PÉPIN ROI, — SOUVERAINETÉ TEMPORELLE DES PAPES
Le voyageur apostolique trouva les choses changées en France. À peine Pépin le Bref, qui avait le titre de maire du palais avec l'autorité de roi, se trouva-t-il seul au pouvoir par l’abdication de Carloman, qu'il ouvrit à son frère Grifon les portes de sa prison, en lui conférant des honneurs et des duchés ; mais celui-ci, avide de vengeance et de domination, poussa les Saxons à se révolter. Pépin les soumit de nouveau au tribut de cinq cents génisses, et Grifon se réfugia chez les Bavarois ; puis Odilon, son beau-frère, étant mort, il les amena à l’élire pour duc, à l'exclusion de Tassilon , fils d'Odilon. Pépin marche contre lui, défait les Bavarois, et rétablit Tassilon dans ses droits paternels ; comme les Alemans s’étaient alliés avec Grifon, il leur enlève leurs princes nationaux, et les donne à gouverner à des comtes francs, sous la surveillance d’envoyés royaux.
Le pape avait cherché à détourner Pépin de marcher contre Grifon et les Bavarois; or, quand il eut triomphé d'eux, il dit au légat Sergius : Tu mentais quand tu prélendais, de la part
adreniret. AnasTr. BRL. — Baronius, an. 754; XIII, XXV. Cela montre combien il pensait peu à s’emparer de la souveraineté.
de saint Pierre, m’empécher de faire la guerre. La volonté de Dieu s'est manifestée par la victoire, et le ciel a décidé que les Bavarois seraient sujets de la France : argument qui n’a rien perdu de son poids dans la balance politique.
Grifon, fait prisonnier, dut la vie aux prières de saint Boniface et du pontife. Son frère lui accorda généreusement douze domaines, avec la ville du Mans: mais il voulut de nouveau relever la tête, et fut tué dans les Alpes.
Pépin n'avait donc plus de rivaux; il se trouvait, à l’âge de trente-six ans, vainqueur dans plusieurs guerres, cher au peuple et aux soldats pour ses manières affables, et non moins au clergé, auquel il avait restitué tout ce que lui avait enlevé Charles Martel; le nom seul de roi lui manquait. Déjà les Francs dataient leurs actes par les années de sa royauté. A lui seul s’adressaient les demandes ou les réclamations, et lui seul jouissait de tous les honneurs. Les grands étaient devenus successivement ses vassaux, et se trouvaient liés envers lui par le serment de fidélité, plus qu’envers les débiles successeurs de Clovis.
D'un autre côté, la nation avait, comme tous les peuples germaniques, le droit d’élire pour roi qui elle voulait, et, si jusqu'alors elle l’avait choisi dans la race mérovingienne, c'était par habitude et bienveillance. Les Francs, fatigués d’une fiction qui durait déjà depuis longtemps, envoyèrent à Rome Burkard, évêque de Wurtzbourg, et Fuldrade, abbé de Saint-Denis, pour demander au pape Zacharie, de la part des Francs et de leur duc, auquel il convenait de donner le titre de roi, ou à la personne qui en exerçait réellement l’autorité, ou à celle qui n’en portait que le nom. Le pape répondit comme aurait pu le faire tout appréciateur équitable de la légitimité, que le titre de roi appartenait à celui qui en remplissait les fonctions ; par cette décision, le pontife n’usurpait pas un pouvoir illégitime, mais il reconnaissait que la nation avait le droit d'élection royale (1).
Pépin, qui avait d’abord refusé ce sceptre placé dans ses mains par l’ordre des choses, l’accepta dans le champ de mai de Soissons, fort du vœu des Francs et de la juste décision du pape ; afin de justifier aux yeux des Gaulois eux-mêmes son élection faite par les Francs, il voulut être sacré selon l’usage des rois de Juda, adopté aussi par quelques rois d’Espagne. Il
(1) Boseuer, Defensio, 11, 35. — Fénelon (Œuvres de), t. XXII, 584; IL, 382.
Pépin.
se fit donc oindre du saint chrême par le prélat le plus révéré du temps, saint Boniface (1), et la nouvelle dynastie reçut, comme la précédente, la consécration de l’Église.
Childéric IE, le dernier qui, légitimement ou non, porta le nom de Mérovingien, eut de nouveau les cheveux coupés, et retourna dans le monastère d’où il était sorti. S'il n’obünt sur le trône que le nom d'’Insensé, il put mériter celui de Pieux dans un séjour qui lui convenait mieux.
Ce triomphe des Francs d’Austrasie sur ceux de la Neustrie, considéré par quelques auteurs comme une nouvelle invasion du Nord, fit prévaloir de fait la langue et les institutions germaniques sur celles des Gallo-Francs, qu'avait énervés de bonne heure leur mélange avec les Romains.
