CHAPITRE VI
Le vicariat du prophète était enfin revenu dans sa famille, qui prétendait y avoir un droit exclusif (4). Aboul-Abas, surnommé le Sanguinaire (al-Saffah) à cause de la manière dont il acquit l’autorité suprême, mourut, après quatre années de règne, de la petite vérole qui avait dévasté l'Arabie. Il eut pour successeur son frère Al-Mansor, qui, mécontent des scandales suscités par les Rawendiens, qui soutenaient la métempsycose, résolut d'abandonner Damas, séjour des Ommiades, pour transférer vers l'Orient le siége du gouvernement. Après que
1) Gé ie des Abassides :
(1) Généalogi ” Al-Abas, oncle de Mahomet.
| Abdallah
| Ali RE. QE CR.
| es Abdallah | abelaire old Al-Mansor 749. El-Saffab 754-775 758-754, | Mahomet I Mahadi 775-785.
a — ——— | or: | Mousa al-Hadi Haroun al-Raschid Ibrahim 786-786 88-809.
les horoscopes eurent été tirés exactement, la nouvelle ville fut fondée sur la rive du Tigre du côté du levant, quinze milles au-dessus des ruines de Modaïn, à l'endroit où s'élevait la cabane d’un ermite chrétien appelé Dad, d'où vient le nom de Bagdad. L'enceinte de la ville, à limitation d’un camp, s'’étendit en cercle parfait autour du palais du calife. Comme elle se trouvait située dans le voisinage de Bassora, de Koufa, de Vaset, de Mossoul, de Savada, et sur la route du commerce des Indes, sa population et sa prospérité s’accrurent rapide-
ment; en même temps elle s’'embellit des débris des villes :
qui avaient fleuri dans le voisinage. Après être restée cinq cents ans la capitale de l'empire musulman, elle tomba entre les mains des Tartares, des Mongols, des Turcomans, et devint enfin la capitale de l'empire persan restauré.
Les successeurs des califes de la Mecque, aux mœurs si simples, s’abandonnèrent dans cette nouvelle résidence au luxe des cours orientales; ils demandèrent pour leur harem un tribut de beautés aux contrées qui en sont le plus richement pourvues, et c’est à peine si l’on peut exprimer le faste qu'ils déployèrent en tapis, en pierreries, en barques somptueuses, en chevaux, en bêtes féroces. Des centaines d’eunuques les servaient, et des gardes couverts d'or veillaient à la sûreté du royal Bédouin. S'il daignait encore prêcher le vendredi dans les mosquées, il demeurait invisible le reste du temps, renfermé au milieu d’une troupe de femmes, ou dans ses jardins (paradis) de Scham et du Tigre.
Al-Mansor construisit une multitude d'’édifices, et soutint des guerres nombreuses tant au dehors qu'au dedans ; il laissa pourtant six cents millions de drachmes en argent et vingtquatre millions en or. Ses fils eurent bientôt épuisé ce trésor; car Mahadi consuma six millions de deniers d’or dans le seul pélerinage de la Kaaba, emmenant avec lui jusqu’à des chameaux chargés de neige. Mieux inspiré, il fit aussi disposer des citernes et des caravansérails le long de sept cents milles qui séparaient la nouvelle capitale de l'islam de la premiére.
Un Arabe lui ayant fait présent d’une babouche de Mahomet, il lui donna dix mille drachmes, en ajoutant : Le prophète ne l'a seulement pas vue ; maïs si je l'avais refusée, on aurail cru qu'elle lui a vraiment appartenu, et l’on m'eût blämé de l'avoir méprisée; car le peuple penche toujours pour les faibles contre les puissants. Durant son pèlerinage, chacun réclamait de lui des dons, il demanda au saint homme Aïadi pourquoi
il n’en faisait pas autant : J’aurais honte, lui répondit-il, dans la maison de Dieu d'implorer autre chose que lui-même.
Al-Mamoun, neveu d’Al-Mansor, avait distribué en dons, avant de mettre pied à terre à la Mecque, deux millions quatre cent mille deniers d’or. Lors de son mariage, la tête de sa femme fut parée de mille perles des plus grosses, et l’on jeta au milieu des courtisans des billets de loterie de maisons et de terres.
