DESCENTE DE HENRI III
un complot pour l'enlever. Les Florentins le firent échouer, mais s'interposèrent auprès de l'empereur en faveur de son neveu; leur démarche fut inutile. Frédéric se maria, et fut couronné à Rome. Il visita à Naples la cour splendide d'Alphonse ; puis, à son retour, a wn il conféra, moyennant finance, à Borso d'Esté le titre de duc de Modène et Reggio, avec celui de comte de Rovigoet Comacchio; moyennant finance encore, il concéda des titres et des prérogatives à ceux qui y attachaient de l'importance et, toujours, moyennant finance, il créa nobles, notaires, comtes palatins tous ceux qui voulurent en payer le diplôme. Marano était renommé pour ses ouvrages eu verre, qui se vendaient fort cher, à tel point qu'une fontaine de cristal avec ornement en argent fut achetée trois mille cinq cents ducats par un duc de Milan. Lorsque Frédéric fit son entrée à Venise, la seigneurie lui offrit, entre autres présents, un magnifique service en cristal; sur un signe de Sa Majesté, le bouffon donna un coup d'épaule au guéridon où ce service était déposé, et le mit en morceaux. Comme les assistants s'en montraient contrariés, l'empereur s'écria : Si les pièces eussent été d'or, elles ne se seraient pas brisées.
François Sforza savait donc comment s'y prendre envers lui. L'empereur hésitait à le reconnaître pour duc; il lui suffit, pour vaincre sa répugnance, de faire mine de vouloir défendre, les armes à la main , la concession de son prédécesseur. Sforza tint en bride ses nouveaux sujets; il dissipa une ligue que Venise avait organisée contre lui avec le roi de Naples, le duc de Savoie, le marquis de Montferrat, les Siennois, la commune de Correggio ; il sut encore se montrer nécessaire aux divers potentats. Un double mariage l'unit à la famille royale de Naples; des liens semblables l'attachèrent au marquis de Mantoue, à la maison de Savoie et à François Piccinino, capitaine digne de succéder à son père, ce qui rapprocha les Sforzeschi des Braccieschi. Sforza aida les ,m. Génois à chasser les Français, et la seigneurie de la république lui fut conférée à lui-même.
En résumé, il se montra l'un des plus grands princes, et, eu égard au temps, l'un des meilleurs. Il honora les arts, gouverna avec sagesse, et rendit au gouvernement son énergie, sans avoir recours à la cruauté des Visconti. 11 conserva sur le trône les manières franches qu'il avait contractées dans les camps. Parvenu au pouvoir à l'aide du glaive, il le déposa, et associa sa politique à celle du négociant Cosmo deMédicis.
Plus heureux que les autres condottieri , on peut dire qu'il en fut le dernier; car, dès ce moment, ils perdent leur importance,
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et les princes ont des possessions assez étendues pour se procurer des soldats et l'argent nécessaire à leur entretien. Au milieu des batailles interminables qui se livraient depuis deux siècles, les politiques avaient imaginé que Punique moyen de conserver l'Italie était d'y maintenir un certain équilibre entre les différents États. Vers ce but tendaient les alliances mobiles, mais surtout les mobiles engagements des condottieri, de manière que le plus fort la veille pouvait le lendemain se trouver le plus faible. Florence en particulier, placée au centre, entre Venise et Milan au nord, Napleset le patrimoine de saint Pierre au midi, inclinait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, selon qu'elle jugeait nécessaire d'abattre Pintluence des uns ou des autres.
A cette époque , les villes de l'ancienne ligue lombarde se trouvaient toutes sous la domination d'un seul , excepté Bologne , qui flottait entre la tyrannie et la liberté. La Sesia traçait la limite entre le Milanais et le Piémont , où les ducs de Savoie ne firent pendant longtemps d'autres acquisitions que celle du comté d'Asti. Dans la Toscane, Sienne et Lucques conservaient leur liberté; le reste obéissait aux Florentins. Ferrare et Modène subissaient la loi de la famille d'Esté, Mantoue celle des Gonzague ; Urbin passait des Montefeltro à la maison de la Kovère; la Romagne était morcelée en cent petites seigneuries.
Mais l'amour des arts, du repos et des lettres occupait désormais princes et peuples, qui ne pensaient plus exclusivement à la guerre. L'intérêt, qui d'abord ne s'était porté que sur le capitaine , s'arrêtait aussi sur l'homme de lettres ou sur l'artiste. Puis , tout à coup, l'attention se dirigea sur les conquêtes des
uw. Turcs, qui devinrent l'objet de tous les entretiens, et la prise de Constantinople fut considérée généralement comme un désastre domestique, comme un péril commun.
