LES ARABES EN ESPAGNE. —— CALIFAT DE CORDOUE
L'Espagne, à cette époque, siége d’un gouvernement arabe indépendant, et théâtre d'une lutte généreuse qui ne finit qu'avec le moyen âge, appartient plus à l’histoire de l'Asie qu’à celle de l’Europe (1). Nous avons laissé cette péninsule sous les rois goths, qui la réunissaient tout entière sous leur domipation et possédaient en outre les forteresses de Tanger, d’Azillah et de Ceuta. Bien que les Goths fussent depuis longtemps établis en Espagne, ils ne s’y étaient pas fondus avec les habitants primitifs. Un grand nombre de juifs, fixés dans le pays depuis une époque très-ancienne, commençaient à se plaindre de l'intolérance des conciles; comme on traitait dans ces assemblées les affaires politiques et religieuses, le clergé acquit une puissance qui, utile d’abord pour adoucir les vainqueurs, permit ensuite aux prêtres de s’abandonner impunément à leurs vices, et d’aspirer à la domination temporelle. Les rois se trouvaient entravés par l’autocratie cléricale, et chaque nouvelle élection dans ce pays, où aucun ordre n’était établi, occasionnait des troubles et parfois une guerre; les priviléges de la royauté allaient en diminuant, et les mécontentements se multipliaient.
(i) Coxve, Historia de la dominacion de los Arabos en España; Madrid, 1820. ManLës en a fait un résumé que nous avons traduit pour la Galleria storica; Milan, 1834.
VunpoT, Histoire des Arabes el des Maures en Espagne, 1840.
Lemsxz, Geschichte von Spanien.
CARDoxE, Hisloire de l'Afrique et de l'Espagne. :
Monruv, History of the Mahometan empire in Spain; Londres, 1816.
Ascamacs, Geschichie der Ommiaden in Spanien; Francfort, 1829.
S0avril.
Après le règne cruel de Witiza, Rodrigue, duc de Cordoue, l’emporta sur ses rivaux et obtint le trône ; mais les fils de Witiza, craignant qu'il ne vengeât sur eux les iniquités paternelles, se sauvèrent à Ceuta. Le gouverneur de cette ville était le comte Julien, beau-frère de Witiza, et frère d'un Oppas, à qui Rodrigue avait enlevé l'espérance de parvenir à l’archevèché de Tolède. Tous deux accueillirent favorablement les orphelins, et, sous prétexte de les rétablir sur le trône, ils cherchèrent à recruter des partisans en Espagne. Les ayant réunis sur le mont Calderino, près de Consuegra, ils délibérèrent sur les moyens de mener à bien le soulèvement médité ; or, comme il arrive d'ordinaire au milieu de l’aveuglement des factions, le parti le plus désespéré parut le meilleur, et l’on résolut de réclamer l'assistance des Arabes (1).
Julien alla trouver Mouza, émir de l’Afrique, en lui offrant de lui livrer Tanger ct de l'aider avec ses amis à conquérir l'Espagne. On conçoit combien dut sourire à l’ambition de Mouza une semblable conquête ; à sa foi, la perspective de propager l’islamisme en Europe ; à son avidité, l’acquisition d’un pays déjà attaqué en vain par les siens (2). Car, ainsi que le disent les poëtes arabes, «il l'emporte de beaucoup sur toutes « les régions connues : c’est la Syrie pour la douceur du cli- « mat et la pureté de l'air; c’est l’Yémen pour la fécondité du « sol: c’est l’Inde pour les fleurs et les aromates; c’est l'Hedjaz « pour les productions de la terre; c'est le Cathay pour les a métaux précieux; c’est l’Aden pour les ports et les côtes. »
Le calife ayant autorisé l'expédition, Mouza confia à Taric ben-Zeyab, qui s’était signalé par sa valeur dans la conquête du Magreb, douze mille guerriers intrépides, avec lesquels il débarqua à l'ile Verte. Après avoir triomphé de la première ré-
. (4) L’amour de Rodrigue pour Cava, fille du comte Julien, la violence qu’il ai aurait faite, et la rébellion du comte, qui en fut la conséquence, est une tradition d’origine arabe probablement, qui s’est conservée ensuite dans les romances espagnoles, où se trouvent racontés les prodiges qui avertirent Rodrigue de sa ruine imminente. 11 y avait à Tolède un vieil édifice barricadé de temps immémorial, et dont l’ouverture, disait-on, présagerait un grand bouleversement en Espagne. Rodrigue, supposant y trouver des trésors, fit renverser la clôtore ; mais il ne trouva qu'un tombeau avec des peintures représentant des gens inconnus jusqu'alors, et une inscription qui les annonçait comrhe les conquérants futurs de l’Espagne.
(2) Un écrivain du dixième siècle (SÉBAST. SALMANT., Ch. IIT) rapporte que les Arabes tentèrent, sous Wamba, un débarquement à Algésiras ; maïs tes marins goths étant plus aguerris que les leurs, ils perdirent deux cent soixantedouze bâtiments avec tous les hommes qui les montaient.
sistance des Goths, il se fortifia dans cette position importante sur la roche de Calpé, qui, de son nom, fut appelée Gibraltar (Gebel-al-Taric) (1).
Le Goth Théodemir, chargé de garder cette côte aveo la flotte, demanda de prompts secours à Rodrigue, qui fit partir l'élite de sa cavalerie. L’Arahe mit le feu À ses vaisseaux, et contraignit les siens à la victoire par l'impossibilité de fuir. Théodemir fut défait chaque fois qu'il revint à la charge, et les coureurs de l'ennemi répandirent l’épouvante dans tout le pays, tandis que le gros de l’armée occupait les environs de 8idonia et menaçait Séville.
Rodrigue, qui combattait alors les Gascons révoltés, accourut avec tout ce qu’il put réunir de troupes ; ayant rencontré les Arabes sur les rives du Guadalète, il leur livra bataille huit jours de suite, et finit par être tué dans la malée. Les siens furent mis en déroute, et le règne des Goths cessa.
Mouza vit avec joie la tête du roi d’Espagne, qui lui fut envoyée; mais, jaloux de la gloire de Taric, il lui transmit l'ordre de s’arrêter jusqu’à ce qu'il eût reçu des renforts. Taric, sentant combien il était important de profiter du découragement des Goths et de la confiance des siens, préféra aux ordres de l’émir les conseils de la prudence et l'avis de ses officiers } il partagea donc son armée en trois corps, dont l'un fut dirigé sur Cordoue, l’autre sur Malaga, le troisième sur Tolède. Les juifs, pour se venger de la plus dure des oppressions, secondaient le progrès des Arabes, tandis que la population indigène, qui avait perdu l'habitude des armes, se soumettait sans résistance. Cordoue fut prise; Écija, Malaga, Elvira, se soumirent à payer le tribut du sang, c'est-à-dire la rançon de leurs vies; Tolède obtint de conserver ses lois et ses juges avec le libre exercice du culte, mais sans publicité (2).
