CHAPITRE VIII
Qui n'aurait cru que la menace incessante d’une nation aussi redoutable que les Aräbes devait mettre un terme aux dissensions de l'empire d'Orient ? Mais la chute de celui d'Occident ne l’instruisit point, et il ne songeait ni à rajeunir ses institutions, ni à faire briller quelque lueur de liberté civile; s’appuyant sur des troupes étrangères, il provoquait par la tyrannie les insurrections et l’anarchie qui en est la suite. On le voit s'abandonner aux subtilités d'une théologie discoureuse ; passer de lâches forfaits à de lâches scrupules; appliquer à l’hérésie la peine de la trahison, en multipliant les martyrs immolés pour des énigmes inextricables; enfin, sacrifier sa sécurité intérieure et ses plus belles provinces au caprice d’un schisme nouveau (1).
Le règne d'Héraclius, grâce aux victoires de cet empereursur les Perses, fela un instant d'éclat; mais lui-même l'avait vu s’éclipser avant de cesser de vivre. Plongé d’abord dans le faste nonchalant de ses prédécesseurs, il s'était élancé, sans que l’histoire nous fournisse le motif de ce changement subit, à la tête des armées, où il avait combattu en héros; mais, comme s'il eût agi sous l'influence d’une sccousse galvanique,
(1) G. MNLAy (Greece under the Romans : a historical view of the greck nation from the time of the conquest by (he Romans until the extinction of the roman empire in the East; Edimb., 1844) décrit la lutte entre le génie grec et le génie romain, et leur influence réciproque. De la conquête à Constantin, Rome a Ja prépondérance, et Ja Grèce s'incorpore lentement à l'empire. De là jusqu’à Justinien, la Grèce, devenue chrétienne, acquiert la liberté individuelle, et survit à l'empire d'Occident. L’âge de Justinien est une Lyrannie légale, et l'esprit grec demeure esclave de la loi romaine. Les conséquences de cet assujettissement s'étendent jusqu’à la fin d’Héraclius. Alors, avec l'invasion des Arabes, les empereurs sont obligés de s'appuyer sur les nationaux, et l'élément grec reparaît pour éclipser totalement la civilisation romaine, au teinps de Léon l'isaurien.
EMPIRE GREC. — LES HÉRACLIDES. al
à peine eut-elle cessé, qu’il retomba dans l'inertie. Célébrant avee un orgueil puéril les triomphes remportés, il oubliait les défaites que ses armées essuyaient de la part des musulmans. Grâce à tant d'insouciance, ces nouveaux conquérants purent arracher à l'empire la Phénicie, Damas, l'Égypte, la Syrie, la sainte Jérusalem elle-même, sans qu'Héraclius osût se mettre à la tête de ses troupes, pour soutenir de sa présence le courage que Îe péril avait rendu aux peuples menacés.
Ses pensées étaient tournées d'un tout autre côté : il s'occupait de faire trrompher une hérésie de son invention. Il voulut savoir de ses docteurs si, de même qu’il avait deux natures, le Christ avait deux volontés : « Une seule, lui répondirent-ils, attendu que, pur comme il l'était du péché originel, il ne pouvait vouloir que le bien. » Les catholiques, au contraire, soutinrent que le Christ avait deux volontés comme deux nalures, bien que ces deux volontés, divine et humaine, s’accordassent toujours, parce que le péché ne les mettait point en opposition. .