François Sforza conçut alors la pensée de réunir toute l'Italie dans une même confédération , à l'effet de repousser tous les Psim.?n/utrc ^lra,,t5ersJ quels qu'ils fussent , et de conserver la paix ; elle fut
UM- stipulée à Lodi, sous les auspices de frère Simonetto de Camerino, entre François, Cosme de Médicis, les seigneurs de Savoie, de Montferrat, de Modène, de Mantoue, les républiques de Venise , Sienne, Lucques , Bologne , le roi Alphonse et le pape. L'Italie , après tant de guerres, respira donc un moment, et put espérer qu'une confédération sauverait son indépendance et sa liberté.
clé.™ Marte. Galéas-Marie Sforza, voluptueux et impitoyable , ne suivit pas les traces de son père, auquel il succéda. L'administration vigou-
reuse de François et les conseils de Cicco Simonetta, secrétaire d'État, homme rempli de prudence et rompu aux affaires par une longue pratique , avaient maintenu d'abord le pays en repos ; mais Gatéas-Marie , enhardi par l'appui de Louis XI de France, son beau-père , et par l'alliance des Florentins, ne tarda point à se démasquer. Il priva Blanche , sa mère, femme sage et expérimentée, de toute participation aux affaires, et Tondit même qu'il l'empoisonna. Voulant faire étalage de ses richesses, il se rendit à Florence avec Bonne de Savoie , son épouse , en traînant à travers l'Apennin douze chars couverts de serge d?or, suivis de cent palefrois pour lui et la duchesse, tout bardés d'or. Cent hommes d'armes et cinq cents fantassins formaient sa garde ; il avait, en outre, cinquante écuyers habillés de soie et d'argent, et cinq cents couples de chiens de chasse , avec un nombre énorme de faucons. Telle était la magnificence du cortège qu'il y avait, y compris les courtisans, deux mille cavaliers, et que le voyage coûta deux cent mille florins d'or (J). Les Médicis, pour ne pas
(I) « Galéas alla à Florence avec Bonne, sa femme. Il partit de Milan le 4 de mai, avec un appareil si somptueux que jamais on n'en avait vu de semblable de mémoire de vivants. Il avait notamment avec lui ses principaux feudataires et conseillers, tous gratifiés, par le très-généreux duc, de drap d'or et d'argent; de plus, leur suite était richement habillée de neuf. Les courtisans pensionnés par Je prince étaient vêtus de velours et autres trés-iines etofles de soie, et de même ses chambellans, avec d'éclatantes broderies ; il y en avait quarante parmi eux à qui il avait donné un collier d'or, dont le moins précieux valait cent ducals. Vercilino Visconti le précédait, portant son épée. H avait cinquante écuyers au vêtement mi-parti d'étufle d'argent (l'un côté, de soie de l'autre ; entin jusqu'aux gens de cuisine étaient habillés de velours et de satin de diverses couleurs. Il faisait conduire avec lui cinquante coursiers aux selles de drap d'or. Les fouets étaient tressés en soie, les housses dorées, et sur les puissants chevaux il y avait d'élégants jeunes gens, vêtus d'une cotte de drap d'argent, avec un manteau en soie, aux armes de Sforza. Pour la garde de Son Excellence, il y avait cent hommes d'armes d'élite, tous équipés comme des capitaines, et cinq cenU fantassins choisis ; chacun avait une gratitication du prince, il avait envoyé en avant cinquante haquenées pour la duchesse, toutes avec leur selle et leur fourniment en or, montées par ses pages, richement vêtus. II y avait douze chariots, tous couverts de drap d'or et d'argent, brodé aux armes ducales. Les matelas et les litsde plume qu'ils transportaient étaient en drapd'or frisé, quelques-uns en drap d'argent, d'autres en satin cramoisi, et les fourniments mêmes des chevaux liaient couverts de soie. Il (it passer ces chariots par les montagnes à l'aide de mulets. Cette escorte fut de deux mille chevaux et de deux cents mulets de trait, tous équipés de même , avec une housse de damas blanc et basané, portant au milieu les armes ducales brodées d'or et d'argent fin, et les muletiers habilles de neuf à la sforzesque. Le duc se taisait suivre encore par cinq cents paires de chiens d'espèces diverses, et un très-grand nombre de faucons et d'eperviers. Il avait quarante trompettes et lifres, beaucoup de bouffons et d'autres, avec di-
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rester en arrière, ajoutèrent à cette pompe les produits des beauxarts; Florence défraya cette suite nombreuse, et donna trois représentations sacrées : l'Annonciation, dans Féglise de Saint Félix; l'Ascension, dans le couvent des Carmes, et la Descente du Paraclet dans l'église du Saint-Esprit , à laquelle le feu prit par malheur.