(1) Mont de Taric. Quelques-uns distinguent Taric de Tarif, qui dirigea une première expédition.
(2) On donna aux habitants de Tolède, soumis aux Arabes, le nom de Mozarabes, qui paraît être dérivé de Mixti Arabibus. Ils conservèreut la liturgie introduite au sixième siècle par Isidore, et qui est un peu différente de celle de Rome. Plusieurs autres villes d’Espagne adeptèrent le rit moesrabe, qu'elles suivirent jasqu’en 1064, époque où il fut aholi par les cortès de Baroelons. Les rois de Castille voultrent en faire autant, mais le clergé mozarabe s'y oppesa vivement ; la chose fut, en conséquence, remise au jugement de Dieu. Deux champions se battirent en champ-clos, et celui des Mozarabes resta vainqueur. Cependant la liturgie romaine prévalut peu à peu partout, à l'exception de Tolède et de Salamanque, où les Mozarabes conservèrent quelques églises.
26 juillet,
41 juillet.
Taric trouva, dans le palais des rois goths, d'immenses trésors, les vingt-cinq couronnes enrichies de pierreries des princes qui avaient dominé sur l'Espagne depuis Alaric jusqu’à Rodrigue, plus une célèbre table d’émeraude : c’est tout ce que savent vanter les traditions arabes.
Mouza ne voulut pas laisser plus longtemps à un autre les lauriers et les profits de la conquête ; débarquant avec un gros d’Arabes, de Berbers et de chefs exilés, il força Séville à capituler, puis Carmona et d’autres villes ; après avoir pénétré dans la Lusitanie et dans le pays occidental (Algarve), il arriva devant Mérida, et, campé sous ses remparts orgueilleux, il s’écriait : Heureux celui qui triomphera de celte ville, monument immense de l’industrie humaine !/ Après un long blocus, elle se rendit à la condition que chacun de ses habitants pourrait s'éloigner en laissant dans la ville armes, chevaux et biens; que les richesses des églises appartiendraient aux vainqueurs, ct que ceux qui resteraient obtiendraient protection.
Mouza, ayant rejoint Taric dans Tolède, lui reprocha sa désobéissance, le destitua du commandement, et le fit charger de fers.
Abd el-Aziz, fils de Mouza, arrivé d'Afrique avec des renforts, soumit l’Andalousie, et entra sur le territoire de Murcie, où régnait, comme prince des Goths, Théodemir, celui qui s'était opposé au débarquement des Arabes. La valeur enthousiaste des Arabes lui enleva la victoire, mais non le courage ; s'étant réfugié dans Orihuela, il fit vêtir en soldats jusqu'aux femmes, et garnit ainsi les remparts, où il passa des revues. Abd el-Aziz, croyant alors la garnison plus nombreuse qu'elle ne l'était réellement, offrit des conditions avantageuses, et Théodemir se rendit lui-même, sans être connu, dans le camp ennemi, pour négocier. La convention arrêtée, il se fit connaître, et non-seulement il fut traité généreusement, mais encore applaudi quand il révéla le stratagème dont il avait usé (1).
(1) Voilà, selon les auteurs arabes, quelles furent les conditions de la paix :
« Convention et traité de paix entre Abd el-Aziz-Mouza-ben-Nozéir et Tadmir ben-Gobdos, roi du pays de Tadmir.
« Au nom du Dieu clément et miséricordieux, Abd el-Aziz et Tadmir font le traité de paix suivant, priant Dieu de le sanctionner et d'en assurer l’exécution..
« Tadmir conservera ses États, et personne que lui ne commandera sur les chrétiens qui les habitent. Toute guerre cesse entre les naturels et les Arabes. Ni les femmes ni les enfants ne seront pris comme esclaves, mais tous conserveront leur religion et leurs temples. Tous les devoirs et les obligations envers
Abd el-Aziz, poursuivant sa victoire, occupa Jaën, Elvira, Grenade, puis Antequera et Malaga, enfin toute l’Andalousie.
Un ordre du calife ayant fait réintégrer Taric dans le commandement, Mouza et lui se partagèrent le soin de subjuguer la péninsule. Taric se dirigea au levant, en remontant le Tage, l’autre au nord; ils se rejoignirent sur les bords de l'Ébre, et attaquèrent ensemble Salamanque, qu’ils contraignirent à pcyer le tribut du sang. Se séparant alors de nouveau, ils continuèrent leurs conquêtes.
Mais Mouza ne cessant de représenter au calife, sous des couleurs défavorables, le généreux Taric, qui savait se concilier les soldats, et Taric, de son côté, accusant Mouza d’une avidité insatiable, Walid les rappela tous les deux. Mouza revint comme en triomphe, conduisant à sa suite trente mille prisonniers espagnols, et arriva à Damas lorsque Walid était à l’extrémité. Souléiman, frère du moribond, lui fit dire de ne pas entrer dans la ville avant qu’il eût succédé au califat. Son intention était de se réserver ainsi les immenses trésors rapportés par Mouza; mais celui-ci ne tint pas compte de l'invitation. Interrogé par le calife sur la situation du pays et sur la guerre, il lui dit: Les Goths sont des lions dans leurs châteaux forts, des aigles à cheval, des femmelettes à pied. Quand l'occasion se présente, ils savent en profiter ; mais sont-ils vaincus, ils se réfugient dans leurs montagnes comme des chèvres. Les Berbers resssmblent beaucoup aux Arabes pour les traits, et dans leur manière de faire la guerre ; ils sont, comme nous, sobres, p atients, hospitaliers; mais il n’est pas au monde d'hommes plus perfides. Les Francs, impétueux et braves quand ils attaquent, sont inhabiles à la défense, et se découragent dans la défaite. Nos musulmans ne les ont jamais complés avant de les attaquer.
les vainqueurs se réduiront à ceci, que chaque noble payera un tribut annuel d’un denier d’or (d’une valeur d'environ dix francs), quatre mesures de blé, autant d’orge, de vin doux, de miel, de vinaigre et d’huile. Les serfs et autres sujets ne payeront que moitié.
« Tadmir n’accueillera pas dans ses États les ennemis du calife ; il promet de lui être fidèle et de l’avertir de toute machination qu'il viendrait à découvrir. Le présent traité de paix sera valable pour les villes d'Orihuela, Valentola, Alicante, Mula, Vacasora, Ota et Lorca.
« Donné le quatrième jour de la lune de redjeb, l’an 94 de l’hégire, en préseance d’Otzman ben-Hadi-Abda, de Habib ben-Hadi-Obéidah, d'Édris ben-Maicera et d’Aboulcasim el-Matéli. »
Des quatre scheiks arabes signataires de ce traité, le premier avait toujours
été l'ami et le compagnon d'armes de Mouza; Habib était l’inséparable d’Abd e-Axiz.
Décembre.
