CHAPITRE X FRANCS
L’adultère Basine, femme du roi des Thuringiens (1), la première nuit où elle partagea la couche de celui qui devait la rendre mère de Clovis, dit à son nouvel époux : Gardons la
(1) Voy.t. VII, ch. 1.
31 octobre.
contlinence, lève-toi, et ce que tu auras vu dans la cour du palais, tu le rapporteras à ta servante. S'étant donc levé, il vit des lions, des licornes, des léopards, se jouer en bondissant, et revint le dire à sa compagne. Va et regarde de nouveau, repritelle ; puis instruis la servante de ce qui aura frappé tes yeux. Il sortit encore, et vit des ours et des loups. Sa troisième vision lui offrit de petits chiens et une foule de bêtes abjectes. Alors Basine lui parla ainsi : Ce que lu as vu est la vérité. De nous naîtra un lion; ses fils courageux sont figurés par les léopards et les licornes. Ils engendreront des loups et des ours, courageux el voraces. Les derniers seront des chiens, el la tourbe des bêtes plus pelites indique ceux qui mallruiteront le peuple, que ses rois ne prolégeront pas (1).
C'est ainsi que, dans son style, le moyen âge, traduisant les idées en prédictions et en faits, indiquait la dégénération progressive des Mérovingiens, qui, après avoir grandi avec Clovis, vont déclinant avec Clotaire IT et Dagobert, puis s’abâtardissent dans leurs successeurs, pour faire place à une race meilleure (2).
(1) Ep. de Grécoire De Tours, Scripl. Fr., II, 397. (2) Généalogie des derniers Mérovingiens :
Clotaire II, 613-628.
—— — Cat Dago. J, 628-631, 628-638, dans l’Aquitaine. dans la Bourgogne et la Neustrie.
| Clovis 11, Sigebert IT, roi de > Neustrie et de 683-656.
rgogne. dans l’Austrasie.
nl réunit en 656, | les trois royaumes. Dagobert II, | Sa 674-6;9.
Clotaire JT, Childeric IT, Thierry II, roi de Neustrie et de roi d' Austrasie, roi de Neustrie et de Bourgogne, 560-673. Bourgogne.
| - Chilpéricli, Clovis, substitué roi de Neustrie, | | Ebroin 715-720, Clovis IH, Childebert NI, maire du palais. | 691-695. 695-711.
Childéric TI, | 741-759, Dagobert II, dernier des Mérovingiens. 711-715.
| Thierry FV, 720-737.
Clotaire IE ayant réuni les quatre royaumes francs de Neustrie, d'Austrasie, de Bourgogne et d'Aquitaine, une longue paix aurait pu réparer les forces du pays; mais tout, au contraire, tendait à les épuiser. La domination des Mérovingiens était un passage de la barbarie à l’ordre; elle n’avait jeté aucun fondement pour l’avenir. Plusieurs États s'étaient formés du mélange des indigènes et des envahisseurs de nations diverses; puis l’un avait assujetti l’autre, sans qu’il fût possible de faire aucune distinction politique ou de race. Au dehors se pressaient encore les Thuringiens, les Bavarois, les Alemans, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, mais toujours indomptés. Les Frisons & les Saxons ne se lassaient pas de faire la guerre à l’Austrasie ; les Bretons et les peuples de l’Armorique, à la Neustrie; dans la Provence, dans la Narbonnaise et l’Aquitaine, la population romaine aspirait à se rendre indépendante, et les villes qui avaient conservé un reste d'institutions municipales opposaient leurs ligues aux armes des Francs.
L'étabiissement de ces conquérants dans les Gaules avait altéré chez eux les habitudes de la liberté germanique; en effet, les hommes libres diminuaïent de nombre comme d'importance, et leurs assemblées générales cessaient. Le clergé avait exclu les laïques de l'élection des évêques; maïs ceux-ci ne parvinrent jamais dans les Gaules à une puissance aussi grande qu'en Espagne, refrénés qu’ils étaient par les rois dont, pour la plupart, ils recevaient l'investiture; choisis souvent dans la race conquérante, ils n'avaient d'autre mérite que de savoir courtiser le maître et de lui plaire. La suprématie romaine était reconnue; mais le pontife, éloigné et en lutte avec les sophistes et les forts, avait délégué une grande partie de ses pouvoirs à l’évêque d'Arles, rendant ainsi plus rares ses relations avec cette monarchie, qu'il avait élevée au berceau.
Les rois s’efforçaient de se faire les héritiers de l’empire romain, et d'affermir sur ses débris leur propre autorité; mais leur qualité originelle, qui consistait à n’être que les premiers parmi leurs pairs, les empêchait de se constituer centre de ce grand mouvement, et de s’élever beaucoup au-dessus de la foule des grands propriétaires entre lesquels le territoire était partagé.
Cette aristocratie elle-même manquait de la vigueur nécessaire pour dominer sur la société nouvelle, parce qu'il n’y
avait. d'accord dans ses rangs que pour restreindre les préro-
-gatives royales. Déjà ses membres avaient contraint le fisc à
de nombreuses libéralités; les bénéfices, les emplois honorifiques, de révocables qu'ils étaient, devenaient viagers; puis le traité d’Andelot permit aux leudes de transmettre ces bénéfices en héritage, aux princes et aux princesses de rendre héréditaires les domaines qu'ils accordaient à titre de récompense. L'aristocratie territoriale prévalut ainsi, et Brunehaut, qui voulut restreindre ces prérogatives, occasionna une guerre entre les seigneurs et le roi, guerre dont elle fut victime. Clotaire Il restitua les biens qu'elle avait fait revenir à la couronne, et le traité d’Andelot fut étendu à la Neustrie.
Lorsque ses usurpations furent légitimées, l'aristocratie, cantonnée dans ses domaines éloignés, ne vint plus aux assemblées nationales, dans la crainte que les rois, par leur présence, ne pussent maîtriser son ambition ou réprimer sa rapacité; la masse des hommes libres, toujours plus pauvres et occupés de pourvoir à leurs besoins, ne s’y rendit pas non plus. La base manquait donc aux institutions germaniques, et, de plus en plus rares, les champs de mars ou de mai finirent par ne se composer qüe des officiers du palais et de quelques-uns des leudes les plus puissants.