Après la victoire du premier Pépin sur les Neustriens et les ‘hommes libres, les seigneurs qui l'avaient aidé de leurs bras à l'obtenir se crurent dégagés de toute obéissance; dès lors la monarchie fondée par Clovis s'était morcelée, et tout faisait craindre une dissolution comme celle au milieu de laquelle avait péri l’empire romain. Or Pépin le Bref, en se faisant roi, remit en vigueur les droits de la famille mérovingienne, et prétendit, avec une apparence de justice, dominer sur tant de princes indépendants. Résolu à soutenir sa souveraineté par La force, il marcha d’abord contre les provinces du midi. La Septimanie, que les Goths avaient défendue contre Clovis, et les Sarrasins contre Charles Martel, paraissait disposée à se gouverner elle-même ; mais le Goth Ansemond, qu’un grand nombre de seigneurs avaient choisi pour chef , rendit volontairement hommage à Pépin, ainsi que les villes de Nimes, de Maguelone et de Béziers. Le passage se trouvait ainsi ouvert aux Francs pour gagner les provinces enlevées aux Visigoths par les Sarrasins ; ces derniers, harcelés sans cesse par les chrétiens, ne pouvaient espérer de secours de l’autre côté des Pyrénées, à cause de la guerre civile qui avait éclaté en Espagne lors de la chute des Ommiades. Enhardis par cet état de choses, les Goths de la Septimanie, sous la conäuite de Pépin, attaquèrent Narbonne, le dernier refuge des musulmans, et
(1) Ceux qui, avec le commun des historiens, traitent d'usurpation l’avénement de Pépin, appliquent au royaume électif des Francs les idées modernes de légitimité. Aucun des écrivains latins contemporains ne le considère ainsi. C’est donc une absurdité des historiens byzantins de rapporter que le pape donna l’absolution à Pépin pour sa félonie : }0oavto; aûtov th; éniopiias Tic Apôc tov Éñya Toù adroù Etepévou. (THÉOPHANE, Chronogr., p. 337.)
s’en emparèrent après un siége de trois ans. Ainsi se trouva détruite la domination des Arabes dans la Gaule; ce pays, qui prit le nom de Gothie, forma un duché du royaume des Francs, auquel Pépin jura de conserver ses lois.
Restait l’Aquitaine, toujours étrangère aux institutions franques, et que, par ce motif, les fils des rois mérovingiens étaient dans l'usage de se partager entre eux; car aucun d’eux ne voulait avoir pour unique héritage une terre habitée par des Romains, qui ne conférait pas les droits des terres saliques. L’inimitié d'Eudes avec Charles Martel, et d'Hunold avet Pépin, continua dans la personne de Waïffre, fils d'Hunold, qui avait obtenu ce pays en fief de Carloman, et lui avait juré fidélité ; mais, quand Pépin fut monté sur le trône, le duc d’Aquitaine se crut délié de son serment, et, agissant comme souverain, ouvrit un asile à tous les sujets mécontents ou seigneurs en rébellion qui sortaient de France. Pépin s’en plaignit, ainsi que des violations fréquentes des immunités ecclésiastiques, et, comme il ne fut pas écouté, il eut recours aux armes. Les différentes populations du midi, les rejetons méprisés des Romains, tinrent tête durant huit années aux redoutables Francs; les Aquitains et les Basques s’avancèrent même jusqu’à Autun el à Châlons; mais les Francs mirent en flammes le Berri, et pénétrèrent dans l'Auvergne en portant le carnage jusque dans le Limousin, et en arrachant les vignes, cette richesse de l’Aquitaine. Waïffre, ne se sentant plus de force à tenir la plaine, fit démanteler Poitiers, Limoges, Saintes, Angoulême, Périgueux et ses autres places, puis se retira dans les montagnes, en continuant à faire la guerre avec une opiniâtreté ine domptable, jusqu’au moment où il fut tué par l'un des siens (1). Alors l’Aquitaine se soumit à Pépin, et Tassilon, duc de Bavière, qui s'était révolté contre son oncle en faveur de Waïffre, fut entiérement défait.
La Bretagne avait été divisée après la mort d’Alan I, fils de Judicaël, et les villes de Nantes, Rennes, Doi, Alet (Sains- Malo), étaient tombées et retombées au pouvoir des Francs, sans pourtant reconnaître leur domination qu’autant qu’elles y étaient contraintes par la force; mais, tandis que l’ambitieux
-Mac-Tiernes (Jjils de princes) bouleversait cette contrée, Pépin
(1) L'estoire ne parole pas de la manière de sa mort; mais aucunes chroniques dient que il fu occis de sa gens meismes, pour ce que ils cuidoient par ce acquerre la grâce du roi. (Chron. de France, BOUQUET, V, 213.)
2 jain.
s'avança jusqu'à Vannes, et soumit toute la péninsule armorique. |
Alors l’Austrasie, la Neustrie, la Bourgogne, l’Aquitaine et la Bretagne se trouvèrent réunies sous un même sceptre; . l’œuvre de Clovis fut achevée, et la victoire effaça l’ancienne différence entre les Gallo-Romains et les Francs, désormais réunis sous une domination germanique. Il est consolant et instructif de voir comment la nation la plus unitaire de l'Europe parvint, pas à pas, à se former d'éléments si divers. |
Pépin dut reprendre plusieurs fois les armes pour défendre cette unité, dont il avait jeté les bases. Le christianisme n'avait pas tellement adouci les Frisons qu’ils eussent renoncé à leurs incursions. Lorsqu'ils assassinèrent saint Boniface, qui était venu pour les mettre dans une meilleure voie, Pépin entreprit de le venger, et ravagea la Frise, dont le duc Ratbod If fut obligé de se réfugier chez les Danois.
