‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 94 sur 153 · CORIO · texte numérisé non relu

CORIO

(2) Machiavel dit qu'à la bataille de Sagonara, où Ange de la Pergola battit et fit prisonnier Charles Malatesta (1424), trois personnes seulement périrent, étouffées dans la fange. A la Molinella (1467 ), « on combattit une demi-jour- « née... Personne n'y mourut cependant ; il y eut seulement quelques chevaux « blessés et quelques prisonniers faits de part et d'antre. » Nous croyons qu'il y a en cela de l'exngé ration ; nous avons vu pourtant un dialogue manuscrit de Paul Jove, où il dit qu'à la bataille livrée à Caravaggio, le là septembre 1448, dans laquelle Sforza mit les Vénitiens en pleine déroute et emmena dix mille cinq cents prisonniers, le bruit courait qu'il avait péri seulement sept soldats, dont deux avaient été étouffé* dan* la mêlée et foulés aux pieds des chevaux. Nous y lisons aussi que, par suite de la terreur qu'inspirèrent les premières armes à feu, on coupait la main droite à tous les arquebusiers que Ton prenait ; puis aussi que Baitbélemy Coléone, général des Vénitiens, et Frédéric d'trbin, lor* de l'affaire de la Iliccardina, sur le territoire bolonais, la nuit étant venue (tendant le combat, tirent allumer des torches parles valets de bagages, et continuèrent la lutte à leur clarté.

LES CONDOTTIERI. 3*H

Après la bataille de Meleto (1349), le vayvode de Transylvanie , Landau , Guarnier, devaient aux bandes une double paye; mais, comme elle montait à 150,000 florins, ils ne se trouvaient pas en mesure de la payer. Us leur abandonnèrent donc les gentilshommes prisonniers, qui, étendus sur des travées par terre, furent cruellement maltraités jusqu'à ce qu'ils s'obligèrent à fournir cette somme. La Compagnie Blanche, lorsqu'elle prit Faënza (1370), chargea de fers 300 seigneurs, expulsa U,000 citoyens, et se jeta avec fureur sur les biens e-t les femmes. Deux connétables se disputaient une religieuse, lorsque survint Acuto : Partagez-la, leur dit-il, et il la coupe en deux. Une autre bande se faisait précéder d'un paysan, dont elle avait rôti un des flancs sur le gril, afin que ses cris de douleur annonçassent son approche.

Les condottieri eux-mêmes avaient intérêt à ne point laisser succomber les petits États ni leurs rivaux, afin de ne pas se frustrer du gain que la guerre leur procurait. .

De cette manière, la nation italienne perdait la valeur militaire au milieu des armes. Une engeance mercenaire était l'arbitre de la paix et de la guerre, et les hostilités ne cessaient jamais, parce que la guerre n'épuisait pas les forces des vaincus, qui, le lendemain d'une grande défaite, pouvaient reparaître avec une armée plus formidable , pourvu qu'ils eussent le moyen de la payer. Quand les Florentins voulurent obliger le roi Ladislas à restituer ses biens au saint-siége, il leur demanda : Quelles troupes avezvous à m opposer? La réponse fut : Les tiennes (I).

Nous arrêterons notre attention sur des chefs d'aventuriers, dont nous verrons quelques-uns monter jusqu'au trône, et la politique nous apparaîtra régie par la puissance immorale de l'or et du fer.

(I) Nous trouvons dans Sanuto, l ie de Foscari, Rcr. Ital. Script., XXII, les noms îles condottieri et le nombre de leurs soldats dans la guerre des Vénitiens et des Florentins contre Milan, en 1426 Carmagnola, 230 lances; Jean-François Goniague, 400; Pierre- Jean-Paul, 198 ; le marquis Taddeo, 100; Ruffin de Mantoue,8H; Falsaet Antonello,63;Rinieride Pérouse,60; Ludovic de Micdlotti, 70; Jean-Baptiste Bevillaqua, 50; Marino, 50; Bianchino de Feltre, 50; Buoso d'Urbin , 50 ; Scariotto de Faënza, 40 ; Lombardo de Pietramala, 30 ; Jacob de Venise, 10 ; Christophe deFuogo,8. Lances détachées, 113.

D'autres condottieri restaient en garnison : Bernard Morosini avec 00 lances ; Jacob de Castello, 26; Antonello de Robert, 50; Testa de Moia, 20; Jacob de Firiuinato, 13; Jean Sanguinazzo , 63 ; Antoine des Ordelaffi, 10 ; Bolachiuo de Calogna, 43; le comte d'Ulenda, 45; Louis del Vcrme, 260; Ursin des Ursins, 120 ; Pierre Pelacani, 100; Jean de Pomaro, 38.

