CHARLES MARTEL ET SES FILS
gion et la politique, en épousant une chrétienne, fille d’un ennemi; Othman, bloqué dans Puycerda, n'échappa au péril qu’en se donnant la mort, et sa femme fut envoyée au calife pour accroître le nombre des beautés fournies par la Circassie et le Khorassan. | |
Alors, pour réparer l'honneur des armes musulmanes, fsvorisées d’ailleurs par l’inimitié d'Eudes et de Charles Martel, Abd-el-Rahman franchit les Pyrénées avec une grosse armée, que suivaient des femmes et des enfants; car, au lieu d’une simple excursion, il se proposait de planter l’étendard du prophète dans ce nouveau royaume, et d’en faire un centre d’action d’où les Arabes pussent envahir l'Europe à l'occident, tandis qu’ils s’ouvriraient le passage à l’orient par Constantinople, ville toujours menacée par leurs armes. Entrant donc dans la Gascogne par la vallée de la Bidassoa, il commença à ravager l’Aquitaine, dont le duc fut accusé d’être de connivence avec les envahisseurs ; puis il se dirigea sur Bordeaux. Les Aquitains, qui avaient en vain défendu leur patrie de position en position, s’étant réunis sous les bannières du comte Eudes, présentérent la bataille à Abd-el-Rahman, sur la Garonne ; mais ils furent taillés en pièces, et le duc se réfugia . auprès de Charles. "
Les musulmans, que rien n’arrêtait plus, continuèrent à s'avancer, dévastant, tuant, insultant surtout aux choses saintes, couvents, églises, religieuses; après avoir pillé l’église de Saint-Hilaire, à Poitiers, ils se dirigèrent sur Tours, pour enlever les trésors accumulés par la dévotion sur le tombeau de saint Martin.
L'épouvante répandue par les rapides triomphes de ces bandes dévastatrices, vomies par l’Asie et l'Afrique pour anéantir la civilisation et la foi, rendait encore plus grave le péril qui menaçait non-seulement la France, mais l’Europe entière. Le ciel permié que Charles animât de son courage ses vaillants Austrasiens réunis sous sa bannière, et les conduisit sur la Loire pour sauver le sanctuaire de la France. Les deux armées, qui se rencontrèrent dans les plaines entre Poitiers et Tours, engagèrent des luttes partielles durant sept jours; enfin Abdel-Rahman ordonna la bataille générale, qui commença avant l’aube. « Les Francs, dit Isidore de Béja, étaient rangés comme « des murs solides, comme un rempart de glace, contre lequel « les Arabes, armés à la légère, se brisaient sans l'ébranler. a Ils s’avançaient et se retiraient rapidement; cependant ils
737 Li]
« étaiant moisspnnés par l'épée des Germains, sous les coups q de laquelle famba Abd-el-Rahman lui-même. La nuit sur- « vint, et les Francs élevèrent leurs armes, comme pour de- « mander du repos à leurs chefs, vaulant se réserver pour le « combat du lendemain, car ils voyaient la campagne couverte « au loin des tentes des Sarrasins; mais quand, l'aube venue, «ils se rangèrent en bataille, ils s'aperçurent que les tentes «étaient vides, et que les Sarrasins, effrayés de la grandg g perte qu’ils avajent éprouvée, s'étaient retirés pendant la nuit « et se trouvaient déjà loin. » |
L'imagination exagéra les résultats sanglants d’une journée qui sauvait l’Europe. Le nombre des Arabes tombé sur le champ de bataille fut évalué à trois cent saixante-quinze mille; les exploits de Charles Martel et de ses guerriers devinrent des miracles, que la tradition mit ensuite sur le compte de Chare lemagne et de ses paladins. La vérité est que les chrétiens ne se erurent pas en état d'inquiéter la retraite des Arabes, et que ceux-ci renoncèrent à la pensée de suhjuguer la Gaule, sauf à venir la piller de temps à autre (1).
La victoire de Charles Martel lui assura Ja possession de la Gaule méridionale; car bientôt Eudes Jui rendit hommage pour l'Aquitaine et la Gascogne. La première s'étant révoltée après la mort de ce duc, Charles lui ravit son indépendance. Atton, l’un des deux fils d'Eudes, demeura prisonnier, et Hupold reçut ce duché du maire du palais, en lui jurant fidélité,
Charles dirigea ses armes contre les Frisons, dont le due Poppon avait renoncé ay ghristijanisme ct à l'ohéissance ; il le vainquit et le tua dans une bataille sanglante, puis fit uge justice terrible des temples et des idoles relevés,
La Bourgogne subit elle-même le joug, et des comtes francs furent établis à Lyon et dans le raste dy pays pour le gouverper; mails les seigneurs hourguignons, ne pouvant se résigner au joug, se révolièrent, et leur chef Mauronte s’entendit avec
(1) Vingt-deux ans après, Isidore de Béjà chanta la victoire de Poitiers, et J'on trouve déjà dans çes vers les rimes qu plutôt les assonances qui étajent DRE dans la poésie du moyen âge, et qui sont rastées dans la veraification espagnole :
oi Abdirraman mullitudine replelau Sui exerciius prospiciens derran, Montana Vacoorum disaçans,
Et fretosg et plana perca/cans, Trans Francorum intus expedilar, etc.