L'empereur, jaloux d’interposer son autorité dans ce débat théologique, formula, dans le fameux édit appelé £cthèse, la doctrine des monotheliles, qu'il voulait rendre générale dans tout l'empire, quand la mort vint couper court à ses projets, et terminer son règne, qui avait duré trente et un ans. Les monothélites prirent ensuite le nom du Syrien Maron, dont les disciples accueillirent cette doctrine, et firent surtout des prosélytes dans les vallées du Liban, où les montagnards prenaient fiérement le titre de mardailes ou rebelles,
Héraclius laissa deux fils (1), Héraclius Constantin ct Héra-
(1) Empereurs : Héraclius Constantin TITI. . . . . . . 641 Héracléonas. . . . . . . . . . . 0641 Constant II. . . , ,. . . . , . . 641—668 Constantin [V, Pogonat. . . . ,. . . 668—685 Justinien I. . . .. . . . . . . . 685—695 Léonce. . . . su + + + + + 695—098
Tibère III, Apsimar. . . . . . . . 698—705 Justinien I, rappelé. . . . , . . , 705—711 Philippique Bardanes. . . ,. ... . . 711—713
Anastase Il. . e . . . e. . e . e 713—716 Théodose 11. . . . . . . . . . . 710—717 Léon I, l’Isaurien. . . . e . . ee + 717—741
Constantin V, Copronyme. . . . « + 741—775 Léon IV, Kazar. . « . . + « « à 775—780 Constantin VI. . . . . . . . . . 780—797 Irène, sa mère. , : . . . . *+ . . 797—802.
Héracléonas.
Gh1.
25 mai.
Constant, Octobre.
cléonas : le premier, âgé de vingt-huit ans, né d'Eudoxie; le second, de dix-neuf, ayant eu pour mère Martine. Cette princesse, dont l’ambition aspirait à gouverner sous le nom de son fils, intrigua pour lui faire déférer l’autorité, en alléguant un testament de son père; mais le peuple, sentant combien le sceptre serait déplacé aux mains d'une femme alors que l’épée était si nécessaire, proclama Héraclius Constantin. Il avait fait ses premières armes en homme de courage; mais, vieilli avant le temps, il renia son passé, et se livra même entièrement à Philagre, son trésorier, dont l’avarice sordide lui suggéra les plus mauvais conseils. Il contraignit le patriarche Pyrrhus à lui remettre une somme considérable déposée dans ses Icains par l’empereur défunt, pour assurer l'entretien de sa veuve au cas où son beau-fils la chasserait du palais ; enfin il fit ouvrir le tombeau de son père, pour enlever de sa tête le diadème orné de pierreries avec lequel il avait été enseveli. Peut-être la vengeance de l’impératrice abrégea-t-elle ce règne imbécile et avare ; toujours est-il que ce prince mourut empoisonné, après avoir occupé le trône cent trois jours.
Martine fit couronner Héracléonas, au détriment de Constant et de Théodose, fils de l’empereur qui venait de mourir; mais bientôt il fut déposé par le sénat, qui lui fit couper le nez, à elle la langue, et les envoya tous deux en exil. Le choix du nouvel empereur ne fut pas libre pour cela; car Valentin, écuyer de Philagre, contraignit les sénateurs à élire Constant et à lui déférer la régence.
Ce règne fut des plus malheureux. Les musulmans, s’avançant de plus en plus et devenus puissants sur mer, s’emparèrent de l’Afrique, puis d’Arad et de Rhodes. Mohawiah envoya une armée pour ravager l'Arménie, et, enhardi par la négjligence des impériaux, il osa songer à prendre Constantinople elle-même. Il fit équiper à Tripoli une flotte nombreuse ; mais, au moment où elle allait mettre à la voile, deux chrétiens, qui étaient frères, trouvèrent moyen de s'échapper de prison avec d’autres, et de mettre le feu aux vaisseaux. Mohawiah en eut bientôt armé une autre, et, s'étant dirigé vers la Syrie, il battit la flotte commandée par Constant en personne. L'empereur lui-même aurait été fait prisonnier, si un soldat napolitain n’eût généreusement revêtu ses insignes et ne se fût laissé égorger à sa place, tandis qu'il s’enfuyait déguisé à Constantinople. Par bonheur pour lui, les dissensions qui éclatèrent parmi les Arabes déterminèrent Mohawiah à se retirer.
