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guerre éclatait, il pouvait tout comme chef de Tannée, et les villes conquises n'avaient aucun droit qu'elles pussent opposer à ses décisions; il en résultait une tyrannie qui laissait subsister les formes républicaines , mais les rendait insignifiantes.
Les Visconti tiraient de leurs riches domaines un million de ducats, c'est-à-dire la moitié autant que la France et l'Angleterre (i). Une bonne administration faisait prospérer les finances, ce qui leur permettait d'acheter des partisans dans les autres républiques, de soudoyer des mercenaires, de se procurer de grandes alliances de familles , et , par suite, d'agir en maîtres dans le pays. Jean Galéas , époux d'une princesse française , maria sa fille Valentine au frère du roi de France , avec une dot de quatre cent mille florins d'or, outre la ville et le territoire d'Asti, des pierreries et un trousseau tel qu'aucun roi n'aurait pu le donner (2) ; le pire fut qu'il stipula en faveur do sa fille le droit éventuel de succession , à défaut d'héritiers maies. Il crut alors l'occasion favorable pour enlever à sa dignité ce qu'elle avait de précaire par l'élection du peuple; cent mille florins, qu'il fit briller aux yeux de l'empereur Venceslas , prince nécessiteux, lui valurent le titre de duc L'usurpation fut légitimée; ainsi les villes de l'ancienne ligue lombarde étaient vendues par l'empereur, quoique l'un de ses prédécesseurs eût garanti leur liberté par le traité de Constance.
Jean Galéas ordonna pour son couronnement les fêtes les plus somptueuses , parce qu'il savait qu'elles enchaîneraient plus facilement le peuple que les fours , employés par ses devanciers, a II a y eut , pour assister au spectacle de tant de solennités , un « concours de presque toutes les nations chrétiennes et même « infidèles, tellement que chacun disait qu'il était impossible de « rien voir de plus grand (3). » Le bon peuple milanais fut en-
(1) Voyez la harangue de Sanuto, à la note A, à la fin du volume.
(2) On peut en voir le détail dans Corio, à l'année 13S9. La vaisselle plate seule montait à 1,667 marcs, poids de Paris.
(3) Corio. Cette cérémonie a été décrite en détail dans une lettre adressée, le 10 septembre de la même année, par Georges Azzanello à Andreole Aresi, chancelier ducal : « Parmi les personnes appelées de toutes les parties du monde, princes, seigneurs et communautés, pour décorer la grande fête du couronnement du nouveau duc, lionneut de Pllalie, on remarquait l'illustre marquis de Montferrat, son Irère le chevalier Guillaume, le comte Antoine d'Urbin, François et Jacques de Carrare, Hugues île Saluces , l'cvêque de Melde , le sénéchal de Du£0, les ambassadeurs royaux et plusieurs envoyés de la Sicile. Venise, Florence, Bologne, Pise, Sienne, Ferrare, Pérouse, Lucques ci Savone s'y tirent représenter par des ambassadeurs, ce que d'autres vilL's ne purent faire pour de justes raisons. Dès l'aube du dimanche, tous lis susnommés accompagnèrent le
chanté d'avoir un duc , et un duc qui dépensait si magniflqueujfc ment. L'aliénation de ce duché déplut fort aux Allemands, qui en firent un crime à Venceslas quand ils le déposèrent. Le comte palatin Robert , qui lui fut substitué , s'engagea , pour ce motif,
futur duc depuis le cliateau de la porte de Jupiler jusqu'à Saint-Ambroise, précédés par une troupe nombreuse d'histrions et de musiciens, avec de» symphonies hannoniques et bien accordées. On avait établi sur la place de Saint-Ambroise, vers la citadelle, une haute estrade carrée, d'un aspect imposant, défendue de tous côtés par une clôture à claire- voie; les sièges et les degrés étaient couverts de drapécarlate, etau-dessus étaitétendue une étoffe rouge brochée d'or. C'était là que le magnifique chevalier Benèse Cumsiuich, lieutenant césaréen, attendait le futur duc pour l'introniser. Près de l'estrade , du côté gauche, à la distance d'un jet de pierre, se tenaient Paul de Savelli, prince romain, et le chevalier Ugolotto des Biancardi, avec un escadron de cinq cents chevaux en bon ordre , pour garder fa place au milieu de la multitude pressée, attendu que le grand connétable se trouvait malade. Le futur duc arriva, et les autres avec lui. Benèse l'accueillit avec bienveillance, et le plaça à sa main gauche, sur le lieu le plus élevé de l'estrade. Les autres personnes plus qualifiées, prélats, seigneurs, ambassadeurs, s'assirent sur la même esplanade. La bannière impériale était tenue à droite par un chevalier bohème, collègue de Benèse. A la gauclie, une autre bannière écartelée aux armes du duc était portée par le chevalier Olhon deMandello. Lecture donnée du privilège qui constituait comte de Vertus Jean Galéas Yisconti de Milan, privilège accordé par l'empereur Venceslas, à Prague, le premier jour de mai de la même année 1 395, troisième indic tion, le duc s'agenouilla, et prêta serment de fidélité à César dans les mains du lieutenant impérial, qui lui mit ensuite sur les épaules le manteau ducal, doublé de vair du haut en ban. Le prenant ensuite par le bras, il l'intronisa en lui posant sur la tête une couronne ornée de pierreries, estimée deux cents florins. Quand le duc et le lieutenant furent assis, les prélats chantèrent des hymnes de remerclment au Seigneur, au milieu du concert des instruments «le musique. Puis Pierre Philarque prononça un panégyrique à la louange du duc. Lorsqu'il eut fini, on célébra les offices divins ; après quoi, le lieutenant impérial et le duc montèrent à cheval, et s'en allèrent, abrités par un magnifique baldaquin que portaient huit