CHARLES MARTEL KT SÿS FILS. 89
Yousauf, gouverneur arabe de Narbonne, auquel il livra Jes places importantes d'Arles et d'Avignon. Ainsi, par la trahison des Francs, Jes Arabes redevinrent menaçants pour les Gaules et osèrent mème gassiéger Lyon. Charles, qui faisait en ce moment la guerre aux Saxons, vola à la défense du pays avec son frère Childebrand, et, après avoir repris Avignon, s’avança sur Narbonne, siége de la domination arabe dans la Ssptimanie, Atima, qui ep était le gouverneur, lui opposa une régistance courageuse, et Okba, émir d’Espagne, envoya aux siens un renfort considérable sous les ordres d’Omar-ebn-Kaled, qui débarqua sur la côte; mais Charles l’attaqua dans la vallée de Corhière, tailla les Arabes en pièces, gt tua Omar Jui-même.
Sans être découragés par ce revers, les Sarrasins renouvyelèrent peu après leurs attaques contre la Provence, favorisés enéore par Mauronte, qui leur livra Marseille et des villes des berds du Rhône, Charles revint donc à la charge, de concert avec Lujtprand, roi des Lamhards, qui se voyait aussi menacé sur Jes etes de la Ligurie, L’effort réuni des deux nations armena l'expulsion des mahométans de Marseille et d'Arles, et les resserra dans la Septimanie; puis, afin qu'ils ne pussent plus s'établir au delà de l’Aude, Agde, Béziers et Nimes furent démaptelées, et l’on dévasta le pays dont ils demeuraient possesseurs. Quelques années après, Okba réunit de nouvelles forces paur une expégilion contre les Gaules; mais un saulèvement des Berhères le contraignit de se diriger d’un autre côté, et les discerdes des musulmans suspendirent les incursions au delà de leurs frontières du nord.
Après des exploits aussi éclatants, Charles Martel fut salué comme le sauveur de l'Europe et du christianisme, Luitprand conclut un traité d'alliance avec lui, le pape Grégoire I lui envoya des présents, et lui décerna le titre de patrice romain ; mais, pour subvenir aux dépenses de tant de guerres, el récompenser les compagnans de ses victoires, il eut recours à des expropriations; jl dépouilla notamment de leurs hiens les églises et les monastéres, pour gralifier ses officiers, La chronique d'Auxerre raconte qu’il ne Jaissa à l'évêque de cette ville que
cent manses (douze cents arpents), et donna en fief le reste à
six vaillants capitaines bavarois: ce qui prouve combien les églises étaient richement dotées. Déjà Ehroïn n'avait pas craint da donner à bail emphytéotique à des séculiers des propriétés ecclésiastiques, et souvent les conciles élevèrent des plaintes cantre des usurpations du même genre, que se permeltaicnt
les Mérovingiens. Ces domaines, qu’on accordait à la prière de quelques particuliers, reçurent. le nom de précaires, et ceux qui en étaient investis se considéraient comme les avocats ou les défenseurs temporels des monastères ou églises dépossédés. Charles Martel fit prêter serment en son propre nom, sans se soucier du roi, par les individus auxquels il accorda des bénéfices de cette nature; il introduisit même alors la ‘cérémonie de l'hommage féodal : tant ilse regardait comme le véritable maître des Francs, bien qu'il ne prît jamais ni le titre ni les insignes de roi. | |
Accoutumé à l’autorité absolue des camps, il l’exerçait aussi en temps de paix, donnant et ôtant à son gré les évêchés ou abbayes. Il enleva au siége de Reims Rigobert, son parrain, pour mettre à sa place Milon, simple clerc tonsuré, qui l'avait suivi à la guerre ; ce fut ainsi qu’il modifia tout à fait la discipline ecclésiastique, et contribua beaucoup au changement des mœurs. Les écrivains ecclésiastiques le désignent donc comme un tyran; ils racontent même qu'Eucher, évêque d'Orléans, ayant été ravi en extase, vit Charles au plus profond de l'enfer, et sut par un ange que les saints qui tiendront la balance lors du jugement dernier l'avaient condamné à des peines éternelles pour avoir envahi leurs biens. Eucher ajoutait, pour appuyer son récit, qu’on ne trouverait plus les cendres de Charles; en effet, lorsqu’on ouvrit son tombeau, il était vide, avec des traces de feu, et l’on en vit sortir un serpent.
Le besoin où il était d'entretenir de grosses armées (et il est étonnant qu'il ait pu le faire sans les lever parmi les Germains), son éducation toute guerrière, l’ambition qui le poussait à s'élever pour abaisser les ducs, et la nécessité de repousser les étrangers, peuvent rendre l’histoire plus indulgente à son égard que les chroniques. D'ailleurs le zèle qu'il apporta à soutenir saint Wilibrod et saint Boniface dans leurs efforts pour la conversion des Frisons, des Thuringiens et des Saxons, le courage qui lui fit convertir avec l'épée, comme le disait le pape Grégoire, plus de cent mille infidèles, doivent être acceptés par elle à titre de compensation.
Charles survécut deux ans seulement à ses triomphes, après avoir déjoué une conspiration ourdie par Sonichilde, sa femme, qui voulait rétablir l'autorité des Mérovingiens, tentative qui fut la dernière. D’accord avec les grands du royaume, il partagea le territoire franc entre ses deux fils Carloman et Pé-