Quand ces derniers eurent grandi en pouvoir et en richesses, il ne resta aux petits propriétaires que deux voies pour se soustraire à l’oppression : se placer sous le patronage des leudes, comme vassaux tenus au service militaire ; ou, s’ils possédaient un domaine suffisant, convertir leurs alleux en bénéfices, et, moyennant l'hommage au roi, entrer, eux aussi, dans la classe des leudes.
Les leudes étaient obligés de prendre les armes chaque fois que le roi arborait la chape de saint Martin, et tout propriétaire devait fournir des vivres à son contingent, ainsi que des munitions pour les magasins. Le butin et la rançon des prisonniers suppléaient à la solde; les leudes les plus riches et les officiers de leur maison servaient à cheval, les autres à pied.
En ce qui concernait la guerre, le roi jouissait d'une autorité entière, la première obligation attachée au bénéfice étant le service militatre, et le refus de l’un entratnant la perte de Pautre; mais en temps de paix, quand les leudes furent devenus grands propriétaires, cette condition prévalut sur celle de compagnons du roi, si bien que, se détachant de Jai, ils se liguèrent entre eux.
” Cette organisation imparfaite était modifiée par les éléments
que les civilisations romaine et germanique y avaient déposés à différents degrés. Les Francs de l’Austrasie, en s’implantant sur les rives du Rhin, de la Moselle et de la Meuse, avaient renoncé aux excursions; mais, voisins comme ils l’étaient de l'ancienne Germanie, ils n’en avaient pas entièrement dépouillé le caractère. Quelques-uns d’entre eux sortaient encore par bandes pour aller piller l'Italie ou le midi de la Gaule; tandis que d’autres, désireux d'ordre et d'institutions nouvelles, se fortifiaient dans leurs châteaux, associant d’une mamére énergique et originale l'esprit inquiet des conquérants avec la stabilité des propriétaires. Ceux de la Neustrie, au contraire, établis au cœur des Gaules, s'énervaient dans la paix, et considéraient comme des barbares les guerriers leurs frères.
Déjà les empereurs romains avaient fait, des divers services de la maison impériale, même des plus abjects, des titres d'honneur. Ils furent imités par les rois germaniques, auprès desquels la dignité tirait aussi son éclat du dévouement à la personne du souverain; celui qui était grand dans le palais était grand aux yeux du peuple. Les serviteurs ou employés de la maison du roi se trouvaient sous les ordres d’un majordome, ou maire du palais, qui les commandait pendant la guerre, et dirigeait en temps de paix l'administration des domaines particuliers du roi. Lorsque ces cmployés furent devenus hbres, l'importance des majordomes s’accrut, et plus encore quand les rois commencèrent à distribuer des bénéfices. Le majordome dut alors s'entendre avec ceux qui avaient à recevoir l'investiture, et souvent il réglait lui-même les clauses du contrat. Il devint de la sorte le prernier parmi les leudes, leur chef à la guerre, leur juge durant la paix; puis, comme tous les hommes libres aspiraient à se mettre sous la protection du roi, le juge des leudes dut devenir aussi le juge du peuple.
Plus s’accroissait la puissance du maire du palais, plus cette charge était enviée ; elle devint le privilége des principales familles, qui ajoutèrent leur importance personnelle à des attributions toujours plus étendues. Les maires du palais, disposant désormais des bénéfices à leur gré, acquéraient une grande influence, et se faisaient parmi les principaux bénéficiers des partisans et des clients; or, comme les bénéficiers couraient le danger, dans les fréquents changements de règne, de se voir dépossédés de leurs terres, ils tirent en sorte que
Moire du palais.
le majordome ne fût plus l’homme du roi, mais celui du royaume, afin que, l’un venant à changer, l'autre restât en place. Lorsqu'ils l'eurent obtenu, ils se virent assurés de leurs possessions ; le maire du palais, chef de la partie la plus puissante de la nation, inamovible au milieu des mutations du pouvoir royal, rendait chaque jour plus légers les liens de sa dépendance. Les grands finirent même par s’attribuer l’élection de ce dignitaire, sans que le roi intervint par son vote ou même par l'investiture. Sur les instances des grands, Clotaire II jura de ne jamais enlever à Varnacaire la charge de maire du palais du royaume de Bourgogne, ni à Raddon celle de maire de l’Austrasie ; il en fit de même pour celui de Neustrie (1).
D’élective et inamovible, cette dignité ne tarda point à devenir héréditaire, les grands ayant intérêt à substituer au défunt un membre de la même famille, qui leur conservât leurs bénéfices comme à des clients. Voilà donc une charge de palais devenue dignité de l'État, héréditaire et très-puissante. Le lieutenant du roi devint le général de l’armée, et le juge du palais se trouva le plus grand justicier du royaume, accumulant sur sa personne les pouvoirs que laissait échapper la main débile des princes. Quemanquait-il aux maires du palais ? de constituer l’unité pour leur office, c’est-à-dire qu’un seul pôt
. l'exercer pour toutes les parties du royaume.
La minorité des rois contribua à accomplir la révolution ; car, en cent quatorze ans, un ou deux seulement parvinrent à l’âge d'homme, et aucun n’acquit l’énergie nécessaire pour régner. Aussi l’histoire les désigne-t-elle sous le nom de rois fainéants. La fermeté du maire du palais contrastait avec leur
(4) On trouve la même charge chez les Anglo-Saxons.
Voyez Paiipre, Englische Reichs und Rechtsgeschichtle; Berlin, 1898.
Sismonni, dans son Ais{oire des Français et dans celle de la Chute de l’empire romain, a déduit le mot majordome de mord et dom, juge de l'assassinat, comme si c'eût été un magistrat élu par le peuple pôur protéger ses franchises contre le roi; supposition dénuée de tout fondement.