Pépin avait contraint les Saxons à la paix, en imposant un tribut de trois cents chevaux à ceux qui habitaient la rive gauche du Rhin; mais, comme ils violèrent le traité pour s'unir avec leurs frères idolâtres, le roi franc, pénétrant dans la Westphalie, les mit en déroute près d’Ibourg, dans le diocèse d’'Osnabruck, et les obligea à se soumettre, à lui donner des otages et à ne plus se montrer hostiles aux missionnaires. Saint Saibert, un des nombreux apôtres de l’Angleterte, avait précédemment porté l'Évangile jusqu’au Rhin; Pépin luiayant donné une des îles de ce fleuve, appelée île de César (Kaïserswerth), il y érigea un évêché, qui fut ensuite transféré à Werden sur la Rubr.
La nouvelle dynastie franque se rapprochait donc de Rome, et par l'ancien titre de catholique, et par la consécration récente de la papauté, et par les missions; il était dans sa nature de faire prévaloir la monarchie dans l’ordre civil, et la
. papauté dans l’ordre religieux. Ce caractère se manifesta plus
nettement quand le pape Étienne III, ne pouvant obtenir des Lombards qu'ils épargnassent les terres du duché romain, vint implorer son secours. Pépin envoya au-devant de lui jusqu’à Saint-Maurice son fils Charles, depuis Charlemagne, qui vint à pied devant son char; puis le roi le reçut dans son château de Pontyon, et, mettant pied à terre, s’humilia devant le pontife, comme chef de l’Église, avec ses fils et les grands du royaume. Il le conduisit ensuite dans l’abbaye de Saint-
Denis, et lui prodigua ses soins durant une maladie causée par le chagrin et la fatigue du voyage. En reconnaissance, le pape sacra de nouveau Pépin comme roi des Francs, et donna aussi l'onction à ses deux fils Charles et Carloman, menaçant d’excommunier les grands et le peuple, dans le cas où ils transféreraient la couronne dans une autre famille. 11 conféra ensuite au roi et à ses deux fils le titre de patrices de Rome; mais il ne voulut pas dissoudre, malgré le désir de Pépin, son mariage avec Berthe ou Bertrade, faisant passer les lois ecclésiastiques avant les inspirations de la reconnaissance.
Pépin, patrice de Rome, et, comme tel, protecteur officiel du saint-siége, et tenu de le secourir contre les Lombards, manifesta l'intention de lui donner en souveraineté l’exarchat de Ravenne. Le roi Astolphe, prévoyant que l’accord de Pépin et d’Étienne tournerait à son détriment, fit la leçon à Optat, abbé du mont Cassin et son sujet, pour qu'il ordonnât à Carloman, retiré dans son monastère, de se rendre en France, afin de dissuader son frère de l’expédition d'Italie. Carloman se rendit à la diète de Kiersy, et représenta combien il convenait peu de prendre parti pour les Grecs hétérodoxes contre les Lombards catholiques : Les Francs, disait-il, ne devaient verser leur sang que pour la France, outre qu'ils laisseraient imprudemment leurs propres foyers exposés aux attaques des Saxons et des Aquitains pour défendre ceux d’autrui. Il mit tant de chaleur à soutenir cette cause que le pape et son frère s’en trouvèrent blessés ; or, pour se venger, Pépin fit couper la chevelure de ses neveux et les renferma dans un monastère. Peut-être les jours de Carloman furent-ils abrégés par le chagrin ou. le dépit qu'il en éprouva (1).
Les raisons qu'il avait exposées firent du moins impression sur les seigneurs francs, car ils refusèrent de prendre les armes avant que l'on eût essayé de s’entendre à l’amiable. Pépin envoya donc offrir à Astolphe douze mille sous d'or pour qu'il renonçât à la pentapole et aux autres contrées envahies (2); sur son refus, il fit décréter la guerre dans la diète de Braine. Dès que le ban royal les appela aux armes, les seigneurs accoururent en grand nombre sous la bannière de
(1) Ann. Metenses, p. 754. Carloman réussit mieux dans une autre demande, ceile qui avait pour objet de faire restituer au mont Cassin les reliques de saint Benott, enlevées de ce monastère quand il fut pillé par les Lombards, et portées par des pèlerins gaulois dans l’abbaye de Fleury, sur la Loire.
(2) Chron. Moiss., BOUQUET, V, 67.
38 juillet
Pépin ; ils forcèrent le passage de Suze qui, depuis cent cinquante ans, séparait deux peuples en paix l’un avec l’autre, et renfermèrent Astolphe dans Pavie. Forcé dès lors de conclure un traité, ce prince s’obligea à remettre l’exarchat et la pentapole à Pépin, qui en fit don à la république et à l'Église romaine et à saint Pierre, c’est-à-dire au pontife, qui fut rétabli dans Rome.
Telle fut l’origine de la domination temporelle des papes, qui, bien que chefs de l’Église, n'avaient possédé jusqu'alors aucune souveraineté, leur royaume étant ailleurs que sur la terre. Le don fait par Constantin au pape Sylvestre est une invention de date postérieure; mais il est vrai que les papes avaient d'immenses possessions. Déjà, au temps de Grégoire le Grand, ils comptaient vingt-trois dornaines en Italie, dans les îles de la Méditerranée, en Illyrie, en Dalmatie, en Germanie et dans les Gaules; il nous suffira de citer celui des Alpes Cottiennes (1), dont l'étendue était très-considérable. Les pontifes, conformément au droit romain, exerçaient dans ces domaines leur juridiction sur les colons, ce qui nécessitait des magistrats, des appels, des prisons; ailleurs même, par suite de la négligence d’empereurs trop éloignés, ils faisaient quelques actes de souveraineté. C’est ainsi que Grégoire le Grand envoya un gouverneur à Népi, avec ordre au peuple de lui obéir comme à lui-même, et un tribun à Naples pour veiller à la défense de cette ville; ajoutez à cela que les institutions de Rome leur conféraient, comme premiers citoyens, une portion de souveraineté. Désormais la donation de Pépin les plaçait réellement au rang des princes de la terre ; or, comme elle a été la base du plus ancien royaume italien en Italie, et qu'elle a exercé beaucoup d'influence sur les vicissitudes de ce pays, elle a dù naturellement attirer l’attontion des historiens et des publicistes.