Souléiman fit payer cher à Mouza le déplaisir qu’il lui avait causé ; car, une fois arrivé au califat, il le jeta en prison et le rançonna énormément. Cependant Abd el-Aziz, son fils, soumettait la Lusitanie jusqu’à l'Océan, occupait Pampelune et les places des Pyrénées, et faisait passer au calife des richesses immenses. Dans la crainte qu’Abd el-Aziz et les trois autres fils de Mouza ne vengeassent leur pére, Souléiman résolut de se défaire d’eux. Le vaillant Abd el-Aziz fut égorgé au moment où il priait ; à la vue de sa tête, son malheureux père s’écria : Maudit soit de Dieu le barbare qui a fait assassiner bien meilleur que lui! Il se retira dans l'intérieur de l'Arabie, où il mourut. Voilà de quelle manière furent récompensés les premiers conquérants de l'Espagne ; quant aux traîtres qui avaient livré leur patrie à l'étranger, l'histoire se tait sur leur sort, et les traditions ne rapportent que des fables.
Adjoub, neveu de Mouza, fut choisi par les scheiks arabes d'Espagne pour les commander et continuer les expéditions ; mais le nouveau calife, Omar {f, lui substitua El-Horr (4/-4or), fils d'Abd el-Rahman el-Kaïsi, qui, avide et sévère, pesa sur les siens et sur le pays.
. Une partie de ces derniers s'étaient réfugiés dans les montagnes de l’Asturie pour défendre leur vie. Enhardis par d’heureux suocès et animés de ce courage que donne le patrictisme, ils crurent à la possibilité de relever la puissance espagnole. Profitant du moment où El-Horr poussait une excursion dans la Gaule Narbonnaise, ils se procurèrent des armes, et réunirent les mécontents, surtout dans la Galice, Léon et les Asturies. Ils avaient à leur tête Pélage, issu, dit-on, de sang royal ; mais, ce qui importe le plus dans les révolutions, c'était un homme de main et de conseil, hardi à la fois et prudent, connaissant le pays, fertile en expédients, indompté dans la défaite, at ne désespérant jamais ni de la patrie ni de sa cause. Sachant ce qui convenait le mieux à la défense et à la guerre de montagnes, il évitait les batailles, et mattaquait l'ennemi qu'en détail.
El-Horr détacha quelques troupes pour dissiper cette poignée de rebelles, à qui l'événement n'avait pas encore acquis le titre de héros; mais Pélage, retiré dans la caverne de Sainte- Marie de Cavadonga, sur une haute montagne qui domine un gouffre profond, frappait les Maures au-dessous de Jui, et quiconque osait sc montrer était écrasé sous les fragments de ra-
chers, sous les troncs d’arbres, sous tout ce qui offrait une arme à des hommes résolus aux derniers efforts.
La position leur inspira de l'espoir; ils mirent leur confiance dans la religion, leur salut dans la victoire. Après avoir repoussé les ennemis de la patrie et de la foi, Pélage établit parmi les siens la discipline qui double les forces, et plusieurs villes, ranimées par ses premiers succès, lui offrirent leur obéissance, des vivres et des bras.
El-Samah-ben-Mélic vint remplacer El-Horr, coupable d’avoir excité le mécontentement et de s'être laissé vaincre. Le nouveau général, plus désireux de saccager le riche territoire de la Gaule que d’occuper les roches cantabres, traversa les Pyrénées et assiégea Toulouse ; mais, attaqué par le duc d'Aquitaine, il resta sur le champ de bataille, et l’armée ne fut ramenée qu'avec les plus grands efforts par Abd el-Rahman, à qui, en récompense, le commandement fut déféré d'abord ; mais Ambesa, gouverneur de Cordoue, l’ayant ensuite obtenu de l'émir d’Afrique, donna à l'administration et aux impôts une meilleure organisation. Il exigea le vingtième des revenus des habitants qui s’étaient soumis volontairement, et le dixième de ceux qui n'avaient cédé qu’à la force; puis, il envoya au calife un recensement exact de toute l'Espagne, construisit un pont à Cordoue, résidence des gouverneurs arabes, refréna les rebelles, et ravagea les Gaules jusqu'au Rhône ; mais il mourut de ses blessures sous les murs de Sens.
Othman Abou-Néza (Mounouza) fut investi après lui du commandement, et peu après Odaïfa, le dixième des généraux du parti des Yousouf, qui se succédaient en Espagne avec autant de rapidité que les émirs en Afrique et les califes en Arabie. Le Syrien Alaïtam excita, par ses vexations, les plaintes du peuple, ce qui le fit déposer par le calife; le commandement fut rendu à Abd el-Rahman, qui s'efforça de cicatriser les plaies faites par son prédécesseur, et d’alléger tout ce qui était oppressif. Après avoir réuni toutes ses forces, qu’il augmenta par des recrues appelées du Magreb, il dirigea une expédition contre la France, sous le commandement d’Othman Abou- Néza. Ce général, qui avait gouverné la Péninsule, voyait d’un œil de jalousie Abd el-Rahman son successeur; du reste, comme il s’était allié par un mariage avec Eudes, comte d’Aquitaine, il poussa faiblement la guerre, et conclut une longue trêve avec les chrétiens. Abd el-Rahman, à l'insu duquel il l'avait consentie, refusa de la ratifier et donna ordre de
s'assurer d'Othman, qui, se voyant atteint par ceux qui le poursuivaient, se donna la mort ; sa femme, qui était chrétienne, fut envoyée dans le harem de Damas.
Les Arabes se répandirent alors dans la Gaule, et cette province aurait accru le nombre des conquêtes de l’islamisme, si la valeur de Charles Martel n’y eût mis obstacle.
Abd el-Rahman ayant péri dans la bataille de Poitiers, Abd el-Mélic reçut après lui le commandement, avec ordre de faire lever toute l’Espagne en masse, comme pour une guerre sacrée, et d’exterminer la France ; mais le découragement était entré dans l’Âme des Arabes, et ils se laissèrent vaincre. Okba, le nouveau gouverneur, ayant perdu une grosse armée dans la Septimanie, ne jugea pas prudent de risquer de nouveaux combats. Sévère envers lui-même et les autres, il destitua les walis et les alcades (4) qui avaient abusé du pouvoir; il mit les cadis ou juges dans chaque chef-lieu de province, fonda des écoles publiques et érigea des mosquées ; mais, ayant été obligé d'aller réprimer les Berbers d'Afrique, chaque wali profita de son absence pour se rendre indépendant, et les Asturiens, secondés par ce morcellement, s’avancèrent jusqu’au Duero. Cependant, ils eurent à déplorer la perte de Pélage (2),
(1) Les walis sont les gouverneurs d’une province ou d’une grande ville ; les alcades, ceux d’une petite ville, d’un fort, d’un château ; les wasirs, des vice-gouverneurs.
(2) Généalogie des rois des Asturies :
PÉLACE, Pierre, duc de 718-737. Cantabrie.
"0 | | | nel FAVILLA, Ermesinde, mariée à ALPHONGE 1, le one Froila, duc de 737-739. 739-7 Cantabrie.
a ( | u FR Adosinde MAURÉGA, 7068-74.