Voyez aussi PERTZ, Gesch. des Merovingischen Hausmeier ; 1819.
GOUYE DE LONGMARE, Disserlalion sur La chronologie des rois mérovingiens depuis la mort de Dagobert Ee' jusqu'au sacre de Pépin; Paris, 1756. |
Scumivr, Gesch. von Frankreich ; Hambourg, 1835.
LeuuÉRou, Jlisloire des inslilulions mérovingiennes et carlovingiennes ; Rennes, 2 vol.
Et parmi les anciens écrivains : FRÉDÉGAIRE et ses continuateurs ; les auires Chroniques rapportées par BOUQUET, t. Il, IE, IV ; quelques Vies de saints, et la savantg compilation de HENRI DE VALOIS,
faiblesse toujours croissante. Théodebert IL avait élevé à ce poste, en Austrasie, Arnulf ou Arnoul, qui, issu d’une famille noble gallo-romaine, avait acquis, par son esprit et son savoir, une grande réputation, à laquelle vint se joindre la puissance, jusqu’au moment où il se retira des affaires et fut élu évêque de Metz, sa patrie.
Il avait pour parent et pour ami (1) Pépin, fils de Carloman, d’une famille austrasienne, et propriétaire de grands domaines sur la Meuse, où s'élevait son château de Landen. Après s'être signalé lui-même par ses vertus, son mérite et sa piété, il fut, comme l’évêque de Metz, compté au nombre des saints.
Les seigneurs de l’Austrasie s'étaient déterminés, par le conseil d’Arnuif et de Pépin, à donner la couronne à Clotaire IT, roi de Neustrie, qui, reconnaissant envers eux, leur témoignait ws. du respect et condescendait volontiers à leurs désirs. Ce fut à leur suggestion qu'il convoqua à Paris les principaux leudes et les évêques des trois royaumes, pour remédier aux dissensions qui déchiraient la Gaule. Dans ce champ de mars, les seigneurs, que leur union rendait prépondérants, ne songèrent qu’à consolider leur autorité. Le fisc restitua les biens enlevés aux vassaux par Brunehaut durant les guerres civiles; divers impôts furent abolis, le clergé et le peuple recouvrèrent l'élection des évêques, et l’on rétablit le privilége de la juridiction ecclésiastique.
Pépin le +
. (1) Descendance d’Arnulf et de Pépin :
Pépin de Landen ou le Vieux, Arnulf, évêque de Metz, mort en 639. mort en 640.
| | Gin bad. su troie Begga, mariée à Anségise. Saint-Cloduif.
| Chil : Pepin d'Héristal ou le Gros, Le duo Martin, mort en 714. mort en 680.
os Grimoald. Charles Martel, chiäebrand.
ie maire du palais,
Théodoald. 71 st :
Pan | | chüllrude, Carloman, Pépin le Bref, Grippon.
marée à Odilon, mort en 755. roi en duc de Bavière. 752-708.
| © , Tassillon | | dernier | Charlemagne. Carloman.
duc de Bavière.
Dagobert Ier,
Clotaire nomma alors Pépin maire du palais d’Austrasie, en lui confiant, ainsi qu’à Arnulf, l'éducation de son fils Dagobert, proclamé roi de cette contrée. A la mort de Varnacaire, le roi proposa aux lcudes d’élire un maire du palais pour la Neustrie; mais ils refusèrent de s’arroger un semblable droit (4).
La tranquillité intéricure permit au royaume de respirer. Le commerce prit de l’activité avec l’Angleterre, l'Espagne, l'Italie, la Syrie, l'Égypte, l'Afrique. Les Saxons, qui avaient fait de nouvelles incursions, furent battus au dela du Weser par les deux rois, et réduits à payer le tribut de cinq cents vaches, comme précédemment.
Quand Clotaire mourut, le partage ordinaire entre ses fils se serait renouvelé, si Pépin n’eùt amené les Neustriens et les Bourguignons à reconnaître Dagobert, qui régnait depuis six ans sur l’Austrasie, tandis que Caribert, son frère, était proclamé dans l’Aquitaine, où il avait cherché un refuge.
Cette lisière de la Gaule, qui s'appuie au versant occidental des Pyrénées, occupée par les débris des anciens Ibères (Basques ou Gascons), avait toujoùrs été se rétrécissant par les empiétements des Romains et des Goths. Lorsque les Francs eurent refoulé ces derniers, ils ne subjuguërent pas les Basques. Les petits hommes du Béarn virent au contraire descendre de leurs rochers, au temps de Clotaire II, ces gigantesques montagnards, aux capes rouges d’étoffe grossière, aux guêtres de crin, et occuper le pays auquel ils donnèrent le nom de Gascogne. Amand, leur duc, avait donné sa fille Gisèle en mariage à Caribert, qui, n'ayant survécu que peu d'années, laissa trois fils : Hildéric, Boggis et Bertram. Le premier ayant péri de mort violente, Dagobert chercha à réunir l’Aquitaine à la couronne; mais le duc des Gascons le contraignit de la laisser à ses deux neveux, comme duché tributaire. Ce duché passa ensuite à Eudes, que l'on croit fils de Boggis, et les dacs d'Aquitaine, les plus grands vassaux de ke couronne franque, devinrent l'appui de la famille en décadence des Mérovingiens, sous les ruines de laquelle ils s'ensevelirent.