D'un autre côté, les Slaves envahirent le pays qui prit d'eux le nom d'Esclavonie, et l’empereur fit de vains efforts pour les en chasser. Constant avait bien plus à cœur de propager l’hérésie des monothélites ; à la suggestion du patriarche Paul, il promulgua, à l'imitation de son père, auteur de l’Ecthèse, un Type ou formule de foi par laquelle il prétendit imposer silence aux passions soulevées. Était-ce le moyen d'y parvenir ? Les catholiques résistèrent de tout leur pouvoir à une opinion fausse et imposée par la force. L'empereur persécuta ceux qui ne lui reconnaissaient pas le droit de commander aux consciences; le pape Martin condamna dans le concile de Latran l’hérésie, le Type, et les patriarches grecs qui le soutenaient.
Mais l'exarque qui commandait en Italie fit conduire le pape à Constantinople, sous l'accusation de trames et de blasphèmes; après avoir été traîné dans les rues, il fut relégué à Cherson, où il mourut. Constant fit couper la langue et la main droite au patriarche Maxime, qui s'était déclaré en faveur du pontife. Théodose, son propre frère, qui se faisait aimer du peuple par sa bonté et son orthodoxie, lui inspirait des craintes, d'autant plus vives qu’il se voyait haï. L'empereur le fit ordonner diacre, et lui donna de sa main le calice consacré; mais cette précaution ne le tranquillisant pas encore, il donna l’ordre de l'égorger. Le spectre de son frère ne Jui laissa plus de repos; il croyait le voir durant la nuit avec un calice rempli de sang, qu'il lui présentait en disant : « Bois! »
ll résolut, pour se soustraire à ces visions et à la haine du peuple, d'abandonner Constantinople, en répandant le bruit qu'il voulait recouvrer l'Italie et ramener l’aigle latine dans son ancien séjour; mais, lorsqu'il fut sur le point de s’embarquer, le peuple, qui se voyait enlever, par son départ, avec l'éclat et les avantages d'une capitale, les distributions de grain habituelles, se mutina, et retint sa femme et ses fils. Pour lui, ayant échappé avec peine à ses gardes, il mit à la voile, et cracha en s’éloignant contre la cité reine; après avoir passé l’hiver à Athènes, il vint débarquer, à la saison nouvelle, en
Ftalie, qui voyait pour la première fois un empereur de Byzance à la tête d’une armée.
Il fut d’abord heureux dans la guerre qu'il fit aux duchés lombards du midi; mais aussitôt que ses adversaires eurent obtenu des secours du baut pays, il essuya des défaites. Désespérant alors de reconquérir la Péninsule, il se jette en ennemi
sur Rome, quoiqu'elle reconnaisse son autorité, et lui enlève en pleine paix les ouvrages d'art queles Barbares avaient épargnés au milieu des ravages de la guerre ; puis, abhorré désormais dans l’ancienne capitale du monde, conspué dans l’autre, il se retire en Sicile. Là, ilse met à faire la course sur la côte d'Afrique, et menace Carthage. Alors Avage, gouverneur de cette province, redoutant encorc plus les impériaux que les Arabes, se révolte et se joint aux musulmans avec une partie de l’armée.
Syracuse, remontée au rang de capitale, le conserva pen-
dant six ans; mais, loin d’avoir recouvré la splendeur de ses
jours prospères, elle n'avait qu’à souffrir des caprices du despote. Enfin, un jour qu'il était au bain, André, fils du patrice Troïle, lui lança à la tête une cruehe de bronze, et dékivra la terre d’un tyran qui, tirant vingt-sept ans, avait encore accru ses misères,.
Le peuple de Syracuse, voulant imiter les autres métropoles, proclama en tumulte l’Arménien Mazizis, qui n'avait d'autre
Constantin IV mérite que sa beauté ; mais Constantin, fils de l’empereur dé-
Pogonat.
funt, déclaré auguste depuis quatorze ans, s’était déjà emparé du pouvoir à Constantinople. Il vint avec une floite attaquer Mazizis, qu'il défit et tua sans beaucoup de peine, et regagna la ville du Bosphore, où il fut salué empereur avec le surnom de Pogonai (barbu), parce que le premier duvet avait ombragé son menton dans le cours de cette expédition.