Nous ne vivons pas dans un temps où il est nécessaire de justifier l’origine d’une domination pour qu'il lui soit permis de subsister ; car, démontrât-on que l'on a usurpé dans le principe tant d’autres pouvoirs qui ne s'appuient pas, comme celui-ci, sur mille ans de durée, on ne pourrait les détruire que par la force. La domination papale n'étant pas aujourd’hui plus haïe,
(1) On voudrait qu'il edt embrassé Gênes; mais, deux ans après la evaûrma-
tion qui en fut faite par Luitprand au pape, mourut us Andoald qui est désigné comme duc lombard de la Ligurie.
plus redoutée ou plus flattée que toute autre, on peut discuter son origine avec autant d'impartialité que s’il s'agissait du droit qu'avait Rome de détruire Carthage. Un bon catholique sait d'ailleurs distinguer l’immobilité d'une puissance spirituelle des accidents d’une domination sans laquelle l'Église avait grandi, et qui, dût-elle lui être enlevée, ne lui ferait rien perdre d’un éclat qu’elle tire d’un titre bien autrement élevé que celui de prince temporel. ‘
L’original de Ja donation de Pépin n'existe plus, et l'acte qui fut produit plus tard est un titre supposé; mais kes chroniqueurs, qui le mentionnent d’un commun accord, et les confirmations qui en ont été faites successiwgment peu après, ne sauraient laisser aucun doute à cet égard. Cette donation embrassait Ravenne, Rimini, Pesaro, Césène, Fanp, Sinigaglia, lesi, Forlimpopoli, Forli avec le château de Sussubio, Montefeltro, Acceragio, Monlucati, Serra, Castel San-Mariano, Bobro, Urbin, Cagli, Lucoli, Agobio, Commacchio, Narni (1).
Quelques-uns ont prétendu (2) que la donation concernait uniquement le domaine utile des biens compris dans cette étendue de pays, non la souveraineté, réservée par Pépin pour lui et ses successeurs ; ou que, si elle comprenait aussi la sou-
veraineté, elle n'eut d'effet que relativement au domaine °
utile (3). Comment cela pourrait-il être, si les Lombards et Parchevêque de Ravenne, lorsqu'ils rompirent avec le pape, lui enlevèrent la juridiction et non les domaines ? Nous voyons, en outre, les papes envoyer des juges et des fonctionnaires
(1) Quelques-uns prétendent que cette donation s’étendait depuis Luni jusqu'au district Suriano, y compris la Corse, et jusqu’à Mon/e Bardone et à Berceto; qu'elle embrasaait en outre Parm:, Reggio, Mant'ue, Monselice, La Vénétie, Pistrie et les duchés de Spolète et de Bénévent.
(2) Prisren, Gesch. der Deuischen, t. I, p. 409.
SPrrrier, Staatgeschichte,t. 11, p. 85 et passim.
(3) Voyez Siswonni, Hist. des républiques italiennes, t. I. Napoléon trancha cette question, comme beaucoup d’autres, avec le sabre :
« De notre camp impérial de Vicnne, 19 mai 1809.
a Considérant que quand Charlemagne, empereur des Français et notre auguste prédécesseur, fit don aux évêques de Rome de différents pays, il les leur céda à titre de fiefs, pour assurer le repos de ses sujets, et saus que Rome eûf pour cela cessé de faire partie de son empire;
a Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
« Les États du pape sont réunis à l'empire français. »
C'était là une terrible logique, mais que l'abbé Emery n'eut pas de peine à combattre. (Voyez AnrauD, Vie de Pie VII, ©. 21.)
dans les villes données (1), et dire : Nostra romana civitas, nostrum populum romanum (2), en proclamant qu'ils ont été substitués aux lieu et place de l’ancien exarque. D'ailleurs, bien avant l’acte de donation de Pépin, les papes exerçaient leur juridiction dans plusieurs des pays concédés, et cela du consentement du peuple ; Pépin semblait le reconnaître lui-même, en qualifiant de restitution le don qu’il faisait au chef de l'Église. Peut-on, du reste, sans commettre une grave erreur, transporter à ce temps les idées du nôtre, avec la prétention d'y trouver. une distinction précise de droits et de pouvoirs, de domaine utile et de gouvernement politique? Le propriétaire exerçait à cgtitre, dans ses possessions, certains actes de souveraineté, maintenait l’ordre, rendait la justice, conduisait les hommes à la guerre, tandis que le seigneur suzerain y levait les impôts, y envoyait des inspecteurs ; la plus grande part du pouvoir appartenait à celui qui avait la volonté la plus énergique et le plus de moyens de la faire prévaloir.