Araulf, ayant pris l’habit monastique, eut pour successeur * au siége de Métz Cænipert, évêqme de Cologne, par le conseil
(1): Clotarius cum proceribus et leudis Burgundiæ oonjungttur, cum eos sollicilassel si vellent, morluo jam Warnechario, alium în ejus honoris gradum sublimare. Sed omnrs uaanimiler denegantes se nequaquam velle majorem donus eligere, regis gratiam obnire petlentes cum rege transigere. (FRÉDÉGAIRE, C. 54.)
duquel Pépin fit recueillir les lois de tous les peuples germaniques obéissant à Dagobert. Ce roi, en suivant les avis de ses deux ministres, procura du soulagement at royaume; il parcourut ses États en rendant la justice en personne, protégea le commerce, et institua la foire de Saint-Denis, qui attirait cha-
que année, durant quatre semaines, une foule nombreuse de
Baxons, d'Espagnols, de Lombards, de Marseillais. Les Francs allaient aussi trafiquer au dehors; déjà assez policés pour sentir le besoin des denrées de l'Inde et des produits
des manufactures grecques, quelques chefs entreprirent de
s'ouvrir à main armée une route entre Constantinople et la France, par la vallée du Danube. Partant de la Bavière, dermère limite des Francs, ils poursuivaient leur chemin jusqu’à la mer Noire ; là, bien préparés à repousser toute attaque, ils traversaient le pays des Avares et des Bulgares, et ramenaicnt ainsi leur convoi de marchandises. Un certain Samon, natif de Sentgau, dans le Hainaut, ayant quitté son pays pour trafiquer, avait acquis une grande influence dans une tribu de Slaves Vénédes, Tchèques ou Bohêmes probablement. Le kacan des Avares étant mort à cette époque, toutes les peuplades qui lni obéissaient, comme il était arrivé à la mort d’Attila, secouèrent le joug, et Samon dirigea si bien par ses conseils sa tribu d'adoption qu'il l’affranchit de toute dépendance. Elle Pen récompense par le titre de roi, et il épousa douze femmes qui fui donnèrent trente-sept enfants, dont quinze filles.
Mais, ses sujets ayant insulté et pillé une caravane de marchands francs, Dagobert demanda satisfaction. Samon, dont Paatorité n’était pas assez grande pour contraindre les siens à restitution, tâcha d’amener Dagobert à contracter des liens d'amitié avee les Slaves. ZZ est impossible, lui répondit l’am-
bassadewr Sicarius, que des chrétiens serviteurs de Dieu s'allient
avec des chiens. Samon répondit à cette insolence : Si vous étes les serviteurs de Dieu, nous sommes les chiens de Dieu, et puisque vous comtmettez tant de méfaits contre Dieu, nous avons de lui Hicence de vous mordre!
Alors commenca la guerre, à laquelle prirent p#rt les Loinberds comme alliés des Franes, et les Allemans commie tribæ aires; mais, bien que ces derniers et le due de Frioul, unis aux Neustriens, missent en déroute les Slaves, ils ne les empéchèrent point de ravager la Thuringe et de battre les Austrasiens près de Wogatisbourg. |
Peut-être les Austrasiens s'étaient-ils laissé battre pour faire
honte à Dagobert, odieux comme souillé de tous les vices et des actions les plus détestables. Il avait trois femmes, outre des concubines sans nombre, et, quand il voyageait pour rendre la justice, il faisait égorger quelques grands du pays; enfin, les leudes de la Neustrie, fatigués et jaloux de la domination de Pépin, s'étaient emparés du roi et l'avaient forcé à transporter sa résidence à Paris. Là, bien qu’il conservât sa charge, Pépin se trouvait entravé par les barons neustriens, qui allèrent jusqu'à attenter à ses jours ; on peut donc supposer que ce fut à cause de leur mécontentement contre le roi et les barons que les Austrasiens laissèrent la victoire aux Slaves. Les soupçons ajoutèrent encore à la cruauté de Dagobert. Peu de temps auparavant, il avait donné asile en Bavière à une tribu de Bulgares qui s'était soustraite à la domination des Avares; craignant alors qu’elle ne-s’unît aux Slaves, il la fit massacrer au nombre de neuf mille familles. Afin d'assurer la frontière de l’Austrasie, il chercha à se concilier les Saxons méridionaux, * en leur faisant remise de l’ancien tribut de cinq cents génisses; il ramena à de meilleurs sentiments à son égard les Austrasiens, en leur donnant pour roi son troisième fils Sigebert II, qu'il confia à l’évêque Cunibert et au duc Adalgisèle, à l’exclusion de Pépin. Il réussit ainsi à opposer une bonne ligne de défense aux attaques des Slaves.
Les Bretons établis sur les côtes de l’Armorique avaient aussi levé la tête, et, à chaque changement de roi, ils se jelaient en pillards sur les rives de la Loire et de la Sarthe. Durant les dissensions civiles, au temps de Brunehaut et de Frédégonde, ils étaient comme indépendants ; lorsque Dagobert parvint au trône, le duc Judicaël prit le titre de roi, et les laissa continuer leurs incursions sur les terres des Francs.
Dagobert, craignant de s’arracher à ses honteux loisirs, envoya saint Éloi pour traiter avec Judicaël, qui, à sa suggestion, vint trouver Dagobert dans son palais de Clichy. Il en fut accueilli splendidement, reçut de riches présents, et conclut alliance avec lui; mais, loin de perdre de son indépendance, il put alors faire valoir son titre de roi, désormais légitimé, sur la noblesse inquiète de son pays. Un second royaume paraissait ainsi s’affermir au milieu de la France, quand la mort de Dagobert et celle de Judicaël laissèrent Alan, le fils de ce dernier, exposé à des attaques dont son âge et sa faiblesse ne lui permettaient pas de triompher. Les seigneurs voisins occupèrent différentes parties du pays; les rois francs prirent Nantes,
Rennes, Dol, Saint-Malo, et l’héritage des rois bretons se réduisit au pays de Cornouailles.