Un si grand luxe énerva les princes sans policer les peuples, cet l’ardeur des conquêtes ne cessa que pour multiplier les jouissances sensuelles, Cette ardeur s'attiédit, il est vrai, chez les califes ; mais, tandis qu'ils languissaient dans leur voluptueux palais, ils recevaient à chaque instant la nouvelle que de grandes provinces, dont ils entendaient le nom pour la première fois, étaient ajoutées à leur empire. Comme les musulmans croyaient se faire un mérite pour l’autre vie en bravant la mort sur les champs de bataille, chacun d'eux apportait dans une expédition tout ce qu'il avait de vaillance et d’habileté. Le centre avait beau être gangrené ; à la circonférence, chacun, comme un libre instrument de la Divinité, combattait en héros, non pour obéir au calife, non afin de vaincre pour lui ou l'empire, mais pour soi-même et ses croyances.
* Ce fut ainsi que l’empire musulman embrassa, outre la péninsule où il était né, la Syrie, la Palestine, la Natolie, la Perse, l'Arménie, la Médie, la Babylonie, l’Assyrie, tous pays d’une civilisation antique; il soumit au même joug les nations farouches qui habitaient le Sinde, le Sedjestan, le Khorassan, le Tabaristan, la Géorgie, le Zablestan, le Mawarannah (Grande- Boukharie) jusqu’à l'empire chinois des Tang, et l’'Hydapse le séparait des royaumes indépendants de l’Inde septentrionale; il faut y joindre lPÉgypte, la Libye, la Mauritanie et d’autres régions en Afrique , l'Espagne et une extrémité de la Gaule en Europe. Ces diverses provinces, plus peuplées qu’elles ne le sont aujourd’hui, ne contenaient pas moins de cent cinquante millions d'habitants.
Partout s’élevaient des colonies militaires, agricoles et commerciales, qui répandirent le culte, la langue, les lois, la civilisation des musulmans ; l'Espagne en était couverte, et l’Afrique voyait surgir les nouvelles cités du Maroc, de Fez, de Tanger, d'Oran, d’Alger, de Kairwan, de Mandiah, de Tripoli, outre le Caire et Fennis dans l'Égypte, qui devint encore le grenier du monde ; puis ayant pénétré au delà de Bab el-Man-
deb, sur la côte occidentale de l'Afrique, les Arabes bâtirent d’autres villes sur cette lisière du désert. Enfin, par Magodoxo, Brava, Mélinde, Mombaza, Quilon, Mozambique, Sofola et Madagascar, ils se rapprochèrent de l’Indostan. De plus riches colonies se trouvaient dans l’Irak-Arabi (Babylonie), où Basra, Koufa, Haschémiah, Mohammédiah, Racca, Harouniah et Bagdad aux soixante-trois tours reflouvelaient l'antique gloire babylonienne. Le commerce, par Erzéroum, s'étendait jusqu’à la mer Noire et au golfe Persique ; par Balk, jusqu’à l'Inde, et, par Boukhara et Samarcande, jusqu'à la Chine. Cet immense mouvement de caravanes et de marchandises du cœur de l’Afrique à la Baltique, de la Chine à la Gaule, les pèlerinages à la Mecque et sur la tombe des imans animaient, par l’industrie, une foule de pays nouveaux.
La décadence, néanmoins, s’avançait sous tant de splendeur et de développement. La guerre se poursuivait ardemment à , l'intérieur entre les verts, les blancs et les noirs; les Alides ne renonçaient pas à leurs droits, et les Ommiades s’efforçaient de ressaisir leur puissance perdue. Abdallah lui-même avait disputé le trône à son neveu Al-Mansor, mais il fut vaincu et tué par Abou-Moslem. Ce vaillant capitaine, au bras et au dévouement duquel les Abassides étaient redevables du trône, se vantait d’avoir exterminé six cent mille Ommiades:; on consommait chaque jour, pour le service de ses tables, huit mille gâteaux, mille moutons, des bœufs et des volailles à proportion. Mille femmes étaient employées dans ses cuisines, dont le bagage, lorsqu'il fallait les transporler, n'exigeait pas moins de douze cents bêtes de somme. Il avait trois épouses, qu'on lui amenait une fois par an pour recevoir ses caresses dans une litière qui était brûlée aussitôt; dans l'intervalle, elles restaient enfermées, et recevaient par la fenêtre ce dont elles avaient besoin. Abou-Moslem avait sollicité, lorsqu’Aboul-Abas vivait encore, le titre honorifique d’émir hadji, ou conducteur de la caravane sacrée de la Mecque; mais le calife fit choix, pour le mortifier, d’Al-Mansor, son frère, Abou-Moslem exhala son mécontentement en paroles ; puis, afin d’éclipser le frère du calife, il le précéda sur la route avec un cortége magnifique et deux cents chameaux chargés de provisions. Deux fois par jour, il invitait à sa table les principaux pèlerins, et, le repas terminé, il distribuait une robe à chacun des convives.