Les historiens, à cette occasion, se croient obligés inévitablement de faire une digression sur l'ambition des papes, sur leur avidité à se procurer des biens et de la puissance, sur les maux que l'Italie eut à souffrir pour n'être pas (crime qu'on
“leur imputé) tombée tout entière au pouvoir des étrangers. Nous nous sommes permis, toutes les fois que l’histoire nous en a donné le droit, de nous mettre en opposition avec les arrêts de l'opinion ou de la force; d’ailleurs nous n'avons
(1) Nam et judices ad faciendas justilias… in eadem Ravennatium urbe residentes, ab hac romana urbe direxitl, Philippum presbylerum, simulque et Euslachium quondam ducem. Cod. Carol., n° 54. Voyez aussi les no 51, 75, etc. Lorsque Charlemagne voulut prendre à Ravenne quelques co- Jonnes antiques, il eut besoin d’une concession du pape.
(2) Fanruzzi, Monumenti Ravennati, et surtout les diplômes 17 et 18, t. V.
SAVIGNY, Histoire du droit romain, ch. V, $ 110.
Léon, Gesch. von Italien, t. 1, p. 187-189.
CEnxNI, t. 1, p. 63.
Onsi, C. VIII.
Panuaprs, Deutsche Geschitche, III, $ 47.
GossELIN, Pouvoir des Papes (Paris, 1845), p. 240 et suiv.
Plus tard Île pape Adrien écrivait à Charlemagne : « Les ducs de Spolète, de Bénévent, de Frioul, de Clu<ium, ont formé contre nous le dangereux projet de se réunir avec les Grecs et Adelchis, fils de Didier, pour nous combattre par terre et par mer, dans le but de s'emparer de no/re ville de Rome et de rétablir le royaume des Lombards. Nous vous prions, en conséquence, de venir le plus tôt possible, puisque c’est à vous, après Dieu, que nous avons confé la défense de la sainte Église, de nofre peuple romain et de la république romaine, » (Codex Carol., ep. 57.)
jemais éprouvé assez de sympathie envers une tyrannie quelconque pour lui donner raison, parce qu’elle a des épées à son service et une couronne au front. Nous oserons donc ici encore n’interroger que les faits (1).
(1) « C’est là un des points historiques sur lesquels les jugements, en ce qui touche les faits, les intentions et les personnes, sont le plus discordants et le plus compliqués, attendu qu'il a presque toujours été discuté par des écrivains de parti. Les renseignements qui nous restent sont déjà suspects dans leur origine, se trouvant à peu près tous soit dans les lettres des papes eux-mêmes, c'est-à-dire d'une partie intéressée, soit dans leurs vies écrites par Anastase, ou par d'autres, avec une partialité manifeste.
« Quant aux modernes, quelques-uns, écrivant en haine de la religion, n’ont vu qu’astuce ou violence dans tout ce que les papes ont fait, voulu, dit ou même souffert. D'autres, sans se proposer une fin irréligieuse, mais voués à la cause de quelque potentat qui était ou croyait être en différend pour je ne sais quels droits avec les papes, visèrent à mettre toujours la raison du côté où se trouvaient le tort et l’usurpation. Les défenseurs de l’Église ne repoussèrent les accusations qu’en imitant la méthode des accusateurs. Quand ils paraissent acharnés à la discussion, ne croyez pas qu'ils se proposent pour but d'établir une opinion au sujet d’un point d'histoire ; loin de là, ce n'est tout au plus pour eux qu’un moyen. Aussi des deux côtés les questions sont mal posées, soit par basard, soit à dessein. Tout ce qui pourrait nuire au parti de écrivain est dissimulé ou défigoré; ce sont d’obscures discussions d’érudition ou de principes, introduites à propos au moment où les choses pouvaient commencer à s’éclaircir. Il s’ensuit que le lecteur, qui croit que les écrivains vont lui aplanir la voie pour arriver à connaître aussi clairement que possible quelques faits, s'aperçoit au contraire avec dépit qu’ils ont travaillé de leur mieux à la lui rendre difficile et tortueuse.