chevaliers et autant d'ecuyers, et suivis de lotis les prélats, seigneurs et ambassadeurs, jusqu'à l'ancien palais, aux portes duquel furent plantées les deux bannières impériale et ducale. Les tables étaient dressées dans la cour, servies en vaisselle d'argent des plus riches, et des tapisseries tissues en or étaient tendues au-dessus en forme de pavillon. Le duc s'assit en haut de la table, ayant à ses côtés les deux lieutenants impériaux, et après eux, dans l'ordre de leur dignité, les autres seigneurs, etc. Le lundi, ceux qui devaient figurer dans la joute passèrent la revue dans le palais ducal. Le mardi, trois cents d'entre eux partagés en deux escadrons, l'un appelé Blanc, l'autre Rouge, entrèrent dans la lice avec leurs bannières. Le prix de la victoire, qui était d'une valeur de mille florins, fut obtenu par le chevalier Galéas de Gnmelo et par le Bohême , collègue de Benèse. Le mercredi , il y eut une nouvelle joute, et le prix, qui était une agrafe valant mille florins, fut remporté par le marquis de Montferrat. Les joutes se terminèrent le jeudi, et Barthélémy, frère de Dominique de Bologne, y gagna un cheval de cent florins; Jean Rubello, écuyer du marquis de Montferrat, un autre du prix de deux cents. Ce jour-là le duc fit chevaliers les deux ambassadeurs de la commune de Sienne. »
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à se rendre en Italie afin de détruire la souveraineté des Visconti. Il s'allia, en conséquence, avec le seigneur de Padoue, reçut en prêt , de Florence, deux cent mille florins, et passa les Alpes avec une bonne arméè ; mais les troupes de Visconti , commandées par Facino Cane , le mirent en déroute près de Garda , et le « <!SJbre. forcèrent, après qu'il eut échoué dans quelques autres tentatives , à se retirer ignominieusement. La Lombardie , devenue l'héritage d'une famille , passa ensuite à celui qui avait le plus de force pour s'en emparer, ou plus d'astuce et d'énergie farouche pour la tenir dans l'oppression.
Jean Galéas avait soin de prendre à son service les meilleurs condottieri, comme Facino Cane de Biandrate, Charles Malatesta de Ki mi ni , Antoine d'Urbin, Paul Savelli , Jacques del Verme et Ail m Tir de Barbiano , à qui l'on doit une nouvelle tactique militaire et l'organisation de la cavalerie moderne. Avec leur aide , il recouvra Bologne , qu'il convoitait depuis longtemps , et 1WÎ dont le seigneur, Jean de Bentivoglio, était mort les armes à la Jum* main. Puis, après avoir acheté Pise de Gérard d'Appiano, et s'être fait proclamer seigneur de Sienne , il déclara la guerre à Florence, dont il assiégea les murailles. L'opulente cité tremblait en se sentant enveloppée dans les replis de la couleuvre, armes des Visconti, lorsque la peste, qui se renouvela plusieurs septembre, fois dans ce siècle, mit fin à l'ambition et à l'existence de Jean Galéas.
Ce fut l'un des seigneurs les plus magnifiques de l'Italie, aussi riche en expédients politiques que pauvre en fait de valeur personnelle et de loyauté; il était toujours prêt à sacrifier la justice, la bonne loi , le bien des populations à la soif de posséder. Il favorisa les lettres pour jeter un voile sur ses vices ; il améliora l'administration , et sut bien choisir les hommes qu'il employait dans la paix ou la guerre. La chartreuse de Pavie et plus encore la cathédrale de Milan , toutes deux commencées par lui , et qui sont les monuments du style gothique les plus remarquables de l'Italie, attestent ce qu'il possédait de hardiesse et dé puissance. Il n'aurait pas tardé à devenir le maître de l'Italie s'il n'avait pas trouvé des obstacles dans les Florentins et François de Carrare , ou peutêtre dans cette fatalité qui déjoua constamment les tentatives de même nature .
Magistrats, chevaliers, capitaines, affluèrent de tous côtes à ses funérailles, où l'on vit aussi les ambassadeurs de quarante-six villes qui relevaient de lui (1) , avec leurs bannières et leurs annoi-
(U Yaltellina, Valcamonica, Varese, Legnano, Caslello Arquà, Salù, Bassano,
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ries. Deux mille hommes portant des flambeaux allumés accompagnaient le convoi , et la cérémonie funèbre ne dura pas moins de quatorze heures.
Le duc laissait deux fils en bas âge : Jean-Marie, auquel il donna je duché depuis le Tésin jusqu'au Mincio , et Philippe-Marie , qu'il fit comte de Pavie avec le reste du territoire , moins les villes de Pise et de Crème , détachées de son héritage pour former l'apanage de Gabriel-Marie , enfant naturel ; mais il pouvait dire comme Pyrrhus : Je lègue mon trône à celui dont l'épée est la plvs tranchante. Il confia la tutelle de ses filles à Catherine Visconti, sa veuve, assistée de dix-sept personnes, au nombre desquelles se trouvaient les condottieri les plus célèbres; il avait cru, par le choix de ces derniers , protéger la faiblesse de ses enfants. Mais ces capitaines , aussi vaillants sur le champ de bataille qu'inhabiles à gouverner, sans foi aucune , avides seulement d'argent et de domination, se soumettaient peu volontiers à la prééminence d'une femme et à celle de Barbavara, son favori. La discorde entravait donc les délibérations , tandis que les ennemis abattus commençaient à relever la tête; les Guelfes et les Gibelins, dont il avait même été défendu de prononcer le nom , ravivèrent leurs haines ; le pape et les Florentins s'entendirent pour soustraire aux Visconti Sienne, Pérouse, Pise, Bologne, et les condottieri se hâtèrent de se partager les possessions qu'ils avaient eux-mêmes acquises pour le compte de cette famille.