Mais jusqu'où la manie de théologiser n’était-elle pas portée ! Quelques réveurs commencèrent à dire que, puisque là sainte Trinité comptait trois personnes, il fallait trois empereurs ; aussitôt la foule de répéter que Constantin doit s'adjoinére pour collègues ses deux frères Tibère et Héraclius. Constantin invite alors les principaux chefs du peuple à se rendre de leur camp dans la ville, pour convenir d’un arrangement; mais ils n’ont pas plutôt traversé Le détroit, qu'il les attaque et les fait pendre ; puis 1l ordonne de eouper le nez à ses frères, a8n de les rendre ineapables d'occuper le trône, et noie dans le sang cette hérésie politique.
Sur,ces entrefaites, les Sarrasims, qui avaient enereé d'horribles ravages en Afrique, saccagé Syraeuse et l'île eatière, vinrent mettre le siège devant Constantinople ; mais l’empereur, qui n’était pas dépourvu d'habilelé militaire, leur résista avec courage, et, secondé par le feu grégeois, repoussa les vaisseaux musulmans chaque fois qu'ils revinrent à la charge. Les Arabes
furent aussi défaits dans la Syrie, que les Mardaïtes inquiétaient de leur côté. Maîtres des vallées du Liban, ils avaient accru leurs forces en donnant asile aux chrétiens qui s’y réfugiaient de toutes parts, et occupé tout le pays entre le Taurus et Jérusalem. Mohawiah se vit donc contraint de consentir à une paix de trente ans, en s’engageant à payer un iribut de trois mille livres d’or, de cinquante esclaves et de cinquante chevaux. Les historiens orientaux gardent le silence sur ce traité, ou le nient comme une vanterie byzantine; peut-être faut-il se borner à croire que Constantin II obligea les Arabes à ne plus se jeter sur son empire.
Mais les Bulgares furent pour lui un nouveau fléau. Ce peuple, à l’instigation d'Héraclius, se sépara des Avares, pour lesquels 1} avait jusqu'alors assailli Constantinople, ct se rangea sous différents chefs, selon l'usage des Avares ; l'un de ces capitaines se jeta avec sa troupe sur les frontières septentnonales de l'empire, et, comme il trouva peu de résistance, il franchit le Danube, subjugua la Mésie inférieure, et enleva aux Avares le pays slave qui depuis fut appelé Bulgarie. Après avoir en vain opposé la force à leurs attaques, Constantin se résigna à leur payer une subvention annuelle. Ces Bulgares formaient un tiers de leur nation; d'autres restèrent méêlés avec les Avares; ceux qui habitaient plus au levant s’étendirent du Don à la mer Noire, et se réunirent avec les Khazars.
Moins passionné que ses prédécesseurs pour les subtilités scelastiques, Constantin songea sérieusement à meltre fin aux diseussions par le seul moyen efficace, la persuasion et la conciliation (4). Il réunit donc dans la salle de la coupole (ix Trudio), à Constantinople, le sixième concile général, qui, examen fait des textes des saints Pères, ainsi que desfalsifications au moyen desquelles les sectaires les avaient aliérés, prononça la condamnation de ceux qui admeitaient en Jésus-Christ une seule volonté et ane seule activilé.
Comme il n'avait pas été fait dans ce concile, ni dans le précédent, de canons de discipline, on en convequa un autre dans la même salle, qui fut appelé quiniserte, comme supplémen-
(1) D est bon de prendre nete de cet aveu de Gibbon, ch. XLVII : « Les obscurs théologiens d'Italie n’avaient ni troupes pour soutenir leur opinion, ai trésors pour acheter des partisans, ni éloquence pour faire des prosély les ; je ne saurais donc dire par quels moyens astucieux ils purent déterminer l’orgueilleux empereur des Grces à abjurer le catéchisme de son enfance et à perséeuter la religion de ses pères. » Que de mauvaise foi dans ce peu de mots!