« On remarque dans d’autres écrivains un esprit de parti provenant de motifs et de dispositions plus dignes ; mais c’est toujours un esprit de parti. Certains d’eatre eux, touchés d’une vénération pieuse et sincère pour la dignité des souverains pontifes, indignés de la partialité hostile avec laquelle plusieurs furent traités, ont défendu presque tout, presque tout justifié. D’autres, au contraire, dégoûtés de l’ahus violent que plusieurs papes firent de leur autorité, n’ont plus songé à établir des distinctions de temps et de personnes ; comme ils ont vu dans toutes les actions de tous les papes un dessein profond, continu, perpétuel, d’usurpation et de domination, ils ont été portés à représenter tous les ennemis de ceux-ci comme des victimes, pleines de douceur pour la plupart, sous le couteau inexorable du prêtre. On est surpris parfois de voir des écrivains, sensés du reste et clairvoyants, mais mus par cet esprit, demander des larmes à la postérité, non pour une mort douloureuse, non pour une de ces souffrances que tout homme peut éprouver, mais pour la perte du pouvoir, pour l’anéantissement des projets ambitieux d’hommes qui, de propos délibéré, ont tant fait verser de pleurs à leurs con
« Quand une question historique est ainsi devenue une querelle de parti, les Lette sont le plus souvent disposés à supposer des vues de parti dans quicosque entreprend de la traiter de nouveau ; or celui dont l'opinion est absolument favorable à un parti aura d'autant plus de peine à échapper au soupçon de pertialité. Que fre en ce cas? dire ce que l’on pense, et laisser ensuite chacus l'interpréter à sa manière. Si l’individu qui défend un pape est regardé
Ce sont, d’une part, les empereurs de Constantinople, possédant l'Italie, non comme successeurs légitimes des Césars, mais à titre de conquête et la° traitant comme telle, après lui avoir enlevé ses anciens priviléges:; de l’autre, des rois étrangers (1), armés et menaçants, qui jurent et violent leurs serments, dévastent les villes, exterminent les populations, mettent tout à feu et à sang. En face d'eux soût des vieillards, ministres de Dieu, élus par le peuple et dans ses rangs, qui prient, écrivent, font des processions, envoient des ambassades, vont supplier en personne, ne demandent que paix et justice; ils réunissent tout au plus une poignée d'hommes armés, pour se défendre seulement. Entre ces trois sortes de compétiteurs, désireux de conserver ou de conquérir l'Italie, nous apercevons plusieurs millions d’italiens dont le sort se décidait dans leurs débats; ils priaient et gémissaient avec le pape, et se voyaient dépouillés, tués par le roi et l'empereur. Combien n'’avaient-ils pas souffert sous cette domination grecque, éloignée, irrésolue, arrogante, tyrannisant les consciences, rendue plus intolérable encore par l'avidité et l'insolence des fonctionnaires, qui ne rougissaient pas de se faire satellites et assassins par obéissance ! Combien n’auraient-ils ‘pas eu à souffrir en tombant sous le jong de ces Lombards qui avaient enlevé à leurs frères lois, biens, magistrats, et jusqu’au nom d’Italiens ! Les Lombards, en effet, après tant d'années de domination, ne s’étaient jamais naturalisés sur le sol italien; leur nom inspirait tant de terreur que. dans les pays dont ils s'approchaïient, les populations qui avaient perdu l'usage des armes osaient encore les ressaisir pour repousser le massacre et l'oppression réservés aux vaincus,
S'il restait aux Italiens quelque espoir de résurrection, ou du moins de soulagement, ils ne pouvaient le placer que dans le pape, que les Romains considéraient depuis longtemps comme
comme l’apologiste de tout ce qu'ont fait tous les papes on de tout ce qui s'est fait en leur nom; si heaueoup ne savent imaginer qu’on paisse vouloir prouver qu'un homme, une soctété, a eu raison dans un cas, sans avoir pour but de favoriser toute la cause, tout le système auquel cet homme ou cette société est considérée comme unie, ce n'est pas sa faute, à oonp sûr ; le bat qu’il se propose réellement est de dire ce qui lui paraît la vérité, et de la dire avec d'autant plus de zèle qu'elle a été plus combattue. » Manzow!.
(1) Les Lombards n'étaient pas étrangers, dit-on, parce qu'ils étaient établis depuis longtemps en Italie, et ne possédaient pas de royammes hors de ses frontières. D'après ce raisonnement, les Turcs ne seratent pas des étrangers pour les Grecs. |
leur représentant, le défenseur de leurs droits, le seul qui sût consoler les opprimés et faire entendre des paroles de justice aux oppresseurs; dans le pape qui, par 8on caractère même, devait être plus équitable, plus rempli de mansuétude, et qui rendait encore respectable à toutes les nations ce nom romain, devenu, par la faute des autres, un objet de souverain mépris.
Le vœu d’un peuple n'avait aucun poids alors dans la balance politique ; mais l’histoire, indépendamment même des faits, devrait mieux apprécier la cause dont le triomphe fait dimipuer la masse des injustices et des larmes parmi cette multitude d'hommes qu’elle est trop habituée à négliger ; elle devrait au moins, alors que les siècles ont calmé les passions, avoir pour règle une justice inaltérable, et ne pas s'exposer à être maudite quand elle ne sympathise pas avec les opprimés.
Après avoir réglé les choses en Italie, Pépin repasse les Alpes; mais Astolphe, qui n'avait consenti au traité que par force ou pour gagner du temps, rassemble au plus vite ses fidèles, et, marchant sur Rome, il met le siége devant ses remparts : Ouvrez la porte Salaria, dit-il à ses habitants, afin que j'enire dans la ville, et livrez-moi le pontife, si vous voulez que j'use de miséricorde envers vous; autrement je renverserai vos murailles, je vous passerai au fil de l'épée, et nous verrons qui viendra vous arracher de mes mains ! Les Romains, connaissant trop bien leurs propres intérêts et la foi qu’ils pouvaient avoir en lui, repoussérent ses propositions; or, tandis qu'il ravageait les environs de Rome, les citoyens, aidés par les Francs demeurés dans le pays, soutinrent le siége avec un courage qui s'était retrempé dans les épreuves auxquelles l'avaient mis les dernières dissensions.
Ce fut-alors qu'Étienne adressa à Pépin une lettre au nom de saint Pierre (1), en l'exhortant à délivrer son tombeau et son successeur, sous menace de châtiments temporels et éternels. Aussitôt Pépin repasse les Alpes, rempart toujours faible contre les étrangers, et, tandis que l'ennemi l'attend au passage, il tourne ses derrières et vient attaquer Pavie. Astolphe ; contraint de revenir en hâte pour défendre sa capitale, -achôte la
(1) Étienne prétendait l'avoir reçue de saint Pierre, dit M. de Ségur. Il y a use grande différence entre une figure de rhétorique et une impesture impie. Et cependant beaucoup d'historiens jugent ici à peu près comme celui qui trou verait l'auteur d'un reman, parce qu'il a feat de l'axoir tronvé ou refait, aussi coupable que le faussaire qui aurait fabriqué une lettre de change 8085 Un ROM supposé.