Catherine, pour conjurer le péril, déploya de l'adresse et de la fermeté , et dans Milan des exécutions sanglantes effrayèrent les seigneurs et les bourgeois; mais toutes les cités soumises avaient secoué la dépendance , et des tyrans dominaient sur les familles et les factions anciennes. Les Guelfes avaient repris le dessus à Brescia , de même qu'à Lodi avec Jean de Vignate , à Plaisance avec les Scotti, à Bobblo avec les Landi ; de leur côté , les Gibelins l'emportaient à Corne avec Franchino Rusca , à Bergame avec les Suardi , à Crémone avec Jean Ponzone , et ensuite avec Gabrino Fondulo , les barons de Sax occupaient Bellinzona ;
('a trlnovo di Tortona , Rivière di Trenlo, Soresina, Lecco, Vigevano, Pontreinoli, Voghera , Borgo Sandonino, Casai Sant' Evasio, Valence , Crème, Monza, Crosscto, Massa, Luniguiana, Assise, Boblno, Feltre, Cindale, Reggio, Tortooe, Alexandrie, Lodi, Verceil , Novare, Vicence, Bergame, Corne, Crémone, Plaisance, Parme, Brescia, Pérouse, Sienne, Pise, Bologne, Pavie, Milan.
La ville de Pavie fut érigée en comté pour le fils cadet, ainsi qu'Angltiera, ou, par une étrange tradition vulgaire, on faisait descendre les Visconti du Trojen Hector.
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Vicence ne tarda point à se donner aux Vénitiens; François II Carrare s'établit dans Padoue, et acquit même Vérone, jusqu'au moment où les Vénitiens lui reprirent ses possessions, s'emparèrent de sa personne , et l'envoyèrent lâchement au supplice avec ses fils. Facino Cane désole le territoire compris entre Parme , Crémone et Alexandrie; Albéric enlève à Barbiano, pour les remettre au pape , Assise et Bologne ; Pandolfe occupe Monza et Brescia ; le peuple , sous les yeux du jeune duc , égorge l'abbé de Saint-Ambroise. Tout, en un mot, était agitation orageuse et sanglante.
Jean-Marie , s'unissant à ceux qui s'irritaient de la rigueur de sa mère, la fit emprisonner et périr peut-être; mais lui-même parut n'avoir aspiré au pouvoir que pour ordonner des supplices. Entouré de soldats et de courtisans qu'il s'était attachés en tolérant leursexcès, il entretenaitjusqu'à des chiens dressés à déchirer ceux qu'il leur désignait. On se souleva donc de toutes parts contre lui. Facino Cane et Pandolfo Malatesta battirent ses armées, et l'assiégèrent dans Milan , pour le contraindre à changer ses conseillers. Bien qu'il eût défendu de proférer le mot de paix, même à la messe , il fut contraint de la demander, d'éloigner ses instigateurs, de pardonner aux Gibelins, et de recevoir un gouverneur de leur faction, conjointement avec un autre choisi parmi les Guelfes.
Facino Cane, qui déjà avait enlevé à Philippe la régence de Pavie , en dépouilla de même Jean-Marie , après avoir saccagé la ville d'une manière horrible; mais , lorsqu'il fut atteint d'une maladie mortelle , les Milanais, et surtout les Gibelins , effrayés à la pensée de se trouver de nouveau à la merci du tyran , formèrent une conjuration contre lui , et le tuèrent.
Facino expirait le même jour. Aussitôt ses soldats occupent Ulf. Pavie, comme garantie de leur solde ; l'intrépide Astorre Vis- 11 conti, bâtard de Barnabé, se rend maître de Milan, et les seigneurs s'insurgent de toutes parts pour recouvrer leurs anciennes possessions. Philippe-Marie, qui jusque-là s'était montré négligent et médiocre, déploie alors une activité extraordinaire pour recouvrer les États paternels. Sentant la nécessité de s'assurer le bras des soldats d'aventure, il épouse Béatrix de Tende, veuve de Facino, qui lui appporte en dot quatre cent mille florins, d'immenses domaines, la seigneurie de Tortone , Novare, Verceil, Alexandrie et la faveur des anciens partisans de son mari. Fort de leur assistance, il arrache Pavie et Milan aux usurpateurs, et, par son habileté personnelle, par l'heureux choix de ses capi-
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taines, non-seulement il recouvre son patrimoine, mais il l'accroît, étendant son autorité du mont Saint-Gothard à la mer de Ligurie, et des frontières du Piémont à celles du pape.