Al-Mansor n’oublia point cette insulte, bien qu'il se servit de
Haroun-al- Raschid.
Littérature.
son épée; puis, aveuglé par sa jalousie quand il le vit révéré dans le Khorassan comme prince indépendant, il l’attira à sa cour, et, violant les devoirs de l’hospitalité, le fit assassiner.
Mahadi continua le massacre des Alides, qui semblaient renaître du sang des leurs; il rendait la justice avec un zèle assidu, et changeait de temps à autre les gouverneurs, pour empêcher qu’ils n'acquissent une trop grande autorité dans les provinces. Ses armes avaient prospéré, grâce à la valeur de son fils Haroun, qui conduisit à bonne fin la guerre de Syrie, et imposa un tribut à l'empire grec. Il aurait pu, à la mort de son père, s'emparer du trône au préjudice de son frère aîné Mousa-al-Hadi, qui se trouvait alors dans l’intérieur de l'Asie ; mais, généreux autant que vaillant, il mit, au contraire, tout en œuvre pour assurer les droits de l’absent. Ce dernier mourut un an après, tué, dit-on, par sa mère, qni avait le dessein de prévenir par sa mort les embèches qu'il tendait à Haroun, lequel lui succéda avec le surnom de Juste (a/-Raschid). Tout le monde sait combien il est célèbre dans les traditions orientales et dans les récits des Mille et une Nuits.
Nous avons vu le prophète et ses premiers successeurs se vanter d’être illettrés, et mépriser tout livre qui n’était pas le Coran. Mais, quand une religion est basée sur un code écrit, il faut bien qu’il s’introduise à sa suite une littérature d’interprétation et de discussion; or cette littérature pousse vers d’autres exercices. La poésie, déjà chère aux Arabes dans les siècles d'ignorance , fut protégée par les premiers califes. Un voleur condamné à avoir la main droite coupée, aux termes du Coran, obtint, par quatre vers, son pardon de Mohawiah : ce fut la première sentence judiciaire commuée par un prince musulman. Un autre Arabe vint lui exposer en vers que le gouverneur de Koufa lui avait enlevé sa femme, prodige de beauté, et le calife envoya aussitôt au ravisseur l’ordre de la restituer; mais il répondit en suppliant qu’elle lui füt laissée une année, après quoi il consentait à perdre la tête. Mohawiah conçut alors le désir de connaître celle qui était l'objet de passions si ardentes; mais à peine l’eut-il vue, qu’il resta charmé non pas tant encore de sa beauté que de son esprit vif et de sa manière élégante de s'exprimer : il la laissa donc libre de choisir entre lui, le gouverneur et le poëte. Il se flattait peut-être qu'elle serait éblouie de l’éclat d’un trône; mais la jeune femme lui demanda d’une façon charmante de
la rendre à son premier amour, ce qu’il lui accorda en la comblant de louanges et de présents.
Du reste, les Ommiades n'avaient encouragé que l’interprétation du Coran et la poésie. La faveur des Abassides s’étendit encore aux sciences profanes. Les Arabes, pour acquérir l’instruction, avaient l'avantage d'occuper les contrées où subsistaient encore les restes de la sagesse antique, l’Inde, Alexandrie, la Chaldée. Mahadi fit don de soixante-dix mille drachmes à Merwan pour soixante-dix distiques composés en son honneur. Al-Mansor avait étudié l’astronomie, et il portait envie aux Ommiades, parce qu’ils l’emportaient en trois choses sur les Abassides : en grands écrivains, en grands généraux, en grands muezzins ; car il ne se trouvait plus un capitaine égal à Hedjag, un chantre national comme Baalbéki, un calligraphe pareil à Ebn-Hamid. Ce dernier avait réformé les caractères arabes; mais il fut éclipsé par Ebn-Mokla, qui inventa les caractères cufiques, et eut la main tranchée par l’ordre d’Al- Moklader, après avoir tiré trois copies du Coran, qui restèrent un type de perfection jusqu’au moment où ce chef-d'œuvre fut surpassé par Ebn-Baouvab, mort en 1022.