757-768. mère de SiLo, file naturel, | 774-783. 783-789, BERMUDE I, ALPHONSE Il, usurpateur. 789-791.
le Chaste, | 791-842. RAMIRE I, ET Onnono I, ds is . ALPHONSE II,
héros digne de respect, parce qu'il sut conjurer le péril quand tout semblait perdu, et sauver la nationalité espagnole. Son fils Favilla acheta la paix des Arabes; mais il fut tué peu après à la chasse par un ours, et eut pour successeur Alphonse, son beau-frère, qui ajouta au petit royaume des Asturies une parüe de la Galice et de la Lusitanie, avec moitié de la Castille, la Biscaye presque entière, et plusieurs cantons de la Navarre. LH dévastait les plaines et forçait les chrétiens à se réfugier dans les montagnes.
Ces agrandissements étaient favorisés par les soulèvements continuels de l’Afrique, qui ne cessaient d’appeler sur l’autre bord les émirs d’Espagne; puis, les débris d'une armée de Syriens et d'Égyptiens qui venait d'y essuyer une défaite, ayant débarqué dans la Péninsule, commencèrent la guerre civile contre le gouverneur Abd el-Mélic, qu'ils firent prisonnier et dont ils firent tomber la tête. Mais Tualaba et Baledii, chefs de cette bande d'Égyptiens et de Syriens, en vinrent aux prises l’un avec l’autre, ce qui permit à Abd el-Rahman, fils de l’émir qu’ils avaient tué, de les battre tous deux, et de gagner le surnom d’Al-Mansor (victorieux). Attentif à rétablir la tranquillité en Espagne, il distribua des terres aux nouveaux venus, en n’exigeant d’eux que le tiers de l'impôt payé par les naturels.
Les Arabes ne venaient pas en Espagne comme un peuple unique, soumis au même chef ; mais les diverses tribus s’y conservaient distinctes, et c’est à peine si le péril les réunissait momentanément. Ce fut ainsi que la légion de Damas s’établit à Cordoue, devenue capitale de l'Espagne musulmane; celle de Hems à Séville et à Niébla; celle de Kinnesvia (Colchide de Syrie) à Jaën, au sud-oucst de Cordoue; celle de Palestine à Médina-Sidonia et à Algésiras; celle de Perse à Xérès de la Frontéra ; celle de l’Yémen à Tolède et à Huesca ; celle de l’rak à Grenade ; celle d'Égypte à Murcie et à Lisbonne : dix mille cavaliers d’Edgiaz se partagèrent les terres les plus fertiles de l’intérieur.
Le schisme suscité en Arabie par les fatimites produisit de nouveaux germes de division en Espagne. Quand Amrou, qui avait apporté à Yésid la tête de l’iman Hussein, fils d’Ali, eut vu les vengeurs de la victime l’emporter, il se hâta de se réfugier en Afrique, d’où Samaïl, son neveu, passa en Espagne et se fitle chef du parti égyptien. Les Arabes, arrivés les premiers dass le pays, eurent dès lors à combattre les Syriens,
les Égyptiens, les Alabdars, c’est-à-dire les Maures ou Berbers d'Afrique. Samaïl parcourut avec eux les provinces, mettant à contribution les villes qui ne se soumettaient pas volontairement. Il déclara la déchéance de l’émir Hésam (Aboul-Khotar) et souleva les troupes, en faisant briller à leurs yeux l’espoir du pillage, le seul capable de les séduire; s’étant même emparé de la personne de l’émir, il l’enferma au fond d'une tour dans Cordoue ; mais quelques amis fidèles trouvèrent lé moyen de l'en tirer, et il parcourut la ville en criant victoire. Samaïl tarda peu à revenir, et Hésam ayant été tué dans une sortie, Cordoue retomba en son pouvoir. Il s'établit à Saragosse et gouverna lé nord de la Péninsule, tandis que le midi obéissait À Tuéba, frère de Taalaba, qui, dans cette insurrection, avait employé le bras vainqueur des Berbers.
L’intention commune des deux rivaux était de se maintenir au pouvoir en gagnant les walis par la connivence et en opprimant également chrétiens et islamites. Les mahométans gémissaient de cette tyrannie; mais à qui recourir? Les soulèvements continuels des Berbers donnaient trop à faire à l’émir d'Afrique, et l'Arabie était en proie à le guerre civile. Les plus nobles parmi les Arabes et les Égyptiens d’Espagne se réuni: rent donc pour remédier au mal, et convinrent d'élire un émir d’Afrique qui pôt, au moyen de la prudence et de la foree, apporter un terme à des divisions funestes. Leur choix tomba sur Yousouf el-Fehri, de la tribu des Koréïchites, qui réprima les chefs turbulents où sæ les concilia. Il fit réparer les ponts et les routes, régla la répartition et la perception des impôts, et divisa le royaume en cinq départements. Tuéba était mort; Ahmer ben-Amrou, émir de la mer et chef des Alabdars, avait obtenu Séville ; mais, devenu ennemi mortel de Samaiïl à qui Saragosse était échue, et ne se trouvant pas appuyé par l’émir, il ranima la guerre civile, et se rendit maître de la ville de son rival. Yousouf courut aux armes, et toute l'Espagne fut à feu et à sang.
Les chrétiens des Asturies en profitèrent. Alphonse porta ses conquêtes jusqu'aux bords du Duero, et s’en assura la possession par une ligne de châteaux ; il fortifia également les moindres passages des montagnes, et mérita ainsi le titre de Grand.
Sur ces entrefaites s’était accomplie en Arabie la révolution qui avait fait passer le pouvoir des Ommiades aux Abassides, Aboul-Abas avait confirmé Yousouf dans le gouvernement de
l'Espagne ; mais quatre-vingts scheiks environ, fidèles à la famille déchue des Ommiades, réunis à Cordoue, ne se promettant rien de bon de l’empire déchiré des califes, ni des émirs ambitieux qui se disputaient l'Afrique, résolurent de se donner cux-mêmes un chef.