Sombre et défiant, sans être sanguinaire comme son frère, il était aussi habile à dissimuler sa pensée qu'à pénétrer celle des autres. Il avait à peine conclu un traité qu'il le rompait soudain, pour recommencer bientôt les négociations; il abattait le lendemain ceux qu'il avait élevés la veille, se défiait de tout le monde, prenait ombrage de tout, et ne savait point pardonner les bienfaits qu'il avait reçus. Il négligea d'abord pour une maîtresse sa femme Béatrix, cause de sa grandeur ; puis il voulut la perdre d'honneur, et couvrir ses torts par une accusation d'adultère et la mort de sa victime. Il employait tour à tour, avec les meilleurs capitaines, les flatteries et les menaces, les caresses et les embûches, tandis qu'il se confiait aveuglément à de misérables conseillers, à des favoris qui fomentaient ses passions dépourv ues de générosité, et qu'il était l'esclave de sa maîtresse, Agnès de Maïno , et de Zannino Riccio, son astrologue.
François Bussone connusousle nom de Carmagnole, comme l'un des meilleurs condottieri, s'était élevé, par son épée, d'une humble condition aux premiers honneurs. Après avoir aidé puissamment Jean-Marie à recouvrer ses États, il rendit le même service m* à Philippe, sous les lois duquel il remit bientôt Lodi, Crème et Plaisance. Il décida Malalrsta à lui vendre Brescia et Bergame; Gabrino Fondulo Crémone, Nicolas d'Esté Parme, et il chassa de Côme les Rusca, qui en étaient redevenus les seigneurs.
A Gt'-nes, où dominait le parti populaire, les familles des Frégose, des Guarchi, des Fieschi, des Adorni, avaient exclu les nobles de la charge de doge, qu'elles occupaient alternativement, sans qu'aucune d'elles acquit assez de pouvoir pour assujettir les autres. Toujours aux prises, se chassant et s'unissant tour à tour, menacées par les nobles des deux Rivières, elles appelaient, pour triompher, les bandes mercenaires, également funestes aux deux im partis, ou bien elles avaient recours aux étrangers. Jean-Galéas avait fomente ces rivalités intestines dans l'espoir que la république fatiguée se jetterait dans ses bras; mais, au contraire, le doge Antonietto Adorno, qui lui-même ne pouvait se maintenir au pouvoir, proposa à ses concitoyens de se donner au roi de France Charles VI. Ce fut la quatrième fois, dans le cours de ce siècle, que Gênes subit une servitude volontaire (I). La liberté eut peu de
(1) Avec Henri VII, Robert de Naples, l'archevêque de Milan et les Français.
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chose à perdre aux conditions très-larges qui furent obtenues : mais les gouverneurs envoyés de si loin étaient hors d'état de contenter les nouveaux sujets et de s'en faire craindre; c'étaient à chaque instant des querelles, des invasions, des bannissements, des incendies. Enfin le maréchal Boucicaut, homme d'un courage éprouvé, réprima les factions en abolissant leurs noms, ainsi que les magistratures populaires ;il expulsa les Fieschide Monaco, les Delcaretti de leurs possessions, et sema la mort et l'exil dans les rangs populaires; puis, ayant relevé la marine, il butina sur les côtes de Syrie et d'Égypte, et obtint pour le roi de France la seigneurie de Pise. Mais, comme il marchait contre Milan, Facino Cane, de concert avec le marquis de Montferrat, poussa jusqu'à Gènes, qu'il appela à la liberté. Les Français, assaillis, furent tués et chassés par la population insurgée, qui rétablit le gouvernement républicain, malgré l'opposition des Guelfes, et nomma le marquis capitaine pour cinq années. Sa manière d'agir le fit expulser à son tour, et Ton rétablit le doge. Mais, avec ce magistrat, les partis se ranimèrent tellement que, par amour de la paix, les Génois finirent par se donner à Philippe-Marie, qui leur envoya Carmagnole pour les gouverner. Sur les conseils de leur nouveau chef, ils attaquèrent Alphonse d'Aragon , qu'ils firent prisonnier à la journée mémorable dePonza.
Enhardis par ce succès , qui, dans leur opinion, les élevait à la hauteur de leurs rivaux d'Italie et d'Espagne, ils reprirent leur fierté, et, pour que Philippe ne profitât pas seul d'une victoire remportée par eux, ils secouèrent le joug, et recouvrèrent leur indépendance, mais non la tranquillité.
En étendant ses possessions, Philippe-Marie vint se heurter contre trois républiques : la Suisse, Venise et Florence.
Les Suisses, que nous avons vus jeter profondément les bases de leur simple liberté, commencèrent de bonne heure à tourner leurs regards au delà du Saint-Gothard et des Alpes Rhétiques. Dès l'an 1331, pour châtier les Levantins, qui. soumis alors au chapitre de la cathédrale de Milan, molestaient les habitants de la vallée d'Orsera, ils étaient descendus jusqu'à Giornico ; mais ils furent arrêtés par les remontrances de François Husca, seigneur du pays. Plus tard, les seigneurs de Milan et les Rusca eux-mêmes avaient appelé de temps à autre le secours de leurs armes, moyen certain de leur faire convoiter un pays dont la richesse pouvait assurer à leur population exubérante la nourriture et l'aisance qui leur manquaient chez eux. Les douaniers de Jean-Galéas avaient enlevé à quelques Suisses les bœufs et les chevaux qu'ils condui-
saient au marché de Varèse ; les trois cantons montagnards firent appel aux autres, et, peu satisfaits du duc, ils passèrent les Alpes, occupèrent la Levantine à la faveur des dissenssions des Guelfes et des Gibelins, puis retournèrent dans leurs montagnes après avoir fait prêter serment de fidélité aux habitants. Mais, ce terri-
i4oc. ritoire ayant été assailli parles Sax, seigneurs de Bellinzona, les Suisses reparurent au milieu de l'hiver, et dictèrent les conditions d'une paix qui leur valut Bellinzona elle-même.