Il faut y ajouter la compagnie des fantassins.

Chacun des condottieri avait stipulé avec les deux républiques des conditions différentes et différents engagements d'obéissance et de discipline.

Les capitaines de bandes italiens ne se contentèrent pas, en effet, comme les Allemands, de spolier amis et ennemis ; ils joignirent à la rapacité leurs propres passions, les haines de faction, les vengeances héréditaires et l'ambition de se faire un parti dans un pays où quiconque avec de l'audace arrivait au pouvoir. Braccio de Montone, exilé de Pérouse, marcha contre sa patrie à main armée, et s'en fit seigneur. Pandolfe Malatesta domina dans Brescia, Facino Cane dans Alexandrie, Ottobon Terzo dans Parme. Et ce qui choque davantage, c'est que, dans des batailles de spéculation, ils acquirent de la gloire; des statues, des mausolées furent élevés à Gattamelata, à Coléone et à d'autres encore, quoique leur mort eût fait disparaître tout motif de crainte (4). us vuconti. Le C0UPage vénal de ces hommes , qui a en levant un doigt plaisantaient avec la mort, » fut surtout profitable aux Visconti, qui acquirent une puissance de laquelle un heureux condottiere devait hériter. Barnabe et Galéas II, successeurs de leur oncle Jean, perdirent non -seulement Bologne, mais ils virent encore va"?bce Gênes se soustraire à leur autorité , et le cardinal Albornoz faire entrer dans une ligue contre eux le pape, l'empereur, le roi de Hongrie, les seigneurs de Padoue , Ferrare, Mantoue, Jeanne de Naples , le marquis d'Esté, qui prirent à leur solde les bandes de Jean Hawkwood. Dans ce moment, par son retour en Italie, Urbain V exauçait enfin les vœux longtemps déçus des Romains, et Charles IV, venu lui-même pour récréer sa femme par les im§. pompes et les fêtes du couronnement, se vantait de faire revivre les droits de l'Empire. A leur entrée dans ses murs, Rome jouit du spectacle d*une procession qui reproduisait les anciennes cérémonies. Charles tint, avec l'empereur d'Orient , la bride du cheval monté par le pape; il servit la messe comme diacre , et les grands qu'il avait amenés avec lui, l'archevêque de Salzbourg, les ducs de Saxe , d'Autriche, de Bavière , le marquis de Moravie et de Misnie , le comte de Goritz et d'autres encore rivalisèrent de magnificence.

Charles, satisfait de ces pompes, se laissa apaiser pour de l'argent; mais Urbain , dans la pensée de rendre à l'Église sa dignité primitive, expédia les bulles d'excommunication à Barnabe; celui-ci amène les légats sur le pont de Lambo, et leur enjoint de manger le parchemin s'ils ne veulent pas boire de l'eau , et ils

(1) Ce qui paraîtra plus étrange, c'est que Valéry, dans «on Voyage en Italie, se plaint que les Pérousins n'aient pas encore « consacré à Braccio le monument auquel il adroit. « Et dernièrement J-.B. Vermiglioli a écrit une vie et presque un panégyrique de Malatesta Baglioni , le traître qui livra Florence.

LES VISC.ONTI.

durent se résigner. Barnabe montrait aux ecclésiastiques une inimitié particulière; une autre fois, il fit habiller de blanc les ambassadeurs du pontife , et les obligea de parcourir la ville au milieu des huées de la multitude. A l'archevêque, qui refusait d'ordonner un moine, il dit dans un superbe langage : Ne sais-tu pas que je suis pape, empereur et roi sur mon territoire, et que Dieu même ne pourrait y faire ce que je ne voudrais pas? Frappé d'excommunications , il multiplia les supplices. Par ses ordres, un religieux eut les oreilles percées, un autre fut rôti sur un gril. Il sut toutefois dissiper l'orage en attirant à sa solde la compagnie du comte Landau, alors au service de ses ennemis; loin de perdre ses villes, il en souleva plusieurs contre le pape , qui , désespéré iw. de l'insuccès de ses tentatives , retourna mourir en paix dans Avignon.

Alors Barnabé put se livrer à tous les excès de sa monstrueuse tyrannie, qu'il fit sentir à ses sujets par des ordres cruels ou par des supplices. Quiconque s'était approprié une pièce de gibier expirait dans les tourments , fût-ce l'abbé d'un monastère. Un jeune homme , pour avoir rêvé qu'il prenait un lièvre, fut condamné à perdre un œil et une main. Aucun officier de justice ne recevait de salaire qu'après avoir fait trancher la tête à un braconnier. Par son ordre, deux de ses secrétaires furent enfermés dans une cage avec un sanglier ; il obligea le podestat d'arracher de sa main la langue à un délinquant, et défendit de sortir la nuit sous peine de perdre un pied, quel que fût le motif de la transgression. Quiconque prononçait les noms de Guelfe ou de Gibelin devait avoir la langue coupée.