Le protecteur le plus splendide qu'’ait eu la science chez les Arabes fut Haroun-al-Raschid, qui réunit à sa cour tout ce que les pays subjugués avaient de plus éclairé. Grâce à lui, l’académie de Bagdad acquit un nom dans la science médicale, que les Arabes nous ont transmise avec les bonnes doctrines de l'antiquité, mélangées d’un alliage d'observations superstitieuses. Isaac-ben-Onaïm traduisit en arabe la Synfaxis de Ptolémée, qui devint ainsi un des livres les plus connus au moyen âge, sous le nom d'’Almageste (6 péyuoros).
Haroun se fit expliquer par Malek, fondateur, comme nous l'avons dit, de la seconde secte orthodoxe, son fameux livre intitulé le Maoutha; comme il voulait fermer la porte durant cette explication, Malek lui fit cette remarque : La science n'est profitable aux grands qu’autant qu’elle est communiquée aux pelits. Haroun voulant l’attirer dans son palais pour instruire ses fils : La science, dit le sage, ne fait la cour à personne ; c'est à elle qu’il faut la faire. — Vous avez raison, reprit Haroun ; i/s se rendront où les autres jeunes garçons vont s'instruire à vos leçons ; et il les lui envoya. |
Afin de couper court aux discussions interminables concernant la doctrine de l'islam, Haroun décréta que le Coran seul serait tenu pour règle de foi, avec un petit nombre d'inter-
prètes déterminés. Il fit charger deux cents chameaux des écrits émanés des autres commentateurs et controversistes, avec ordre de les jeter dans le Tigres néanmoins il en resta beaucoup encore, et l’on n’en vit surgir que trop dans la suite, pourattester que l’on ne termine pas par décrets les disputes d'opinion.
Haroun prit pour maître de droit Asmaï, auquel il fit les recommandations suivantes : de ne pas lui donner des leçons en public ; de ne pas trop le reprendre en particulier, mais d’attendre qu’il en fût requis; de répondre avec précision, sans rien ajouter de superflu; de se garder de vouloir lui suggérer ses propres sentiments; de ne pas exiger qu’il s'en tint à son opinion ; de l’aider surtout dans les discours qu'il fallait réciter aux mosquées et ailleurs ; de ne pas envelopper ses pensées dans des paroles obscures. Ce sont là des préceptes que les grands aiment assez que l’on observe, même quand ils ne le disent pas.
Un uléma célèbre alors, Jacob Abou-Jousef, fut le premier constitué grand juge de l'empire par El-Hadi et Haroun ; mais on pourra juger par un de ses actes jusqu’à quel point la science savait se plier aux désirs du pouvoir. Haroun, s'étant épris d’une esclave de son frère, lui en offrit trente mille écus d'or; mais celui-ci ne put le satisfaire, parce qu'il avait fait serment à la jeune fille de ne jamais la donner ni la vendre. Jacob, consulté sur ce qu’il y avait à faire, suggéra, pour éviter un parjure, une demi-vente et une demi-donation. L’avis fut suivi, et Ibrahim envoya à l’habile uléma les quinze mille écus qui lui revinrent de cet arrangement. Nouvelle difficulté, le Coran défend de cohabiter avec la concubine de son frère, si elle n'a passé auparavant dans les bras d’un autre. Jacob conseilla donc à Haroun de la faire épouser à un esclave, en stipulant qu'il la répudierait aussitôt, sans l'avoir touchée ; mais dès qu'il l’eut en son pouvoir, l'esclave conçut pour elle une passion si vive, qu'il refhsa de la rencre, même pour l'offre de dix mille drachmes. Le cadi trouva alors dans son esprit subtil cet autre expédient : il dit au calife de faire don de l’esclave à la belle ; or, comme le Coran interdit à la femme d’avoir son propre esclave pour époux, le mariage devait se trouver dissous. Haroun parvint ainsi à ses fins, et l’uléma s'enrichit.