Philippe-Marie voyait avec regret dans les mains de l'étranger cette clef de l'Italie ; il saisit donc une occasion favorable, surprit
un. la place et réduisit les Levantins à l'obéissance. Aussitôt les vallées du Tésin et de la Moèse retentirent du cor d'Unterwald et des mugissements du taureau d'Uri ; mais Ange de la Pergola et Car-
30 juin, magnole attaquèrent les Suisses dans la plaine d'Arbedo. Ce fut une bien autre bataille que celles qui se livraient habituellement en Italie. Les Suisses, maniant à deux mains leurs longues épées, les enfonçaient, sans égards chevaleresques, dans le ventre des chevaux, et ne faisaient pas de quartier. Il fallut donc déployer une valeur extrême contre des gens habitués à mourir à leur poste et à soutenir en rangs serrés le choc de l'ennemi, aussi inébranlables que leurs rochers sous l'effort des torrents écumeux. On combattit tout le jour; mais l'art militaire l'emporta. Deux mille Suisses périrent, d'autres enfoncèrent en terre la pointe de leurs hallebardes, et un petit nombre d'entre eux retournèrent en désordre dans les vallées qui naguère avaient retenti de leurs chants d'espoir. Ils se tinrent tranquilles pour le moment; mais des occasions de guerre ne tardèrent pas à renaître, et ceux d'Uri envahirent la Levantine, pour ne plus s'en dessaisir jusqu'aux dernières révolutions. Ils eurent ainsi le passage ouvert sur l'Italie, où dans lasuite ils v inrent prodiguer leur vie, qu'ils auraient mieux fait de conserver pour consolider leur liberté. Florence, toujours attentive à défendre l'indépendance italique,
,;,9. épiait d'un œil jaloux les progrès de Philippe-Marie. Il avait été convenu avec lui que laMagra et le Panaro seraient les limites des territoires, limites au delà desquelles aucune des parties contractantes ne pourraitexercerson influence ou faire des acquisitions ; mai*, comme le ducs était attribué la tutelle du prince de Forli,et qu'il élevait des prétentions sur Sirzane, les Florentins lui déclarèrent
utt-r. la guerre. Six fois dans une année, Oddon de Mantoue, Pandolfe et Charles Malatesta, et enfin Nicolas Piccinino, qui combattaient à leur solde, furent défaits par Ange de la Pergola dans les champs romains et liguriens. Le danger devenait grand pour eux, si le duc,
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fidèle à son habitude de haïr ceux auxquels il devait de la gratitude, n'eût mécontenté Carmagnole. Ce capitaine avait le titre de comte avec un revenu, en fiefs ou traitements, de quarante mille florins. Peut-être Philippe-Marie désirait-il lui reprendre des dons faits plutôt par contrainte que par générosité ; peut-être Carmagnole, de son coté, se trouvait-il trop peu récompensé en comparaison de Sforza Attendolo et de Braccio, devenus seigneurs indépendants. Lefait est qu'ils se voyaient avec indifférence et froideur. Carmagnole, dédaigné, s'éloigna du duc pour se mettre au service de Florence avec une grande réputation et des forces nombreuses; pour se venger d'un maître ingrat, il eut bientôt négocié une alliance, dont firent partie Venise, le marquis de Ferrare, le seigneur de Mantoue, les Siennois, les ducs de Savoie et de Mont- im. ferrât, les Suisses et le roi d'Aragon.
Philippe sut conjurer le péril en semant la discorde parmi les alliés ; puis il conclut la paix à Ferrare par la médiation du pape en cédant à Venise Brescia et huit bourgs fortifiés sur l'Olio. Comme ces lâches concessions laissaient Milan à découvert, les nobles offrirent au duc dix mille chevaux et autant d'hommes à pied, s'il voulait reprendre les hostilités; il accepta, et, pour être en mesure, il engagea les bandes congédiées par les Vénitiens; mais il fut battu à Maclodio par Carmagnole. La paix se renoua, urr. pour faire place ensuite à la guerre; puis ce furent de nouveaux 1Ioctobr accords, suivis de violations nouvelles, selon la versatilité de Philippe et la nature des armées du temps.
L'Italie était dans cette déplorable situation, qu'elle ne pouvait trouver ni la gloire dans la guerre, ni la tranquillité dans la paix. Les troupes mercenaires, que n'enflammaient point l'amour de la patrie, du devoir et de la liberté, étaient les seules qui tissent alors la guerre; aussi les batailles se terminaient-elles sans grande effusion de sang. En effet, au premier revers, ceux qui succombaient rendaient les armes, certains de trouver bientôt un nouvel engagement. Les condottieri étaient d'ailleurs d'accord entre eux pour se faire réciproquement le moins de mal possible. A Maclodio , huit mille soldats de Philippe-Marie restèrent prisonniers de Carmagnole, qui, les traitant en compagnons d'armes, les renvoya libres au duc et sans autre perte que leurs armes. Le gouvernement ombrageux de Venise vit avec déplaisir cette générosité de Carmagnole, et le soupçonna d'intelligence avec Philippe ; il lui imputa donc le désastre que la flotte milanaise fit essuyer à la sienne sur le Pô, et résolut de se débarrasser de lui. Mais arrêter un capitaine au milieu d'une armée dévouée n'était pas chose fa- «am.
cile ; il fut donc invité à se rendre à Venise, sous prétexte d'y apporter les conseils de son expérience. On lui rend d'abord fous
g'iSi *es ,,onneurs possibles ; enfin, arrêté par Tordre des Dix , il est jugé et mis à mort. Le peuple tremble et applaudit (i).