Peut-être a-t-on exagéré ces détails ; mais , à coup sûr, il considérait ses cruautés railleuses comme nécessaires pour constituer solidement un pouvoir sans base légitime. Il voulait la justice, et l'exerçait avec férocité et sans mesure. Un prêtre refuse d'ensevelir un mort parce qu'il n'a point d'argent , et Barnabé le fait enterrer lui-même. Un bourgeois refuse de payer deux chapons achetés à une femme , et il le fait pendre. Béatrix de la Scala , sa femme, loin de chercher à l'adoucir, comme c'était son devoir, l'exaspérait au contraire; mais elle ne sut pas l'empêcher de se livrer à d'autres amours.

Galéas son frère, qui résidait à Pavie, lui ressemblait sous tous les rapports. D'un trait de plume il cassa toutes les grâces accordées par ses prédécesseurs. Il commanda une fois de pendre soixante mercenaires, parce qu'ils avaient mis de la lenteur à exécuter un ordre ; un assassin fut tiré à quatre chevaux , et il in-

301 TREIZIÈME ÉPOVUK.

venta, pour les criminels d'État, le supplice appelé carême, parce qu'il durait quarante jours : il consistait à tailler au condamné , dans les jours impairs, un membre ou une tranche de chair, ou à le faire marcher sur des pois, après lui avoir enlevé la peau des des pieds ; on le laissait reposer les jours paire, afin qu'il reprit des forces pour les tourments du lendemain. Galéas favorisait pourtant les lettres, traitait familièrement Pétrarque et agréait ses flatteries Il fonda la bibliothèque et l'université de Pavie, oùiléleva des constructions remarquables et un palais. « Si dans le reste , dit Pétrarque, il surpassa les autres princes de l'Europe, en cela il se surpassa lui-même. » Il dépensait annuellement en aumônes, pour le salut de son âme et celui de ses parents, deux mille cinq cent trente et un llorins en argent , deux cent dix muids de froment et douze chariots de vin ; en outre il entretenait dix chapelles , et jeûnait un tiers de l'année.

Jean Galéas, son fils, eut autant d'ambition et fut plus dissimulé que lui. Il obtint du roi de France Jean II, moyennant la somme de trois cent mille florins, la main de sa fille Isabelle et le titre de comte de Vertus en Champagne ; Venceslas le nomma ^w. vicaire impérial en Lombardie. Après avoir abusé son oncle Barnabé par des apparences de dévotion, Jean Galéas le retint prisonnier à l'aide d'un feint pèlerinage , et l'envoya au château de Trezza, où il le fit mourir de rage, sinon de poison. Il trouva dans le trésor de Barnabé sept cent mille florins d'or et sept chariots d'argent en lingots ou en vaisselle. Il réunit sous son autorite tous les domaines des Visconti, où il trouva les seigneurs humiliés, le clergé contribuant aux charges publiques, et le peuple oublieux de ses franchises. Lâche de sa personne, il ne connaissait point de mesure dans ses projets, et choisissait pour les réaliser les sujets les plus habiles. Depuis Frédéric II il n'y eut pas de prince plus redouté des Italiens, ni de plus dangereux pour l'indépendance des autres États. Il se ligua d'abord avec les Gonzague, les Carrare et la maison d'Esté, pour nettoyer le pays des bandes d'aventuriers qui l'infestaient : Barthélémy de Saint-Séverin fut envové contre elles avec une bannière où était inscrit le mot Paix; mais cette tâche pacifique fut bientôt abandonnée pour des projets ambitieux.

Les deux fils puînés de ce Mastin de la Scala qui avait voulu régner sur l'Italie entière avaient assassiné leur ainé. Plus tard

135*- ils se firent la guerre, et le plus faible périt égorgé dans sa prison. Les fils naturels du survivant, appelé Cane-Signore, renouve-

imi. lèrent les mêmes méfaits , et Antoine fut excité par les Vénitiens

LES VISC0NT1.

contre les Carrare, seigneurs de Padoue (1), à cause de leur alliance avec Gènes et la Hongrie. Les Carrare , pour se défendre , firent appel à Jean Galéas, qui , se prétendant héritier des Scaligeri par les droits de sa seconde femme , emporta Vérone et la garda; il laissa mourir en prison le dernier et coupable rejeton de cette imt. famille (2). Il offrit ensuite son amitié à Venise contre les Carrare, îsss. et prit, de concert avec elle , Padoue, puis Trévise ; alors il se trouva en face de Venise , qui , menacée d'avoir le sort de Padoue, se repentit trop tard de cette alliance.

