDOTTIERI
Cet ignoble système , qui faisait de la guerre un métier et une spéculation , en lui enlevant ce prestige qui la rend moins déplorable, convenait aux petits États adonnés au négoce. Avec de ^argent, en effet, ils recrutaient les troupes dont ils avaient besoin, et rétablissaient par elles , autant que possible , l'équilibre rompu par les agrandissements de quelques puissances. Les tyrans y trouvaient un moyen commode de troubler perfidement la paix; car, s'ils voulaient, au milieu de la sécurité qu'elle procure, ruiner un de leurs ennemis, ils congédiaient une bande qui, d'accord avec eux , allait ravager ses terres. Le condottiere convenait parfaitement à la défiance ombrageuse d'États qui n'étaient pas fortement appuyés sur des institutions : à l'aristocratie, qui redoute la popularité de quelque guerrier victorieux ; à la démocratie, assez jalouse pour ne pas vouloir confier à un citoyen les forces du pays , et aux princes, qui se voient avec peine obligés d'armer les nobles et les bourgeois. Le héros nomade combattait pour de l'argent, s'en allait quand la solde finissait, et, au pis aller, il était possible de le réprimer en stipendiant un de ses rivaux.
Les bandes ne furent pas toujours des ramassis d'étrangers; les capitaines les composèrent d'hommes choisis et connus , parents ou vassaux , et dès lors avec la discipline s'introduisirent dans ces corps la fidélité au drapeau, l'émulation de l'avancement, le soin de la réputation, le respect pour les chefs et l'espoir des acquisitions légitimes.
Chaque capitaine avait sa tactique particulière. Albéric de Barbiano améliora l'armure, Braccio fractionna les bandes par petits corps, sous plusieurs officiers, de manière à les faire agir bataillon par bataillon et à différentes reprises. Sforza, aussi ferme que Braccio était impétueux dans sa valeur, les réunit en masses, qui gagnait en solidité ce qu'elles perdaient en agilité; ce fut, entre les liracceschi et les Sforzeschi, une émulation continuelle dans les guerres de cette époque.
N'étant point mus par la haine, et tous bataillant par métier,
trant vouloir combattre l'un contre l'autre, ils ont plus de bienveillance l'un pour l'autre que pour ceux qui les ont pris à leur solde, et ils semblent se dire : Vole par ici, je volerai par là. C'est ce dont ne s'aperçoivent pas les pauvres brebis qui chaque jour sont amenées, par la malice de pareilles gens, à faire la guerre, quand la guerre ne peut que jeter les peuples dans une condition pire. D'où vient, en effet, que tant de cités qui jadis étaient libres sont soumises à des seigneur*? D'où vient que la Pouille est dans l'état où elle se trouve, et aussi la Sicile? Ou la guerre tic Padoue et de Vérone les a-t-elle conduites, et plusieurs autres cité* qui sont aujourd'hui de tristes bourgade*?» rs'mlla 181.
ils ne devaient pas oublier qu'ils serviraient peut-être le lendemain sous les ordres de celui qu'ils combattaient aujourd'hui. Ils convenaient donc de se causer le moins de mal possible, de faire des prisonniers plutôt que de tuer, d'épargner surtout les chevaux, moins faciles à remplacer que les hommes ; quand ils faisaient des prisonniers, ils les échangeaient entre eux.
Il arriva un jour à François Piccinino, de l'école de Braccio, de se trouver à l'improviste au milieu des ennemis; « aussitôt « qu'ils le reconnurent, ils jetèrent leurs armes , et le saluèrent « respectueusement, la tète découverte. Quiconque le pouvait lui « touchait la main avec toute révérence, parce qu'il était réputé « le père de la milice et son plus bel ornement (lj. »
La guerre était donc réduite à une série de marches et de contre marches ; les batailles, à un choc où l'on se poussait plus qu'on ne se frappait, et l'on ne versait le sang qùe par inadvertance : aussi une échauffourée dans une ville offrait plus de dangers qu'une bataille rangée (2). L'esprit, l'astuce, remplacèrent le courage , et beaucoup vieillirent sous le harnais sans avoir jamais été exposés à un péril réel.
La guerre se faisait plutôt aux citoyens qu'aux armées; ou cherchait à dévaster et à faire des prisonniers dans les chevauchées auxquelles parfois se bornait toute la guerre, sans une seule bataille rangée. Chacun se retirait dans les places murées , qui l'étaient toutes à cette époque, et là on tirait le meilleur parti possible des armes de défense, jusqu'à ce qu'on eût traité avec les condottieri , ou qu'on les vît s'éloigner pour aller se jeter sur un autre château. Les forteresses couvraient alors le pays; on en comptait jusqu'à vingt-huit autour de San-Miniato.