Dagobert, qui passait des voluptés à la dévotion, de la débauche à la pénitence, enrichissait, pour étouffer ses remords, des monastères et des églises ; il fonda plusieurs abbayes, et notamment celle de Saint-Denis, qu’il enrichit en dévalisant d’autres églises, peu soucieux de s’attirer le courroux des saints qu'il offensait, s’il obtenait la protection de celui dont il avait fait l’objet de sa prédilection. Il eut constamment auprès de lui deux hommes qni furent ensuite rangés parmi les bienheureux. Audoénus (Ouen), chargé de la garde du sceau royal, et ensuite évêque de Rouen, jouissait d’une telle réputation que le duc des Bretons refusa l'invitation du roi pour aller diner avec le pieux ministre. Éloi, de Cadillac, exerçait la profession d'orfévre. Le roi, lui ayant commandé un trône tout enor et en pierreries, fut si content de son ouvrage qu’il ordonna de le récompenser selon son mérite: alors l'artiste lui en montra un autre entièrement pareil, fait avec l’or qu'il avait épargné sur le premier, et qu'il aurait pu retenir impunément. Dagobert admira une loyauté qui, bien que de devoir, paraissait vertu dans ces temps, où elle était si rare, et il lui confia le soin des monnaies. Éloi seconda la magnificence du roi, et les chants populaires exaltaient le faste de Dagobert, le siége d’or et le baudrier qu’'Éloi avait faits pour lui; s’étant ensuite retiré du monde, il s’occupait à orner les châsses des saints, et rachetait les esclaves avec le gain qu'il tirait de son travail. Ses vertus lui méritèrent l'évêché de Noyon, et plus tard une place parmi les saints. |
L'amitié de Dagobert pour ces deux fidèles serviteurs, son faste, la dévotion avec laquelle il chantait lui-même au chœur avec les religieux, purent lui faire pardonner par les chroniqueurs ses vices et sa faiblesse, dont le peuple gémissait; étant tombé malade au palais d’Épinay, il se fit transporter à Saint-Denis, où il mourut à l’âge de trente-huit ans, après avoir recommandé aux seigneurs, aux évêques, la reine Nantilde et son fils.
Après Dagobert, aucun roi ne gouverna plus par lui-même ; l'administration tout entière fut laissée aux maires du palais, qui, durant la minorité d’une série de princes enfants, exercèrent la plénitude du pouvoir, tantôten lutte, tantôt d’accord avec les tuteurs des princes ou avec les grands vassaux. Cinquante ans de guerres civiles furent la suite de cet état de choses.
L'Austrasie et la Neustrie étaient considérées comme deux
Sairft Ouen.
Saint Éloi.
nations distinctes : la première, plus teutonique par ses usages; l’autre, plus romaine. Comme la civilisation était plus avancée chez les Neustriens, et que les grands n'avaient pu détruire les ahrimans ou petits propriétaires, ni acquérir une position stable, les rois y avaient prévalu. Dans l’Austrasie, au contraire, la haute noblesse s'était affermie au point de balancer le pouvoir royal ; elle détermina à cette époque une révolution qui donna la prépondérance aux pays du Rhin sur ceux qui avoisinent la Seine, et fit dominer de nouveaux les idées aristocratiques de la Germanie.
Le royaume de Dagobert resta partagé entre Sigebert IT, roi d’Austrasie, et ClovisIl, rot de Neustrie et de Bourgogne : ce dernier âgé de trois ans, l'autre à peine majeur. Pépin, qui, de retour en Austrasie, recouyra la dignité de maire du palais (1), conclut un traité de paix avec Éga, maire du palais
. du roi neustrien, chargé de la tutelle avec la reine Nantilde.
Le malheur fut que Pépin et Éga moururent presque à la même époque, et que nul de leurs successeurs ne les égala en habileté et en désintéressement. Le poste de Pépin fut disputé entre Grimoald, son fils, et Othon, précepteur du roi; mais, son compétiteur ayant été assassiné par Leutur, duc des Alemans, Grimoald s’empara du pouvoir suprême, dont il se servit pour affermir l'autorité royale contre les grands, parmi lesquels Radulf avait même pris le titre de roi de Thuringe. Dans le cours de quatorze ans, Grimoald favorisa la justice, et marcha d'accord avec Sigebert ; mais, quand ce prince mourut, il renferma son fils Dagobert dans un couvent d'Irlande, et tenta de mettre sur le trône Childebert, son propre fils.
La jalousie des seigneurs austrasiens ne le souffrit pas; s'étant insurgés, ils arrêtèrent Grimoald et ses fils, qu'ils remirent, avec le royaume, entre les mains de Clovis II, qui les fit mourir dans leur prison à Paris.
(1) Maires du palais :
Bertoald, en Bourgogne. Bertaire, en Neustrie. Protadius, ib. Théodald, ib.
Varnacaire, ib, Raghenfred, ib.
Landric, en Neustrie. Arnulf, en Austrasie.
Éga, ib. Pépin de Landen, ib.
Erkinoald, ib. Grimoald, ib.
Ébroin, ib. Wulfoald, ib.
Waraton, ib. Pépin d’Héristall, tb.
Gislemar, ib. Charles Martel, ib.
Erkinoald, maire du palais de ee prince, ne nourrissait pas des projets moins ambitieux ; aspirant à dominer sans contrôle, surtout depuis la réunion des trois royaumes et des trois charges de maire du palais, il rabaissait les grands dignitaires pour élever. la classe moyenne des ahrimans, que la domiuation des leudes cherchait à étouffer. Cette conduite déplut à
la reine Nantilde, qui, se voyant privée de toute autorité, se -
rendit en Bourgogne, où elle fit élire par les grands, pour maire du palais, Flaocat, d’origine franque, à qui elle donna la main de sa nièce. Néanmoins les deux rivaux ne se firent pas la guerre; puis, Flaocat étant mort, Erkinoald se trouva denouveau à la tête des trois royaumes, et les fit refleurir par son administration. Des plaques d’or et d'argent ornaient le tombeau de saint Denis ; Clovis les ayant fait enlever pour acheter du pain aux pauvres, les moines dirent que, par un châtiment du ciel, il avait perdu la raison ; d’autres le louérent; mais, en réalité, il n’était qu'un instrument dans les mains d'Erkinoald. Pour le dominer plus librement, ül lui fit épouser une jeune fille d’une rare beauté, nommée Bathilde, enlevée par des corsaires sur les côtes de l'Angleterre, mais si vertueuse et qui sut tant se faire aimer que, loin de lui reprocher son origine incertaine , les contemporains supposèrent qu’elle était de sang royal.