Débarrassé de ces deux grandes familles des Scaligeri et des Carrare, Jean Galéas aspirait à la couronne d'Italie; mais il fallait abattre d'abord Florence, la protectrice de la liberté italienne. Les inimitiés des villes rivales de cette république lui fournirent l'occasion qu'il désirait. Il s'allia donc avec Sienne, et bientôt Pérowse, Urbin, Faënza, Riruini et Forli s'unirent à lui. Mais Florence avait pour elle la puissante Bologne et François Novello de Carrare (3), furieux contre le duc qui l'avait trahi; l'Anglais

(l) Généalogie des Carrare s

Jacques 1" de Carrare, prince du peuple en 1.118-1324

MoolN, son frère 1324-1326

Marsiglio, leur neveu 1338— < 1338

tJbertioe, neveu de celui-ci 1358— 1343

Marsiglielto Pappafava 1345

Jacques II, fils de Nicolas 1345—1350

Giacomino, son frère.... 1350—1372

François 1", leur neveu 1372-1393

François II, Novello, étranglé à Venise avec ses deux fils,

François III et Jacques 1394—1406

(2) Généalogie des Scaligeri :

Mastin délia Scala, seigneur de Vérone 1200—1277

Albert son fi ère 1277—1301

Barthélémy, (ils de celui-ci 1301—1304

Alboin, son frère 1.104—1311

Cane Grande Tr 1312—1329

Albert 11, son fils 1329-1332

Mastin II, autre fils 1332-1351

Cane Grande II, fils de Mastin 1351—1354

Cane Signore, autre fils 1354—1374

Paul Alboin, troisième fils 1374—1375

Barthélémy II, fils naturel de Cane Signore 1575—1380

Antoine, autre fils naturel du même 1380—1390

Guillaume, sou (ils 1390—1404

Anloine et Bruno, fils de Guillaume, furent proscrits.

(3) Ses voyages en Allemagne et en Italie, pour réunir des ennemis contre les

Hawkwood, le duc de Bavière, le comte d'Armagnac, étaient à sa solde avec leurs bandes, rainas d'hommes de toutes nations, payés pour ravager le pays. Les troupes étrangères n'avaient pas encore appris les manœuvres savantes des tacticiens nationaux; aussi le comte d'Armagnac, qui , avec son outrecuidance française, ne voyait dans les Italiens que des gens sans courage , s'étant

mm, avancé avec peu de monde jusqu'à Alexandrie , Jacques del Verme

iaMtt sortit de la place, le battit, le blessa mortellement et fit tous les siens prisonniers. 11 rompit ensuite les digues de l'Adige , et Jean Hawkwood se trouva resserré sur une levée , au milieu du pays inondé. L'Anglais, à qui son adversaire envoya , pour le railler, un renard en cage, répondit que le renard trouverait moyen de se décager ; en effet il traversa les eaux pendant une journée entière , et ramena son armée saine et sauve.

tm. par |e traité de paix qui suivit, Padoue fut conservée à François Carrare, qui l'avait recouvrée ; il fut interdit à Jean Galéas de s'immiscer dans les affaires de la Toscane , et aux Florentins dans celles de la Lombard ie. Mais, comme Visconti n'observait pas les

139?. conditions de ce traité , François de Gonzague organisa une nouvelle ligue qui fit la guerre aux Milanais et les vainquit; même après

,398, la paix de Venise , les Florentins continuèrent à déjouer les desseins de Jean Galéas.

Lorsqu'il eut perdu l'espoir de dominer sur toute l'Italie, il songea à se consolider dans Milan. Bien qu'on se fût habitué, par le long exercice de l'autorité qui s'était perpétuée de père en fils dans leurs mains, à les considérer comme princes héréditaires, les Visconti régnaient, comme les autres tyrans, uniquement parce que le pouvoir politique leur était confié par l'assemblée du peuple; le pouvoir judiciaire restait au podestat, l'autorité administrative au grand et au petit conseil. Le podestat, contraint, comme il Tétait , de s'appuyer sur un des partis pour obtenir de l'influence sur l'autre, demeurait asservi à celui qui prédominait, c'est-à-dire au prince; or le prince, sous prétexte de lever des troupes , pouvait à son gré imposer des charges. S'il obtenait le titre de vicaire impérial , il exerçait les droits royaux ; si, par la suite , il devenait cbef ou seigneur de différentes villes , comme celles-ci n'avaient entre elles aucun lien politique , il se trouvait indépendant à l'égard de toutes , et, les refrénant les unes par les autres, il n'était plus réduit à caresser une faction. Lorsque la

Visconti, sont célèbres; il fut toujours accompagné <1e l'intrépide Thaddée d'Esté, si femme.

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