Philippe, passant tour à tour de l'amitié à la haine, tremblait et opprimait, se cachait et menaçait. L'empereur Sigismond, qui était en rupture ouverte avec Venise pour l'acquisition deZara,
i*w. ayant envahi la marche de Trévise, eut la pensée de se rendre en Lombardie sans' armes. Les petits tyrans du pays lui firent le meilleur accueil. A Crémone, il monta, en compagnie du pape, dans le vieux donjon (torrazzo), d'où il promena ses regards sur les plaines de la Lombardie ; Gabrino Fondulo confessa, dans les derniers instants de sa vie, que la seule chose dont il se repentait était de n'avoir pas précipité l'un et l'autre de cette élévation (2). L'empereur reçut à Cantù l'hommage de Philippe-Marie, qui ne voulut pas toutefois le laisser entrer dans Milan; il institua des vicaires impériaux, titre ambitionné par les Gibelins pour couvrir d'un masque honnête leur tyrannie.
mi. Longtemps après cette première excursion, ennuyé des querelles incessantes de la Bohême et de l'Allemagne, il résolut de repasser de l'autre côté des Alpes pour y faire une apparition solennelle , comme ses prédécesseurs en avaient eu l'habitude ; en conséquence, il se rendit à Milan avec deux mille hommes à cheval, plutôt pour lui servir de cortège que pour le garder. Philippe-Marie, qui pourtant l'avait sollicité de venir, en haine des Vénitiens, pris soudain de défiance, se renferma dans le château novembre d'Abbiategrasso, sans même se laisser voir à l'empereur, qui se fit couronnera Saint-Ambroise. Ainsi, craint et craignant lui-même, mal vu en Toscane comme ami du duc, toujours à court d'argent et de soldats, il traversa misérablement l'Italie, en se dirigeant sur Home, pour déterminer le pape à accepter le concile de Bâle;
îiM. il échoua dans cette tentative, se fit couronner, et retourna en Allemagne.
(I) Frère Paul Sarpi, qui loue tout ce qui est tyranni<|uc, écrit que • V«m>, par une circonspection digne de sa vieille politique, tint scrupuleusement caca*, pendant huit mois, la résolulion de faire périr le comte Carmagnole. » La publication des pièces de ce procès révèle, non sa culpabilité, mais des soupçon*.
('}.) A Rome aussi, quand Cliarles-Qnint voulut, en lâ.'lG, monter h l'ouverture de la coupole du Panthéon, un certain Crescenzi, qui l'y avait accomp.iyw\ dit à son père que la pensée lui était venue en ce moment de jeter l'einpf rear en bas, pour venger le sac de Rome. Le père lui répondit : Mon fils, ces ckose*là se font, et ne se disent pas. ( Relation manuscrite du sac de Rome, a U bibliothèque du Vatican.) %
François Sforza jouissait de la faveur de Philippe-Marie. Des frase* sergents qui allaient recrutant des soldats offrent un jour à un paysan de Gotignola, nommé Attendolo, qu'ils trouvent occupé à bêcher, de prendre du service avec eux. Il hésite, et, pour se décider, il lance sa bêche sur un arbre, résolu de garder son métier si elle retombe à terre. Comme elle reste dans les branches , il accepte la proposition, prend les armes , et mérite par sa valeur le surnom de Sforza ( la Vigueur); il se distingue et devient chef. Le roi Ladislas le prend à son service , le fait connétable du royaume, et lui donne sept châteaux dans le patrimoine de Saint- Pierre. Comme vassal de la république de Sienne, il en acquiert d'autres; puis il appelle autour de lui ses parents, auxquels il donne des commandements dans son armée, tous gens sobres, accoutumés à la fatigue et intéressés à le soutenir comme leur unique appui.
A la mort de Ladislas, il est jeté en prison; mais bientôt, reconnu nécessaire, il recouvre la faveur dont il jouissait. Nommé gonfalonier de l'Église, il combat contre Braccio de Montone, et menace le pape de lui faire dire cent messes pour un denier; mais il échoue contre une valeur plus disciplinée et plus adroite. Lorsque Jeanne II lui confia le bâton de maréchal , comme on discutait sur la formule du serment, elle dit : Consultez-le lui-même; il en a tant prêté à moi et à mes ennemis, que personne mieux que lui ne sait comment on s'engage et se dégage.
Après avoir joué le principal rôle dans les guerres de la basse 4 er, Italie, il se noie au gué de la Pescara. Son armée, unique garantie des privilèges et des possessions que les princes lui avaient accordes par peur, était sur le point de se débander ; mais François, son fils, maintient sous le drapeau ces soldats d'aventure et dans l'obéissance ces officiers d'humeur querelleuse, laissant déjà paraître cette adresse politique qui devait par la suite lui valoir la plus belle souveraineté de l'Italie.