À la mort de Clovis, Erkinoald maintint le royaume indivis entreles fils de ce prince, Clotaire IT, Childérie IT et Thierry HE, qui régnérent sous la tutelle de Bathilde, soumise elle-même à la volonté du maire du palais, auteur de sa fortune. Lorsqu'il mourut, les divisions éclatèrent, et le royaume fut partagé. Les grands de la Neustrie et de la Bourgogne se rangèrent autour de Clotaire III, en lui donnant pour maire du palais le comte Ébroïn, qui, né dans la plus basse condition, s'était élevé à ce haut rang à force d’habileté et d'ambition. De leur côté, les Austrasiens mirent sur le trône Childéric I, âgé de trois ans, et nommèrent Wulfoald maire du palais.
Bathilde s'était montrée digne de sa haute fortune par son administration prudente et par des réformes bien entendues. La capitation, la plus injuste des taxes, parce qu'elle conduisait les Francs à renoncer au mariage ou à en vendre les fruits, fut supprimée ; elle mit un frein au trafic effronté des choses sacrées, qui se faisait tant pour les évêchés que pour les plus humbles dignités; puis elle ouvrit des couvents, asile dans les tempôtes civiles et soulagement à la misère publique. Sa dou-
Bathilce.
Saint Léger.
ceur, qui s’alliait à la fermeté, refrénait la tyrannie ambitieuse d’Ébroïn ; mais celui-ci, pour qui toute retenue était une gêne, l'amena ou la contraignit à prendre le voile dans l’abbaye de Chelles. Alors le maire du palais, voulant faire revenir à la couronne les droits usurpés sur elle, ainsi que les. biens cédés par faiblesse ou arrachés violemment, eut recours aux expédients les plus despotiques. Neuf évêques, un grand nombre de prêtres, et les chefs des familles les plus puissantes, furent exterminés ; puis, à la mort de Clotaire, il fit couronner Thierry III, son frère, sans avoir même consulté les grands.
Les Neustriens n'osèrent tenter une résistance périlleuse ; mais les seigneurs de l’Austrasie et de la Bourgogne, craignant qu'il ne songeât à leur imposer la domination du roi de Neustrie, prirent les armes à l’instigation de saint Léger, évêque d’Autun, et du maire du palais Wulfoald; après avoir envahi la Neustrie, ils contraignirent Thierry à se renfermer dans le monastère de Saint-Denis, Ébroïn dans celui de Luxeuil, et toute la France reconnut pour roi Childéric I.
Saint Léger ne recueillit pas d’heureux fruits de la révolution qu'il avait fonentée. Une dame Claudia, ayant laissé une grande partie de ses biens à l’évêque de Clermont, Hector, patrice de Marseille, amant de la fille déshéritée, cita l’évêque pour qu’il eût à restituer cet héritage. Léger, trompé par l’apparente justice de cette réclamation, soutint avec chaleur le parti du plaignant; dès lors le roi et les grands, dont il avait encçouru la haine pour sa vertu et la hardiesse avec laquelle il flétrissait leurs vices, résolurent de s’en défaire, et, dans ce but, ils l’accusèrent de machiner avec Hector contre l’autorité du souverain. Le Marseillais fut tué, et lui renfermé à Luxeuil.
Childéric se fit beaucoup d’ennemis par cette rigueur et ses violences brutales, en même temps que ses vices le rendaient méprisable; enfin, un noble franc, nommé Bodilon, qu’il avait condamné pour une faute légère à être fouetté comme un esclave, l’assassina dans la forteresse de Chelles avec sa femme, alors enceinte, et toute sa famille, à l'exception, dit-on, d'un jeune enfant qui se retira dans un monastère sous le nom du
. frère Daniel.
Wulfoald, qui s'était enfui en Austrasie, se mit à la tête du parti populaire. Le fils de Sigebert Il, repoussé du trône par la famille de Pépin, qui avait l'espoir d'y monter elle-même, et réfugié auprès de Wilfrid, évêque d’York, fut rappelé par son
conseil, et proclamé sous le nom de Dagobert II. Les leudes de Neustrie et de Bourgogne tirèrent aussi du couvent, pour le mettre sur le trône, Thierry III, auquel ils donnèrent pour maire du palais Leudèse, fils d’Erkinoald. Au milieu de ces agilations, Ébroïn sortit également de sa pieuse prison, et, s'étant concerté avec Wulfoald pour recouvrer l'autorité, il fit apparaître un Clovis IIT et un Clotaire IV, fils prétendus de Clotaire ; puis il ne tarda point à se délivrer, par ses perfidies, de Leudèse, son rival, et se réjouit des maux que saint Léger eut à souffrir. Livré par deux moines, ce prélat fut en butte à des tourments cruels ; mais, dit la légende, tout couvert de blessures, les lèvres et la langue coupées, il se trouvait à l’instant guéri et parlait mieux que jamais. Ébroin, irrité de voir que les tortures tournaient à la gloire de son ennemi, et qu'il était honoré comme martyr de son vivant, convoqua un concile pour le faire dégrader, comme complice de l'assassinat de Childéric; mais l’évêque se borna à répondre, dans l'interrogatoire qu’on lui fit subir, que Dieu seul pouvait lire dans le secret de son cœur. Les évêques voulurent accepter ces paroles comme un aveu ; ils déchirèrent donc sa tunique, le dégradèrent, et le livrèrent à Ébroïn, qui le fit décapiter.
Sacrifiant les deux Mérovingiens supposés, Ébroïn laissa régner Thierry III, à la condition d’être son maire du palais; libre alors d’assouvir ses .vengeances, il déposa et bannit des évêques, pilla églises et couvents, et troubla les religieuses et les moines dans leurs tranquilles retraites.
Sur ces entrefaites, les leudes austrasiens, qui, toujours pe dociles envers leurs rois, avaient livré Brunehaut au supplice et déshérité le fils de Sigebert II, se révoltèrent ouvertement, et décrétèrent la mort de Dagobert et de son fils Sigebert. Saint Wilfrid, ce prélat qui l’avait accueilli dans son infortune, tomba dans les mains des Austrasiens, qui lui dirent : Qui vous donne la hardiesse de parattre sur le territoire des Francs, vous qui mérileriez la mort pour nous avoir ramené ici ce Dagobert, roi sans foi, chef sans courage, qui laissait tomber nos villes sans défense, notre gloire se couvrir d'ignominie ; qui méprisail les conseils des leudes, et, comme Roboam, aggravait les impôts? Il en a élé payé comme il méritait, et vous pouvez voir son cadavre gisant sans honneurs.