Abou-Hassan se fit un nom dans la science grammaticale. Rencontré un jour par Haroun, qui s’informa de sa position, il lui répondit : Quand je n'aurais recueilli d'autre fruit de mes
études que la grâce dont m'honore aujourd'hui l'émir des fdèles en pensant à moi, j'aurais déjà lieu de m'eslimer content. Cette réponse plut tellement à Haroun, qu'il le nomma précepteur de son fils Al-Mamoun. Comme il se présentait un jour pour donner lecon au prince, celui-ci, assis à table avec ses compagnons, lui écrivit sur une feuille de myrte deux vers dont le sens était : Zi est un temps. pour étudier, un temps pour se divertir (1), c'est maintenant l'heure des amis, des roses, des myrtes, dont je suis couronné. Hassan en traça d’autres en réponse sur le revers de la feuille; ils étaient ainsi conçus : Si tu connaissais la sublimité du savoir, tu préférerais le plaisir qu’il procure à celui dont lu jouis. Si lu connaissais celui qui est à ta porte, tu te prosternerais pour remercier Dieu de la faveur qu’il accorde. L’humilité n'était donc pas non plus alors le mérite des professeurs, ni la franchise celui des conseillers.
Dès le premier siècle de l’hégire fut commencé un dictionpaire arabe, qui se perfectionna successivement, grâce surtout aux travaux de Firouzoubad. Les mots y sont déduits de leur racine, avec explication de leur emploi et développement de la nature des choses désignées, de manière à constituer une véritable encyclopédie.
La culture intellectuelle des Arabes laisse en général apparaitre beaucoup d'imagination et peu de goût, et de l’observation sans raisonnement. Accoututnés à une poésie toute de hardiesse, ils ne goûtèrent pas la fraîcheur virginale de la littérature grecque, et ne traduisirent aucun des auteurs que nous admirons comme classiques, mais qui leur semblaient froids et timides. Ils se complaisent dans les images audacieuses, gigantesques, dans les expressions inattendues qui frappent d’étonnement ; ne sachant abandonner une description tant qu'il est possible d'y ajouter un ornement nouveau, ils entassent couleurs sur couleurs, comparaisons sur comparaisons, el, sans pouvoir se contenter du naturel, ils visent toujours à l’effet, au recherché, à la difficulté. Dans leurs vers, ils font usage des rimes, qui parfois sont en grand nombre, et se reproduisent dans tout le cours de la composition. Ils appellent casside une idylle de vingt à cent distiques ; gazelle, l'ode amoureuse qui en contient de sept à treize ; divan, les recueils
(1) On trouve la même idée, plus élégamment exprimée, dans un fragment qui nous a été conservé par Athénée, liv. VII :
"Qpn épäv, bon & yaueïv, dpn Ôù rneratobon.
de ces pièces. Dans ces distiques, le premier vers est blanc, et les seconds ont dans l’œuvre entière la même rime assonante.