Deux neveux d’Hescham avaient échappé à l'extermination des Ommiades : ils vécurent respectés pour leurs tranquilles vertus à la cour d’Aboul-Abas jusqu’au moment où l'envie les rendit suspects au calife. Souléiman, l’un d'eux, fut étranglé : Abd el-Rabman, qui s'était enfui chez les Bédouins, mena longtemps leur vie errante ; puis, ne se croyant pas assez en sûreté, il passa en Égypte et de là dans le Magreb; mais il y fut découvert, et ne parvint qu'avec peine à se soustraire aux recherches du gouverneur de Bourca. Il erra dans les déserts * jusqu'au moment où il atteignit Thouart, campement principal de la tribu Zénéta, dont était issue la mère d’Abd el- Rahman ; il fut donc accueilli comme un frère, et tous lui promirent fidélité à titre d’hôtes et d’amis. Il ne paraît pas que la tranquillité pastorale lui eût fait abandonner toute idée de grandeur ; peut-être même ses émissaires dirigèrent sur lui la pensée des scheiks d'Espagne qui, le trouvant propre à réaliser leurs projets, l’invitèrent à sortir de son obscurité et à recouvrer la splendeur qui convenait au petit-fils de Mohawiah et de tant de califes. Il accueillit avec joie leurs proposis 4, tions, et, après avoir obtenu quelque assistance des Zénètes, 25 sepiembr. il débarqua sur les côtes d'Espagne. |
Yousouf avait triomphé d’Ahmer et dompté ses fils, quand survint ce nouvel ennemi; il apprenait en même temps que dans toute l’Andalousie retentissait ce cri de rébellion : Que Dieu protége Abd el-Rahman ben Mohawiab, roi d'Espagne ! Yousouf et Samaï firent une résistance obstinée ; maïs, vaincus 755. à Musara, ils furent contraints de demander à traiter et de se soumettre.
Le talife d'Orient ne se résigna pas non plus tranquillement à la perte d’une aussi belle province; il envoya donc contre l’ommiade Ali ben-Moghéit, qui, traitant le nouveau roi d’aventurier rebelle, et faisant porter une bannière mise entre ses mains par le ealife lui-même, promettait les plus belles récompenses à quiconque se joindrait à lui. Il n'en fut pas moins vaincu et tué par Abd el-Rahman. Un guerrier intrépide sala la tête et la porta jusqu’à Bagdad, où il la suspendit aux murs du palais, au grand effroi d’Al-Mansor, qui s’applaudit
d’être séparé par tant de pays et de mers d'aussi formidables adversaires.
Ce fut ainsi que l’étendard blanc, abattu en Arabie, se déploya sur les rives du Guadalquivir. Abd el-Rahman, maître de l'Espagne, commença une série de rois ommiades indépendants des califes de l’Orient, et s'empressa d'accueillir ceux qui étaient persécutés en Syrie, à cause de leur attachement à la famille dépossédée. |
La révolution laissait en Espagne beaucoup de mécontents, individus qui regrettaient leurs grades ou la faveur dont ils jouissaient. D’autres, partisans zélés de l'unité religieuse, avaient le schisme en horreur. Un fanatique se mit en campagne pour détourner de payer l’azan, c'est-à-dire la dîme, à un prince qui l’employait à faire la guerre aux vrais croyants du
Magreb. L'Afrique fomentait ces haines, qui, étouffées d'un :
côté, éclataient de l’autre; mais quand les émirs d’Afrique songèrent à se rendre eux-mêmes indépendants, l'Espagne n'eut plus rien à redouter de ce côté.
Le royaume des Asturies aurait pu prospérer au milieu de ces agitations; mais, à la mort d’Alphonse, il s'éleva des mécontentements contre Froila, son fils, qui finit cependant par en triompher. Ce prince bâtit Oviédo, dont il fit la capitale de ses États, et défit d’abord Abd el-Rahman ; mais, se sentant hors d'état de résister à l'ennemi extérieur, il acheta la paix des Arabes au prix d’un lourd tribut (1).
Elle dura tout le temps de son règne; puis, lorsqu'il eut succombé sous le fer de ses proches, Aurèle, qui monta sur le trône, songea à se soustraire à ce tribut honteux. Mais les musulmans, ayant pénétré dans les montagnes, vainquirent les chrétiens à plusieurs reprises, et Aurèle n’obtint qe par grâce le renouvellement de l’ancien traité.
(1) « Au nom du Dieu clément et miséricordieux.
« Le magnifique roi Abd el-Rahman accorde paix et protection à tous les chrétiens d’Espagne, séculiers ou clercs, ainsi qu'aux habitants de la Castille, promettant sur son âme que ce traité sera fidèlement observé de sa part; les chrétiens s'obligent de lui payer ou de lui consigner annuellement, durant cinq ans consrcutifs, dix mille onces d’or, dix mille livres d'argent, äix mille chevaux et autant de mulets, mille cuirasses, mille lances et mille épées.
« Fait à Cordoue, le troisième jour de 1æ lune de safer, l'an 142. »
Condé pense que le mot Cas/ela, Castille, a été vraisemblablement inséré dans ce traité par une erreur de copiste, attendu qu’à cette époque les Arabes app: laient Galice, et non Castille, le territoire situé au delà de la chaîne du . Guadarrama, ou Gibal Arerrat.
Silo, qui lui succéda, dut s’y résigner aussi, pour laisser sa nation recouvrer des forces à l'aide de la paix, acquérir cette solidité que donne le temps à toutes les institutions. Se sentant près de sa fin (1), et voulant prévenir des discordes dans le choix de son successeur, il appela à la cour Alphonse, fils de Froila, et ce prince se montra digne, par ses belles qualités, d'occuper le trône que lui destinait Silo. Afin de le déposséder, Mauréga, qu’Alphonse le Catholique avait eu d’une femme maure, demanda des secours à Abd el-Rabman; puis, devenu roi, il resta fidèle aux Arabes, et encouragea les mariages entre eux et les chrétiens, au grand déplaisir de ses sujets, auxquels ce fait inspira peut-être l’idée de raconter qu'il s'était obligé à fournir cent jeunes filles par an aux Arabes.
Les alliances naturelles des Espagnols se trouvaient au nord des Pyrénées, où la prépondérance de Charlemagne aurait pu servir d'appui aux chrétiens. Ce héros passa en effet les monts, non pour faire triompher la croix, mais parce qu'il était appelé par les scheiks rebelles. Un des nombreux mécontents que le schisme avait faits, était Soliman ebn-Arabi, émir de Saragosse, qui, devenu l'ami des Alabdars, la famille la plus influente de la ville, leva contre Abd el-Rahman l’étendard de la révolte. L'émir de Barcelone, qui avait rendu hommage à Pépin le Bref, se rendit à la diète de Paderborn pour implorer Fassistance de Charlemagne. L'empereur lui accorda volontiers sa demande; mais, peu heureux dans son expédition, il
(1) On prétend que dans l'église du Sauveur, à Oviédo, se lisait jadis cette épitaphe, qui, en partant toujours de l’8 central, répète deux cent soixsntedix fois SiLO PRINCEPS FECIT :
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fit une retraite désastreuse, et perdit à Rancevaux l'élite de ses guerriers.