Au goût du faste et des sales voluptés Galéas-Marie joignait celui des cruautés et des tortures raffinées ; il n'était rassasié que lorsqu'il unissait les facéties à d'épouvantables supplices , et que ses débauches avaient pour assaisonnement un triomphe scandaleux ou le désespoir des maris et des pères déshonorés. Il fit un jour mettre son barbier à la torture, et le força de le raser aussitôt qu'il fut délivré. Au nombre de ses victimes se trouva une sœur de Jérôme Olgiato , qui , pour la venger, se concerta avec André Lampugnani et Charles Visconti. Imbus par Nicolas Modtano des idées de la liberté romaine et de la gloire des tyrannicides, ils s'engagèrent par serment , devant les autels , comme pour une œuvre méritoire et sainte, à frapper Galéas; en effet , ils le tuèrent.
Le peuple en fureur les massacra, et prêta hommage à Jean- Galéas, fils du défunt, Agé de huit ans, dont la tutelle fut confiée a Bonne de Savoie, sa mère, et à Cicco Simonetta, ministre non moins habile qu'actif. Ils contentaient le peuple et réprimaient les provinces; mais les oncles du duc, à qui l'exemple de François faisait croire que rien n'était impossible à l'ambition , mirent le trouble dans l'État , et réclamèrent, avec l'appui des Gibelins et de l'étranger, une part dans l'administration. Louis le More , plus ambitieux, cherchait à s'élever sur les ruines de tous. La prudence de Cicco éventa leurs menées; dans ce moment même, le roi de Napleset Sixte IV suscitaient de tous côtés des ennemis à la domination nouvelle.
Gênes s'était remise encore une fois au pouvoir des Français, puis les avait expulsés avec l'aide de François Sforza, qui la maintint dans la sujétion , mais en observant les traités ; elle déploya toutes ses ressources pour faire un accueil magnifique à Galéas- Marie, mais en vain. Galéas apparut au milieu de la cérémonie avec un costume d'une simplicité affectée, et, moitié menaçant, moitié intimidé, il alla se loger au château. Les Génois, mécontents, firent offrir à Louis XI de se donner à lui : Et moi, répon-
vm instruments de musique. Il se trou?e que cet appareil seul a conté de»n cent mille ilucals. » Cohio.
TOSCANE
dit-il, je les donne au diable. Ils furent donc obligés, quoiqua regret, de rester sous l'autorité de Sforza ; ils s'en affranchirent alors , mais pour la subir de nouveau neuf ans après.
Les Suisses, réputés désormais invincibles, se laissèrent gâter par l'orgueil, par les flatteries des princes, par l'or et le luxe des étrangers. La corruption pénétra dans les conseils, les expéditions guerrières devinrent une frénésie, et le courage se mit aux enchères ; les magistrats enrôlaient les prévenus qu'on leur donnait à juger, et les emmenaient combattre à leur suite; enfin le gouvernement lui-même vendit des bataillons aux étrangers.
Les Milanais ayant coupé du bois dans une forêt, une bande d'hommes dTri courut sur Bellinzona ; mais, apaisés par Cicco, ils jurèrent de ne plus inquiéter le duché. Sixte IV les dégagea de leur serment, et leur envoya l'étendard bénit de Saint-Pierre, pour qu'ils vinssent défendre le père commun des fidèles, et aider les seigneurs lombards à rendre la liberté à l'Italie. Ils vinrent au milieu de l'hiver, mirent en déroute, à Giornico, les forces ducales et conclurent une paix avantageuse.
Favorisés par les secousses du dehors, les oncles du duc se relevèrent, rentrèrent dans Milan, et enlevèrent à Simonetta ses emplois avec la vie ; ils chassèrent ensuite la duchesse, pour qui sa faiblesse ne fut pas une sauvegarde, et Louis le More devint régent au nom de son neveu. Mais là ne s'arrêtaient pas ses désirs ; entouré de ses créatures, il méditait de se débarrasser de Jean Galéas pour régnera sa place. Or, comme il avait besoin, pour réussir, que l'Italie fût bouleversée, il appela Charles VIII ; cette expédition commence une nouvelle série de calamités pour cette Italie, dont le plus grand malheur est d'avoir des malheurs toujours nouveaux.
Janvier.