Il serait difficile de parler en détail de leurs poëtes, car certains orientalistes donneront la palme à tel d’entre eux dont les autres ne daigneront pas même faire mention. Bien qu'on ait cherché à signaler des rapports superficiels entre leurs productions et les premières poésies écrites dans les nouvelles langues de l’Europe, nous croyons que les ressemblances d’expression proviennent de la similitude des sentiments, mais non pas que nos versificateurs se soient proposé d’imiter les leurs. Leur influence se manifeste plutôt dans les romans de chevalerie, et c’est peut-être à eux que nous sommes redevables des contes. Leur passion, comme nous l'avons déjà dit, pour faire et entendre des récits, multiplia leurs travaux dans ce genre, tout à fait différent du chevaleresque, et qui traite, non pas d’aventures de guerre, mais de luxe, d’arts, de richesses, de fées, de voyages commerciaux. Ils mettent en scène des princes et des marchands, des reines et des esclaves, des derviches et des odalisques, rarement des guerriers, et seulement pour inspirer la terreur; sans doute, ils savent exciter et soutenir l'intérêt, mais toujours par l'art des combinaisons, non en suivant les profonds développements des passions. Le recueil le plus répandu parmi eux est celui des Mille et une nuits (1), dont nous connaissons à peine en Europe la trente-sixième partie. |
Dans la philosophie, leur esprit subtil prit goût à la métaphysique et à la logique péripatéticiennes ; mais, se croyant arrivés au plus haut degré lorsqu'ils parvenaient à traduire Aristote, ils ne firent que le commenter, et nous ne leur devons aucune théorie nouvelle. Bien plus, quoiqu'ils étudiassent beaucoup ce philosophe, ils le comprirent peu, et, loin de leur donner quelque développement, ils ne surent pas éclaircir ses idées ; ils s’obstinent à trouver des mystères dans les choses les plus simples, et des obscurités dans des phrases
(1) Le baron de Hammer le croit d'origine persane et d’une très-grande antiquité; car il l’attribue à la reine Houmaï, la Parysatis d’Hérodote, sauf, bien cntendu, nombre d'altérations et d'interpolations. Le plus savant des orientalisies de notre temps, Silvestre de Sacy, a parlé de ce recucil daus les Mémoires de l'Académie des inscriplions. On peut consulter, sur la littérature orientale, le travail récent de Günther-Wahl, 4/lgemeine Geschichte der morgenlandischen Spracher und Litieratur.
évidentes. Averroës, qui commenta ses œuvres, y ajoute beaucoup de choses de son propre fonds, et tous s’ingénient à inventer de ces expressions et de ces formules qui endorment la raison sans la satisfaire.
Les Arabes suivirent une meilleure direction dans l'étude des sciences naturelles. Abou Rian-al-Birouny voyagea quarante ans pour faire le traité De la connaissance des pierres précieuses, dans lequel il inséra des observations recueillies par lui-même et des faits nouveaux. Ibn-al-Bétar de Malaga recueillit des simples par toute l'Europe, puis en Afrique et dans les lointaines régions de l’Asie ; aussi consigna-t-il beaucoup de renseignements dans ses livres sur les vertus des plantes, sur les animaux, sur les pierres et les métaux ; mais dans cette partic encore, ils étaient ou aveuglés par le respect pour le maître, ou égarés par des superstitions.
En contact avec tant de pays, ils transmirent aux uns les connaissances des autres; en apportant à l’Europe les chiffres numéraux de l'Inde, que nous appelons arabes, ils lui rendirent un service immense. Ils traduisirent aussi plusieurs auteurs, mais de seconde main, c’est-à-dire du syriaque, ce qui multipliait les fausses interprétations; en outre, ils les choisissaient au hasard, et, pour en citer un exemple, ils étudièrent pour l’histoire naturelle Dioscoride, de préférence à Aristote et à Théophraste, et ils ne traduisirent ni les poëles, ni les historiens, ni les politiques. Non moins pillards d’ailleurs que leurs guerriers, ils s’appropriaient non-seulement les idées, mais les ouvrages entiers des autres.
Leurs historiens, comme on a pu s’en apercevoir, n’ont aucune critique, et connaissent peu la chronologie. Dans leur ferveur pour la religion nouvelle, ils voient partout des prodiges et l’intervention immédiate de la Divinité. Les écrivains postérieurs se croient obligés de les reproduire, si même ils ne considèrent pas comme un mérite d'ajouter des circonstances plus extraordinaires ; puis, sans jamais songer à rechercher les causes des événements, il leur suflit de répéter pour toute raison : Dieu l’a voulu ainsi! Ils prodiguent les éloges aux princes, parce que, sous le despotisme, les vices qui profitent ou plaisent à quelques-uns sont appelés vertus. La guerreétait un devoir ; ceux qui survivaient à ses périls jouissaient des libéralités du prince et le portaient aux nues : les milliers de morts n’obtiennent pas un mot de souvenir. Sans aucune idée de la liberté, ni de la première condition de tout bon gouvernement,
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l'égalité devant la loi, ils louent ce qui brille : la cruauté leur paraît justice ; la profusion, libéralité ; l’obstination, fermeté.