VIe concile œcuménique.
taire au cinquième et au sixième. Sa constitution la plus importante est celle qui, dans l’Église d'Orient, priva les clercs de la faculté de contracter mariage une fois qu'ils se trouvaient dans les ordres ; ceux qui étaient mariés pouvaient continuer à vivre avec leur femme, en s’abstenant de l'acte conjugal aux approches des grandes solennités, et les évêques devaient garder une continence absolue. Telle est encore la discipline de l'Église grecque.
Le titre ct le rang furent conservés aux évêques qui, par suite des invasions des mahométans, avaient perdu ou n'avaient pu occuper leurs siéges. De là l’origine des évêques in partibus infidelium. Ce concile ne fut pas approuvé par le souverain
. pontife.
Septembre.
Justinien I].
Constantin passa le reste de son règne dans une paix profonde tant au dedans qu’au dehors ; mais, dans les derniers temps, devenu soupçonneux et cruel, il fit mettre secrètement à mort ses deux frères, déjà mutilés par ses ordres; puis il mourut de langueur, après avoir gouverné dix-sept ans.
S'il avait procuré quelque soulagement à l'empire, tout alla plus mal sous son fils Justinien II, qui, âgé seulement de seize ans, avait déjà beaucoup de vices et de présomption, sans posséder ni talents ni courage. Le patrice Léonce fit heureusement la guerre aux Arabes: mais, en vertu du traité de paix conclu avec Abd-el-Malek, l'empereur s’obligea, pour la misérable vanité de recevoir un tribut du calife, à combattre les Maronites du Liban, tandis qu'il aurait dû s’employer de tout son pouvoir à les soutenir comme un rempart entre lui et les musulmans. En outre, Léonce, animé de jalousie contre Jean, prince de ces montagnards , l'invite à un banquet où il le fait égorger, délivrant ainsi les mahométans de leur ennemi le plus redouté.
Le calife, qui ne tarda point à renouveler T hostilités, attaqua l’Afrique, et, bien que repoussé d’abord de Carthage, il réussit à arracher cette province à l'empire ; il s’'empara aussi de Chypre, où il fit frapper la première monnaie musulmane. Justinien, irrité de cet acte de souveraineté comme d’une usurpation, porta les armes dans la Cilicie; mais la désertion de vingt mille Slaves le contraignit à s'enfuir honteusement dans Nicomédie.
Léonce avait auparavant fait la guerre avec succès aux Slaves; mais ensuite, se tenant mal sur ses gardes, il s'était laissé surprendre et vaincre. Justinien, arrivé à Nicomédie,
réunit les vieillards, les femmes, les enfants des déserteurs, et les fit jeter à la mer avec dix mille autres qui lui étaient restés fidèles. Il semblait que l’empereur n’eût d’autre intention que d'anéantir ce qui lui restait de forces.
Le pape Sergius ayant refusé son approbation au concile quinisexte, l’empereur ordonna qu'on se saisit de sa personne: mais le peuple de Rome le protégea. Justinien laissait prendre à ses favoris de telles libertés, que le chef des eunuques Étienne menaça de coups de fouet l’impératrice Anastasie, sa mère. Sa cruauté et son avarice lui faisaient verser le sang à flots, et il prodiguaiten édifices somptueux l'argent que lui procuraient ses exactions ; c’est ainsi qu'il éleva une vaste salle de bal et un théâtre, pour la construction duquel il fit abattre une église, au grand scandale du peuple. Il se livrait en outre à des débauches sans frein ; connaissant donc la haine qu'il inspirait, et le danger auquel il se trouvait exposé, Justinien donna au gouverneur Ruscius l’ordre insensé de faire, durant la nuit, un massacre général des citoyens, en commençant par le pa- os. triarche.