Abd el-Rabman vit donc, partie par force, partie par suite de négociations, son autorité respectée à Tolède, à Mérida, à Séville, à Saragosse, à Valence, et il s’efforça de rétablir l’ordre. Religieux, affable, prudent, équitable, il multiplia les cadis pour rendre justice, établit des écoles, et fonda de nouvelles mosquées qu'il dota; puis, à chacune d'elles il attacha des personnes chargées d’enscigner le Coran selon la doctrine d’El- Auzéi de Damas, apportée dans le pays par l’Andalous Saxat ben-Saléma, doctrine qui fut plus tard abandonnée pour celle de Malek ebn-Anas. Il célébra les fêtes avec une grande solennité, fit battre monnaie (1), embellit en particulier Cordoue, où il éleva une mosquée; il voulait qu’elle effaçât celle des Abassides à Bagdad, et fût l'égale de celle de Damas. Quelquefois, il montait sur la grande tour afin de jouir de l’afpect d’un horizon aussi étendu que celui des plaines au milieu desquelles 1l avait élé élevé ; car le séjour de la délicieuse Espagne n'avait pas éteint chez les Arabes l'amour du pays natal; aux noms de Séville, de Cabra, d’'Elvira, de Jaën, ils substituaient ceux d'Émésa, de Wasita, de Damas, de Quinsaripa. Abd el-Rahman planta à Cordoue un palmicr, le premier qui ait ombragé l'Espagne, et parfois il lui adressait ce chant : « Beau palmier, tu es comme moi étranger sur cette terre ; « mais la brise d'Occident caresse mollement tes feuilles ; tes « racines trouvent un sol fécond, et ta tête s'élève dans un air « pur. Oh! comme tu pleurcrais si tu pouvais éprouver les « peines qui me consument! Tu n’as rien à redouter de la a mauv:uise fortune; je reste, moi, exposé à ses coups. Quand « les événements contraires et la fureur d’Abbas me bannirent « de la patrie, mes larmes arrosèrent les pahniers qui crois- « sent sur les rives de l’Euphrate; mais ni les palmiers, ni le «fleuve, n’ont gardé souvenir de ma douleur. Toi, beau pal- « mier, tu ne regrelies pas la patrie! »
H régna trente-deux ans, et eut pour successeur Hescham, qu'il avait précédemment associé au trône. Ses frères, peu disposés à obéir, soulevèrent diverses provinces, et il fallut
(1) On y lisait d’un côté: Al/ak est Dieu, et il n'y à de Dieu qu'Allah ; et pour exergue : Au nom ‘Allah, celle monnaie fut fubriquée en Andalousie, l'an. . . Onlisait ou revers : Dieu est un; il est élernel ; il n'a pas de pèr», pas de fils, pas d'égnl; ct pour exerque : Wahome!, envoyé de biere pour faire coïnailre su loi, el la rendre triomphante malgré les infidèles.
les soumettre par la force des armes. Lorsqu'il se fut affermi sur le trône, 1} songea à terminer la conquête de la Péninsule en proclamant la guerre sainte, à laquelle tous devaient eoneounir de leur bras ou de leur argent, soit par la fourniture d'armes ou de chevaux. Abd el-Vaïd, à la tôte de trente mille guerriers, marcha eontre les Asturies, et poussa jusqu’à Lugo, en dévastant tout sur son passage. |
Bermude le Diacre, qui avait succédé à Maurega, se sentant affaibli par les années, eut la générosité de confier le commandement à Alphonse Il, déposé naguère; prenant des mesures aussi promptes qu'efficaces, le nouveau chef ropoussa l'ennemi, reprit sur lui territoire et batin, et le contraignit à battre en retraite.
Bermude, par reconnaissance, céda au jeune héros ka couronñe qu’il lui avait conservée, et qu’Alphonse sut garder pour luf-même, en tenant les Arabes dass leurs limites sans Les ménager, el en s’avançant victorieux jusqu’à Lisbonne. La pureté de ses mœurs le fit surnommer le Chaste ; il envoya des présents à Charlemagne et fit prospérer le royaume. Cependant, les mécontents le déposèrent, et le renfermèrent dans le monastère d’Abéila ; mais, au retour du péril, il se vit rétabli, et se signala par de nouvelles vietoires.
Un autre eorps de l’armée arabe, sous les ordres d'Ahd el- Malek, s'était jeté sur la Gaule narbonnaïse, avait repris et détruit Givone, et chassé dans les montagnes les chrétiens de la Celtibérie; traversant ensuite les Pyrénées, Abd el-Malek brûla tes faubourgs de Narbonne, et se dirigea sur Carcassonne. Les vassaux francs se serrèrent autour de Guillanme, comte de Toulouse, chargé par Charlemagne de la défense des provinces de midi; mais ils furent défaits à Villedaigne, et les Sarrasins parcoururent sans obstacle la Septimanie, d'où ils repassèrent en Espagne, poussant devant eux une foule de prisonniers, et emportant d’iñamenses richesses destinées à terminer la grande mosquée de Cordoue. Cet édifice, converti aujourd’hui en cathédrale, a six cents pieds de long sur deux cent cinquante de large. 1} est soutenu par mille quatre-vingt-trois colonnes de marbre et de jaspe, qui le divisent en dix-neuf nefs, dont chaeune a sa porte en bronze ornée de bas-reliefs; celle du milieu est dorée. Il était éclairé durant la nuit par quatre mille sept cents lampes qui brûlaient cent vingt mille livres d'huile par an; o8 employait aussi annuellement cent vingt livres de bois d'aloès et d'ambre gris pour le parfumer.
Ed
Hescham construisit le pont de douze arches sur le Guadalquivir, fonda des écoles, imposa aux' chrétiens l'obligation d'apprendre la langue de leurs maîtres, et de renoncer au latin dans les actes officiels. Poëte lui-même, il protégea les poëtes et les gens de lettres ; il planta des jardins, où il cultivait des fleurs de ses propres mains. Voici de sa poésie : « La main de « celui qui possède une âme noble est ouverte et libérale; l'a- « vidité du gain ne s’associe pas avec la magnanimité. J’aime « les jardins fleuris et leur douce solitude; j'aime la brise des « champs et la riante parure des prés; mais je ne cherche « pas à les posséder. Dans quel but le ciel m’a-t-il procuré « des trésors, si ce n’est pour que je pusse donner? Donner est « mon bonheur dans les temps prospères; mon devoir est de « combattre quand la guerre m'appelle, et j’emploie, selon « le besoin, ou le glaive ou la plume. Mais que mon peuple « surtout soit heureux : je n’ai pas besoin d’autres biens. n°
Il adressa ce discours à son fils Al-Hakem, qu’il avait fait proclamer son successeur : « Que mes dernières paroles pénè- «trent jusqu’au fond de ton cœur pour y rester gravées; ce « sont les conseils d’un père qui t'aime. Les royaumes sont de « Dieu, qui les donne ou les reprend à son gré. Rendons-lui « des grâces éternelles de nous avoir placés sur le trône d’Es- « pagne, et, pour nous conformer à sa volonté sainte, .faisons « du bien aux hommes, seule fin pour laquelle il a mis en nos « mains le pouvoir suprême. Que ta justice, toujours égale, « protége sans distinction le pauvre et le riche. Ne souffre pas « que tes ministres soient injustes à l'ombre de ton nom. Monu tre-toi doux et clément envers tes sujets, car Dieu est notre « père commun. Choisis, pour gouverner tes provinces, des « hommes éclairés et sages. Punis sans pitié les agents préva- « ricateurs qui épuisent le peuple par des exactions arbitraires. « Traite les soldats avec bonté, mais sans leur montrer de « douceur, afin qu'ils n’abusent pas des armes que la nécessité « t’obligera de leur confier. Qu'ils soient les défenseurs, non « les tyrans du pays. Songe que l'amour des peuples fait la « gloire et la sûreté des rois; que la puissance d’un prince « qui se fait craindre est fugitive, et que la ruine d'un État « dont le souverain s’est rendu odieux est certaine. Protége « les laboureurs dont les travaux nous nourrissent ; veille sur a les champs et sur leurs récoltes. Conduis-toi, en un mot, « de manière que le peuple vive heureux à l’ombre de ton « trône, et jouisse avec sécurité des biens et des plaisirs de
a« la vie. Voilà, mon fils, en quoi consiste un gouvernement a sage. »
Al-Hakem répondit mal aux leçons et aux exemples de son père; d’un naturel dur et emporté, il se montra vain et présomptueux. Ses oncles remirent en avant leurs anciennes prétentions, tandis que les Gaulois recouvraient pied à pied la Narbonnaise envahie. La valeur de Fotéis réprima les premiers et repoussa les autres. Louis, roi d'Aquitaine, envoyé par Charlemagne au secours du roi des Asturies, prit Barcelone après une vigoureuse résistance ; mais Al-Hakem envahit peu après la Navarre, et, descendant vers l’Ébre, il s’'empara de
. Huesca.