Wilfrid leur répondit : J'ai fait ce que je devais en secourant lexilé et en protégeant l'infortune ; j'ai méprisé l'injustice des hommes, et obéi à la justice de Dieu.
Les leudes confièrent alors lé pouvoir supréme à deux ducs vu princes des Francs : à Martin, fils de Clodolf, et à Pépin d'Héristall, fils d’Anségiséle, descendants tous deux du maire du palais Arnulf. Pépin, ayant hérité par Begga, sa mère, fille de Pépin le Vieux, des immenses domaines de ce seigneur, était au premier rang de l'aristocratie du pays.
Ébroïn, voyant que cette révolution menaçait aussi la Neustrie et devait assurer le triomphe de l'aristocratie, eut recours aux arines; vainqueur des Austrasiens à Leucofao (Ltffol), il contraignit Pépin à battre en retraite, fit prisonnier Martin dans Laon, et l’envoya à la mort, quoiqu'il lui eût promis sûreté. d
La monarchie inérovingienne parut alors sauvée, et la prépondérance de la France occidentale assurée. Ébroïn s'apprélait à réunir les trois royaumes, quand il fut assassiné par Hermanfroi, officier du fisc, qu'il avait convaincu de prévarication et dépossédé de ses biens. Comme nous ne connaissons ses actes que sur la foi de ses ennemis, nous devons accueillir avec réserve toutes les atrocités dont on le chargea, lorsque la cause dont il était le principal appui eut succombé avec lui. Il se montra, à coup sûr, pilote habile et vigoureux au milieu de la tempête: conformément à l'esprit des Neustriens qui l’avaient élu, il visa sans cesse à abaisser les ducs et à saper l'aristocratie, pour établir l’unité, aussi nécessaire qu'’impossible alors. Les moyens auxquels il eut recours étaient les meilleurs. Le premier fut de choisir les ducs et les grands dans d’autres provinces que celles où ils avaient des domaines, des clients et des esclaves; en effet, séparés de ces instruments de leur puissance, ils seraient devenus les premiers serviteurs du roi, sans pouvoir rendre leurs charges héréditaires. Il fit aussi preuve d'adresse en se ménageant l'amitié des hommes libres de l’Austrasie, pour les opposer aux grands propriétaires: en outre, il paraît qu'il tenta de soumettre à des lois et à des eoutumes uniformes les diverses nations composant le royaume des Francs : cette réforme devait être l'ouvrage du temps (4).
Les seigneurs de Neustrie et de Bourgogne lui donnèrent potr successeur Varaton, qui contraignit les Austrasiens à le reconnaître, mais pour être bientôt dépouillé de sa dignité par son
(1) Interea Hilderico regi expelunt universi ué lalia daret decrela per tria quæ obtinuerat regna, ul uniuscujusque palrixæ legem vel consuetudinem observaret, sicut antiqui judices conservavere. (Scriptores Rerum Gallic. et Francic.. 11, 613. Vie de sant LEGER.)
MAIRRS DU PALAIS. g14
fils Gisiemar. Ce nouveau chef ne tards point à mourir, et fut remplacé par son beau-frère Bertaire, qui, chétif de sa persütme et de peu de capacité, prenait des aits de hauteur avec les leudes de Bourgogne et de Neusttie; indignés de cette conduite, Aldérathn, Reul et quelques autres passèrent du côté de Pépin , lhi donnèrent des Gtäges El l'ettitérenit contré Bertaire.
Pépin #tait fécu, aptès la mort de Martin, l'hommage d’un grand nombre de seigneurs atisttasiens, et il exertait les foric: tons de maire du palais sans en avoit le titre ; mettant à profit la mauvaise administration de Îa Neustrie , dont il reçut Îles tansfuges à bras ouvetts, il déployu comme eut sa bannière, ét somma Thierry III de rétablir tous lés gratis dans leurs domaines et leuts digrités. J’frai Henhtôl moi-méme chercher ces serfs fugitifs ! telle fut la répoñéé de Bertaire, et cetté réponse mit le feu à la mine. Pépin, À 14 tête d’une armée formidable, entre dans la Neustrié, et à Téstrÿ, datis k Vefmandois, il r6sout la question entre la France romitie et ka Frante teutonique, entre les grands et lek petits propriétaires. Les Netstrietis furent vaineus, ët Bertaire eti fuyant péril sous les coups des siens ; Thierry HI, fdit prisonnier , dut ateepter Pépin pour maire du palais.
C'est là une de ces batailles qui chatigent l’aspect des hations, à tel point que certains historièns lott regardée tothnre une nouvelle invasion gerttranique. Les Austrasiens, populatioh aux habitudes teutoniques, l’emportèrent alors sur les Neustrietts ct les Aquitains, enclins à la civilisation romaine: de là une politique plus conforme au earactère des conquérants, auxquels elle rendit de ta forte. Les ahrimans, petits propriétaires de la Meustrie, privés de représeritant et de défenseur, dutent obéit œa duc héréditaire de l’Austrasië, chef des grands leudes ; le . peuple fut dépouillé de tout droit; ét Paristocralie, uffermissant sa prédominance , rétabHt les assemblées hationales et | sabstitua La langue teutonique à l’idiome rornain.
Pépin, quoique rien n6 pot lui fairé ubstacle, né renversa point les Mérovingiens; mais, bien qu'ils restasseht encore soixante-cinq ans sur le trône, entouré trop tôt des formes et
la corruption romaines, ils ne furent plus que des fantômes
e rois. Un chroniqueur, qui racontait les choses comme il les royait, tout simplement, s'exprime ainsi : « C'était la coutume, chez les Francs, que les princes régnassent, sans faire ou vouloir autre chose que manger et boire stupklement, rester
Pépin d'Héristal.