Décembre.
paix au prix d’un tiers de ses trésors et en se soumettant à un tribut annüel de douze mille sous d’or; en outre, il s’oblige de nouveau, en donnant des otages, à mettre le pape en possession de l’exarchat et de la Pentapole.
Pépin envoya l'abbé Fuldrade, son chancelier, porter les clefs de Ravenne et des autres villes à Rome, où elles furent déposées sur le tombeau de saint Pierre; puis, s’y étant rendu Jui-même, il fut accueilli comme un libérateur. Des ambassadeurs de Constantinople vinrent le trouver pour l'amener à restituer à l'empire les places qui avaient appartenu aux Grecs, moyennant le remboursement des frais de la guerre: mais il répondit qu'il n’avait pas combattu pour le compte de l'empereur, et qu'il était en droit de disposer d’elles comme d'une conquête légitime. Puis il retourna subitement en France, soit qu’il craignît d'augmenter par son voisinage l’ombrageuse jalousie des Grecs, soit qu'il y fût contraint par ses leudes, désireux d’abréger la durée de la campagne: c'est à quoi il faut songer avant de louer la générosité de Pépin, ou de critiquer la bonhomie avec laquelle il laissa subsister les vaincus, au lieu d'établir au milieu d’eux ses lois et sa domination.
Astolphe n’avait pas encore exécuté le traité quand il mourut d’une chute de cheval : loué comme un des meilleurs rois lombards, il fut généreux envers les églises et envers les moines, dans les bras desquels il expira (1).
Son frère Rachis sortit du cloître pour briguer de nouveau la couronne; mais le suffrage des seigneurs donna la préférence à Didier, duc de Brescia ; afin d’écarter son concurrent, Didier demanda l'appui du pape, en lui promettant non-seulement d’exécuter de point en point les promesses d’Astolphe avec une fidélité invariable, mais d'ajouter aux autres villes qui lui avaient déjà été données celles de Faënza et d’Imola, outre le château Tibérien, Gavello et le. duché de Ferrare. Dès que l’abbé Fuldrade et le comte Robert en eurent recu de Didier Passurance sous serment, on enjoignit à Rachis, en vertu de l’obéissance monacale, de retourner dans sa pieuse retraite, et l’on annonça aux Lombards que les armées romaines et fran-
(1) « Ce tyran, suppôt de Satan, Astolphe, dévorateur du sang des chrétiens, destructeur des églises de Dieu, frappé d’un coup divin, a été englouti dans Le goulfre de l'enfer. À cette heure, par la providence de Dieu, par la main du bienheureux Pierre et par ton bras très-fort... Didier, homme très-doux, a été ordonné roi des Lombards. » (Lettre du pape à Pépin.)
PÉPTS. 253
ques soutiendraient au besoin les droits de Didier, qui fut ainsi reconnu roi. |
Étienne mourut dans la même année. Paul I°", son frère et son successeur, promit à Pépin amitié et fidélité; il mit en liberté Sergius, archevêque de Ravenne, incarcéré par Étienne pour manque de respect, et demanda à Didier de remplir ses promesses. Ce fut en vain; Didier avait usé de ruse, et à peine se trouva-t-il assis sur le trône qu’il reprit le projet constant de ses prédécesseurs, celui de soumettre toute l'Italie. Il réunit donc le plus de gens qu’il put, et, comme il savait Pépin occupé par une guerre contre les Saxons, il porta le ravage dans la Pentapole ; il substitua deux de ses partisans à Luitprand et à Alboin, ducs de Bénévent et de Spolète, qui avaient prêté hommage au roi franc; puis, à Naples, il s'entendit avec un secrétaire grec, afin d'obtenir de l’empereur une puissante armée, à laquelle il promettait de joindre ses forces pour recouvrer Ravenne.
Le pape ne tarda point à rendre compte de ce qui se passait à Pépin, nouveau Moïse, nouveau David, et ce prince envoya des ambassadeurs, qui renouvelèrent la paix aux conditions imposées à Astolphe ; aussi, une flotte grecque s'étant présentée alors devant Ravenne pour recouvrer cette ville, Romains et Lombards se réunirent pour la repousser. |
Malgré cette harmonie apparente, jamais Didier ne voulut restituer les places occupées, quelques plaintes que fit le pape, et la guerre était inévitable, quand elle fut différée par la mort presque simultanée du pontife et de Pépin. 168.