Amrou, qui gouvernait Tolède en son nom, versait des torrents de sang chrétien. Au milieu d’une fête, qui n'était qu’un piége, il arrêta et fit décapiter dans une soirée quatre cents nobles de Tolède (cædes foveæ). Hakem lui- même, renfermé avec ses femmes, ne faisait sentir son pouvoir que par des ordres sanguinaires et par des impôts énormes. Cordoue finit par se révolter, et le roi, s’étant jeté sur les insurgés, les vainquit, puis livra la ville au pillage et au massacre. Trois cents personnes empalées offrirent un horrible spectacle le long du fleuve ; enfin, après trois jours, Al-Hakem fit suspendre les exécutions, et permit à ceux qui restaient d’abandonner le pays. Quelques-uns allèrent porter leur misère à Tolède; d'autres, au nombre de huit mille, passèrent en Afrique, et accrurent la population de la ville naïssante- de Fez ; quinze mille, ayant gagné Alexandrie, la tinrent à leur merci, jusqu’au moment où les walis d'Égypte les déterminèrent, moyennant des sommes considérables, à se transporter en Crète. Rejoints dans cette île par des Égyptiens et des Syriens de l'Irak, ils fondèrent Candie et se livrèrent à la piraterie.
Les remords vinrent assaillir, au milieu des voluptés, Hakem le Cruel, et déterminèrent chez lui des accès de folie. Un jour que l’esclave chargé d’humecter et de parfumer sa longue barbe avait tardé d’un instant, il lui lança à la tête un flacon de musc; comme celui-ci gémissait tout bas : Eh quoi / s'écria Hakem, crains-lu que les parfums ne viennent à manquer, parce que j'en ai brisé une fiole? Ne sais-lu pas que, pour en avoir continuellement , j'ai fait rouler trois cents téles dans un jour ?
. Parfois il réunissait les scheiks et l’armée, comme pour une expédition lointaine, puis il les renvoyait. D'autres fois, il
faisait appeler au milieu de la nuit les cadis et les vizirs de la cour ; puis il ordonnait d'introduire des cantatrices; on dansait, on jouait des instruments, et, cela fait, il congédiait la compagnie.
Ba mélancolie et son humeur guerrière s’épanchaient en chants poétiques, dont il nous est resté quelque chose, et surtout un hymne de combat qui commence ainsi: « J'ai vu les « abîimes s'ouvrir tout hérissés d’épées ; mais je me suis élevé « sur la cime des monts, et les monts sont devenus d'humbles a vallées. Que mes frontières le disent : redoutent-elles le « piétinement des cavaliers ennemis? Voient-elles briller le « glaive dans leurs mains? Entendent-elles d’autre bruit que « celui des ruisseaux tombant des rochers, et entraînant dans « leur coyrs les arbres de la forêt ? Mes frontières diront quo, « si je suis le premier des héros, mon épée fut toujours la « première à se teindre de sang. De jeunes guerriers ont fui, « effrayés à l'aspect des dangers et des fatigues, mais non « ceux de mon estadron d'élite; car celui qui m ACOoMpAENC « ne connut jamais l'infamie ni la peur.»
Les livres de sa bibliothèque, dont il avait fait lui-même le catalogue raisonné, s’élevaient au nombre de quatre cent mille volumes. Le califat de Cordoue lui fut redevable de deux institutions, une armée régulière et soldée, avec ses magasins de vivres et de munitions, et une forte marine,
Dans les autres pays, Îles Goths ont laissé la réputation de barbares et d'ignoranis; mais leur domination en Espagne est considérée comme un âge d’or, un temps de vertu, d’héroïsme, de poésie. Cela provient, non pas absolument des bonnes qualités de ce peuple, qui, à vrai dire, fut pourtant le moins grossier parmi les Barbares, mais de ce que l’on associa à leur nom le souvenir de l'indépendance nationale, et de ce qu’on put les comparer aux nouveaux envahisseurs.
Nous connaissons assez les Arabes pour nous figurer le ravage qu'ils firent dans la Péninsule, eux qui étaient conquérants comme les autres, et, de plus, adversaires de la religion dominante. Vinrent ensuite les discordes entre les envahisseurs eux-mêmes, et les indigènes les virent, avec une satisfaction amère, verser des flots de sang pour conserver le droit de les opprimer. Une fois résolus à s’établir en Espagne, les Arabes cessèrent de dévaster systématiquement le pays, et conservérent tout ce qui ne menaçait pas directement leur domination. Ils laissérent aux Mozarabes leurs propriétés, dont
ils ne payaient l’impôt qu’à raison de 5 0/0 comme les musulmans, et un dixième sur le produit des immeubles. Les mâles n'étaient soumis qu’une fois à la capitation. Ils s’emparérent des armes ct des chevaux, les vaincus étant exclus du service militaire ; ils s’attribuèrent les biens du fisc, une partie de ceux du clergé, et confisquèrent ceux des émigrés et des prisonniers. Les diocèses restèrent les mêmes, avec leur clergé séculier et régulier, et leurs évêques furent élus librement. Quant aux anciennes églises, les Arabes en convertirent plusieurs en mosquées, avec défense d'en construire de nouvelles et de réparer celles qui en avaicnt besoin ; les rites étaient célébrés, mais non publiquement, et l’on évitait toute pompe extérieure ; les chrétiens ne pouvaient pas même sonner les goches, à l’exception des Mozarabes de Cordoue.