Bataille de Testry.
« chezeux, présider, au commencement de mai, l'assemblée « du peuple, saluer les gens et en être salués (1). » En effet, la fonction de roi se réduisait à en avoir le titre, à se placer sur le siége d’or sans dossier ni bras, à porter la barbe et la chevelure longues, et à jouer le rôle de l’homme qui commande. Le monarque donnait audieñce et répondait aux ambassadeurs ; mais sa réponse lui était dictée. Le maire du palais lui assignait un revenu déterminé, au delà duquel il ne possédait qu'une petite maison de campagne , quelques terres, et à peine assez d'esclaves pour le servir. C'était là qu’il vivait toute l'année, pour n’en être tiré qu'au mois’de mai, comme une vieille relique que l'on respecte encore; montant alors sur un char traîné par des bœufs, dont un esclave aiguillonnait le pas tardif, il comparaissait dans l'assemblée des grands avec le manteau bleu et blanc, en forme de dalmatique, raccourci des deux côtés, tombant jusqu’aux pieds par devant, et traînant par derrière ; il avait sur la tête un cercle d’or avec double rang de pierres précieuses, et tenait à la main une verge d’or qui était enrichie de pierreries à l'extrémité (2). Après avoir reçu le don annuel, il retournait à son manoir ; mais tout ce qui concernait l’État au dedans et au dehors, c'était l'affaire du maire du palais, qui commandait en son nom.
A la mort de Thierry, Pépin donna la couronne à Clovis,
puis à Childebert LIT, ses fils, et ensuite à Dagobert If, fils du
dernier. Il n’y eut point de roi d’Austrasie. Le maire du palais témoigna des égards et de la condescendance aux leudes neustriens, et fit épouser à son fils Grimoald Anstrude, veuve de Bertaire. Après avoir fait du duché d’Austrasie le centre du gouvernement, dont le siége fut Cologne ou Héristall , près de Liége, il plaça à Paris Norbert en qualité de maire du palais, et ensuite son fils Grimoald ; mais ce n’était qu’une ombre d'ir dépendance, car rien ne se faisait que d’après ses ordres. Cependant plusieurs seigneurs et princes tributaires n’avaiefl prêté leur concours à Pépin que pour régner avec lui, non pouf l'élever au-dessus d'eux; ils refusèrent donc à ce parent l’obéissance qu'ils avaient promise aux Mérovingiens. Alu,
(4) Genti Francorum olim erat moris gentes secundum gexus pri” pari, et nihil aliud agere vel dispoñere quam irrationabiliter ederc 4 bibere, domique morari, el kal. maii præsidere coram tota gente, et tare illas, et salutari ab illis. (Historia Miscell.)
(2) C’est ainsi au’ apparaît dans le cérémonial de l'assemblée convoqué Valenciennes en 693
duc des Bretons, Eudes, duc d'Aquitaine et de Gascogne, Ratbod, duc des Frisons, Gothfred et Villicar, ducs des Alemans, se déclarèrent indépendants. Afin de rétablir la tranquillité de l'intérieur, Pépin fut donc obligé, tout d’abord, de les assaillir et de les vaincre avant qu'ils devinssent redoutables par l'accord.
Dès ce moment, il s’occupa de remédier aux désordres qui s'étaient introduits dans l’administration. Déjà, lorsqu’il avait été reconnu duc d’Austrasie par les leudes, il disposait des bénéfices à sa volonté, et recevait l'hommage des vassaux de la couronne, nommait les magistrats, les ducs, les comtes, les centeniers; en un mot, il était roi. Il étendit alors cette autorité sur la Bourgogne et la Neustrie, et se trouva ainsi l'arbitre de trois cents duchés; il conféra ou contfisqua les bénéfices, reçut les ambassadeurs, et fut tout-puissant durant les vingtsept années qu'il gouverna, grands et petits aimant mieux s'adresser au puissant maire du palais qu’aux descendants dégénérés de Clovis.
Observant moins les lois de l’Église que les usages germaniques , il épousa deux femmes, Plectrude et Alpaïde ; il eut de la première Drogon, duc de Champagne, mort en 708, et Grimoald, maire du palais de Neustrie. Ce dernier était désigné pour succéder à son père ; mais, ayant été assassiné dans l'église de Saint-Lambert, à Liége, Pépin demanda que son autorité passât à Théodoald, son fils naturel, âgé de six ans, sous la direction de Piectrude. Aussitôt que Pépin eut cessé de vivre, Plectrude courut dans la Neustrie pour se concilier les leudes, ou pour les contraindre à accepter cet enfant qui devait être tuteur de Dagobert III, enfant lui-même; mais les seigneurs, joyeux de se voir affranchis de l’administration vigoureuse de Pépin, lèvent la tête, excitent quelque sentiment de pudeur chez Dagobert, et, le décident à prendre les armes. Dans la forêt de Compiègne, ils attaquent les Austrasiens, et leur font éprouver une telle déroute que Théodoald eut de la peine à se réfugier à Cologne, où il mourut bientôt. Dagobert retombe tout à coup dans sa nonchalance ; les seigneurs neustriens abolissent tout ce qui avait été fait par Pépin, et choisissent Raghenfred pour: maire du palais; puis, le roi étant mort, ils mettent sur le trône ce frère Daniel, dont nous avons fait mention, fils supposé de Childéric IH, et lui donnent le nom de Chilpéric I.
Raghenfred se proposait de changer entièrement l’état des
16 décemL .+
e14 NEUVIÈME ÉPOQUE.
choses, etd'assujetiirles Frances orientaux à ceux de l'Occident ; il se constitua donc maire du palais des provinces placées sur la rive gauche de Ja Moselle, gt s’allia avec Rathod, due des Frisons. Les Austrasiens avaient autant d’éloignement pour les Neustriens que pour le gouyernement d'un enfant et d’une femme; mais, désunis et sans guide, ils ne pouvaient s'arrêter à aucun parti.