Le roi des Francs, qui était de retour de son heureuse expédition dans l’Aquitaine, sentant sa fin prochaine, se fit porter au tombeau de saint Martin, et de là à Saint-Denis, où 1l mourut à l’âge de cinquante-quatre ans, après en avoir régné 48 septembre dix-sept. Parmi tous ceux qui avaient gouverné la France avant lui, nul ne peut lui être comparé pour la prudence et l’activité, qualités que la fortune favorisa chez lui constamment. Son règne ne fut point agité par des conjurations ni par des troubles, corlége ordinaire de toute domination nouvelle. Il montra de la condescendance pour les seigneurs. qu'il convoqua régulièrement aux champs non plus de mars, mais de mai, parce que, le nvumbre des hommes d’armes à cheval s'étant accru, il était nécessaire d'attendre que les fourrages fussent mûrs pour se metlre en campagne, comme on le faisait d’ordinaire après l'assemblée. Les nobles et le clergé, voyant que le roi, dans
avt NEUVIÈME ÉPOQUE.
ces réunions, soumettait ses desseins à leur délibération, croyaient participer à la souveraineté, bien qu'ils ne fissent guère qu’approuver. Lorsque parfois ils murmurèrent, comme pour l'expédition d'Italie, où ils ne voyaient que des fatigues sans profit, il laissa au pape le soin de les persuader.
Connaissant toute l’influence des évêques, il leur montra les plus grands égards, et donna à ses guerres même un caractère religieux, tantôt combattant les Baxons parce qu'ils étaient idolâtres, tantôt les Aquitains comme usurpateurs des biens ecclésiastiques, tantôt les Lombards comme ennemis des papes. Cette conduite le fit considérer comme le protecteur de l’Église catholique, d'autant plus loué qu'il .contrastait davantage avec les empereurs iconoclastes. Il honora le pape Zacharie, qui eut recours à lui; il témoigna le plus grand respect pour saint Boniface, dont il suivit les conseils pour la réforme du clergé, et fit venir d'Italie en France une quantité considérable de reliques, qu'il portait lui-même, vêtu simplement, dans les processions solennelles (1). Cependant celles de saint Austremonin ne se laissèrent point enlever tant qu'il n’eut pas donné une terre aux moines; comme il en avait usurpé une autre appartenant à une église, saint Remi lui apparut en songe, le battant si fort qu'il fut pris de la fièvre, et n’en guérit qu’après avoir fait restitution. De semblables anecdotes paignent au vif cette dynastie dévote et courageuse, d’Eglise et de guerre, qui tira de ces deux éléments tant d'éclat sous les deux premiers rois, tant d’avilissement sous ceux qui les suivirent.
Les Grecs ayant envoyé à Pépin un orgue, le premier que l’on vit en France, il le donna à l’église de Compiègne; puis, comme l’hérésie des iconoclastes faisait alors grand bruit , il réunit un concile, dans lequel ses théologiens discutèrent sur ce sujet avec les docteurs grecs.
On disaît proverbialement : Prudent comme Pépin. 11 donna preuve de sa constance à poursuivre l'accomplissement de ses desseins dans l’expédition contre l’Aquitaine, qu'il n’abandonna que lorsque cette province fut domptée. Dès lors il réunit à la
(1) Dens la deuxième translation de saint Austremoin : Rex ad instar David regis. oblita regali purpura, præ gawdioomnem illam insignem vesiem lacrymis perfundebat, et ante sancti martyris exequias exullabat, ipsiusque sacralissima membra propriis humeris evehebat. Dans la translation de saint Germain des Prés : Tam ipse quam CÉRPIALS ab ipso electi portaient deurs mains ad joretrum.
PÉPIN. as
France germanique l'Allemagne et la Gaule, qu'il fut le premier, parmi les barbares, à soumettre tout entière, comme elle l’était sous les Romains; enfin il réconcilia l'aristocratie avec la royauté, à laquelle il restitua les pouvoirs usurpés par les maires du palais. On dirait qu'il connut déjà ce que démontra l'expérience, à savoir, que les Français ne pouvaient prendre racine en Italie; car, au lieu de chercher à l’acquérir pour lui-même, il en fit don au pontife, se contentant d’affaiblir les Lombards, et d'empêcher que l'union de toute la péninsule ne préparäât une rivale à la France. Les papes eux-mêmes, auxquels il donnait l'indépendance, restaient liés envers lui par ses bienfaits, de manière à ce qu'il n’eût rien à craindre de pu agrandissement.
Redouté des barbares, il fut vénéré des siens, bien qu'il lui manquât une qualité qui fait beaucoup d'impression sur les gens grossiers, un aspect majestueux. Sachant que certains de ses courtisans s'étaient égayés sur sa petite taille et sa corpulence, d’où lui vinrent les surnoms de Bre, et de Gros, il les invita à voir un taureau combattre contre un lion; puis, lorsque celuici eut saisi et terrassé son adversaire, Pépin, se tournant vers les seigneurs qui l'environnaient, leur dit: Qui de vous aura le courage de contraindre le lion à lécher sa proie ? Comme personne ne bougeait : Ce sera donc moi, ajouta-t-il ; alors, saisissant sa large épée, il sauta dans l’arène, affranta l'animal farouche, et lui abattit la tête du premier coup; du second, il fit . sauter celle du taureau; puis, retournant tranquillement à sa place : David était petit, dit-il, et il battit Goliath; Alexandre élail petit, mais, pour le cœur et le bras, il en valait cent plus grands que lui.
Sa gloire fut éclipsée par celle de son fils, et l’on écrivit sur son tombeau : Ci-gît Pépin, père de Charlemagne. Ce dernier n'aurait pu cependant mériter le surnom de Grand si son père ne lui eût laissé un royaume affermi par la fusion d'éléments hétérogènes, de même qu’Alexandre n’eût pas accompli tant d’exploits si son père ne lui avait aplani le chemin.
9 octobre.