C'est à eux qu'il faut recourir pour rencontrer d'impudents panégyriques chez tout poëte, chez tout écrivain. Du reste, nous estimons peu ces auteurs, parce qu'ils ont été sans influence sur le peuple et se sont développés à l'ombre délétère du trône. Leur doctrine nous a toujours donné l’idée d’un
homme robuste né sous un climat insalubre ; car les orgueil-
leux caprices d'un monarque à la fois pontife et roi, et le dogme absurde d’une fatalité aveugle, né pouvaient produire qu'une vie lariguissante et une mort prématurée.
Haroun, qui se montra, comme nous l'avons dit, un protecteur magnifique pour les savants, fut en correspondance avec Charlemagne, auquel il envoya une horloge à roues. Un timbre sur lequel tombaient des balles sonnait les heures; d’autres systèmes de roues indiquaient les phases de la lune et les jours de la semaine : grand sujet d’étonnement pour les grossiers descendants des barbares du Nord. Ce calife favorisa le commerce, qui devint la principale occupation de ses sujets. Zobéida, sa femme, fit construire, dans l'intérêt des trafiquants, Tauris, dans l’Aderbidjan. 1! s'établit jusqu’en Chine des relations qui procurèrent la connaissance d'arts et de moyens de fabrication nouveaux ; aussi, c’est chez les Arabes que l'on. trouve mentionnés pour la première fois l’eau-de-vie, le thé, là porcelaine et autres produits de ce pays.
L’empereur grec Nicéphore Ier ayant refusé le tribut, Haroun dévasta l'Asie Mineure, assiégea et détruisit Héraclée, et envoya une flotte ravager Chypre ; enfin, la paix fut rétablie aux conditions qui avaient été arrêtées entre Irène et le père du calife. Mais, comme Nicéphore ne les observa point, Haroun, pour les aggraver, exigea que le tribut fût payé en byzantins portant l'effigie de l'empereur et celle du calife, et que les envoyés chargés de l’apporter restassent esclaves. La première fois, le grand échanson de la cour de Constantinople et quatre-vingts seigneurs grecs vinrent accomplir cette mission, et Haroun leur donna la liberté, en faisant cadeau à chacun d’une chaîne d'or.
Il distribuait chaque jour mille drachmes aux pauvres de Bagdad, et, chaque année, tout ce qui était nécessaire pour le voyage de la Mecque à trois cents pèlerins. Très-dévot luimême, il s’y rendit cinq fois, dont une à pied, en exécution
d’un vœu, et toujours en se faisant suivre d'une centaine de littérateurs. Arrivé à Médine, il révéra Mahomet en disant : Salut et paix à tot, prophète de Dieu, mon cousin germain / Or Mousa, iman suprême, descendant d’Ali, ajouta : Salut et paix à toi, mon trisaïeul! Haroun, voyant dans ces-paroles une sorte d’offense, le fit jeter en prison, où il mourut.
On peut juger par ce dernier fait que les prétentions des familles qui avaient exercé le pouvoir, et les soupçons qu'elles inspiraient, n’avaient pas cessé. Les Ommiades mettaient tout en œuvre pour recouvrer au moins quelque partie du oalifat Le jeune Abderrhaman, qui, échappé au carnage de tous les siens, s'était enfui avec son frère chez Mohawiah, parmi les Bédouins et les Maures, quitta cette contrée pour arracher l'Espagne aux Abassides, dont toute la puissance ne put dompter le nouvel émir. Édris, frère de cet Abdallah qui s'était sow levé contre Al-Mansor, ayant cherché un refuge en Afrique, s’attacha quelques tribus de Berbers, qui le prirent pour chef ; il conquit à leur tête Tlemcen ou Trémecen, et une grande partie de la Mauritanie orientale, où il commença la dynastie des Édrisites, indépendante des califes. Son fils, du même nomgue lui, bâtit Fer, qu'il agrandit en y accueillant les fauteurs des Ommiades, et ceux qui succombaient dans la lutte des factions dont l'Espagne était déchirée.