Devenu célèbre dans tous les faits d'armes de l'Italie , et sentant ce que valait alors une bonne épée , il portait son ambition bien au delà des domaines paternels. Comme son importance augmentait chaque jour, il se fit promettre par Philippe la main de blanche, sa fille naturelle; mais, à peine délivré du péril, le duc regretta sa promesse et refusa de la tenir. Sforza s'éloigna donc, et se forma, dans le territoire d'Ancône, un marquisat sous la suzeraineté du pontife; puis, ses ressources ne suffisant pas à l'entretien de ses troupes , il s'engagea au service des Florentins. Ces derniers avaient continué la guerre avec des chances diverses,
jusqu'au moment où Nicolas Piccinino, qui avait pris le commandement des troupes de.Braccio, mort à l'Aquila, peu après At- *J°,n- tendolo, se mit à la solde des Visconti , et les défit entièrement sur les bords du Serchio, leur enlevant leur artillerie, leurs munitions et quatre mille chevaux ; ainsi les Florentins, après avoir guerroyé avec une grande constance, au moins sept années, fuma, rent contraints de céder Lucques et d'accepter la paix.
Le perfide Philippe feignit alors de congédier Piccinino, mais lui donna pour instruction secrète d'aller dévaster la Toscane. Obligée de reprendre les armes , Florence fut heureuse de pouvoir attirer François Sforza sous sa bannière. Ainsi se trouvèrent en présence les deux plus grands capitaines de l'époque, représentant des deux anciennes écoles de Braccio et d'Attendolo; mais la guerre se fit avec mollesse dans le début, Sforza ne voulant pas se brouiller entièrement avec le duc , ni ruiner un État dont il espérait devenir le maître. Néanmoins, quand il se vit joué par la duplicité et l'astuce de Philippe-Marie , il jeta le masque, et se décida à accepter des Vénitiens et des Florentins le bâton de commandant, avec neuf mille florins par mois des premiers, et huit mille quatre cents des seconds.
Dès lors, il y eut entre les deux généraux assaut de valeur et d'habileté, au grand préjudice de Venise, de la Toscane, de la Marche d'Ancône , où ils portaient le ravage tour à tour. Brescia eut encore à soutenir un siège célèbre, durant lequel Brigida Avogadro se mit à la téte des femmes de la ville pour repousser Piccinino. Les Vénitiens , que les menaces du marquis de Mantoue empêchaient d'envoyer des vaisseaux par le Pô dans le Mincio , et de là dans le lac de Garde, firent remonter l'Adige à deux grandes galères, à trois moyennes et à vingt-cinq barques; puis, les traînant à force de chevaux par-dessus la montagne intermédiaire, ils les lancèrent dans le lac , merveille et terreur que Piccinino fit disparaître dans les flammes.
Qu'importent à l'histoire des villes prises et reprises, des villages ruinés, des assassinats et des trahisons , entremêlés de combats, et toutes ces souffrances d'une multitude sans nom? Elle nous parle des chefs, et nous montre dans ces luttes à prix d'argent un capitaine qui succombe aujourd'hui pour reparaître demain avec une armée aussi nombreuse. Les guerres s'éternisaient ainsi , en épuisant le trésor, en appauvrissant le peuple , et sans mettre à l'abri des insultes de l'ennemi ; les paix , conclues par nécessité, se violaient par caprice. Piccinino, tout Guelfe qu'il est, ne Vient aucun compte des excommunications , qu'il
compare au chatouillement , redouté de celui-là seul qui y est sensible. Après s'être rendu maître de Pontremoli et de Bologne, mi. il est adopté par les familles de Visconti et d'Aragon. Les autres capitaines à la solde de Philippe-Marie réclamèrent aussi des souverainetés : Louis de Saint-Séverin voulait Novare; Louis du Var, Tortone; Talian Friulano , Bosco etFrugarolo; or le duc, qui avait éloigné Sforza pour ne pas le faire souverain, le rappela , entre deux maux choisissant le moindre, et finit par lui accorder sa fille , avec le comté de Pontremoli et de Crémone pour dot. La paix de Cavriana réintégra dans leurs premières limites le duc, les républiques de Venise, de Gênes, de Florence, le pape et le marquis de Mantoue.
François Sforza, désireux de se venger d'Alphonse de Naples , qui avait occupé ses fiefs paternels , situés dans le royaume napolitain , marcha contre lui ; mais Philippe , devenu jaloux de son gendre, s'entendit avec Eugène IV pour lui enlever la Marche d'Ancône ,et assiégea lui-même Pontremoli et Crémone. Le grand général allait être victime des tergiversations de son beau-père, lorsque les Vénitiens, considérant comme rompue la paix de Cavriana , envoyèrent leur armée ravager le territoire de Milan jusque sous ses remparts. Visconti , effrayé de l'obstination avec laquelle u*. il voyait Venise poursuivre le projet de conquérir la Lombardie, se réconcilia avec son gendre , et lui garantit deux cent mille florins d'or pour entretenir ses troupes et celles de Piccinino, qui était mort avec le regret de n'avoir pu ni s'agrandir lui-même , ni obtenir quelque reconnaissance de ceux qu'il avait servis.
Les conseillers de Philippe-Marie , à qui l'agrandissement de Sforza inspirait de l'ombrage, avaient déjà ranimé la haine contre son gendre, lorsqu'il mourut, détesté de tout le monde.