Le patrice Léonce, victime désigné au fer assassin, sut prévenir le coup. Encouragé par les astrologues, par le mécontentement général et sa propre ambition, il résolut de s’emparer du pouvoir. Après avoir fait prendre les armes à ses gardes, il entre dans le prétoire en feignant de précéder l’empereur, délivre les prisonniers qu’il arme, appelle le peuple à l'insurrection, et le cri de Mort à Justinien / retentit sur tout le rivage du Bosphore. Le tyran abandonné est surpris dans son palais, et conduit dans l’hippodrome, où le peuple demande à grands cris son supplice; mais Léonce se contente de Jai faire couper le nez et les oreilles, puis le relègue à Cherson dans la Crimée. Il était âgé de vingt-cinq ans, dont il avait régné neuf.
Léonce, monté sur le trône à sa place, envoya en Afrique Léonce. l’armée la plus forte que l’empire eût mise sur pied depuis long-
temps; néanmoins, elle laissa prendre Carthage et anéantir la domination romaine sur les bords où Scipion l’avait établie huit cent quarante ans auparavant. Alors les chefs, craignant le châtiment ou les reproches, se révoltèrent, et proclamèrent empereur un Capitaine des gardes, appelé Apsimar, quipritlenom gs. sinistre de Tibère, et fit marcher aussitôt l’armée sur Constantinople. La capitale, désolée en ce moment par la peste, fut épou- Tibère in. HIST. UNIV, = T. VIN, 12
178 NEUVIÈME ÉPOQUZ.
vantée de cette attaque imprévue. Les citoyens étaient disposés à soutenir Léonce:; mais les soldats auxiliaires ouvrirent les portes à l’usurpateur, et Léonce, arrêté à son tour, fut conduit devant son heureux rival, qui lui fit couper le nez et le renferma dans un monastère, après un règne de trois ans.
Celui d’Apsimar dura sept années. Son père Héraclius fit
. avec succès la guerre âux Arabes dans la Cappadoce et la
Syrie ; mais, rivalisant de cruauté avec les peuples les plus barbares, il passait au fil de l'épée tout ce qu'il rencontrait. Justinien, quoique détrôné, ne s’endormait pas à Cherson, où il exerçait la tyrannie dont il avait pris l'habitude à Constantinople; voyant qu'il s’est aliéné la population du pays, il cherche un refuge près du kacan des Khasars, auquel il donne
èn mariage 8a fille Théodora. Tibère, instruit de ses menées,
Restauration de Justinien.
fait promettre une somme considérable au kacan, qui s'engage à livrer son beau-père , et charge deux officiers de s'emparer de lui sous prétexte de lui rendre hommage, et de le conduire à l’empereur ; mais Théodora en donne avis à Justinien, qui égorge les deux traitres, s’embarque, et fait naufrage. Fais vœu, si tuéchappes au danger, lui dit un de ses intimes, de pardonner à les ennemis ; mais il répondit : Sn cu noyer à l'instant si je fais grâce à un seul /
Jeté vers l'embouchure du Danube, il chencho un asile auprès de Terbellius, roi des Bulgares, auquel il promet la main de sa fille et la moitié des trésors de l'empire , s’il l'aide à remonter sur le trône. Le barbare consent au traité, et lui doane quinze mille guerriers, avec lesquels il se présente à l’improviste sous les murs de Constantinople, où il entre par trahison. Le peuple, séduit par ses promesses, crie : Vive Jusfinéen / Tibère, qui avait ea vain cherché à s'évader, est arrêté et conduit dans l’amphithéâtre avec Léonce qu'il avait détrôné, et Justinien assiste au spectacle les pieds appuyés sur le cou des deux infortunés, tandis que la multitude adulatrice s'écrie avec le Psalmiste : Zu marcheras sur l'aspic et le basilic, tu fouleras aux pieds le lion et le dragon.