Il nous reste un curieux document de l’époque, dans une convention accordée, en 734, par deux Capilaines sarrasins aux habitants de Cordoue et des environs, où il est spécifié que les chrétiens auront à payer le double des Arabes; les églises, vingt-cinq livres d'argent; les monastères, cinquante; les cathédrales, cent. Les chrétiens, y est-il dit, auront un comte de leur nation à Coimbre, un autre à Agueda pour rendre la justice; mais nul ne pourra condamner à mort sans l’ordre de l’algazil arabe. Si un chrétien tuc ou injurie un Arabe, il sera jugé par l'algazil, d’après les lois de l'offunsé. Si un chrétien fait violence à une jeune fille arabe, il devra se faire musulman et l'épouser ; autrement, il sera mis à mort; il subira la peine capitale, si l’outrage a été fait à une femme mariée. Le chrétien qui entrera dans une mosquée, ou parlera mal d’Allah et de Mahomet, sera tenu de se déclarer musulman, ou périra. Les prêtres diront la messe les portes closes, sous peine de dix livres d'argent d'amende. Les évêques ne maudiront pas les rois musulmans, sous peine de la vie. Les monastères seront laissés en paix, à la charge de payer cinquante livres d'argent. Celui de Lorban fut exemple de ce tribut, parce que les moines étaient dans l'usage d'indiquer de bonne foi aux musulmans les meilleurs endroits pour la chasse, et leur faisaient bon accueil; aussi pouvaient-ils venir à Coïmbre, et y acheter avec exemption des taxes, mais il leur était défendu de sortir du térritoire sans permission.
Il nous reste aussi un décret de 759, par lequel Abd el- Rahman réglait pour trois ans le tribut annuel dû par ses sujets chrétiens; il consistait en six cent vingt-cinq livres d’or,
vingt mille marcs d’argent, dix mille chevaux, autant de mulets, mille cuirasses, et autant de sabres et de lances.
Du silence des historiens musulmans et de la partialité des modernes qui vantent la tolérance des califes, nous pouvons conclure que la division entre vainqueurs et vaincus, source de tant de souffrances pour les autres peuples, fut encore envenimée en Espagne par les haines religieuses. On raconte que les chrétiens fournissaient aux Maures un tribut annuel de cent jeunes filles, et que sept filles de Simancaf, destinées à en faire partie, se coupèrent le poing, et réveillèrent par cet acte de courage l'énergie des Espagnols, qui se délivrèrent par les armes de cette ignominie (4). Abd el-Rahman ayant persécuté et mis à mort quelques Espagnols pour cause de religion, des moines sortirent de leur ermitage, préchant contre le faux iman, de sorte que les musulmans craignirent une révolte. «Le fond des cachots (dit Euloge de Cordoue, « un des martyrs de cette époque) est plein de prêtres qui « chantent les louanges du Seigneur, tandis que les églises « sont muettes et que les araignées y filent leur toile; mais « le sacrifice le plus agréable à Dieu est celui d’un cœur con- «trit, »
Rodrigue, prêtre de Cordoue, avait deux frères, dont l’un s'était fait musulman, ce qui occasionnait des contestations et des querelles sans fin; un jour que Rodrigue s’efforçait de les apaiser, il fut frappé et laissé sur la place à demi mort. Le mécréant appela les voisins, et prétendit que son frère, bien que prêtre, voulait mourir musulman. Rodrigue, qui avait repris ses sens, entendant cette imposture, prit la fuite ; mais obligé de rentrer à Cordoue pour un motif impérieux, à l’instant où la persécution sévissait, il fut reconnu par le mauvais frère qui le conduisit au cadi, lequel le fit jeter en’ prison et précipiter dans le fleuve, avec d’autres chrétiens également fermes dans leur foi.
Flora, née d’un père musulman et d’une mère chrétienne qui l’avait élevée dans la vraie croyance, cacha d’abord sa religion, puis la confessa publiquement. Son frère, pour s’en venger, fit emprisonner beaucoup de prêtres et de religieuses; mais, ne pouvant la ramener à la foi de ses aïeux, il la livrd au cadi qui, sur son aveu, la fit battre si cruellement, que son
(1) Ce fait, qui n’est rien moins que certain, a fourni à Lopez de Véga le sujet d’une de ses tragédies.
crâne était découvert; puis 11 la rendit à son frère pour la guérir et la convertir ensuite. Flora fut confiée aux soins de quelques femmes ; mais, à peine rétablie, elle prit la fuite, et fit rencontre, dans une église, de Marie, sœur d'un diacre qui avait souffert le martyre. Ces deux femmes, impatientes d'imiter son exemple, se présentèrent devant le cadi et confessèrent généreusement leur foi. Le cadi les fit jeter en prison, et les menaça d’attenter non-seulement à leur vie, mais à leur pudeur; puis, voyant qu'elles restaient inébranlables, il ordonna de leur trancher la tête et d’abandonner leur corps aux chiens. FEuloge, qui les avait vues en prison, nous a conservé le souvenir de leur martyre, et celui de quelques autres chrétiens qui moururent avec une fermeté digne des premières victimes de la Rome païenne. En décrivant tout ce que les prêtres avaient à souffrir, «aucun de nous, dit-il, n'est en sûreté, dès qu'une affaire l’appelle au dehors; à peine s'aperçoit-on que nous sommes prêtres, qu'ils nous poursuivent en agitant des crécelles, comme si nous étions des fous échappés ; outre les invectives, les enfants nous lancent des pierres. Beaucoup de musulmans ne permettent pas que nous les approchions, et ils se croiraient souillés si nous touchions seulement leurs vêtements. Aussitôt qu'ils entendent le tintement de nos cloches, ils déversent sur notre religion toutes sortes de malédictions. »
Souvent les Mozarabes insultaient à Mahomet, et ne répondaient qu'avec des signes d'horreur à l’invitatioh du muezzin de se rendre à la prière. De là des réactions, et, sous Abd el- Rahman, un grand nombre de Mozarabes furent tués ; leurs restes étant considérés comme sacrés, il ordonna de les brûler, et fit déclarer par un synode que les saints Pères blâmaient ces provocations au martyre.
Ainsi les musulmans, comme les autres tyrans, n'étaient bons qu'à l'égard de ceux qui pliaient sous leurs volontés et leur croyance. Cet esprit d’hostilité fut une des causes qui pouvaient faire présager que la prospérité apparente du règne des Arabes ne durerait pas, et que les États chrétiens, toujours attentifs à profiter de leurs fautes et de leurs malheurs, grandiraient sur leurs ruines. A l’intérieur, les diverses tribus, loin de se fondre en un seul corps de nation, se détestaient les unes les autres; joignez-y les querelles religieuses dont nous avons parlé. Ces calamités servaient d'aliment à l'ambition des walis, toujours avides d'indépendance.
Plus tard nous expliquerouns le mode de gouvernement des émirs, et comment, en favorisant les arts et les sciences, ils ont jeté assez d'éclat pour faire vanter par plusieurs écrivains l'époque de leur domination en Espagne.