Comme il ne laissait pas d'enfants légitimes, un si riche héritage suscita de nombreux prétendants. Jusqu'à cette époque, le mode de succession au pouvoir souverain n'avait pas été réglé dans le Milanais. À l'exemple des autres Italiens, tantôt les frères le possédaient en commun , tantôt ils le partageaient , ou bien un seigneur succédait à un autre, sans égard à la descendance du défunt ; les fils naturels même avaient quelque portion des domaines. La maison d'Orléans élevait des prétentions comme héritière de Valentine Visconti , mais le duché de Milan n'était pas un fief féminin; François Sforza, époux d'une bâtarde de Philippe, avait encore moins de droits. L'empire ne pouvait le réelamer comme fief vacant, attendu que l'acte d'investiture de Venceslas, acte rejeté, du reste, par les seigneurs allemands eux-mêmes , ne suffi-
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sait pas pour lui donner ce caractère. Alphonse V, dcNaples, représentait un testament fait en sa faveur par Philippe-Marie ; mais, eût-il été authentique, il n'était pas valable, puisqu'il ne s'agissait pas d'une propriété que l'on pût léguer à son gré. Le Milanais était un État libre, reconnu par le traité de Constance , et qui , ayant confié le gouvernement politique aux Visconti , recouvrait son indépendance à leur extinction. naoAt. Les Milanais comprirent ce droit , et , désabusés du gouvernement d'un seul , ils y renoncèrent comme à une détestable pestilence, pour proclamer Y heur ruse république ambrosienne , et reconstituer le régime populaire à la manière ancienne. Aussitôt les capitaines rappellent les bannis, défendent de blasphémer, de se livrer à aucun jeu de hasard et de porter des armes ; ils enjoignent aux boulangers d'imprimer leur marque sur le pain , et s'occupent de relever les écoles , en faisant appel aux meilleurs maîtres , à des conditions dont ils pourront justement se contenter.
Les autres villes ne tardent pas a secouer le joug de la métropole; Pavio, Corne, Alexandrie et Tortone rétablissent les institutions communales et populaires, ou élisent des seigneurs.
Venise, Florence et Milan auraient pu alors constituer en Italie trois puissantes républiques; mais il fallait associer l'habileté pratique de la première, le commerce de la seconde, la magnificence de la dernière , et faire concourir les forces de la Suisse, pour être en mesure d'opposer une confédération de peuples libres à l'envahissement des monarchies voisines. Malheureusement Florence commençait, avec Cosmede Médicis, à se plier à la domination d'un prince. Venise était poussée aux conquêtes par le doge Foscari, et, dans l'espoir de cette union qui plus tard fut effectuée par les Autrichiens, elle profita des circonstances pour s'emparer deBrescia et de Bergame, tout en convoitant le reste. Milan perdait l'habitude des armes, et l'obéissance lui devenait si naturelle qu'elle demandait pour seigneur tout personnage qui venait à peine de s'élever au-dessus de la foule.
L'habileté et la valeur de François Sforza ne pouvaient être que très-dangereuses dans des circonstances pareilles. Abandonnés par les villes où se réveillaient les anciennes rivalités, en guerre avec les Vénitiens, fractionnés en partis dans l'intérieur, en butte aux exigences des capitaines d'aventure , qu'on ne pouvait ni licencier ni réduire à l'obéissance , les Milanais durent capituler; les capitaines de V/rureuse république, comme s'ils eussent oublié les prétentions de Sforza , ou peut-être circonvenus par les Gibe- NoTembrr. lins , se décidèrent à lui confier le commandement des troupes
pour qu'il les défendit contre leurs ennemis. Il remplit cette mission, et triompha dans la guerre de la Marche. Mais ce n'était pas pour eux qu'il travaillait : en effet, lorsqu'il eut, par de brillantes victoires, abattu les Vénitiens, qui s'étaient crus au moment d'occuper le Milanais, au lieu de profiter de leur détresse, il convint avec eux de leur abandonner le territoire de Crème et la Geradadda, à la condition qu'ils l'aideraient à s'assurer la succession de 18 Philippe-Marie.
Il ne se faisait pas conscience d'une perfidie , et Cosme de Médicis, son ami, lui avait enseigné qu'il fallait songer à son intérêt avant de penser à celui des autres. Quelques citoyens généreux tentèrent de déjouer cet accord déloyal , et d'exciter les Milanais à résister au traître, au déserteur; des proclamations, où il était diffamé, furent envoyées partout , et le duc de Savoie, qui convoitait aussi cette belle acquisition , fournit des secours. Mais Sforza , supérieur dans l'art militaire, et soutenu d'ailleurs par les Vénitiens , qui trahissaient des citoyens libres pour se donner un voisin dangereux , affama la ville. Quand toutes les ressources furent épuisées, la multitude se souleva en tumulte, cassa les magistrats populaires, et leur en substitua de gibelins, à l'instigation desquels elle se livra à Sforza pour avoir du pain et la tranquillité.
a Pendant qu'il était à Monza, un grand nombre de Milanais allaient chaque jour le visiter, et beaucoup lui débitaient des vers et des harangues très-élégantes. Lorsque le jour fixé pour son entrée fut venu..., les Milanais, qui avaient préparé un char triomphal, avec un baldaquin d'étoffe blanche brochée en or, attendirent le prince en grande multitude, près de la porte du Tessin. Mais François refusa par modestie le char e1 le baldaquin , disant que de telles choses étaient des superstitions de rois; étant donc entré, il se rendit au saint temple de la Vierge Marie , et s'arrêta devant la porte pour s'habiller de blanc de la tête aux pieds ; car c'était l'usage que les ducs se vêtissent de la sorte, quand ils prenaient la seigneurie (1).» Il fut ainsi accueilli dans la ville ,au milieu des acclamations de ceux qui, deux mois auparavant , avaient promis dix mille ducats en or, avec pareille valeur en terres, à celui qui le tuerait. La monarchie militaire fut rétablie dans le Milanais.
Se conduisant avec adresse, il endormit le peuple par des fêtes, ne molesta point ses ennemis , et fit des traités avec les États sr.>rza duc. belligérants; les villes qui préféraient encore une liberté orageuse
« jjuucr.