Ulcéré par le malheur, Justinien (1) fait décapiter ses deux rivaux, pendre Héraclius qui avait défendu l’empire, tuer les principaux officiers de l'armée, arracher les yeux au patriarche Callinique, et jeter à la mer un grand nombre de personnes. Æt
(1) 11 fut sarnommé Khinotmèle, c’est-à-dire nez coupé. 11 s’en était lait faire ua en or, pour COuvrir sa ne
les Romains oseront appeler les œutres nations barbares ! s’écriait Terbeltrus.
Ce Bulgare qui l'avait renvis sur À trône: à prix d'argent, «4 aaquel À n’inspsrtit que haïne ef mépris, se fit eéder ane parfe de la Tlware, où il appela Fempereur 4 ro conférence: Après avoir mis à terre son large bouclier et promterié sw fouet alentour ; # somme l'empereur de remplir d'argent cecercle, puis de donner à ehäque auxiliaire Bulgare une poignée d’or et d'argent. Justinien dut refréner sa colère et obéir ; puis, ayant osé déelarer la guerre aux Bulgares, its’enfait honteusement devant eux, après avoir perdu son armée : heureux encore d’avoir un esquif pour le ramener dans sa capitale.
Il sut mieux faire usage de ses armes pour se venger d’une population tranquille. Instruit que Ravenne avait manifesté de la joie lors de sa dépeñition, il desne ordre # h flotte de Sicile de l’attaquer et de la mettre à feu et à sang; ses principaux habitants, amenés à Constantinople, fasené livoés-aux spplices où plongée dans des cachets, El énvoya ure-autre armée: pustir les habitants de Chesson- de la isahison qu'ils avaient préparée contre lai. Afîtaqués à l'improviste, ils tomkèrent sans distinetion sons le glaive des-seldais : quelques-uns d’entroeux, en voyés à Constantinople , furent brûlés vifs ou noyés, malgré. les protestations du: pape, enlevé lui-même de son siége.
Le patrice Étienne, chasgé de cette expédition on plutôt de cetie boucherie, avait crw pouvoir épargner les enfants; Justi. nien, irrité de cette infraction à ses ordres, lui en envoya de nouveaux pour qu'il ne laissàt pas viwami un seul des habitauts de-Chersoni Le désespoir fé prendre les armes À un eurtain nombre d'individus, qu s'ersparèrent de quelques places for. tes; puis, sous la conduite de Phälippique Bardanes, sokdat im périal relégué à Céphalenié par ‘Fibère qui voulait détourner nous ne savons quels présaäges de grandeur, ensuite à Éherson: par Justinisn;, ils repoussèrent. les: troupes que cet empereur avait. envoyées contre eux. Après leur défaite: ces troupes, qu redoutent Le courreux du tyran, passent sous: les drapeaux de Bardanes «4 le proclament empereur ; à lx tête de deux armées, auxquelles se sont réunis les Khazars, le noaveaa chef marche alors sur Constantinepie, où il fait sen entrée sans coup férir. Justimien, qui l’attendait entre Chalcédoine et Nicomédie, devient furieux à le nouvelle de son trionmshe, et menuce d'en tirer vengeance ; mais ses soldats se révoltent et envoient sa
tête à Phippique, qui l’etpétie à Rome. IF avait régné huit
Philippique.
3 juin.
ans cette fois, en laissant bien loin derrière lui les barbares les plus sanguinaires; il affectait pourtant la dévotion, et fut le premier qui mit l'effigie du Christ sur les monnaies impériales.
Tibère, son fils, s’était réfugié dans une église; mais, bien qu’il fût chargé des reliques les plus vénérées, et que, tenant une croix embrassée, il invoquât les noms les plus sacrés, il
ne put détourner le coup mortel, et avec lui finit la race d'Hé-
raclius, qui avait occupé le trône durant un siècle entier.