Ibrahim ben-Aglab, du sang d’Ali, avait été chargé par Heroun de gouverner Kaïrwan et de réprimer les Édrisites ; mais à peine eut-il acquis l’affection de ses administrés, qu'il se déclara indépendant tant du calife que de l'émir d'Espagne. Ses successeurs dans la nouvelle ville de Tunis étendirent leur domination sur une bonne partie de l’Afrique jusqu’à l'Egypte, et portèrent même leurs armes en Sicile, sur laquelle leur joug pesa pendant plus d’un siècle,
Les Béno-Merdar, pour se soustraire aux attaques d'A Xansor, s'étaient réfugiés dans les gorges de l’Atlas; après avoir réparé leurs forces, ils revinrent dans le Magreb Alaksa, à l'extrémité orientale de l'Afrique, et, se montrant tour à tour dévoués en apparence au calife ou à l’émir d’Espagne, is se maintinrent dans une véritable indépendance.
La tranquillité de l’Afrique était aussi troublée par les ma. rabouts, sorte de sectaires croyant que l'homme peut, au moyen d’une vie austère, égaler la nature des anges et devenit impeccable; que les éléments contiennent quelque chose de divin, et que le premier homme a possédé une stience infuse
Factions.
Édrisites.
Aglabites.
Baruvw'cides.
égale à celle de Dieu. D'autres parmi eux, appelés kabalistes, prétendaient avoir commerce avec les anges, et se régissaicnt d’après des statuts rédigés par un certain Béni. D'autres cncore, nommés sounnakites, mélaient l’idolâtrie à lPislamisme ct aux pratiques des juifs et des chrétiens; ils se répandirent même jusque chez les nègres, dont ils adoptèrent la vie sauvage. |
De nouveaux ennemis des Abassides parurent au centre de l'Asie ; les Tartares Kozars ou Turcs orientaux se précipitèrent, des contrées au delà de l'Oxus, sur Boukhara, et détruisirent Bikend.
La famille de Barmek, l’une des plus anciennes de la Perse, était parvenue à un si haut degré de faveur auprès d’Haroun, qu’il avait nommé Djafar son vizir, et confié le gouvernement des principales provinces à Mahomet et à Mousa, membres aussi de cette famille. Quel qu'en fût néanmoins le motif, l’attachement du calife se changea en une haine mortelle. Quand Djafar reçut l’ordre inattendu de se tuer, il dit à l’envoyé : Z4 peut se faire qu’Haroun ait donné cet ordre ; mais il est possible aussi qu’il n'eût pas loule sa raison. Retourne donc, et dis-lui que tu as exécuté son commandement, que ma téle est là en dehors de la tente. S'il se repent, j'exisierai encore; sinon, je lattends à la porte du divan. Djesser, étant rentré, dit à Haroun qu’il avait laissé dehors la tête du vizir : Apporte-la, que je lu voie / reprit le calife. Alors Djesser, revenant sur ses pas, frappa celui qui, pendant dix-sept ans, avait tenu les rênes de l'empire et disposé du cœur d’Haroun. Reconnais, chantait un poëte persan, dans le sort des Barmécides, les faveurs trompeuses des rois, et crains d’être heureux.
Toute cette famille fut proscrite, ses biens confisqués, ct l’on défendit même de prononcer son nom. Le vieux Mondir, un de ces hommes rares qui ont le courage de rester fidèles au malheur, se plaça en face de leur palais désert, et se mit à vanter leurs vertus. Arrêté et condamné à mort, il demanda pour faveur dernière à dire deux mots au calife. On le lui accorda, et il s'étendit sur les services de cette famille; non content de l'écouter sans perdre patience, Haroun lui pardonna et lui fit des présents ; mais, alors que le calife s’aittendait à des remerciments, le vieillard, se prosternant à la manière orientale, s’écria : Allah ! Allah! c'est une nouvelle faveur que je reçgois de la famille des Barmécides.
Haroun-al-Raschid mourut le 25 mars 808. après quarante-
buiït ans de règne. La monarchie, déjà affaiblie par des pertes nombreuses, reçut de lui le dernier coup, car il la partagea entre ses trois fils Amyn, Al-Mamoun et Motassem. Ces frères se firent une guerre acharnée; puis, afin de pourvoir à la sûreté de leur personne, ils s’entourèrent d'une garde de Turcs, qui, acquérant bientôt une puissance semblable à celle des prétoriens à Rome, préparèrent de nouvelles révolutions dans l’empire de Mahomet.